Afficher le texte intégral7 pages
Page 1
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)BIAS
Rar ANT se
PR ele
FRANCESCO ROMANO
Le rôle de la mathématique dans le projet d’unification des
sciences chez Jamblique
[
Préliminaires: le probléme de l’influence du pythagorisme
dans le néoplatonisme
Pour aborder d’une fagon concrète et appropriée le thème de ce colloque, vous
permettrez que je commence par la pythagorisation de la philosophie platonicienne programmée et élaborée par Jamblique à travers le plan général de son
œuvre sur la doctrine pythagoricienne que nous appelons Zuvaywyn t@v
Nudayopeiwov Soypatwv, selon le titre le plus significatif parmi les trois titres que
la tradition manuscrite nous a transmis. Le programme de Jamblique, selon D.J.
O’Meara, dépasse, de par sa qualité plus comprehensive et systématique, les
projets semblables de ses prédécesseurs, à savoir Numénius, Nicomaque, Anatolius etc.! Le programme de pythagorisation du platonisme par Jamblique a exercé, comme le dit encore D.J. O'Meara, un rôle décisif dans l’histoire de la philosophie grecque de l’antiquité tardive. À partir de cette conviction, que je partage
entièrement, je pense que l’on peut trouver un argument supplémentaire en essayant de démontrer qu’il y a aussi chez Jamblique le projet de constituer son platonisme pythagorisant comme base unifiant toutes les sciences. sans aucune exception, étant donné que rien n’empéche — dans le contexte doctrinal de ce platonisme-là — de considérer la philosophie comme le contenant (le nepı£xov) aussi
bien des sciences de la nature que des sciences du divin. De l’arithmétique à la
théologie, en passant par la logique, la physique, la métaphysique, l’éthique et la
politique, à travers l’ensemble du cadre classique de la division des sciences établi
par Platon et Aristote, enrichi par les philosophes hellénistiques et achevé dans sa
signification théorique par le concept de l'¿yxúxAtoc rardeta de Porphyre (le
maitre de Jamblique), toute science est une science philosophique ou, si nous
voulons le dire en termes néoplatoniciens, une science théologique, dans ce sens
que la réalité absolue, dont les sciences — quel que soit leur statut — analysent
chacune des aspects particuliers, s identifie à Dieu, à savoir au Principe Premier
de toute réalité. Voilà le point de départ de ma thèse: démontrer comment Jamblique considère la mathématique (et l’arithmétique, en particulier) dans son ròle
d’instrument ou de moyen d’unification des sciences.
O'Meara 1989, 30.
Page 2
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Il
L’arriére-plan de la considération philosophique de la mathématique
chez Jamblique
L’arriére-plan du projet de Jamblique est à chercher dans sa formation scientifique
sous la direction de son maître Anatolius, qui a été, selon toute probabilité, maître
de Jamblique avant Porphyre. Nous connaissons cet Anatolius maitre de Jamblique par le témoignage d’Eunape? ainsi qu’un Anatolius professeur de philosophie aristotélicienne à Alexandrie, puis évêque de Laodicée, par le témoignage
d'Eusébe.* La question de savoir si les deux Anatolii sont la même personne reste
encore ouverte, même si l'identification semble être un peu plus vraisemblable. Je
renvoie pour cette question à la bibliographie citée et discutée par D.J. O”Meara!
et R. Goulet.5 Une chose semble à l'abri de tout doute: le fait que les relations très
probables entre Jamblique et Anatolius (ou l’un des deux Anatolii) se fondaient
sur un intérêt commun pour la mathématique pythagoricienne. Ainsi, l’arriereplan immédiat du projet d’unification des sciences au moyen de la mathématique,
que j'attribue à Jamblique, est à rechercher dans ce contexte historique et scolaire.
La première formation scientifique de Jamblique fait partie en effet de
l’enseignement du maître Anatolius. Par contre, les rapports de Jamblique avec
Porphyre, formé par Plotin dans la tradition néoplatonicienne, sont devenus tout
LE RÔLE DE LA MATHÉMATIQUE
differences, avec ses prédécesseurs? Le projet d’unification des sciences que propose Jamblique à toute la tradition platonicienne, tradition qu’il pense impliquer
dans ce projet, se ramène, somme toute, à une unification du platonisme et du pythagorisme, dans ce sens que les deux doctrines ne sont que deux aspects coordonnés et harmonisés de la même philosophie ou, mieux, de la même structure
scientifique préparée par Pythagore et ses premiers disciples, puis continuée par
Platon ainsi que par les pythagoriciens et les platoniciens de toute époque. Mais,
comme il s’agit d'un projet, il faut considérer la destination future de cette structure scientifique, parce que les sciences constituent, selon Jamblique, une seule
unité, dans laquelle toute différence entre les points de vue particuliers de chaque
science est annulée par l’unité du Principe dont elles découlent toutes de la même
façon que leurs objets.
IIl
La division des sciences mathématiques
Le chapitre 7 de Jamblique comm. sc. présente les raisons de la division des sciences mathématiques par rapport à leur objet. “Comme il faut définir dans chaque
science mathématique ce qui est l’objet de la connaissance propre à chacune (10
de suite instables, allant jusqu’à la polémique et la rupture. On peut supposer que
Drroxeiuevov EKGOTN oixetov Eriotntöv), par conséquent nous commençons par
l'absence, chez Porphyre, d’intérêt pour les mathématiques a influencé négativement l'entente entre le maître et le disciple. En tout cas, en ce qui concerne le
projet scientifique de Jamblique, Porphyre n’a joué, je crois, aucun rôle, sinon un
etòn tov paOnpdtwv) selon les choses dont elles s'occupent. De telle manière, en
rôle négatif, notamment si nous considérons la tendance théologique et théurgique
de l’évolution doctrinale de Jamblique (je pense non seulement au De mysteriis,
la division (Ex ôtœipéoeux) en distinguant les espèces des mathématiques (tà
effet, nous pourrons apprendre très facilement l'unité et la multiplicité (td Ev Kai
to nAndoc) de la science mathématique. quelle est son origine et selon quelles différences elle se distingue”.? Selon Jamblique, il y a donc dans la mathématique en
mais aussi aux Theologoumena arithmeticae, dans la mesure où ce texte
même temps unité et multiplicité; par conséquent il faut chercher les raisons
appartient à l’entourage scolaire de Jamblique ou à sa tradition). Je suis d'accord
avec D.J. O’Meara quand il dit que Porphyre “is not a Pythagoreanizing Platonist
(...) but rather a universalizing Platonist”.6
théoriques de l'un et l’autre de ces deux aspects, et il faut le faire à travers une
considération approfondie des objets et des méthodes appartenant à la connaissance mathématique. Le discours de Jamblique aboutit enfin à cette conclusion: il
Il faut dire, d’autre part. qu’il y a eu aussi un arrière-plan plus ancien que la
formation mathématique de Jamblique à l’école d’Anatolius: il s’agit de toute la
tradition pythagoricienne (ou mieux, néo-pythagoricienne), dont l’enseignement
y a quatre sciences mathématiques selon la nature du continu et du discret (n tod
cuveyxodg Kai y TOD Sinpnpevov voc), de la quantité numérique (tó rocóv) et
de la grandeur géométrique (to nnAikov),? à savoir arithmétique, géométrie, hard’Anatolius faisait partie intégrante: Jamblique connaissait trés bien Numénius
d’Apamee, Théon de Smyrne et surtout Nicomaque de Gérase, et possédait une
idée très claire de l’entrelacement doctrinal du platonisme et du pythagorisme. Je
crois que D.J. O'Meara a raison de dire que, pour juger correctement le pythagorisme de Jamblique, il faut non seulement le considérer par rapport aux ouvrages
autres que les livres de la Zvvayoyn, mais aussi dans ses relations, de dettes ou de
monique (ou musique) et sphérique (ou astronomie), dont les objets sont, respectivement, le discret en soi (xa0” ¿avró). le continu en soi, le discret par rapport à
autre chose (npög &AAo), le continu par rapport à autre chose.!° Parmi les quatre
7
O'Meara 1989, 101.
8
Cf. Jamblique comm. sc. 28,19ss. Festa/Klein = Romano 1995, 92. Dorénavant, je me référerai,
en français, à ma traduction italienne du texte.
2
Eunape Vit. Soph. 5,1,1ss. Giangrande.
3
Eusèbe HE 7,32,6 Schwartz.
4
O'Meara 1989, 23ss.
5
Goulet 1989.
6
O'Meara 1989, 27.
9
Je n'accepte pas la traduction que donne Bertier 1978, 55 et passim de ces deux termes, qui
traduit (à propos de Nicomaque) le rovóv par ‘quotité’ et le xnAixov par ‘dimension’, même si
la première traduction est plus adaptée que la seconde. Il faut garder, en effet, la signification
quantitative dans les deux cas et pour cette raison je préfére les traduire (en italien) par
‘quanto’ et ‘quanto grande’. C'est la même traduction que celle donnée par Timpanaro Cardini
1978, 51 et passim.
10 Cf. Jamblique comm. sc. § 7 passim.
Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)sciences mathématiques, l’arithmétique précède les autres, parce que la connaissance qu’elle fournit est la condition de la connaissance des trois autres sciences
mathématiques. “Parmi ces quatre sciences — dit Jamblique — l’arithmétique se
révèle comme celle qui précède les autres, parce qu’on trouve qu'elle est la premiére et la plus originaire (npotépa Kai &pyeyovwtépa). Son exclusion, en effet,
comporte l'exclusion des autres (svvavaıpei te yap Exvth tàg Aoınac), et au
contraire si on pose les autres elle est posée aussi (Kai n&Aw Exeivaıg ouvent-
LE ROLE DE LA MATHEMATIQUE
sceurs”,!? et (il est raisonnable de) les considérer comme des anneaux (xpixwv)
formant entre eux comme une chaîne qui les relie par un seul lien (ëg' Eva
oúvdecuov KataAnyovta), comme le dit le très divin Platon”,!3 lequel — ajoute
Jamblique — nomme celui qui connaît avec méthode (Kat tporov) toutes ces
sciences “le très savant dans son sens le plus véritable” (tov GAndéotata
copwrarov); et Platon — dit Jamblique — parle d'une manière raisonnable
péperar) (...) Il est donc très logique et juste d'examiner avant tout le système
(edA6yws), “s’il est vrai que, d’une part le continu et le discret (ce sont les mots
que Jamblique avait employés au commencement de son discours) sont connus
technique de l’arithmétique (ô16rep evAoywtaty Av ein koi xa@nxovoa i mepi
npotiorns tig apıduntırnig texvoAoylag oxéyic)”.!! Je voudrais souligner, à ce
propos, que Jamblique affirme la ‘primauté’ de l’arithmétique en employant souseulement par ces sciences (kataAnweis 51a todtwy póvov yivovtou), et d'autre
part l'univers et tout ce qui est en lui (6 te x6cpog Kai tà Ev adt® navza) sont
composés par le continu et le discret (£x dE cuveyodg Kal Oinpnuévou). Le savoir
vent et sous une forme renforcée par des comparatifs ou superlatifs, des termes
tout aussi significatifs que le terme qu'il utilise dans ce contexte, à savoir
(copia) — conclut Jamblique — est justement connaissance précise de ces sciences
(todtwv ôn axpıßng katéAnwts), et la philosophie est désir de savoir (sopias de
Epeaic Pidocogia: c'est la célèbre définition pythagoricienne de la philosophie)”.14
apxéyovos. Par exemple, il utilise les termes ¿pxnyixós ou @pyixéc, qui ont, à la
différence de la signification générative de apyéyovos, une signification encore
plus forte d’un point de vue philosophique, parce qu’en raison de leur terminaison
en -Kög ils expriment plus fortement l'idée de ‘principe causatif?. On peut comparer, par exemple, in Nicom. p. 3,8 Pistelli/Klein = p. 204 Romano, où Jamblique
dit que “l’arithmétique en effet contient par sa nature une théorie prioritaire, parce
qu’elle s’occupe de choses plus simples et plus apparentées aux principes
(apynyix@tepa)”; ou in Nicom. 91.17 Pistelli/Klein = p.
IV
Le projet de la Sunagoge
312 Romano, où — à propos de la différence entre les quantités géométriques (nnAixots) et les quantités
numériques (roooïç) — il dit que ce qui vaut pour les unes ne vaut pas pour les
autres, parce que les rapports entre les grandeurs sont souvent irrationnels (par
exemple, le côté et le diamètre du carré, ou la circonférence et le diamètre du cercle), tandis que les rapports entre les quotités sont toujours rationnels, dans ce sens
qu’en géométrie le côté est incommensurable avec le diamètre, tandis que le côté
numérique (ou le nombre latéral) est commensurable avec le diamètre numérique
(ou le nombre diamétral): “de manière que — conclut Jamblique — le nombre est
toujours rationnel (iva révrn pnros à © üpıÖuöc) et il a sa caractéristique dans le
fait que, puisqu'il est absolument principiel (äpxikdtatoc), il est aussi cause de la
rationalité de tout autre chose (Kai GA
où Graoiv aitıog yevönevog pntétntoc)”.
L'arithmétique est donc, parmi les sciences mathématiques, la science première
et originaire parce que le nombre, comme discret en soi (tò rocóv), représente la
naissance méme de toutes les autres réalités mathématiques, aussi bien arithmétiques (harmoniques) que géométriques (figures et configurations astronomiques).
Mais, à part ce privilège de l’arithmétique. les quatre sciences mathématiques constituent dans leur ensemble une seule unité embrassant le monde tout entier. À ce
Une fois établi d'une part que le nombre est le principe de toute science
mathématique, et d’autre part que la science mathématique comme telle constitue
le principe de toute connaissance des choses existant dans l’univers, Jamblique
construit le projet de sa Sunagogè, dans lequel nous trouvons l’application du
présupposé mathématique aux différentes sciences, non seulement à la physique,
mais aussi à l’éthique et à la théologie. On connaît la façon dont Jamblique a
structuré son grand ouvrage: la Sunagogè comprenait dix livres, dont le Ve, le VIe
et le Ville. qui ne nous sont pas parvenus, étaient des traités consacrés respectivement à la physique, à l'éthique et à la théologie. Nous ne possédons que des fragments de ces livres-là, mais grace au travail de D.J. O’Meara nous pouvons aujourd'hui en reconstruire d'une certaine façon le contenu et les rapports avec les
autres livres de la Sunagogè.!5
Le plan général de l’œuvre et surtout les titres retenus par la tradition manuscrite permettent de découvrir le critére général que Jamblique a suivi pour la construction de cette grande Summa scientifique.'® Les titres eux-mêmes ont une
12 Jamblique comm, sc. 31,6-7.
propos Jamblique ne manque pas de constater que l’idée de l’unité et de
l’universalité de la science mathématique en général remonte à Platon et donc à la
13 I] fait référence à l'Épinomis 991e5s. Pour le concept de cbvSecpog (ou Seapdc), cf. Platon
philosophie dans son sens le plus authentique: “Donc - dit Jamblique vers la fin
du chapitre 7 du comm. sc. — ces sciences (c’est-à-dire les quatre sciences
14 Cf. Jamblique comm. sc. 31-32 Festa/Klein = Romano 1995, 92.
mathématiques) qui s’occupent de sujets frères (repi ¿Sepa tà broxeípeva), il
15 Je renvoie, pour cela, aux pages 53-85 d'O'Meara 1989 (les pages 217-229 de ce livre
est raisonnable de les considérer comme des sciences sœurs (ebAoyov &ôekpäc
Kai tag Erıiotnnog tabrag vopitew), afin que nous ne jugions pas comme insensé (anardevth) ce que dit Archytas “il semble que ces sciences soient
LL Jamblique in Nicom. 9,23-10,7 Pistelli/Klein = Romano 1995, 212.
Resp. X 616c; Tim. 31c.
contiennent les sources de cette reconstruction).
16 Summa, c'est justement le titre que j'ai préféré donner à la Sunagogé dans mon édition des
traités mathématiques de Jamblique (cf. Romano 1995, 13 et passim). O'Meara 1989 a négligé
le mot Collection, qui est sa traduction de Sunagoge, et a intitulé l'œuvre simplement On
Pythagoreanism.
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)forme grammaticale qui, 4 mon avis, est trés significative. En effet, dans les trois
titres que la tradition a attribués aux livres V, VI et VII, on constate une répétition
ic, BeoAoyıxoig) en poside la structure év + nom (à savoir év + guoixoîc, Oro
tion attributive, et non pas prédicative: Livre V nepi tijg Ev guoixoîc &prOpntiKiic
émotqunc; Livre VI nepi tig Ev NOixois Kpıdunticnig Emiotmmuns; Livre VII nepi
nis Ev BeoAdoyixoîg dpiuntuefig Erıotnung. Cette formulation des titres, qui reproduit au moins l’intention, sinon les mots, de l’auteur, signifie d'une manière
évidente que le contenu concerne une sorte d’application scientifique et formalisée de l’idée d’arithmétique (et donc de mathématique, si nous considérons la
relation théorique de cette science avec toute science mathématique) à des domaines très différents de la mathématique, mais qui possèdent une base qui, elle.
est tout à fait mathématique. Mais il faut s'interroger sur le sens véritable de cette
application de la mathématique aux sciences apparemment non-mathématiques,
comme la physique, l'éthique et la théologie. Que signifie pour Jamblique le fait
de parler d'une arithmétique appliquée à la physique, à l’éthique ou a la théologie,
et de la traiter d’une façon scientifique? Une réponse immédiate, fausse à mon
avis, est celle qui donne à cette idée la signification d’une application d’ordre
‘symbolique’, c’est-à-dire que Jamblique considérerait seulement l’aspect métaphorique du nombre, au-delà de son aspect technique ordinaire. Nous connaissons
la grande importance de la ‘symbolique du nombre’ (ce que l’on appelle
“arithmologie”) dans la tradition pythagoricienne, notamment dans sa phase néopythagoricienne. Cette derniére tradition (avant tout Anatolius et Nicomaque) a
donné à Jamblique (au Pseudo-Jamblique plutôt) le contenu de l’œuvre sur la
Théologie arithmétique, dans laquelle nous trouvons beaucoup d'informations sur
cette méthode des philosophes pythagoriciens. I! suffit pour cela de lire la page 56 de l’édition De Falco/Klein:!? “Anatolius dit que le 1 est appelé ‘naissance’ et
‘matière’, parce que sans lui il n’y a aucun nombre; le signe écrit qui indique le |
(td tic novádos onpavtixdv yépayua, c’est-à-dire a’) est le symbole du fait
qu'il est principe absolu de toutes choses (cúuBolóv torti 15 tv OAwv
&pxixotérns), et à travers la somme cumulative de son propre nom il révèle sa
communauté avec le Soleil: la somme numérique des lettres du nom. en effet, est
361, autant que les degrés du cercle du Zodiaque”.!* Il faut remarquer que l’idée
d'une xorvovia sémantique entre Unité et Soleil. relie une fois encore platonisme
et pythagorisme. Mais plus significatif encore me semble le passage suivant, où le
Pseudo-Jamblique présente toute la variété de la symbolisation pythagoricienne de
l'Unité: “les pythagoriciens appelaient le 1 ‘intelligence’ (vodv), parce qu'ils
pensaient que l'intelligence est semblable à l'Un: en effet, parmi les vertus les
pythagoriciens assimilaient le 1 à la ‘prudence’ (ppovnoer),l° parce que ce qui est
LE RÔLE DE LA MATHÉMATIQUE
‘correct’ est “un”. Ils l’appelaient aussi ‘être’, ‘cause de vérité", ‘simplicité’,
‘modèle’, ‘ordre’, ‘concorde’, ‘l’égal qui est entre le plus grand et le plus petit’,
‘la médiété entre tension et relâchement” <des cordes d’un instrument musical>,
‘la mesure dans la multiplicité”, ‘l’instant dans le temps’: ils l’appelaient aussi
‘navire’, ‘chariot’, ‘ami’, ‘vie’, *bonheur’”.20 Il s’agit de toute une série de oùyPoda témoignant de l’insistance des pythagoriciens à symboliser la réalité par des
nombres. Nous devons alors nous demander si cette méthode signifie seulement
une simple métaphorisation onomastique ou si, au contraire. elle représente une
sérieuse théorisation du fait que les nombres (et donc l’arithmétique comme science mathématique privilégiée par sa primauté) constituent réellement (ontologiquement) l'essence des choses. La symbolisation, dans ce dernier cas, serait
plutôt un approfondissement scientifique de toute connaissance des éléments
constitutifs de l’univers. 1] me semble que cette dernière interprétation est la
meilleure manière de considérer le néoplatonisme pythagorisant de Jamblique et.
par conséquent, son projet formidable d'une Summa scientifique unitaire, unifiant
toutes les sciences sur la base de la mathématique (naturellement, dans son sens
pythagoricien ou plutôt néopythagoricien). Il faut donc analyser soigneusement
les relations entre mathématique et ontologie pour établir les coordonnées structurelles de l’organisation des sciences dans le projet d unification que Jamblique,
selon mon avis, a pensé réaliser par la rédaction de sa Luvaywyh
av
MvOayopetwv Soyuárov.
V
Structure ontologique et organisation des sciences
Dans le premier chapitre du comm. sc.. Jamblique donne tout d’abord les coordonnées de'sa recherche sur la possibilité d’établir l’existence d’une science commune à toutes les mathématiques, en discutant le problème de la nature objective
des êtres mathématiques par rapport à toute la tradition platonicienne et surtout à
l’idée que Platon présente dans le Philèbe (16c5ss.) à propos de l’un et de la multiplicité. Tous les étants, Platon fait dire à Socrate, sont constitués par l’unité et la
multiplicité (éÉ Evoc pev Kai noAA@v) et possèdent naturellement en eux-mêmes
(Ev abtois obpoutov) le limité et l'illimité (répas Se koi dreipiav). Nous
devons donc chercher dans n'importe quelle chose une forme unique (piav
id£av), puis (mais toujours en dépendance de cette forme unique) la multiplicité
des autres unités, s’il y en a, et enfin examiner comment la première unité non
seulement est une unité, mais aussi une certaine quantité numérique d'unités et
17 Romano 1995, 400.
18 En effet, p’+o'+v’+a’+o" = 40+70+50+1+200 = 361. Cette méthode de réduire les lettres qui
composent un mot à des nombres et puis d'en faire la somme, est une méthode qui dans la
tradition (avant tout juive et ensuite chrétienne) a acquis la dénomination de ‘gématrie’. Cf.
Haubrichs 1969, 50-56; Meyer 1975, 73-75 et, en particulier pour les sources, Meyer/Suntrup
1987, XXI et passim.
19 J'ai traduit le terme ppóvno1s par ‘prudence’ par assimilation au texte des Theologoumena
page 16, où, à propos du nombre 3, ppóvnow est accordé en hendiadys avec evPovAia et
considéré comme l'une des vertus: “le 3 est appelé ‘bon conseil” et ‘prudence’ (evPovAia
xadeitar Kai ppôvnois), à savoir la vertu des hommes qui se conduisent correctement
donc une multiplicité et une infinité (Ev kai moAAG Kai Aneıpa ... Kai óróca).
Voilà l’enseignement que les dieux nous ont transmis à travers les anciens, qui
étaient meilleurs et plus proches des dieux que nous, conclut Socrate. Jamblique
(S510p9oúvtwv) par rapport au présent et avec la prévision du futur et selon l’expérience tirée
du passé; ainsi la prudence contemple d'une certaine manière les trois parties du temps”. Il faut
remarquer que dans ce contexte nous trouvons aussi, comme dans le passage précédent, le
concept de ‘rectitude’ S:op8obvtwv associé à celui de ‘prudence’ (ppévnoic).
2 Cf. [Jamblique], Theolog. arithm. 6 De Falco/Klein = Romano 1995, 400.
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)fonde sa construction de la science mathématique commune sur ce discours de
Platon qui, en parlant des anciens, se référe, selon Jamblique, aux Pythagoriciens.
La prémisse générale de cette recherche est la suivante. En général, dit Jamblique,
quand nous parlons de toutes les mathématiques, nous devons établir avant tout
(npoxeicOw)?! que les êtres mathématiques sont incorporels et subsistants en euxmêmes (do@pata kai Ka" ¿avrá byectnrôta), puis qu’ils sont intermédiaires
entre les essences indivisibles et celles qui sont divisibles dans les corps (t@v te
apepiotov odoidv Kal tov repi TA GHpata peprot@v),2? intermédiaires aussi
entre les idées et les concepts (eiS@v te xoi Adywv). D’autre part, les étants
mathématiques sont plus purs que les essences divisibles et plus variés que les
essences indivisibles, inférieurs donc aux intelligibles et supérieurs aux étants
naturels. Plus intéressante pour nous encore, à part la question de la ‘médiété’ des
étants mathématiques, est l’idée selon laquelle, premièrement, toute science
mathématique a comme objet une réalité véritable, c’est-à-dire quelque chose existant en soi et faisant donc partie de la recherche ontologique comme telle, et,
deuxièmement, que les étants mathématiques sont, d’un point de vue ontologique,
supérieurs aux objets des sciences physiques, éthiques ou politiques etc., même
s’ils sont inférieurs aux intelligibles. Cette opinion gouverne toute Ja recherche
jambliquéenne sur la nature, la situation et la fonction des mathématiques comme
sciences. Nous examinerons si et comment ces sciences constituent aussi les instruments du projet d’unification des sciences chez Jamblique, mais nous sommes
dés a présent avertis par Jamblique que le contenu de la recherche mathématique
posséde une dignité ontologique, et non seulement méthodologique, certes inférieure a la théologie, mais supérieure a toute autre science qui ne se référe pas directement aux intelligibles. Il ne faut jamais oublier que, selon Jamblique et tous
les néoplatoniciens après lui, la philosophie dans son aspect le plus concret est
théologie et rien d’autre que de la théologie.
Une fois établi le principe concernant la nature du contenu ontologique des
mathématiques, il devient possible de structurer les sciences selon l’objet et la
methode de chacune d'elles, de déterminer ainsi la situation des sciences
mathématiques dans le cadre général des sciences, dans le but de qualifier la fonction médiatrice de la mathématique par rapport au projet d’unification des sciences dont nous parlons. Jamblique traite de ce probléme au chapitre 8 du comm.
LE RÔLE DE LA MATHÉMATIQUE
visés en deux classes: les sensibles proprement dits (tà idiwg aio@nt&), qui sont
aussi objets d'opinion (Soguotà), et les sensibles qui sont objets d'imagination
(eikaoté)",4 c'est-à-dire qui sont appris par images, les uns étant à nouveau
premiers, et les autres seconds. Il faut dire aussi, selon Jamblique. que la distinction entre une réalité véritable et une réalité en tant qu'image s'applique à toute
classe d’être, aussi bien aux êtres intelligibles et ratiocinables qu'aux êtres sensibles et objets d'imagination, qui pourraient être appelés ombres des corps
(okiai).?$ En effet, dit Jamblique, les Siavontd sont aux vonta ce que les
eixaoté sont aux SoEact&. Mais en quel sens cette prémisse permet-elle de déterminer la nature de la connaissance mathématique, ou plutôt l'objectivité de
cette connaissance, qui est basée sur le statut ontologique des objets
mathématiques? Jamblique va directement au cœur du problème et dit que la seconde classe des intelligibles, à savoir celle des ratiocinables, est justement la
classe des objets mathématiques: les S:avonta sont les étants mathématiques,
tandis que les vontà, ou ëmornté, sont les objets de l’intellect (vobc). Donc la
mathématique s'identifie avec la raison dans son sens le plus propre. La iévora
est la faculté cognitive (h yv@otixn Sbvaptc)® propre aux sciences
de la ligne divisée du Vle
mathématiques, comme l’enseigne Platon dans l’image
livre de la République, enseignement que Jamblique attribue à Archytas, se
référant à un longue passage du nepi vod kai aiohäcıog.?T ouvrage qui appartient, comme nous le savons, aux textes néopythagoriciens.? “Eh bien, dit Jamblique, je pense qu’à partir de cela (c'est-à-dire de ce passage d’Archytas) il est
évident que les différences ontologiques (Srapopai tov Svtwv) sont au nombre
de quatre, quatre aussi les principes du jugement (thc xpicews apxat), et que le
raisonnement (6 Adyoc), qui se situe à mi-chemin entre l’intellect et le sens,
touche les deux extrêmes, a savoir les intelligibles et les sensibles, parce qu'il se
situe en position finale par rapport à l’intellect et au sens (ev téAoug tábel npög
tov vodv Kai thy aioßncıv xaBicrápevos), deux extrêmes qui sont comme des
principes à partir desquels il se réalise”.?°
Il y a donc une double série de raisons pour attribuer à la mathématique et à ses
objets un statut ontologique et une nature scientifique supérieurs à toute science
non-mathématique, à l’exception de la science des intelligibles, c'est-à-dire la
théologie, cette derniére se situant au plus haut point de la hiérarchie des sciences,
sc., où il commence par la division (ano d1a1pésews) des objets de la connaisétant la dialectique au sens platonicien, non pas aristotélicien, comme l'explique
sance. “Tous les intelligibles — dit-il — se disposent en deux classes: les intelligile scholiaste ad locum.30
bles proprement dits (ta iôiwç vontà), ou objets de science (£rıotnta), et les
ratiocinables (tà Siavontà),?? les uns qui sont premiers (rpôta pév), les autres
qui sont seconds et inférieurs (Sebtepa Sè kai brodeéotepa). Il y a ensuite une
autre classe d'êtres (etépa odoia) composée par les sensibles, ceux-ci aussi di21 Je préfère la leçon des apographes du Laurentianus 86,3 plutôt que celle des autres MSS
(npooxeiohw), suivie par Festa.
22 C'est la formule que Platon utilise en Timée 35a2ss.
23 je préfère traduire ainsi le mot 5:avonta, et non par ‘rationnels’, et donc d'une manière peu
française, afin d'éviter d’une part l'ambiguïté du mot rationnel, qui traduit en général le mot
grec Aoyikôc, et d'autre part la longue circonlocution utilisée par Festugière: les objets de la
pensée discursive. Du reste, j'ai évité, pour cause, le mot français raisonnable, qui possède une
signification trop équivoque.
24 Cf. Jamblique comm. sc. 32,1 1-18 Festa/Klein = Romano 1995, 96.
25 Cf. Jamblique comm. sc. 32,23 Festa/Klein = Romano 1995, 98,
26 Cf. Jamblique comm. sc. 38,23 Festa/Klein = Romano 1995, 104.
27 Cf. Jamblique comm, sc. 36,1-37,20 Festa/Klein = Romano 1995, 101s.
28 Cf. Thesleff 1965, 38ss.
29 Cf. Jamblique comm. sc. 38,1-5 Festa/Klein = Romano 1995, 103s.
30 “1) faut entendre ici comme dialectique non pas celle des péripatéticiens, c’est-à-dire la dialectique qui essaye de réduire à la contradiction l’objet du raisonnement, mais celle des platoniciens, ou mieux des pythagoriciens: Platon en effet l’a apprise des pythagoriciens Cd
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)LE ROLE DE LA MATHEMATIQUE
Je voudrais conclure ce paragraphe avec des réflexions que fait D.J. O’Meara a
propos de la question du statut ontologique des êtres mathématiques dans un artide modèle des arts poiétiques (taig $e nointixaic Ev napadeiynarog ta&Eer
cle publié tout de suite après son Pythagoras Revived. Plotin et Jamblique sont
ses propres formes (tac $e npaxtixds aveyeiper Kai Kivei toig ¿otnxóciv
Eavthc eiSeow) et, dans tous les arts en général, adapte aux formes matérielles
ses propres principes rationnels, qui sont séparés de la matière (ëp' 6Awv dè
Koiv®c todg Adyous TOds yowpiotovg svvappoòter toîg EvbAoıg eideaiv) (...) La
des réalistes, dit-il, maïs le réalisme de Jamblique est un ‘réalisme radical”, parce
qu'il veut écarter toute tendance nominaliste à ne pas admettre la présence de
nombres dans les choses sensibles. Jamblique, continue-t-il, semble ainsi ne pas
faire de distinction entre les nombres et les formes, du moins pour ce qui concerne
leur statut métaphysique” par rapport aux choses sensibles.** Il faut donc préciser
que même si Plotin a été le premier néoplatonicien à réagir contre la critique,
formulée par Aristote et les péripatéticiens, de la thèse platonicienne du statut
ontologique des nombres, c’est cependant Jamblique qui a concentré tout l'effort
du néoplatonisme de réfuter et repousser d’une façon définitive la théorie antiplatonicienne d’Aristote concernant la mathématique. Syrianus et Proclus (et
j'ajouterais Jean Philopon) marcheront sur la route tracée par Jamblique.3
VI
Médiation et unification des sciences par la mathématique
J'arrive ainsi à la partie conclusive de mon exposé où je résume les points les plus
significatifs de la philosophie des mathématiques de Jamblique, afin de pouvoir
vérifier mon hypothèse concernant son projet d’unification des sciences par la
mathématique.
Il faut considérer avant tout le fait que Jamblique reprend la division aristotélicienne des sciences en sciences théorétiques, pratiques et poiétiques. Jamblique
pense qu'il faut considérer la position de la mathématique par rapport aux autres
sciences et constater que la mathématique apparaît comme la théorie fondatrice de
toute sorte de science. Le chapitre 16 de Jamblique comm. sc. est consacré à la
présentation de cette idée conçue comme un postulat inébranlable: “la
mathématique, pour parler simplement (wc &rAög eineiv), dit Jamblique, introduit
dans tous
les arts une capacité de discernement d’ordre scientifique
(Émornpovixhv ¿vriBnor ôtéyvwoiv), parce qu'elle montre leur commencement.
leur fin, et quelles sont leurs articulations intérieures, elle enseigne d’une façon
plus approfondie leurs mesures et leurs évaluations (apydc te adtav napaderkvoovoa Kai teAn Kai diopicpodc, pérpa te koi exixpicers adróv dvadıddorovoa), elle sépare ce qui en elles est correct ou erroné (tó te opBèv rai
Smuaptnuévov abtov S1actéAAoven), elle définit les éléments propres à chacun
de ces deux aspects, fait connaître le but de chaque art, lui donne sa précision
(Axpißerav), et lui procure la capacité de découvrir (ebpeoiv) (...) D'une part
donc, la mathématique amende et perfectionne les arts théorétiques (t&¢ pév odv
Bewpntiküg téxvas SiaxaBaiper Kai teAcıoi), et de l’autre elle exerce la fonction
31 O’Meara 1990, 405-416.
3? O'Meara 1990, 413s.
33. Ici interviendrait aussi l’analogie entre nombre et âme, analogie basée sur la même fonction
mediatrice de ces deux réalités.
npdoxeitat) et réveille les arts pratiques en les excitant au moyen de la fixité de
mathématique se révèle donc, conclut Jamblique, comme une théorie qui se répand dans toute activité productive et cognitive (négnvev oùv y naßnparımn
dijxovca Dempia Kai nepi rácav texvikny Epyaciav Kal yv®o1v)”.# J'ai voulu
citer ce chapitre 16 presque en entier (il est trés bref et synthétise tout le discours
précédent). parce que son contenu a été repris par Proclus dans son Commentaire
sur Euclide,35 où, avec référence explicite à Platon Philebe 55e, sont exposés les
avantages que la science mathématique donne à toutes les sciences et les arts,
quelle que soit leur nature ou leur finalité. Je trouve que l'exposé de Proclus, reproduisant l'argumentation de Jamblique, est. comme d’habitude, plus riche et
précis du point de vue formel et notamment terminologique, mais moins riche en
contenu idéologique que celui de Jamblique. Celui-ci donne, nous l’avons constaté, une forte caractérisation de la mathématique du point de vue de sa fonction
méthodologique et scientifique par rapport à toute autre science, selon la classification la plus complète et acceptable que la tradition classique avait préparée, à
savoir celle d’Aristote, Je pense qu'il faut remarquer cet aspect historique, outre
l’aspect théorique. La ‘science mathématique commune"% est vraiment et absolument la science par excellence, parce qu’elle implique n’importe quelle activité de
l'esprit humain aussi bien dans le domaine de la connaissance théorétique que
dans le domaine de l'action morale et de la productivité matérielle. La
mathématique, dans son aspect le plus ‘authentique’, est — pour le dire simplement
- la ‘science des sciences”.
Cette conclusion, que nous nous sommes efforcés de tirer de l'exposition que
Jamblique nous présente de sa philosophie des mathématiques, résulte en fin de
compte du postulat général sur lequel elle est basée, postulat selon lequel la réalité
dont traite la mathématique (et n'importe quelle espéce de mathématique: arithmétique, géométrie, harmonique ou sphérique) est une réalité a la fois véritable et
34 Cf. Jamblique comm. sc. $7,9ss. Festa/Klein = Romano 1995, 129.
33 Proclus in Eucl. 24,21ss. Friedlein.
36 Je profite de cette occasion pour donner mes raisons en faveur de la traduction par ‘commun’ et
non par ‘général’, comme chez d’autres traducteurs, du mot grec koıvrj que nous trouvons dans
le titre de cette œuvre de Jamblique. Il y a au moins deux raisons pour rejeter la compréhension
de l'expression grecque xo pa@nuatixm comme désignant une mathématique générale: a)
premièrement, l’expression xown pa@npatixi correspond à des expressions qui concernent la
théorie fondamentale de la mathématique commune ainsi que le genre commun et unique de
toute science mathématique; il n'est donc pas possible de la référer à l'aspect simplement
général des quatre sciences mathématiques; b) deuxièmement, nous trouvons quelques
passages où Jamblique parle d’une ‘réalité commune’ qui est l’objet de la xowh neßnnarımn;
il ne s’agit donc pas seulement de la théorie commune à toutes les sciences mathématiques,
mais aussi d'une réalité objective dont la mathématique commune s’occupe concrètement. Pour
ces deux raisons cf. comm. sc. 94 fin Festa/Klein = p. 177 Romano, où nous lisons des
expressions du type: 10 xowbv Tis GAns pa@nuatixîig Erromung yévog ou tó Ev avetig (scil.
THs Ans po@npariiig) Katiöwpev yEvog Kai thy Kolviv odoiav etc...
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)médiane, dotée d'un statut ontologique qui lui permet de fonctionner comme fondement de la recherche de n’importe quelle vérité par rapport aux êtres de
l'univers dans leurs différents aspects, à l'exception des êtres divins qui forment le
monde intelligible, car c’est justement du monde intelligible que la mathématique
tire son existence comme l’image de son modèle. Ce statut ontologique nonaristotélicien, c'est-à-dire qui fait abstraction de la réalité divine (les néoplatoniciens distinguaient la théologie de l’ontologie et, donc, n'acceptaient pas la
théologie aristotélicienne comme théologie véritable), garantit la primauté scientifique de la mathématique, et non seulement sa primauté méthodologique.
Autrement dit, la méthode mathématique représente l’instrument le plus parfait de
la recherche scientifique, parce que l’objet de la mathématique est l’être le plus
parfait au-dessous du monde intelligible, dont il tire son existence. Réalisme
LE ROLE DE LA MATHEMATIQUE
néoplatonicienne.# Pour ma part, je conclurais en disant que tout cela représente
le programme de Jamblique visant l'unification et la systématisation de toutes les
sciences au moyen de la science mathématique.
WA
La
—
sible pour préparer l’äme à la connaissance du monde intelligible. Selon le diagramme que donne D.J. O’Meara,*’ le système des sciences correspond à la
structure de la réalité, en ordre ascendant: être sensible — les âmes — êtres
mathématiques — monde divin, d'une part, et d’autre part: sciences de production
— sciences éthico-politiques — sciences physiques — astronomie — musique +
géométrie — arithmétique — dialectique — théologie.
On peut mentionner à ce propos un passage très significatif du comm. sc., où
Jamblique propose son interprétation de l’enseignement des pythagoriciens
comme une véritable ‘éducation liberale’. Il s’agit du chapitre 23, où Jamblique
écrit: “(...) Pythagore a transformé la philosophie des mathématiques, non pas par
hasard, sous forme d'éducation libérale (eig cxmpa nardetas ¿AcvBdepiov) (...) le
pouvoir de la science mathématique résulte avec évidence de ses propres principes
rationnels, que nous trouvons dans ses démonstrations (h dbvanıg tic Étiotmuns
pavepà Katéoty 510 tov oikelwv Aoywv Ev taîg repi tadto anodetEearv) (...)
et notamment nous participons de la contemplation libérale qui est propre aux
philosophes avant tout dans la communauté des mathématiques (udArota Se Déas
EAevBepion te Kai pidocdgols Eppottovongs rpôtov Ev tH TODT@V koivwviæ
petadopBavopev)”.38 La formation libérale, donc, est fournie avant tout par les
sciences mathématiques, en vertu de leur aspect commun et, en définitive, en
vertu de l'apprentissage de la science mathématique commune qui représente
l'aspect essentiel de toute mathématique et de toute connaissance scientifique de
l’univers naturel et humain. Tout cela est le fruit, dit Jamblique, de notre réflexion
sur les doctrines des pythagoriciens et sur leur enseignement mathématique. D.J.
O’Meara a donc raison de dire que la mathématisation de la structure de la réalité,
qui cherche en méme temps 4 préserver les distinctions entre physique, éthique et
métaphysique (il ajoute ‘mathématique’, mais je pense que ce serait une sorte de
petitio principii), représente une application systématique du principe pythagoricien selon lequel “tout est assimilé au nombre”. Voilà, conclut-il, la conséquence
la plus importante du programme de Jamblique pour pythagoriser la philosophie
39 Cf. O'Meara 1989, 91.
37 Cf. O'Meara 1989, 46.
38 Cf. Jamblique comm. sc. 70,1ss. Festa/Klein = Romano 1995, 145s.
.
U ANT IE LITE
mathématique donc, basé sur une ontologie de médiation entre le monde sensible
et le monde intelligible. L'aspect xowóv de la mathématique s’explique dans sa
propre activité qui part de la connaissance la plus précise et solide du monde sen-
Des
=
Passo?
_
TNR Dw =