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L'ORIGINE GRECQUE DES « CHIFFRES DE FES »
ET DE NOS « CHIFFRES ARABES » *
Rien n'est plus complexe et ne présente à l'historien soucieux
d’impartialit et de véracité plus d’épines que la question de
l'origine de notre numération, dans son esprit, qui est l'essentiel, et dans sa lettre, c'est-à-dire la forme de nos chiffres, qui,
sous un autre angle, a aussi une importance historique de
premier ordre.
M. G.S. Colin, dans le Journal Asiatique, apporte une contribulion remarquable à cette dernière partie du problème. Pour
la bien juger, il importe de résumer aussi rapidement que possible l'état de la question et d'exposer d'abord la thèse tradilionnelle : l'origine hindoue de
notre numération écrile
de
position, dans son principe et dans sa réalisation.
La numération hindoue, l'algorithme,
comme on dira en
Occident au Moyen Age, d'après le nom du savant arabe qui
l'a popularisée en même temps que les premières règles relalives à la solution des équalions algébriques, Mohammed ben
(4) Un article de M. G. S. Colin, Journal Asiatique, CCXXI, avril-juin 1933,
pp. 193-215 : De l'origine grecque, etc.
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L'ORIGINE GRECQUE DES « CHIFFRES DE FES »
ET DE NOS « CHIFFRES ARABES » ©
Rien n’est plus complexe et ne présente à l'historien soucieux
d'impartialité et de véracité plus d'épines que la question de
l'origine de notre numération, dans son esprit, qui est l’essentiel, et dans sa lettre, c’est-à-dire la forme de nos chiffres, qui,
sous un autre angle, a aussi une importance historique de
premier ordre.
M. G. S. Colin, dans le Journal Asiatique, apporte une contribution remarquable à cette dernière partie du problème. Pour
la bien juger, il importe de résumer aussi rapidement que possible l'état de la question et d'exposer d’abord la thèse traditionnelle : l'origine hindoue
de
notre
numération écrite
de
position, dans son principe et dans sa réalisation.
_ La numération hindoue, l'algorithme, comme on dira en
Occident au Moyen Age, d’après le nom du savant arabe qui
l’a popularisée en même temps que les premières règles relatives à la solution des équations algébriques, Mohammed ben
(1) Un article de M. G. $, Colin, Journal
pp. 193-215 : De l'origine grecque, etc.
Asiatique,
CCXXU, avril-juin 1933,
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Misa Al Khowarismi (premier tiers du 1x* siècle), repose sur
six notions principales :
la numération décimale
;
la numération écrite de position ;
l'emploi du zéro pour lenir place des ordres absents et par
suite comme chiffre opératoire analogue aux autres ;
l'emploi, — neuf autres signes désignant les unités du
4* ordre, — de dix signes en tout pour écrire tous les nombres,
ce qui entraîne subsidiairement la question de l’histoire de la
forme de ces dix signes : subsidiairement, car l'essentiel était
qu'ils existassent seuls, quels qu'ils fussent.
Enfin, aussi capital que l'emploi du zéro médial, Pemploi du
zéro pour l'écriture des fractions décimales et l'emploi de la
virgule, bref la technique de l'écriture des fractions décimales.
Négligeons ces deux
derniers
points,
qui
sont
d'invention
européenne au début du xvi? siècle.
|
La numération décimale est la plus courante de loutes celles
que la paléontologie
mathématique
nous
offre.
Tous les
peuples y sont arrivés plus ou moins vite, soit qu’ils partissent
d'une numération très primitive par 3 (duel et triel), d'où est
peut-être sortie par développement la numération
sexagési-’
male, soit d'une numération par 5 (les cinq doigts de la main),
origine directe de la numération par 10 (les deux mains),
peut-étre (tres rarement)
d'une numération
par
20
et
(les dix
doigts des mains et les dix doigts des pieds).
La numération décimale par symboles distincts pour chaque
ordre est en tout cas la plus répandue dans les grandes civilisalions anciennes : chez les Égyptiens, les Phéniciens, les
Chinois, les Hindous, les Grecs, etc. Si les Chaldéens ont une
numération
sexagésimale,
elle
n’exclut pas à l’intérieur de
chaque ordre la numéralion décimale, ni des unités secondaires
décimales (600, 6000 ...). En réalité cette numération emploie
comme facteurs 10, 60 et 1/60. Elle est sexidécimale.
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‘ La numéralion de position, où les symboles écrits prennent
leur sens de leur place les uns par rapport aux autres, n’a été
rencontrée dans l’antiquité que chez les Chaldéo-Assyriens, où
‚elle porte uniquement sur les ordres sexagésimaux et non pas
sur la numération décimale à
l'intérieur de ces ordres.
L'invention du procédé dont nous leur sommes redevables est
capitale.
Le
principe
de
position
est la
base de
toute la
numération écrite actuelle. Nous avons montré ailleurs le saut
énorme fait avec lui dans la relativité du nombre et, si l’on
ose dire, dans sa quantification et sa rationalisation absolues
(rélativité, relationnel, rapport rationnel sont mots de même
souche psychologique).
=
|
L'originalité des Hindous sur le second point serait d’avoir
transposé le système chaldéo-assyrien, qu'ils n’ont pas pu ne
pas connäître, à la numération décimale.
Nous ne pouvons
guère croire à une influence inverse, d’abord parce que les
documents que
nous
possédons Vinterdisent,
les documents
mathématiques chaldéo-assyriens de date certaine étant bien
antérieurs à ceux de l’Hindoustan, ensuite parce que la numération uniquement
décimale
est tellement
plus commode,
légère et simple que l’autre, qu'il semble incroyable qu’on lait
ensuite compliquée gratuitement.
La numération de position chaldéenne est allée d’ailleurs
bien plus loin
aussi
que celle des Hindous,
puisqu'elle
exprimait
bien, grâce à son admirable sentiment de la
relativité,
les ordres multiples que les ordres
sous-multiples de l'ordre
des unités et fut utilisée comme telle.
|
HI
Nous’arrivons à l'usage
du zero,
qui est un
points
capitaux. La numération de position et le principe de relativité
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)des nombres ne sont possibles, avec toutes leurs conséquences
scientifiques, qu'à l’aide de ce signe. Il faut que le génie humain
soit arrivé à donner un sens à « rien », et à en utiliser le symbole, pour lui faire jouer un
rôle de premier plan dans l'écriture des nombres : cette écriture n’étant vraiment rationnelle
et simple que par son moyen. C'est pourquoi nous traitons du
- zéro, avant de traiter des autres chiffres. Il n'y a aucune parité
entre eux et lui. Toute la génialité de la numération hindoue,
de notre numération, repose sur sa technique. Le mérite
supréme de la pensée mathématique de l’Hindoustan n'est pas
dans la simple numération de position, que nous retrouvons en
Chaldéo-Assyrie, ni
dans la
numération décimale, que nous
retrouvons partout, ni même dans la jonction des deux, qui
semble bien leur œuvre et qui est un mérite aussi, mais secondaire. Elle est dans la numération décimale de position sous le
signe du zéro.
Les Chaldéo-Assyriens
auraient dû,
semble-t-il, sentir la
nécessité de noter l’absence d'unité d'un certain ordre : distinguer par exemple 3601, c’est-à-dire 60° + 1
unité simple, de
3660, savoir 60° + 1 soixantaine, ou, si Pon veut
60? + rien + 4
et 60° + 60 + rien.
Le premier nombre ne pouvait s'écrire comme le deuxième
sans que l'on marquât par un signe que dans le premier cas
l’ordre des soixantaines, entre le premier 1 et le second, n'avait
pas de chiffre significatif, comme dans le second l’ordre des
unités simples. Mais le calculateur chaldéen, on le sait, se fiait
à sa mémoire et à son doigté. Il jouait de la relativité du
nombre dans la numération de position (M. Thureau-Dangin l’a
bien montré pour leurs tables de multiplication et de division).
L'ambiguité était parfois évitée dans la pratique courante,
sans doute, par des signes spéciaux pour le sar (60°) et pour le
grand sar (60°). Mais dans les tables, qui sont manifestement
des pièces et de belles pièces scientifiques, ces signes ne sont
pas utilisés. Il fallait donc en arriver, par la force des choses,
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à inventer un signe spécial pour les ordres qui, dans le nombre
écrit, n'étaient pas représentés
bref un zéro médial.
par des chiffres significatifs,
C’est bien la le premier pas — et seulement le premier pas — sur la voie qui nous achemine au zéro.
Quand a-t-il été fait ?
«Je ne connais pas d'exemple, m ‘écrivait M. ThureauDangin, la grande compétence en la matière, du zéro médial
avant les textes mathématiques ou astronomiques du temps des.
Séleucides (1). Je n’ai notamment relevé dans les textes mathématiques contemporains
sont les
principales
de la première dynastie, texles
sources de
notre
connaissance
qui
de la
mathématique babylonienne, aucun exemple du zéro. Mais je
ne crois pas qu’on puisse en conclure que le zéro fût inconnu à
celte époque (2). Car je n'ai pas relevé non plus un exemple où
le zéro fit absent alors qu'il aurait dû être employé. En raison
de l'élévation du nombre qui sert de base au système, le zéro
médial est beaucoup moins fréquent dans ce système que dans
le nôtre. Un nombre tel que 3601 suppose un intervalle de
3599 entre la première et la dernière unité, alors que dans 101
l'intervalle n'est que de 99.
»
|
C'est très vraisemblablement des Babyloniens hellénisés
que
vint aux Grecs, avec l’usage de la numération sexagésimale
pour la division du cercle, des angles et du temps, c’est-à-dire
pour les usages
astronomiques,
l'usage
du zéro.
Nous le
trouvons en effet chez Hypsiclés (n° siècle, antérieur à Hipparque), dans l’’Avavoouxoc (Traité de l'ascension des’ astres, vers
165), sous sa forme actuelle 0 (c'est, sans doute, l'initiale de
obdév). Ptolémée l’emploie couramment dans l’Almageste, mais
toujours
uniquement
dans la
numération sexagésimale. II
l'applique même à un segment de droite, le diamètre du cercle,
(1) La dynastie qui hellénisa la Syrie et la Haute-Asie commence 12 ans après
la mort d'Alexandre et a duré de 311 à 64 av. J.-C.
(2)
Depuis, M. Thureau-Dangin a édité une tablette de la ire dynastie babylonienne (c. 2000 av. J.-C), où un nombre qui comporte un zero medial est écrit
sans aucun signe qui en tienne place.
Le zéro était donc inconnu à cette époque.
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qu'il divise en 60 parties. Il écrit alors le nombre 43°, 0°15”
par pyove; et le nombre 0%,47'8” par op Gq. Le P. Lefèvre (1) fait
remarquer judicieusement qu’« on dirait déjà une numération —
de position ». Elle comporte même le 0 employé devant la
fraction, prélude incontestable de l'invention d’Oughtred (vers
1618) pour l'écriture des fractions décimales avec le 0, cette
fois avec le point, ou la virgule, pour distinguer la
partie
entiére de la fraction.
- Aucun document ne nous permet de croire que la numération de position — vers laquelle s'est avancée de si près la
graphie alexandrine par les usages du 0 tels que nous venons
de les rapporter dans la notation de la sphérique, — ait été
étendue à la numération décimale. Ilest malheureux que, par
suite du
mépris dans lequel était tenu l'art
logistique par la
science géométrique des Grecs, presque rien ne nous soit parvenu de cet art. Mais le fait qu’Archimede, Héron, puis Diophante, aient toujours calculé avec la numération alphabétique
— très commode d’ailleurs pour les nombres moyens — nous
impose, jusqu’à plus ample informé, la négative.
“De tout le développement du calcul. chaldéen à
in’ siècle, et de son passage ailleurs,
nous
|
partir du
ne savons rien.
L'histoire de la numération de position et de la forme décimale
qu’elle a prise ensuite marque ici une lacune qu’aucun document, pour le moment, ne comble. Et l’espoir d’en trouver de
suffisants reste plus que problématique.
La lacune ne s'interrompt qu’avec les Hindous, et, documentation probanle en mains,
il n'y a qu'eux à qui on puisse
faire remonter la numéralion décimale de position complete,
c'est-à-dire avec emploi du 0 (mais non, bien entendu, de,la
‘ fraction décimale et du signe séparant partie entière et partie
fractionnaire,). Seulement, nous retombons ici sur toutes les
difficultés relatives à la chronologie des documents hindous.
C'est un casse-tête,
(1) Notes sur l’histoire des mathématiques au Moyen-Age, 1920, p. 46, n.1,
Pagina 8
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)Indiscutablement la numération décimale de position avec le
0 apparaît d'un usage courant chez Aryabhata (fin du v° et début
du vi° siècle ap. J.-C.) (1). Son emploi est, dans son œuvre, si
arrêté que les débuts en sont certainement antérieurs. Il y dû
grandement favoriser, en s'ajoutant aux dispositions natives
de la race à jongler avec les nombres, el les grands nombres,
Vhabileté hindoue au calcul numérique. Il
contribue à expliquer Pavance indéniable qu’à ce point de vue manifeste toute
la documentation hindoue à partir d’Aryabhata jusqu’à Bhaskara, c'est-à-dire du ve au xn° siècle. L’arithmétique et l'algèbre
ont été remarquablement cultivées
par
les Hindous, et les
Arabes n’ont été à ce point de vue que leurs élèves.
Mais comme Aryabhata est lui-même un héritier, jusqu'où
pouvons-nous faire remonter, dans le cas qui nous occupe,
l'apport original scientifique de l’Hindoustan
?
Certainement pas au-delà du n° siècle av. J.-C. Au point de
vue documentaire, le 0 apparaît pour la première fois dans le
Chandah-sûtra de Pingala, qu’on ne peut dater plus haut, mais
qu'on peut dater plus bas, et avec de fortes raisons. La référence
qu'indique M. Datta à l'Atharvaveda, à propos de l'existence
du 0, outre qu'elle fait à Pinduction plus que sa part, n’a
aucun rapport avec son usage technique dans une numération
de position systématique.
Le zéro, sous sa forme actuelle comme signe graphique pour
indiquer un ordre seul au milieu de la transcription d’un nombre, est donc contemporain d’Hypsiclés et doit être, à l’instar
de celui-ci, sous l’influence chaldéenne. Comme le remarque
le P. Lefèvre, la numération décimale de position n'apparaît
chez les Hindöus que bien après leur contact avec la civilisation grecque, bien après le début de la dynastie des Séleucides
(qui sont
des Grecs, d'ailleurs),
c’est-à-dire bien après la
conquéte et la mort d’Alexandre (323). Mais de ce fait on ne
(1) Et encore n’avons-nous pas le texte original, mais des copies postérieures,
ce qui nous laisse ignorer la forme des chiffres dans ce texte.
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peut rien tirer, par suite de la lacune documentaire dont nous
avons parlé.
La seule conclusion historique qui puisse être proposée, c'est
que la numération décimale de position complète avec emploi
du 0 apparaît de façon courante pour la première fois dans les
œuvres d'Aryabhata, vers le début du vi siècle de notre ère.
Un siècle plus tard, Brahmagupta (né en 598) opère arithmétiquement et de façon correcte sur le nombre 0 (1/0 = 0).
|
Mais une notation numérale hindoue incomplète, sans le 0,
le dixième caractère signifiant 10, avec des formes du 7 et peutêtre du 9 qui vaguement évoquent celles de notre numération,
est encore en usage, au m° siècle avant notre ère,
sur les
inscriptions de Nana Ghat (300, au plus tôt). Elle semble issue
de l'alphabet bactrien et est syllabique.
Du n° siècle de notre
ère, nous avons des caractères sanscrits, symboles des neuf
premiers chiffres e du 0, qui ressemblent aux chillres gobar et
aux apices, ancêtres des caractères dont l'Occident se servira
plus
tard,
au moment de l’adoption de la numération de
position, sous le nom de chiffres arabes. La tradition arabe
rapporte du reste les chiffres gobär
aux
Hindous,
et
leur
donne ce nom, comme nous leur avons donné celui d’arabes.
Voilà tous les documents de transition auxquels nous pouvons faire appel, pour essayer de combler la lacune. Ils se
situent dans l'Hindoustan. Mais nulle part nous ne voyon®
trace d'une première origine et d'une invention décisive. Nous
voyons des pas faits incontestablement sur le chemin, en Asie
Mineure, puis chez
les
Grecs, dès
le début du n° siècle av.
J.-C., avec la numération sexagésimale astronomique, chez les
Hindous, peu avant J.-C., avec une numération décimale ; puis
soudain, après 500, apparaît dans l'œuvre d’Äryabhata Pemploi
courant,
et
déjà
probablement
traditionnel,
de notre
numération. C'est en Hindoustan que les Arabes viendront la
chercher pour la transmettre à Byzance et à l'Occident chrétien, au moment des conquêtes islamiques (vu siècle).
Il en résulte que notre numération décimale de position,
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)À PROPOS DE L'ORIGINE GRECQUE DES « CHIFFRES ARABES »
d’après la documentation qui nous est parvenue, vient de l'Hindoustan, où elle a été utilisée d’abord sous la forme générale
que nous employons encore (sauf la notation spéciale aux fractions décimales).
Quant à la figure particulière des symboles, c’est-à-dire. des
dix chiffres, y compris le 0, son origine reste aussi obscure
que l'invention même du système. Il
ya de grandes chances
pour que la figure du 0 vienne de l’iniliale du mot grec obôév.
Pour les chiffres significatifs, il n’y a, à notre avis, aucun rapport entre ceux que nous employons et les notations issues de
l'alphabet bactrien que nous trouvons en Hindoustan dans les
trois siècles qui précèdent notre ère,
ou les caractères sanscrits du n° siècle de notre ère (sauf pour le 2 et le 3). Nous
ne trouvons des analogies, alors incontestables, qu'avec les,
chiffres hindous en écriture devanagari du 1x° et du xr siècle,
puis les chiffres arabes d'Orient, enfin d'Occident, d'où dérivent
_ directement les nôtres vers le xn° siècle, ainsi que les apices
des x°-xn° siècles, lesquels servaient au calcul de l’abaque et
non à la numération écrite.
Seulement il y a eu tant
de figures intermédiaires connues
ou inconnues ! La question ne peut vraiment être suivie qu’à
partir des chiffres devanagari qui, sans conteste alors, sont à
l’origine des signes arabes et des nôtres.
o
IV
Voilà quelle était la thèse la plus favorable aux Hindous.
Elle semblait à peu près admissible — à peu près, car il ya
toujours eu à cette thèse,
du côté de la véritable et sérieuse
érudition (la fantaisiste n’entre pas en compte), des résistances
très grandes, et justifiées par des arguments fort plausibles.
A ces arguments, M. G. S. Colin (1) apporte un complément
(1) Dans son court article, dont l'importance extrême est en raison inverse de
sa longueur.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)ABEL REY
de poids. Le point de départ, ce sont les chiffres de Fès, qui
subsistent à côté des chiffres
gobar (ou Gubari) qu’emploient
couramment les Marocains. Ces chiffres qui,
semble-t-il,
ont
été révélés aux milieux européens par M. E.
Viala en 1917
sont, d’après la tradition, tirés de l'ancienne écriture des Rúm.
| Le nom de Rim désigne les Européens en général, les roumis.
Mais il a désigné d'abord, chez les Arabes de l'Est, les gens de
l'empire Romain d'Orient, puis ceux de Byzance. Les chiffres
sont au nombre de 27 : 9 pour chaque ordre, jusqu’aux mille,
exactement comme
l’alphabet
arithmétique
grec,
qui
est
l'alphabet littéraire phénicien, avec les trois lettres disparues
Fau, Koppa, Sampi. Gomme le grec encore, il utilise pour les
milliers, à la place de Piota souscrit, une petite barre horizontale ou en biais sous les premiers signes. Il en reproduit donc
exactement le principe; et M. Colin suit de façon très satisfaisante l’évolution de ses signes, à partir des lettres grecques,
compte tenu des leltres grecques dans leurs formes cursives,|
des déformations entraînées par
l'écriture cursive chez les
Coptes, puis chez les Arabes, du fait qu’elles sont écrites par
ceux-ci de droite à gauche, enfin des assimilations, dans un
but mnémotechnique, de ces signes à certains objets, certaines
figures géométriques, certains graphismes arabes. Nous venons
de parler des Coptes: ils ont été, en Égypte, les intermédiaires
auxquels les Arabes ont emprunté les 27 signes. La démonstration de M. Colin,
les tableaux de comparaison qu'il nous
soumet, ne peuvent laisser de place au doute.
Voilä
donc
retrouvés et suivis, des Coptes d'Égypte jusqu’à l'Espagne
musulmane, puis au Maroc, nos chiffres de Fès à partir de
l'alphabet arithmétique des Grecs.
|
A côté de ces chiffres de Fès, réservés sur le tard (après le
xvir siècle) aux archives plus ou moins secrètes des notaires
marocains, mais plus communément utilisés auparavant, s'introduit au 1x* siècle dans le monde arabe le chiffre hindi. Au
| x° siècle apparaissent enfin pour la première fois, dans un traité
“ de calcul hindou composé à Kairouan vers 950, les dix chiffres
Pagina 12
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)A PROPOS DE L'ORIGINE GRECQUE DRS « CHIFFRES ARABES »
du système Gobar (gubäri), généralement reconnus comme les
‘ prototypes des nôtres. [ls coexistent longtemps avec la notation
en valeur absolue à 27 caractères, les chiffres Gubäri étant d’un
‘ usage
presque
exclusivement scientifique.
Les
9
premiers
chiffres grecs, avec un zéro noté o, sont employés enfin en valeur
de position pour dater l'an 1097 de l’hégire (1685) : «08. C'est
le seul exemple d'un système mixte que connaisse M. Colin, et ~
histoire des sciences doit lui ètre reconnaissante d’avoir mis
en lumière cet élément privilégié de transition.
Ceci posé, si l’on compare maintenant les formes anciennes
des chiffres Gubari employés au Maroc aux neuf premiers chiffres de Fès, on est frappé de l'identité absolue des signes pour
5, 6 et 7, et des analogies pour 8 et 9. Le 2 est la forme de Fès
retournée. Nous ajoutons que le 3 est près du 3 de Fès verticalisé et qu'à l'exception du 4 et du 5, les formes anciennes
marocaines des chiffres Gubari sont les nôtres. Le 5, d'ailleurs,
à notre avis, rappelle notre signe, si on le renverse. et le 4, si
‘on le verticalise.
Prenons maintenant les chiffres hindi des Arabes d' Orient,
qui sont en somme les chiffres employés par les Arabes actuellement. On voit qu’ils sont constitués par des chiffres gubari(1 et 4),
des lettres numérales grecques (2
[verticalisé],
3
{sim plifié]); le 5 est le ou le ¢ gubári auquel on a ajouté une
hämpe
; le 9 enfin, soit hindi, soil gubäri, est le 9 grec cursif.
Ii résulte de là que les chiffres arabes actuels, nos chiffres dits
arabes, les chiffres hindous, les chiffres gubäri, enfin les apices '
de Boèce et ceux des x°-x11° siècles en Europe occidentale ont une
telle parenté qu’ils décélent une méme origine : les caraétères
grecs désignant les nombres de l'ordre des unités,
avec le
o également grec. Il me parait qu’on peut conclure maintenant
avec M. Colin, sans grand risque d'erreur: « U n'y aurait donc,
en réalité, ni chiffres hindous, ni chiffres arabes, mais seule-.
ment des chiffres grecs. »
C'était
déjà
l’hypothèse
d’Isaac Vossius
xvu* siècle, de Weidler au xvi’, enfin de
et
Huet au
Saint-Guyard en
Pagina 13
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)1883-84 (il parlait d’un alphabet sémitique, dérivé du phénicien,
mais il n’avait pas vu que cet alphabet est l’alphabet grec).
M. Colin a également raison de croire, d’une part, que c’est
Vusage populaire technique et non scientifique de l’abaque à
colonnes qui a réduit la notation grecque à ses 9 premiers
caractères (apices, puis chiffres gubäri), d'autre part que ces
9 caractères sont arrivés anciennement (peut-être après les
conquêles d'Alexandre) chez les Hindous, où ils ont créé les
outils
indispensables des
méthodes si
simplifiées de
calcul
qu'inventent ces derniers (ajoutons : à la suite des logisticiens
grecs). Ils deviennent alors instruments non plus pratiques,
mais scientifiques. De là ils passent dans Ja science arabe au
ix’ siècle, puis dans la nôtre.
L’exposé de M. Colin est d'une érudition irréprochable, qui
rend son hypothèse si séduisante que nous n'hésitons pas à
l’adopter pour notre part, tout en lui maintenant son caractère hypothétique, puisque les documents de transition antiques
font défaut.
Nous ajouterons que la plus ancienne inscription hindoue
(à notre connaissance) où nous puissions voir un pressentiment
de notre notation, celle de Nana ghat (ur siècle av. J.-C. au
plus haut), incomplète puisqu'il y manque le 5, le 8 et le 0
remplacé par 10, mérite qu'on s’y arréte. Elle nous présente,
après les 4 premiers caractères, qui ne sont que le bâton unité
groupé ensuite avec lui-même, un 6, qui n’est pas le Fau surajoulé des Grecs, mais le s, qui peut être du reste le Fau tracé
d’une façon cursive et où la boucle allonge sa queue au bas et
_& gauche. Le 7 est bien le € cursif; il ressemble à notre 7; le 9
est tout
à fait le 0 cursif et presque le nôtre.
Dans l'écriture sanscrite du n° siècle de notre ère, où l’on a
voulu voir les initiales des noms sanscrits de ces nombres, les
signes numériques ressemblent alors remarquablement aux
chiffres gubäri, d'après les savantes et précieuses conjectures
de M. Colin. Nous remarquerons que l’unité y est désignée par
un triangle isocèle dont la grande base est verticale et à droite :
Pagina 14
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)A PROPOS DE L'ORIGINE GRECQUE DES « CHIFFRES ARABES »
c'est l’a grec anguleux <. Le 2 est le nôtre, et aussi bien le
caractère de Fès, si on les renverse tous deux. Le 3 est le nôtre,
et aussi bien le 3 gubäri; le 4 est le 4 copte; le 5 et le 6, très
voisins comme dans le copte ancien, ressemblent à ces chiffres
dont on aurait supprimé le saillant médian, de façon à en faire
une boucle semblable à notre U majuscule, un point médian
marquant le 6; le 8 ressemble au nôtre et au 8 gubäri,
le 9 à
certains 9 de Fès, ainsi que le 7. Donc ces similitudes, sous les
différences, militent pour une commune origine. Cette origine,
les tableaux de comparaison admirables de M. Colin le montrent
assez bien, ne peut être que les lettres-chiffres des Grecs. *
Nous le répétons pour conclusion : la forme des chiffres n’est
pas chose capitale. L'essentiel, c’est la numération écrite avec
10 caractères dont le 0, et l'emploi de ce dernier dans l'écriture
des nombres entiers et fractionnaires,
Mais la forme des chiffres
adoptée
n’indique-t-elle pas
historiquement une
filiation à
l'égard des concepts fondamentaux de notre numération euxmêmes ? Et alors celle-ci ne serait-elle pas, elle aussi, héritière .
des Grecs orientaux postalexandrins,
par l'intermédiaire des
Hindous et des Arabes? puisque nos documents hindous sur
ce point ne peuvent guère remonter au-delà du 1u° siècle av..
J.-C. (sans le 0), au-delà du n° (avec le zéro), done bien après
la conquête hellénique avec une adaptation possible à certaines
formes
hindoues antérieures (??).
(Les
Grecs n'auraient été
d’ailleurs que les transmetteurs de la numération de position
chaldéenne, car la très grande antériorité de celle-ci, sous sa
forme sexagésimale, est hors de conteste; mais ils l’auraient
assouplie en la décimalisant). A ces questions, il n'est aucune
réponse, car tous les documents manquent. On peut alléguer
en faveur de cette thèse l’adoption par les Grecs de la numération
sexagésimale de
position,
avec
l’initiale
de oùdèv
comme 0, pour la sphérique dès le début du n° siècle av. J.-C.
(Hypsiclès). On peut alléguer encore que la numération écrite
des Grecs — d’où dérive de façon très plausible, d’après le très
beau travail de M. Colin, la forme de nos chiffres, — était la
Pagina 15
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)plus commode de toutes les numérations méditerranéennes
historiques (égyptienne, assyrienne {à cause de sa double base
10 et 60] et surtout romaine), bref probablement de toutes les
numérations antiques. Quand on s’y exerce un peu, on arrive
à calculer avec elle à peu près aussi vite qu'avec la nôtre (je
puis confirmer personnellement l'expérience de P. Tannery).
Il ne faut pas oublier enfin les efforts d’Archiméde vers une
numération commode pour les grands nombres (à propos du
problème dit des beeufs), et les nombres pythmenes d'Apollonius, d'origine pythagoricienne peut-être. Seulement tout cela
n'est que vues de l'esprit. Pas un document, pas une allusion,
un indice positifs. La raison n'en serait-elle point que le calcul
chiffré a toujours été dédaigné du mathématicien grec, à cause
des triomphes de sa géométrie si bien accordée à son imagination visualo-tactile, plastique, à cause aussi (c'est corollaire)
de l'importance /égitime qu'il accorde aux nombres qui ne se
calculent pas, aux irrationnelles, le domaine de tous les progrès
de la mathématique dès le v° siècle av. J.-C., et depuis... par
extensions incessantes. À supposer que la numération décimale
de position avec le 0 ait fait son entrée dans la technique
arithmétique chez les Grecs, après son apparition effacée et
sporadique dans
les calculs
astronomiques (sous la forme
sexagésimale dont nous pouvons encore gémir), ce serait donc
vraisemblablement dans le calcul pratique, chez les scribes et
les comptables, en dehors de la u&0no:s, qui Pa méprisée. Son
évolution a été populaire, à cause de sa commodité pragmatique, donc de son absence de caractère scientifique, et de
l’inutilité, pour l’employer, de connaissances mathématiques
pures.
Elle aurait ainsi fait son chemin, un chemin si obscur
que nous n’en avons rien retrouvé jusqu'ici, dans le commerce
et les comptes, jusque chez les Hindous qui, avec leurs premiers
grands arithméticiens ct algébristes, successeurs de Diophante,
la font entrer dans la voie royale de la science où Pont trouvée
les Arabes.
Il n’y a là qu’hypothéses gratuites, dont tout commencement
Pagina 16
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)A PROPOS DE L'ORIGINE GRECQUE DES « CHIFFRES ARABES »
même de légitimation historique est:exclu. Attendons les documents, grecs ou hindous. Mais, en les attendant, remercions et
félicitons M. G. S. Colin de sa belle étude conjecturale, où par
moments, et par moments fréquents, la conjecture entraîne
l'adhésion. Cette étude a fail faire, par de nouveaux documents
ou de nouvelles argumentations, un grand pas, un très grand
pas, vers
l’éclaircissement du
problème.
En pouvait-il être
autrement avec un travail d'une aussi belle clarté?
Abel Rev.
REG, XLVI 1435, ne 228