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P laton
et l’astronomie chaldéenne
Si
l’on
admet
volontiers
aujourd’hui
une
influence de
l'Orient sur la philosophie et la science grecques en général (5),
il reste bien des divergences à propos de la
cette
influence
aurait
marqué
tel
penseur
manière dont
en
particulier,
Le cas de Platon est typique. Je voudrais, dans ces quelques pages. montrer rapidement ce qu'il y avait en lui de
prédispositions aux influences orientales; les traces que ces
influences ont laissées dans son œuvre, du Phédon aux Lois;
la continuité de pensée qui unit à cet égard les Lois et Y Epinomis; enfin, suivant qu’on en rejette ou admet l'authenticité, l'importance de ce dernier dialogue pour attester une
conversion à l'astrolätrie chaldéenne, soit de certains membres de l’Académie, soit de Platon lui-même.
*
*
*
Né au début de la guerre du Péloponnése, à une époque
où
les Grecs paraissaient oublier les contacts bienfaisants
du vie siècle entre le monde ionien
et l'Orient, et, cinquante
ans après Salamine, se repliaient sur eux-mêmes pour s’entredévorer; disciple de Socrate, dont la sagesse fortement conceptuelle n’annoncait pas les spéculations astrobiologiques de
(1) Voir en dernier lieu ZELLER-Monpozro, La filosofia dei Greci,
I, Florence, 1932, p. 63-99, Note sur les rapports entre la culture
et la spéculation orientales el la philosophie et la science grecques
;
P.-M. ScauxL, Essai sur la formation de la pensée grecque, Paris,
1934, p. 15-25; les tomes I ct II d'A. Rev, la Science dans Pantiquité, Paris, 1930-1933, par exemple t. II (la Jeunesse de la science
grecque), p. 18:
l'isolement de l'Ionie,
extréme pointe de l'Orient
en Méditerranée, « serait un bien autre miracle que le miracle grec »,
Page 2
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)par
l'âge suivant: adversaire des derniers sophistes, mais
sitique,
dialec
la
,
armes
lá même astreint à se servir de leurs
reà
stiné
prede
guére
ait
non l’éristique: Platon ne sembl
prêtres. |
garder un jour du côté de la Chaldée et de sesCritia
s, admides
et
Solon
des
isme
l’atav
Mais il y avait
rateurs de la vieille Égypte, dont le début du Timée garde
et
le souvenir; et dès la fin de la guerre du Péloponnése tre
l'arbi
nir
redeve
allait
la paix d’Antalkidas (386), la Perse
dition
des cités grecques; puis ce serait, présage de l'expé
der avec
d'Alexandre, l'échange de courants qui allait coinci d'une
les progrès de la Macédoine; si bien que le repliement
e
Grèce fermée aux influences de l'Orient n'aurait duré qu'un
es:
homm
génération. En Platon lui-même, il y avait deux Grec et
«un sophiste et un théologien, ou, SI l'on veut, un
un Chaldeen » (1). Le mot de Joseph de Maistre illustre bien
la réaction contre le rationalisme et l'« appel à l'Orient »
, et «la
que M. L. Brunschvicg note à l’aube du x1x° siècle
sophique et
dualité, dans le platonisme, de la réflexion philo
de la tradition mythologique » ().
Dirons-nous donc : la dialectique seule est occidentale ; tout
le reste, mythes d'Orient? Ce serait abandonner le plus riche,
le plus suggestif de la pensée de Platon. Ou plutôt, hâtons
entre
use,
spécie
tre
peut-ê
nous de préciser cette opposition,
les
la dialectique et le « mythe ». Nous prendrons comme exemp
qui
ceux
rge,
Démiu
au
et
Bien
du
1'Idée
à
les textes relatifs
Dieu
du
viennent les premiers en discussion lorsqu'il s’agit b-50c9;
de Platon. Ce sont: Bang. 210 e-211 b ‚Rep. VI, 508 re le
8 27 d-29 a, 29e. Nous pouvons omett
e : Tim.
Soph. 94
texte du Xe livre des Lois (893 b sv.), qui ne fait que rele mouprendre, en l’appliquant à la divinité, la preuve pardémon
trer
à
a)
c-246
(245
e
Phèdr
le
vement qui servait dans
l'immortalità de l'âme. Cette longue dissertation est diaquelque
lectique dans ses grandes lignes, mais d’un caractèreGeos.
Par
de
ité
peu populaire, et il y est question d'une plural
là, elle est moins significative que les autres passages.
Comparés aux textes du Timee, ceux du Banquet
létes, t. Li, Lyon, 1892, p. 488).
|
i (2) Le Progrés de la conscience dans la philosophie occidentale,
Paris, 1927, p. XIII-XIV.
et de la
République apparaissent comme nettement dialectiques. Est-ce
à dire que le Timée soit mythique? Le mythe est ainsi défini
par le Vocabulaire de la Société française de philosophie : « A.
Récit fabuleux, d'origine populaire... « Les mythes solaires. »
... B. Exposition d'une idée ou d'une doctrine sous une forme
volontairement poétique et quasi-religieuse,
sc donne carrière,
où l'imagination
et mêle ses fantaisies aux vérités sousjacentes» (*). Pour Platon, le Vocabulaire renvoie à Couturat.
Si Pon suit Couturat, on exclura comme non-philosophiques tous les passages mythiques:
mais sans prendre à la
lettre, avec Brochard, le détail des mythes, il reste plus juste
d'y
voir le prolongement de la connaissance scientifique. Pour
M. Frutiger, le Timée est un mythe dans sa physique comme
dans sa cosmogonie; pour le R. P. Bremond,
«il est mythique et philosophique » (2).
Sauvons donc les mythes, puisque aussi bien Platon n'y a
jamais renoncé. La République, le Phèdre et déjà le Phédon,
plus tard le Politique et le Timée contiennent des éléments
«orientaux » (au moins par le caractère) qui prédisposaient
Platon à embrasser, sur la fin de sa vie, la religion astrale
des Chaldéens. Aussi, pour bien comprendre l'attitude finale
(1) Vocabulaire de la Société francaise de philosophie, publié par
A. LALANDE, nouvelle édition, Paris, 1928, t. I, p. 499.
(2) V. Brocuanp, Les Mythes dans la philosophie de Platon (Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne, Paris, 1912, p.
46-59): P. Fruricer,
Les Mythes de Platon,
Paris, 1930, surtout
p. 210-225; A. BREMOND, Archives de philosophie, L.II, 1924, p. 400.
Cf. A. pr Soras, cité par F. Charmot, L’Humanisme et l’Humain,
Paris, 1934, p. 339: En face de ces mythes, deux attitudes possibles :
«Ou
bien
exalter...
l'effort
du philosophe,
qui
tente d’unifier
le
réel en l’enchâssant dans les cadres de sa pensée ; et, par suite, déprécier, sinon comme œuvre d’art,du moins comme œuvre de philosophie,
ces mythes, «la fonction fabulatrice » étant non un équivalent mais un
substitut de la pensée, quand la pensée échoue... Ou bien, au contraire, ... présenter les mythes platoniciens comme des essais,
rés, mais admirables,
(1) J. de Maistre, Du Pape, livre 1V, chapitre VII | (Oeuvres com-
131
tentés
prématupar le génic grec pour exprimer quelque
chose du sens spirituel que comporte le grand poème de la création ».
Le tout récent Platon de M. Ronin (Paris, 1935, p. 192-196) définit
clairement «la fonction du mythe » dans la philosophie platonicienne.
Voir encore, A, Rıvaup, Notice du Timée, Paris, 1925, p. 12-14,
Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)PLATON
de Platon, il nous faut examiner à nouveau,
comme Paul
Shorey, mais d’un autre point de vue, ¢ l'unité de sa pensée ».
eta
« Moins purement eschatologique que celui du
Gorgias »,
le mythe géographique du Phédon «fait pressentir les grands
mythes cosmologiques du Phèdre ct du livre X de la Répu-
ET
L’ASTRONOMIE CHALDEENNE
133
Mais, ici encore, M. Robin se contente d'une note à propos
d'Tlestia, qui
reste au foyer du palais des dieux: «comme
dans le Timée 40 b fin, (Platon) paraît transposer une métaphore des Pythagoriciens » (1). M. Dies pour le Politique,
M. Rivaua pour le Timée
gardent la même réserve, Nous
arrivons ainsi aux Lois, dont l'atmosphère paraît, à première
vue, si différente.
ou ce qu'il
On comprend qu'à une époque où la chronologie platonicienappelle que par ce qu'il dit, ceux du Politique ou du Timeée » (4.
ne était dans l’enfance,et où l'on ne songeait même pas à replacer les Dialogues dans leur milieu
historique,
Zeller
blique,
et même, plulôt par ce qu'il implique
M. Robin, qui fait avec tant de mesure ces rapprochements,
se défend d'entrer dans une recherche d'origines et se borne
à noter que Plalon a peut-être suivi ici la tradition orphique(?).
Burnet était beaucoup plus affirmatif.
l'heure
si
les
influences
excluent forcément
celles
orphiques
« pythagoriciennes »
Pour l’inslant,
imitons la prudence de M. Robin.
Sur l'influence orientale qui se fait sentir dans les mythes de
la République, dans celui du Polilique, dans le Timée, dans
le Banquet (discours d’Aristophane) et dans le Phèdre,
où
l'identification des douze dieux grecs avec les douze patrons
des mois doit venir d’Eudoxe
de
Cnide,
il
serait prétentieux et vain de reprendre l'étude récente de M. J. Bidez (2).
L’attelage du Phèdre
et la
procession des dieux sont particulièrement significatifs. M. Kerényi explique par le zodiaque
la nature et le rôle des douze dieux, et rapproche de ce passage
Lois VIII, 828 bc. Pour
M. Nyberg, le
texte s'inspire de
la mythologie orphique et, par celle-ci, de la théologie zervanite;
et cette
description des
chars des
dieux rappelle
«le char des éléments selon les Mages chez Dion de Pruse » (*).
pu
douter de
l'authenticité
des
Lois.
Revenu de cette
maladroits,
orientale.
à
vrai
dire,
et
excessifs,
D'autres ont prétendu que les
— de
Lois
l'influence
marquaient
l'abandon de la dialectique el de la théorie des Idécs.En réalité,
dans les Lois, l'étude de l'astronomie, qui, dans la République el le Phèdre, était subordonnée à la dialectique (2), se rattache encore à un système d'éducation ou à une science plus
haute, qui n’est autre que la dialectique ou la théorie des
Idées. Si la théorie des Idées n'apparaît qu'à l'arrière-plan
dans les Lois, c'est que le premier plan appartient à la théorie de l'âme et des dieux. Les Lois sont un livre populaire,
et il my a point de contradiction entre ce qu'on pourrait
appeler les deux moments de la pensée de Platon @).
La continuité qui se manifeste dans l'œuvre de Platon se
prolonge-t-elle jusqu'à l'Epinomis? Sur le point de la dialeclique, ce n’est pas douteux: l’'Epinomis maintient (991 c)
la discussion méthodique à côté de la formation par les sciences. Mais la conception de l'astronomie que ce dialogue suppose
n'est-elle pas entièrement différente de celle des Lois? Nous
entrons ici au coeur de notre sujet: en effel, montrer l'unité
de la pensée de Platon à travers les Lois et l'Epinomis,
(1) L. Ronin, édition du Phédon, Paris, 1926, p. Lxxvuti.
(2) Ibid., p. LxvI: p. 94, n. 1.
—
Nous verrons tout à
ou
de l'Orient.
ait
erreur, il devait batailler jusqu'à sa mort contre les partisans,
|
(3) Plaion, Eudoxe de Cnide et UOrient (Académie royale de Belgique, Bulletins de la classe des lettres, 5° série, t. XIX, 1933, p. 195218, 273-319).
4. K. KERÉNYI, Astrologia platonica: Zum Weltbilde des Phaidros
(Archiv für Religionswissenschaft, XXII, 1923-1924, p. 245-256),
surtout p. 246-250; H. S. NyxERG, Questions de cosmogonie el de cosmologie mazdéennes. 11. Analyse des données (Journal asiatique, t.
219, 1931, p. 1-124, 193-244), p. 106; cf. p. 91-100, 243 et n. 1.
(1) Notice du Phédre, Paris, 1933, p. LXXXILL.
Rep. 531 d (cf. A. Dies, Introduction à la République, Paris,
(2)
1932, p. LxxxI1); Phédre, 247 cd.
(3) Cf. V. Brocrarn, les « Lois »
(Eludes de philosophie ancienne
de Platon et la théorie des Idées
et de philosophie moderne,
1912, p. 151-168), surtout p. 163-164 ; L. Rosın, Platon,
p.
Paris,
Paris, 1935,
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)l'ancienne, mais plutôt donner une nouvelle vie el un nouc'est montrer que Platon a connu et peut-être adopté Pasveau sens A une vieille formule, tout olympienne » (1). Étutronomie chaldéenne.
diant la religion de Platon d'après le Xe livre des «Lois»,
le R. P. A. Bremond a pu citer fréquemment U Epinomis (3).
Sans doute, il subsiste des divergences, Epin. 987 b 5
attribue aux planètes le mouvement de gauche à droite (éxi
detid), celui du même d’après Tim. 36 e 5-6, alors que Tim.
*
*
Astronomie,
Platon
a
borne à
135
disons-nous,
*
et
non
pas «stroméléorologie:
toujours dédaigné
l'observalion
prédire le
il
temps;
astres (1), Astrologie,
vulgaire qui
se
étudie scientifiquement
les
au sens moderne,
36 d Pattribue au ciel des fixes. C’est que l'Epinomis (comme
Lois VI 760 d) se place au point de vue populaire du spectateur qui regarde les astres à un moment isolé de leur course,
tandis que le Timée suppose qu'on se tourne vers je nord,
comme on le faisail pour observer le vol de l’oiseau: celui-ci
va, par conséquent, ¿mi delia, vers Vest (cf. Il. M 239); les
planètes, au contraire, vont vers l’ouest, donc éx’ deroteod.
Cette contradiction apparente, un des arguments de Proclus
ne serait pas plus
exact (8): ni les Lois ni ' Epinomis ne parlent d'une influence que les astres excrceraient sur la naissance et la destinée
humaines @). Mais astrolátrie serait fondé,
puisque
les astres sont les dieux visibles; el c'est bien une religion astrale
que |’ Epinomis propose aux Hellènes, à côté de la religion
delphique (987 d- 988 a).
La doctrine de l’ Epinomis est dans la logique du Timée,
contre l’authenticité de l'Epinomis, a été bien expliquée par
M. Taylor après Boeckh et Th.-H. Martin: Timée parle en
des Lois et de tout le platonisme. Comme M. Grube, après
M. Harward, le fait remarquer
justement, «l'identification
des dieux avec les âmes du soleil, de la lune, des planètes el
des autres corps célestes... est
une conséquence naturelle...
de la croyance de Platon que seule une âme peut causer un
PnERs
pythagoricien, comme l’exigeaient les vraisemblances dramatiques et historiques; or, pour les Pythagoriciens, c'est
le xdouos qui tourne ¿ni defied ; et de l'accord qui existe
tes... paraîtrait découler naturellement des prémisses platoentre Epin. et Lois 760 d contre le Timée, il faut rapprocher
celui qui oppose également au Timée, à propos de Porbite
planétaire, Lois VII 822 a et Epin. 987 b 7-9(*). Les particularités de l'Epinomis en ce qui concerne le cinquième élément, ou éther, et la démonologie nous intéressent ici moins
niciennes.
directement (*).
mouvement ». Si, au temps où I’ Epinomis fut écrit, les planètes s'étaient déjà révélées soumises à des lois mathématiques, «l'identification des dieux avec les différentes planèCe
n'est
pas substituer
une
nouvelle
religion
à
(1) Epin, 990 a 5-8; cf, E. Preirrer, Studien zum antiken Sternglauben ( = ZTOIXEIA, 11), Leipzig et Berlin, 1916, p. 46.
(2) « Aujourd’hui... asfrologie ne comporte aucune équivoque.
Le
caprice de l'usage a réservé à la science le terme d'astronomie... et
appelé astrologie l’astromaneie » (A. Boucuf-LrcLEnco,
(1) G. M. A. Grube, Plato's Thought,
Londres, 1935, p. 176; cf.
J. Harwarp, The Epinomis of Plato, Oxford, 1928, p. 19-20.
PAstrologie
(2) Recherches de science religieuse, XXII,
1932, p. 26-53.
(3) A. E. TayLor, Logos, IV, 1921, p. 49-54; cf. Plato..., Londres,
1926, p. 498, n. 1: The Laws of Plato..., Londres, 1934, p. 210, n, 1.
grecque, Paris, 1899, p. 3, n.2). Mais comme l’auteur Pexplique (après
Pour M. Robin, le langage du T'imée s'explique au mieux par la manœula p. xx)
vre d’une machine astronomique (Platon, p. 210-212) : cf. A. Rivaup,
dans
une note manuscrite de
la bibliothèque de la Sorbonne,
son
l'emploi
exemplaire,
conservé à
d’dotgodoyia au sens de
« science des astres » ou astronomic ne créait pas davantage une équivoque avant l'introduction de l’apotelesmatique el de l’astromancie,
et la vogue de l'astrologie divinatoire ou « judiciaire o,
(3) D'après
M.
Biprz
(Platon,
Eudoxe de
Cnide....
édition du Timée, p. 55-56;
Revue d'histoire de la philosophie,
(4) L’éther, attribué par Atticos et Cicéron à Aristote, l’était par
Xénocrate et Simplicius à Platon ; cf. J. Harwarp,
p. 280-281,
TI,
1928, p. 7-11.
L c., p. 123-124.
Voir sur cette question Th.H. MARTIN, Études sur le Timée de Platon,
288-289), le choix des vies dans le mythe d’Er et dans le Phédre dé-
II,
noterait l'influence de Ja généthlialogie chaldéenne; de même Tim.
Dunem, le Système du monde, Paris, 1913, p. 45-18:
41 e (p. 308).
le passage entre les quatre éléments
du Tin. et les cing substances sim-
Paris, 1841, p. 140-143; A. E. TayLor, Plato..., p.499, n. 2.; P.
l’/pin, établit
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)A l'appui de sa thèse sur (Origine astronomique de la
croyance pythagoricienne en Vimmortalité céleste des âmes (),
M. L. Rougier a récemment soutenu le plein accord des idées
de l’Epinomis avec celles des autres dialogues (?). Mais il
prétend démontrer ainsi que l’origine pythagoricienne de
137
*
*
*
S'il n’y a pas de contradictions entre I’ Epinemis et les
autres dialogues de Platon, si même ceux-ci préparent, dans
une certaine
mesure,
la religion astrale,
l’enthousiasme final
du
cet enthousiasme est un
maître
pour
fait nouveau,
la doctrine exclut tout emprunt à la Chaldée, alors qu'il
semble bien probable, au contraire, que le pythagorisme a,
qu'il reste à établir ct à expliquer.
par l'Asie Mineure, beaucoup recu de l'Orient. Tout comme
partisans de l'influence
orientale sur l'Académie,
MM. Cules mystères d’Elgusis, s’ils ne sont pas de provenance direcmont,
attribuent l Epinomis à
Philippe
tement égyptienne, ainsi que le croyait
Paul Foucart, red’Oponte. Or, si l’Epinomis n'est pas de Platon lui-même,
monteraient cependant à l'Égypte par
l'intermédiaire de
les rapports de Platon avec la théologie sidérale des Chaldéens
la Crète (3), la religion astrale a pu venir de Perse, ou plutòt
de Babylone, en Grèce, par les cultes à mystères, l’orphisme
et la spéculation philosophique (*).
paraît pas impossible de montrer que les arguments appor-
Bidez
redeviennent
et Jaeger,
fort
problématiques.
En effet, les plus fermes
Mais,
en
réalité, il
ne
tes en faveur de l'influence orientale sur l’Académie établiraient, tout aussi bien, que cette influence s’est exercée sur
Platon, et expliqueraient, par suite, qu'il n'y ait rien dans
ples d’Aristote; le feu de l’Epin, est l’éther pour Aristote, ct vice
versa, Duhem répondait par avance aux objections d’E. Sachs et de
le langage de l’Epinomis qui
W. Jaeger. Pour Jaeger (Arislotle, Oxford, 1934, p. 137; p. 139
et n, 1), l'Epin. ne prend que Vextérieur de la théorie aristotélicienne,
à savoir l’existence d'un cinquième élément: Pair est simplement
dédoublé et le feu garde la première place. D’après E. Sachs (Die
Lois.
fünf
qui
platonischen Körper = Philologische
Untersuchungen,
XXI,
Berlin, 1917, p.15-16 et 63-64), l’ordre des éléments n’est pas le même
984 b et 981 b. C’est que, pour introduire l’éther dans la serie platonicienne des éléments,— sur laquelle Platon n’avait pas varié, comme
en témoigne l’incertitude même de Epinomis, — ou bien on suivit
les indications de Platon sur la nature de l’éther, qui, d’après Tim. 58 b
(et d), était la plus pure partie de lair (984 b); ou bien on se guida
sur la succession des polyèdres réguliers (Tim. 55 ac), et l’éther prit
la cinquième place, celle du dodécaèdre (981 b). L’« incertitude » qu’E.
Sachs trouve dans l’Epinomis s'explique aussi bien si Platon a luimême développé dans ce dialogue les « indications » du Timée.
La démonologie de l’Epinomis (984 b-985 b) mériterait une étude
spéciale; notons seulement qu’A. E. Taylor justifie Platon d’y avoir
ajouté un trait à ses descriptions antérieures (985 b 1-4): cf. Plato
and the authorship of the « Epinomis» (Proceedings of the British
Academy, XV, 1929), p. 22.
(1) Institut français d’archéologic orientale. Recherches d’a rchéologie, de philologie et d’histoire, t. VI, 1933.
(2) Op. cit., p. 124-127.
(3) Cf. Ch. Picarp, Sur la patrie et les pérégrinations de Demene convienne à l’auteur des
Rappelons donc les principaux de ces arguments.
Tout d’abord, la mention d’un hôte chaldéen de l'Académie. Elle figure dans une notice de l’Indexz d’Herculanum
se
rapporte
vraisemblablement à
« Platon, dans sa vieillesse, accueillit un
Philippe
d'Oponte
:
étranger chaldéen »,
qui put l'instruire des découvertes faites par ses compatriotes (1). Pour M. Jaeger, la présence de ce Chaldéen
a
pu
« Alten Orient », 5), Leipzig, 1925, p. 7-8 : « On reconnaît généralement
aujourd’hui les éléments de la religion astrale chaldéenne dans la mystique arithmétique et géométrique des Pythagoriciens ; et que les vues
des Orphiques (vı" siècle) sur la destinée de l’âme après la mort, sa
réincarnation et sa libération du cycle des choses soient d’origine orientale, on n’en doute plus guère aujourd’hui, Mais c'est aussi le grand
maître de l’Académie, Platon lui-même, qui, précisément en raison
de ses relations avec la mystique orphique et les Pythagoriciens, a
été plus fortement influencé par des conceptions astrales qu’il ne
semblait jusqu'ici.» Et M. Gressmann de renvoyer à Particle, cité
plus haut, de M. Kerényi. Nous avons vu l’opinion semblable de M.
Nyberg.
(1) Academicorum philosophorum
index Herculanensis, Edidit S.
ter (REG, 40, 1927, p. 320-369), surtout p. 367-368.
(4) E. PrerrrEr, Studien zum antiken Sternglauben, p. 130. Cf.
MEKLER, Berlin, 1902, p. 13, col. ILL, LL 39-41. Cf. F. Cumont, Babylon und die griechische Astronomie (Neue Jahrbücher für das klas-
H. GRESSMANN, Die hellenistische Gestirnreligion (= Beihefte zum
sische Altertum, XXVII, 1911, p. 1-10), surtoul p. 3-4, et Astrology
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)faire naître la légende de I’Indien qui aurait interrogé So-
139
une mort violente, légende qui ne faisait que formuler l'idée,
meilleurs manuscrits de Il’ Epinomis constituait «un témoignage de trois siècles antérieur à Diodore, et très vraisemblablement antérieur à Bérose lui-même »;
et M. Bidez pouvait
courante dans l'Académie, d’après laquelle il faudrait désorconclure: « Quand cessera-t-on de
mais combiner la théologie astrale de l'Orient et la religion
a
delphique des Grecs (1).
des Chaldéens » (1)? Que l’ Epinomis,
crate sur sa philosophie, ou du mage qui lui aurait prédit
Vient ensuite ce que M. Rougier appelle «l'argument
Bidez»:
«argument
singulièrement
frappant »,
il
le
pu
avoir connaissance
de
la
contester qu'Eudoxe déjà
sagesse
et
des
en effet,
aberrations
adopte le nom
de
chaldéen d'une planète, cela ne prouve pas qu'il prenne à son
recompte
connaît (2). C’est (Epin. 987 ¢ 4) la leçon du Parisinus graecus 1807 (A) et de la première main du Valicanus graecus
1 (0), “HAfov au lieu de Kodvov, selon laquelle Saturne serait
la planète du soleil, comme l’appellent les astrologues babyloniens. La note que M, Bidez a consacrée à cette question dès
toute
l'astronomie
impliquée
par
ce
nom:
mais
qu’Eudoxe ait fait connaître à Platon les doctrines orientales,
on nen peut plus douter aujourd’hui (2).
Laissons de côté un troisième argument qui a été apporté
en faveur d'une influence orientale, mais iranienne plutôt
que chaldéenne. C’est le dualisme à la manière de Zoroastre
1905 a élé reprise par M. Cumont en 1911, dans son article
qu'attesteraient le Xe livre des Lois (896 d-897 d) et 1 Epides Neue Jahrbücher (8), puis, tout récemment, dans un imnomis (988 e 2-3). Aux négations de MM. Robin et Guéroult (5),
portant mémoire sur les Noms des planètes et
chez
les Grecs ($).
lastrolälrie
Quoique M. Rougier allégue à l'encontre
de la leçon ‘Haiov l'ignorance
qu'elle supposerait chez l’au-
M. Schuhl oppose, sans prendre parti, le témoignage favorable
M. Jaeger, et celui, plus douteux, de Wilamowitz (‘),
de
pour qui d’ailleurs Platon n’aurait pas définitivement admis
teur de l'Epinomis (5). cette conception semble bien « fournir
un
une preuve décisive
d’Origene et de ses disciples, avec la restauration finale qu'ils
de l’origine orientale des doctrines astronomiques » de ce dialogue (*). La leçon primitive des deux
mal
radical.
Cette
derniére
appelaient dxoxaráctao:s ;
tonisme
interprétation
a
été
celle
il y a toute une tradition de plaoptimiste.
and religion among the Greeks and Romans, New- York et Londres,
1912, p. 49; J. Binzz, Revue de Philologie, 2° série, XXIX, 1905,
p. 320,
n. 4; W. JAEGER, Arisfoleles, Berlin, 1923, p. 133 (Aristotle,
1934, p. 132; Aristotele, 1935, p. 172).
(1) Revue de Philologie, 1905, p. 320. M. Bidez est revenu sur la
question dans Particle cité plus haut, Platon, Eudoxe de Cnide et
l'Orient, et dans le Volume offert à Jean Capart (Annuaire de l’Insticipaux textes sont le fragment 31 Müller d’Aristoxéne de Tarente
tut de philologie et d’histoire orientales de l’Université de Bruxelles,
III, 1935), p. 41-89:
les Écoles chaldéennes sous Alexandre el les
(FHG, t.II, p. 281) et le fragment 32 Rose d'Aristote (Diogéne Laérce) :
Séleucides,
cf. aussi l’Index Iereulanensis (Mekler), p.12, note à la 1. 40 de la col.
ITE, — Je cite de préférence les traductions anglaise et italienne de
311-312.
(1) Aristotle, p.165 et n.1: Aristotele, p.219 et n. 1. Les deux prin-
Jaeger (R. Robinson,
Oxford,
Florence, 1935),
(3) L. Ronin, Études sur la signification et la place de la physique
de l’auleur en font comme une
dans la philosophie de Platon, Paris, 1919, p. 72, n.2; M. GUÉROULT, Le
1934;
parce que les additions ct corrections
G. Calogero,
seconde édition de son ouvrage.
(2) L’ Origine astronomique..., p. 117.
(3) Supra, p. 137, n. 1.
(4) L’Antiquilé classique, IV, 1935, p. 5-43,surtoul p. 10-13 (traduction et commentaire d’Epin. 986 e-987 d).
(5) « L'auteur...
(2) Cf. J. Binez, Platon, Eudoxe de Cnide et l'Orient, p. 199 sv.,
n’a garde de professer
une doctrine astronomique
aussi barbare que celle qui justifie l'appellation
donnée à Saturne
d’astre du Soleil » (op. cit., p. 118).
(6) F. Cumont, l'Antiquité classique, 1935, p. 11, n. 6.
-
X° livre des « Lois» et la dernière forme de la physique platonicienne
(REG, 37, 1924, p. 27-78), surtout p. 49-54. Ajouter J. Harwarn,
The Epinomis of Plato, p. 46 et 135,
(4) P.-M. Scnunz, Sur le mythe du « Politique » (Revue de métaphysique et de morale, 1932), p. 58 ct n. 9; W, JAEGER, Aristoteles, p.
134 (Aristotle, p. 133; Aristotele, p. 175); U. von WILAMOWITZMOELLENDORFF, Platon,
Cumont, Les
L. II, Berlin, 1919, p. 315-323. Ajouter I,
Religions orientales dans le paganisme romain, Paris,
1929, p. 278, n. 47; L. Rouaren, op. eit., p. 90.
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Reste la reconstitution du zeoi gulocoplus d'Aristote
que M. Jaeger a élaborée dans un chapitre magistral (’).
C'est une sorte de commentaire de l'Epinomis, à partir de
981 b surtout (2). En effet, d’après le ZZeoì quaocopias, la
sont nés dans l'atmosphère de l'Académie, alors toute chaldéenne ou du moins toute pleine de la théologie astrale. Mais
comment expliquer l'accord souvent frappant des expressions (par exemple fr. 10 et Epin. 985 c), bien qu’ici même
Aristote reste didactique, alors que l’Epinomis garde quelque
chose du style du Phédre? Les deux auteurs pourraient s'inspithéologie astrale du vieux Platon doit remplacer la theorie
des Idées comme point de départ de la métaphysique;
et la théologie du /Tegi pidocopías correspond à peu près
parfaitement à celle de l’Epinomis, sauf qu’elle introduit
dans la cosmologie de Platon l’&ther, comme élément des
cieux, et l’éternité du monde (5).
Si le fragment 15 du ZZepi pulocopias, si important pour la
psychologie des mystères (*), inaugure l’ère de la religion personnelle, celle-ci, d’après le fragment 10, a deux sources: la
saisie de Dieu dans le sommeil ou à l'approche de la mort
et la perpétuité de la vie intérieure de l'âme: la vue du ciel
étoilé. Or, n’est-ce pas là le double enseignement de I’ Epinomis, comme ce sera plus tard le double objet de l'admiration
de Kant (5)? Sans doute, les rêves envoyés par Dieu (et
prophétiques) du fragment 10 (cf. Tim. 71: Epin, 985 c)
seront
abandonnés d’Aristote
dans le
De divinatione per
somnum; mais même après avoir sacrifié la théorie des
Idées, il gardera quelque temps la conception platonicienne
de l’âme, et probablement aussi la doctrine platonicienne de
141
rer d'un enseignement oral de Platon: mais la fidélité d’Aristote à cet enseignement s’expliquerait mieux par l'attention
avec laquelle il aurait médité l’œuvre posthume de son maître.
Celui qui devait, dans des vers fameux, élever un autel à
l’Amitie en l'honneur de Platon n’a-t-il pas, en effet, regardé ce nouveau Zoroastre comme le fondateur d'une religion (1)?
En
résumé,
l’argumentalion
de
M.
Jaeger
démontre,
d'une manière convaincante, l'influence chaldéenne sur !’Academie; mais si, comme il le croit, l’Epinomis n'est que de
Philippe d’Oponte, on ne semble pas fondé à parler d’une
conversion de Platon à la théologie astrale. Il faut en dire
autant des arguments de MM. Cumont et Bidez, bien que
ceux-ci affirment qu’en l'occurrence la question d’authenticité importe peu. Est-il donc indifférent que le ton énergique et
lequel
presque inspiré, autoritaire dans sa briéveté, sur
l’Epinomis prêche aux Hellènes, selon
l’auteur de
l’immortalité.
l'expression de M. Cumont, « le premier évangile de la religion
Enfin, le livre III du /Zegi pidocopías, que remplissait
la preuve de Dieu par le spectacle des cieux, faisait écho a
ment celui d’un disciple sans crédit? Mais Aristote n'aurait
Epin. 978 ce, et à l’allégorie de la Caverne.
pas suivi de si près un Philippe d’Oponte dans son manifeste
Il ressort de cette comparaison que les deux dialogues
stellaire de l’Asie»(?),
«sur la philosophie », et il est difficile de concevoir que ce
ton d’autorité soit celui d’un autre que Platon (3).
(1) Die Programmschrift; ITeoì piAocoglas (Aristoteles, p. 125-170;
*
*
*
Aristolle, p. 124-166; Aristotele, p. 161-220).
(2) Dans Hermes, 64, 1929, p. 23-30,
soit celui du vieux Platon ou seule-
M. JAEGER a examiné la premitre partie du dialogue (973 c-979 d).
Ainsi, après avoir rappelé les
prédispositions de Platon
à une influence orientale, puis suivi les traces de cette in-
(3) Artsfolle, p. 138-140
; Aristotele, p. 181-184.
(4) J. Croissantr, Aristote et les mystères, Liège et Paris,
1932;
cf, REG. 47, 1934, p. 264-265; Recherches de science religieuse, 24,
1934, p. 508.
(5) Cf. Epin. 977 b, commenté REG, 44, 1931, p.
faisait déjà le rapprochement avec Kant et
158. M. Jaeger
citait Lois XII, 966 d
(Aristotle, p, 161; Arisfolele, p. 214), mais non le texte de l’Epinomis,
(1) W. JAEGER, Classical Quarterly, 21, 1927, p. 13-17; cf. Aristolle, p. 106-109 et 134, n, 2; Aristolele, p. 137-141 et 176, n. 1.
(2) Astrology and religion..., p. 51.
(3) Cf. A. E, TayLor, Plato and the Authorship of the « Epinomis y,
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)fluence dans son œuvre et montré, de ce point de'vue, l’unité
de sa pensée, nous nous sommes trouvé en presence d’un doeument qui
se
donne
de l’Academie et qui,
pour le
en
testament
méme
spirituel
du
chef
temps, est une profession
de foi en la religion astrale. Sil’ Epinomis West pas de Platon,
la question posée dans cet article, celle des rapports de Platon
avec
l’astrolätrie chaldéenne,
hypothétique.
que
la
Nous
théologie
avons,
sidérale
au
n’admet qu’une
réponse
contraire,
essayé
d'établir
de l'Epinomis
prolonge
l'évolution attestée par les Lois, et que, si l'authenticité du dialogue
apparaît
d’ailleurs
le plus clair témoignage
soutenable,
ce
dialogue
de l'influence que la
constitue
religion des
Chaldéens a pu exercer sur les dernières années de Platon.
Yzeure (Allier).
EDOUARD pes PLACES.