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Musique et Architecture : théories,
composition, théologie (XIII e -XVII e siècles)
(2007)
N
For Women In Science
The world needs science Science needs
Zara, Vasco;
women!
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Abstract
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C'est sous l'égide du Nombre que les architectes d’abord,
les musiciens ensuite et les historiens en dernier, ont
essayé de concilier les lois de composition architecturale
avec les préceptes de la théorie musicale. Nombre
sonore, ou mieux : la proportio découverte par Pythagore
à l'écoute d'un forgeron. 1 : 2, 2: 3, 3 : 4 - diapason,
diapente , diatesseron : par la ratio mathématique qui
établit correctement les rapports des parties, on entend
resonner |’ harmonia d'Apollon et ses Muses ainsi que la
structure architecturale du cosmos , humano et mundano
. Tel que saint Augustin semble l'avoir affirmé, musique
et architecture sont donc perçues comme sciences
sœurs : les seules au Moyen Âge à illustrer
consubstantieltement la scission entre théorie et pratique.
Mais si la science de l'espace s'y voit bientôt contrainte
par les entraves du travail humain, au contraire la
scientia du temps retrouve son assise légitime dans les
curricula philosophiques et libérales. Ancienne déférence
littéraire ou authentique héritage légué par le Quadrivium
? Si la référence musicale est explicite dans les traités
d'architecture de la Renaissance (qu'il s'agisse de la
concinnitas d’Alberti d'ascendance stoïcienne et
ciceronienne, ou de l’organicisme des projets de
Palladio), le poids se révéle autrement aléatoire : que
retrouve-t-on effectivement au passage du papier à la
fabrica ? Encore
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Numéro 11 (2007)
Varia
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Vasco Zara
Musique et Architecture : théories,
composition, théologie (XIIIe-XVIIe
siècles)
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Référence électronique
Vasco Zara, « Musique et Architecture : théories, composition, théologie (XIIIe-XVIIe siècles) », Bulletin du centre
d’études médiévales d’Auxerre [En ligne], 11 | 2007, mis en ligne le 30 août 2007. URL : http://cem.revues.org/
index1178.html
DOI : en cours d'attribution
Éditeur : Centre d'études médiévales Saint-Germain d'Auxerre
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)Vasco Zara
Musique et Architecture : théories,
composition, théologie (XIIIe-XVIIe siècles)
1
2
C’est sous l’égide du Nombre que les architectes d’abord, les musiciens ensuite et les historiens
en dernier, ont essayé de concilier les lois de composition architecturale avec les préceptes
de la théorie musicale. Nombre sonore, ou mieux : la proportio découverte par Pythagore
à l’écoute d’un forgeron. 1 : 2, 2 : 3, 3 : 4 – diapason, diapente, diatesseron : par la ratio
mathématique qui établit correctement les rapports des parties, on entend résonner l’harmonia
d’Apollon et ses Muses ainsi que la structure architecturale du cosmos, humano et mundano.
Tel que saint Augustin semble l’avoir affirmé, musique et architecture sont donc perçues
comme sciences sœurs : les seules au Moyen Âge à illustrer consubstantiellement la scission
entre théorie et pratique. Mais si la science de l’espace s’y voit bientôt contrainte par les
entraves du travail humain, au contraire la scientia du temps retrouve son assise légitime
dans les curricula philosophiques et libérales. Ancienne déférence littéraire ou authentique
héritage légué par le Quadrivium ? Si la référence musicale est explicite dans les traités
d’architecture de la Renaissance (qu’il s’agisse de la concinnitas d’Alberti d’ascendance
stoïcienne et cicéronienne, ou de l’organicisme des projets de Palladio), le poids se révèle
autrement aléatoire : que retrouve-t-on effectivement au passage du papier à la fabrica ?
Encore plus pressant apparaît le doute quant aux chantiers médiévaux, surchargés par une
interprétation symbolique souvent outre mesure (du compas comme de la gamme). Les
réponses – non univoques – données jusque là, esquissent néanmoins deux différentes
modalités d’approche épistémologique : 1. musicologique et médiévale, parfois satisfaite
d’une mystifiante traduction sonore des mesures architecturales ; 2. spécifique à l’architecture
et à la Renaissance, soucieuse avant tout d’en évaluer la dette savante et intellectuelle. Les
questionnements persistent1.
Ma contribution à ces débats sur la musique et l’architecture s’est articulée sur deux axes
principaux de recherche. D’une part, l’étude d’un édifice du XIIIe siècle, Castel del Monte, au
sud de l’Italie, près de Bari, objet de ma tesi di laurea. D’autre part, la question de la théorie
des arts en France au XVIIe siècle, notamment à partir des écrits de René Ouvrard, dans le
cadre de la dissertation doctorale2. Ces recherches s’ouvrent actuellement vers de nouvelles
enquêtes qui s’attachent aussi bien aux processus de composition, musicaux et architecturaux,
au XVe siècle, qu’aux fondements théologiques du cantus firmus.
Castel del Monte, 1240
3
Édifice dont l’appellation commune, château, détourne et ne confirme pas l’identité.
Octogonal dans toutes ses parties : plan, élévation, cour intérieure, tours extérieures ; symbole
impérial moins périssable que le papier, pensé et commandé par Frédéric II Hohenstaufen,
empereur excommunié au retour d’une croisade où il s’était autoproclamé Roi du Monde à
Jérusalem. Il n’y habita jamais et le légua en héritage à son fils qui ne sut qu’en faire sinon
que le transformer en prison. Palais dépourvu de tout critère de système de défense médiéval,
tentorium dessiné au sol par le soleil, l’octogone est la trame d’une mathématique céleste
– géométrique, arithmétique et astronomique – capable de lier le ciel à la terre. Alors où
se trouve la musique (et la question contient les prodromes de la recherche), étant donné
qu’elle aussi fait partie du Quadrivium ? Dans les proportions des petits nombres entiers
pythagoriciens et platoniciens, engendrés par la répétition ad quadratum de l’octogone. Mais
surtout dans l’architecture nue et crue de la cour intérieure, miroir des murs extérieurs, apparat
Pagina 4
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)iconographique exotérique et non ésotérique, où portes et fenêtres ne sont rien d’autres qu’une
représentation de l’Harmonie des Sphères, où les planètes et les anges chantent, par les vestiges
non d’une gamme musicale amorphe et indistincte, mais d’une véritable mélodie, avec ses
pauses et ses soupirs, le Nom de Celui qui les a générés, par le biais des nombres que la
cabala assigne au tétragramme YHWH. Tout cela, en gardant bien à l’esprit la leçon de
Marius Schneider, capable de transformer un cloître catalan en une magnifique et imagée
rota musicale, où les mouvements sont à retracer dans une improbable influence de la théorie
musicale indienne, inconnue en Europe au moins jusqu’au XIXe siècle3. La recherche sur
Castel del Monte ne sort pas de la cour du roi qui l’a voulu et de l’enseignement des savants
qui l’ont entouré tout au long de sa vie. Ainsi, le Doctor Perplexorum de Maimonide là traduit
en latin, le Liber Introductorius de Michel Scot, le De Institution Musica de Boèce, le Liber
Quadratorum de Fibonnaci personnellement dédié à l’empereur, forgent le tissu connectif
d’une interprétation symbolique et musicale capable alors d’offrir renfort et réconfort aux
études littéraires les plus récentes quant à l’origine, mathématique, d’une forme poétique fixe
apparemment surgie de nulle part : le sonetto4. Et de confirmer aussi ce qu’Émile Mâle prêchait
il y a déjà un siècle :
« À vrai dire, je ne crois pas qu’on puisse citer une seule représentation de la Théologie dans le
portail de nos cathédrales. Ce serait en effet une sorte de contresens. Les Sciences humaines,
le trivium et le quadrivium, peuvent bien figurer au-dessus de la porte de l’église, parce qu’en
effet elles y donnent accès, parce qu’elles sont indispensables […] ; mais la Théologie n’y a
nullement sa place marquée. C’est la cathédrale toute entière, avec sa géométrie mystique, ses
légendes et ses dogmes sculptés et peints, qui symbolise la Théologie5. »
À Castel del Monte, c’est par son lien privilégié avec la musique que l’architecture parvient
à illustrer ce programme.
L’Architecture Harmonique de René Ouvrard et les débats
sur la théorie des arts en France au XVIIe siècle
6
Une nouveauté absolue, une étape fondamentale dans l’étude des rapports entre musique et
architecture : dans le bien comme dans le mal, puisqu’à partir de l’interprétation poussée
faite par des contemporains complaisants (et pas des mineurs : François Blondel, le premier
directeur de l’Académie Royale d’Architecture), en découlera le principe, faux, qui explique
les dimensions architecturales comme un son musical transposable dans une partition. C’est
la première fois qu’un musicien, théoricien de la musique, pédagogue – non un poids lourd
(inutile d’en chercher le nom dans les histoires de la musique : on ne le trouvera pas), mais non
plus un inculte, maître de musique dans la plus importante institution musicale parisienne du
Seicento, la Sainte-Chapelle – écrira un traité sur l’Application de la Doctrine des Proportions
de la Musique à l’Architecture6. Il s’agit par là d’un changement radical de perspective : après
la tutelle séculaire exercée par les architectes et les théoriciens de l’architecture, c’est bien la
première fois que la parole passe de l’autre côté. Le but d’Ouvrard est pratique : intervenir
dans les débats sur le langage architectural national naissant, en quête d’indépendance visà-vis du patronage italien, mais dangereusement à la dérive par le refus des architectes de
s’aligner sur la vétuste tradition des proportions et hâtifs au contraire d’embrasser les règles
de l’accoutumance et de la fantaisie. La solution : démontrer que toutes les indications des
proportions présentes dans le De Architectura de Vitruve peuvent être ramenées au rapport
harmonique, donc musical. Dans la tentative extrême de concilier la physique moderne et
empiriste et la prisca sapientia, le maître janséniste 7 transforme ses architectures en énormes
mégaphones, machines phonurgiche jadis théorisées par le père jésuite Athanasius Kircher.
Mais entre les pages on voit alors se dévoiler le profil d’un débat qui, selon l’assomption
ou le refus de la filiation musicale dans la conception architecturale, anticipe d’au moins
une vingtaine d’années la Querelle des Anciens et des Modernes, qui en réalité trouve là-bas
Pagina 5
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)ses racines et ses protagonistes 8. Depuis une telle perspective d’étude, la translatio imperii
et studii ad Francos qui s’avère dans le domaine architectural ouvre le rideau sur le rôle
majeur joué par le paradigme musical, et sur les fonctions, migrations et transformations de
ce modèle épistémologique dans les débats sur la théorie des arts en France tout au long
du XVIIe siècle. On rappellera alors l’œuvre de Nicolas Poussin et sa lettre sur les modes
musicaux, la Rhétorique des Dieux, manuscrit pour luth, et le parallèle qu’il impose entre
modes musicaux et ordres d’architecture par les illustrations d’Abraham Bosse via son mentor
Poussin 9 ; ou encore la redécouverte toute récente d’un auteur entouré de mystère et légende
comme François Bernin, dit l’abbé de Saint-Hilarion, et de son Traité des Proportions, loué
par Blondel, Vauban, Félibien, Ouvrard, mais ensuite oublié par l’histoire et les historiens
10
. La spéculation d’Ouvrard offre la possibilité en plus de passer au crible la vision des
rapports entre musique et architecture élaborée par Rudolf Wittkower et l’École de Warburg.
La filiation explicite et déclarée au Temple de Salomon esquisse les lignes d’un parcours
autrement humaniste : hermétique et cabalistique, platonicien-ficinien, biblique, opérant pour
une réconciliation impossible entre jésuites et jansénistes 11.
Musique-Architecture : renouvellement théorique et
pratiques de composition.
7
Les rapports entre musique et architecture sont envisageables dans un plan autre que l’étude
iconographique ou la spéculation théorique et historique. Depuis plus de trente ans un
fleuve d’encre coule à propos du Nuper rosarum flores, le motet composé par Guillaume
Dufay pour la consécration de la cathédrale de Florence Santa Maria del Fiore le 25 mars
1436, et la possible filiation entre l’originale et novatrice structure musicale de la pièce et
la structure architecturale de la Coupole érigée par Filippo Brunelleschi en rapport avec
l’édifice tout entier12. Toujours problématique, la réflexion entamée peut ouvrir la voie à des
interrogations majeures quant aux processus de composition, tant musicaux qu’architecturaux,
au moment de la transition entre Moyen Âge et Renaissance. Il semble en effet qu’un rapport
d’affinité peut subsister, à l’époque médiévale, entre une pratique de composition musicale
qui a ses fondements sur la répétition de formules préétablies – les structures isorythmiques
engendrées par la répétition rythmique et mélodique du cantus firmus (la mélodie du plainchant originaire) – et une pratique architecturale fondée elle aussi sur la répétition de schémas
et figures géométriques prédéterminées – la méthode ad quadratum et ad triangulum. Une
fois établie la pertinence du parallèle, on pourra alors se demander quelle signification assume
l’abandon de telles pratiques – évidentes tant dans le chantier florentin du Dôme que dans
le répertoire de Dufay – par rapport à la conception moderne de création. Pour le Moyen
Âge mathématique et théologique « solus Deus creat ; nullum corpus potest creare », tandis
que même par là on reconnaît l’un des facteurs de transformation de la rupture humaniste :
la capacité de l’homme non pas de créer à partir de rien (attribution de la divinité), mais de
faire quelque chose de nouveau. Quand Wittkower distingue entre « l’artiste médiéval qui
projette dans son image une norme géométrique préétablie et l’artiste de la Renaissance qui
cherche au contraire à tirer des phénomènes naturels qui l’entourent une norme métrique », ne
retrouve-t-on pas la même ligne de partage conceptuelle avec laquelle Jean de Grouchy sépare
« ordinare materia praejacens » de « componere quoniam in conductibus tenor totaliter de
novo fit et secundum voluntatem artificis modificatur et durat » ? L’approche interdisciplinaire
vise donc l’approfondissement de la signification d’un tel changement, qui n’est pas seulement
musical, ou seulement architectural, mais véritablement culturel13. La mutation, radicale, est
conceptuelle avant d’être opérationnelle. Avec en perspective d’autres interrogations quant
à l’un des aspects apparemment plus naturels, mais en réalité plus problématique, de la
phénoménologie musicale : le statut polyphonique.
Pagina 6
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)Cantus firmus : l’arrière-plan théologique.
Indifférenciée, la notion de polyphonie a bénéficié, ou au contraire souffert (mais si tel est
le cas, très peu l’on perçu), du statut préconçu évolutionniste. La plupart du temps (et ceci
est encore d’actualité), on se contente de décrire la pratique polyphonique, développée en
Île de France entre le XIIIe et le XIVe siècle, comme un fruit mûr germé sur la souche
bien solide et plantée du répertoire liturgique : on en répertorie, justement, les agents (les
mélismes et les clausules qui dilatent l’espace du discantus, de la « note contre note » ;
les tropes et les insertions qui élargissent la matière textuelle), on en enregistre les effets
(le passage de l’organa à deux et quatre voix des maîtres Leoninus et Perotinus à la
complexité des motets à trois ou quatre parties qui deviendront la forme polyphonique par
antonomase grâce aux impulsions des nouveautés de l’ars nova), mais on survole les causes.
Ou plutôt : on canalise les explications entre une ligne droite où la polyphonie apparaît comme
l’arrivée naturelle d’un chant monodique destiné à s’épanouir, avec toutes ses hésitations, ses
révolutions et ses renversements, dans l’harmonie musicale telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Mais les élucidations technicistes, purement musicales, se révèlent, à l’aune d’un examen
approfondi, fragiles : elles retracent une attitude, non les motivations aux origines de cette
attitude ; tandis que les non-interprétations positivistes, qui acceptent ce processus comme
un fait acquis, comme une issue naturelle de l’évolution musicale, ne semblent pas non plus
soutenables. Sur la base de quelle raison accueille-t-on a priori la thèse d’une conduction
polyphonique congénitale à la nature – musicale – humaine, et non plutôt comme une
expression culturellement déterminée ? D’ailleurs, les témoignages de l’époque sont à cet
égard flagrants : pour les contemporains la perception de l’exception française représentée par
la pratique polyphonique de l’École de Notre-Dame est manifeste. Découvertes récemment
dans le composite panorama musicologique, l’étude des outils mnémotechniques dans les
pratiques d’exécution et l’étude du thème de l’infinité divine dans la définition de la notation
du temps et du rythme musical, ont ouvert une nouvelle perspective de recherche14. Dans
le renouvellement culturel qui rayonnait à la Faculté des Arts de Paris au début du XIVe
siècle, imprégnée d’aristotélisme oxonien, le rappel à la géométrie analytique, à la philosophie
naturelle et aux modèles mathématiques liés aux débats sur l’infinité divine, a été traduit,
secundum ymaginationes, à l’intérieur de la problématique de la représentation dans la
notation musicale des grandeurs temporelles multipliables ou divisibles à l’infini15. Mais
la dimension horizontale n’est qu’un des deux aspects de l’événement sonore. Comme le
premier examen des écrits de Nicolas Oresme semble le démontrer16, l’attribut de l’infinité
envisagée comme l’expansion dans l’espace de la nature divine (attribution discutée seulement
à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle), trouve alors un parallèle précis avec la susdite
technique de composition sur cantus firmus (c’est-à-dire la mélodie fixe et intangible, tirée du
répertoire liturgique, sur laquelle on ajoutait les autres voix). Et que sous-entend la pratique
polyphonique sinon l’expansion dans le temps (le rapport mensurable) et dans l’espace (la
superposition des voix) de cette forme mélodique autrement fixe qu’est le cantus firmus ? Et
qu’est-ce qui donne à l’homme la faculté de transformer, de bouleverser quelque chose créé
par Dieu et assigné par Lui-même (dès le IXe siècle l’iconographie nous rappelle que saint
Grégoire n’invente rien, puisque c’est l’Esprit Saint qui, sous la forme d’une blanche colombe,
s’attarde à son oreille en lui sifflant, dans un geste de communion intime, les mélodies pour
la louange à Dieu), sinon la conscience de la dispersion et de la perte de la forme même
de Dieu ? Puisque exactement cela signifie composer sur cantus firmus : changer ce qui
est autrement immuable. Les sources réconfortent cette perspective : c’est dans les cieux, et
pas sur terre, qu’on voit apparaître l’expression cantus firmus, dans le Liber Introductorius,
traité d’astronomie de Michel Scot. Dante l’utilisera dans son Paradis pour décrire la danse
des Anges dans le ciel de Venus, avant lui Robert Grosseteste avait déjà illustré dans son
Pagina 7
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)commentaire à la Genèse les trois niveaux du firmamentum comme les voix superposées du
motetus. Par la fragmentation du cantus firmus on rejoint l’horror vacui, le vide cosmique
par Oresme identifié avec l’infinité divine, mais où en réalité on perd la notion de mesure. Et
puisque mesurer signifie créer, cette perte nous ramène directement à la distinction susnommée
entre ordinare materia praejacens et componere. L’étude alors se poursuit directement sur la
mise en page musicale, avec ses différentes tentatives de visualiser et spatialiser l’événement
sonore polyphonique, et dont la collocation graphique sous-entend une autre conception de
la synchronisation17.
1 Pour une première approche des rapports entre musique et architecture, tant au Moyen Âge
qu’à la Renaissance, on renvoie aux classiques : R. Wittkower, Architectural Principles in
the Age of Humanism, London, 1949 (trad. : Les principes de l’architecture à la Renaissance,
Paris, 1996) ; O. von Simson, The Gothic Cathedral, New York, 1956 ; P. von Naredi-Rainer,
Architektur und Harmonie. Zahl, Maß und Proportion in der abendländischen Baukunst,
Köln, 1982 ; voir aussi un premier examen critique de la bibliographie apparue au cours du
XXe siècle et une mise en perspective des différentes méthodologies de recherche, cf. : V.
Zara, « Musica e Architettura Tra Medio Evo e Età moderna. Storia critica di un’idea », in
Acta Musicologica, LXXVII/1 (2005), p. 1-26 ; et Id., « Da Palladio a Wittkower. Questioni di
indagine, di metodo e di disciplina nei rapporti tra musica e architettura », Le immagini della
musica. Temi e qustioni di iconografia musicale, N. Guidobaldi (éd.), Milan, 2007, p. 149-186.
2 V. Zara, L’intelletto armonico. Il linguaggio simbolico e musicale nell’architettura di Castel
del Monte, tesi di laurea, Discipline delle arti, della musica e dello spettacolo, Université de
Bologne, 1998 ; et Id., La musica assoluta. La dottrina delle proporzioni musicali di René
Ouvrard (1624-1694), thèse de doctorat en Musicologie, Université de Bologne – Centre
d’Études Supérieures de la Renaissance de Tours, 2004.
3 Voir : V. Zara, « L’intelletto armonico. Il linguaggio simbolico e musicale nell’architettura
di Castel del Monte », in Musica e Storia, VIII/1 (2000), p. 15-52 ; pour ce qui concerne
Marius Schneider et son œuvre controversée, voir notamment : Singende Steine. RhytmusStudien an drei katalanischen Kreuzgängen romanischen Stils, Kassel, 1955 (trad. : Le chant
des pierres. Etude sur le rythme et la significations des chapiteaux dans trois cloîtres catalans
de style roman, Milan, 1976).
4 W. Pötters, Nascita del sonetto. Metrica e matematica al tempo di Federico II, Ravenne,
1998.
5 E. Mâle, « Les Arts Libéraux dans la statuaire du Moyen Âge », in Revue Archéologique,
XVII (1891), p. 334-346.
6 R. Ouvrard, L’Architecture Harmonique, ou l’Application de la Doctrine des Proportions de
la Musique à l’Architecture, Paris, 1679 ; et F. Blondel, Cours d’Architecture enseigné dans
l’Académie Royale d’Architecture, Paris, 1675-1685, Cinquième Partie, 1685, Livre V, Chap.
XI. Application des proportions de la musique à l’Architecture par M. Ouvrard, p. 756-768 ;
Chap. XII. Suite de la même pensée, p. 758-760 ; quant à l’interprétation mystifiante mais
surtout dépourvue du contexte historique des fondements théoriques d’Ouvrard cf., last but
not least : G. L. Hersey, Architecture and Geometry in the Age of Baroque, Chicago-Londres,
2000, p. 22-51.
7 Sur la fréquentation, documentée par les lettres, du cercle janséniste de Port-Royal, sur les
liens d’amitiés avec son principal animateur, Antoine Arnauld, et sur l’influence exercée par
ce dernier quant à la conception théorique des ouvrages d’Ouvrard, voir : V. Zara, « Una storia
della musica all’ombra di Port-Royal. La ‘Musique Rétablie’ de René Ouvrard », in Studi
Musicali, XXXVI/2 (2007), sous presse (l’édition critique de la correspondance d’Ouvrard
ainsi que sa biographie sont actuellement en préparation, en collaboration avec Philippe
Vendrix).
Pagina 8
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)8 V. Zara, « Antichi e Moderni tra Musica e Architettura. All’origine della ‘Querelle des
Anciens et des Modernes’ », in Intersezioni. Rivista di storia delle idee, XXVI/2 (2006),
p. 191-210.
9 Id., « ‘Una certa maniera all’interno del procedere’. Correspondances musicales et
architecturales dans l’œuvre de Nicolas Poussin », in Musique Instrument Image. Revue
française d’iconographie musicale (à paraître, 2008).
10 F. Bernin, Traité des Proportions, D-Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Cod. Icon. 193,
V. Zara (éd.), Turnhout (à paraître, 2008).
11 V. Zara, « D’un Songe à l’autre. La filiation secrète de l’‘Architecture Harmonique’ de René
Ouvrard », in Migration, mutation, métamorphose : la réception de modèles ‘cinquecenteschi’
dans l’art français du XVIIe siècle, S. Frommel (éd.), Paris, 2007 (sous presse).
12 Cf. : C. W. Warren, « Brunelleschi’s Dome and Dufay’s Motet », in Musical Quarterly, I
(1973), p. 92-105 ; C. Wright, « Dufay’s ‘Nuper rosarum flores’, King Solomon’s Temple, and
the Veneration of the Virgin », in Journal of the American Musicological Society, XLVII/3
(1994), p. 395-441 ; M. Trachtenberg, « Architecture and music Reunited : A New Reading
of Dufay’s ‘Nuper rosarum flores’ and Brunelleschi’s Work for Santa Maria del Fiore »,
in Renaissance Quarterly, LIV/3 (2001), p. 741-775 ; ainsi que les inédits : C. Brewer,
« Defrosted Architecture : The Incommensurability of Dufay’s ‘Nuper rosarum flores’ and
Brunelleschi’s Work for Santa Maria del Fiore », 1989 ; et A. R. de Koomen, « Dufay’s ‘Nuper
rosarum flores’ and Santa Maria del Fiore : A Case of Misinterpretation », 1989 ; aujourd’hui
tous réunis en traduction italienne in : V. Zara (éd.), ‘Ut architectura musica’. Cinque saggi
sul mottetto di Dufay e la cattedrale di Firenze, Ravenne, 2007 (à paraître).
13 La recherche se base sur les thèses suggestives avancées par E. E. Lowinsky dans « The
Concept of Physical and Musical Space in the Renaissance (A Preliminary Sketch) », in Papers
of the American Musicological Society, Annual Meeting 1941, G. Reese (éd.), American
Musicological Society, 1946, p. 57-84 ; et « The Musical Genius. Evolutions and Origins of a
Concept », in The Musical Quarterly, L (1964), p. 321-340, LI (1964), p. 476-495 (aujourd’hui
réunis in E. E. Lowinsky, Music in the culture of Renaissance and other essays, B. J. Blackburn
(éd.), 2 vol., Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 1989, I, p. 6-18 et 40-66) ;
on reprend ici la première esquisse donnée en guise de conclusion in V. Zara, « Musica e
Architettura tra Medio Evo e Età moderna », art. cit. (on signale aussi la parution toute récente
de S. R. Housteen, N. A. Petersen, H. W. Schawb, E. Østrem (éd.), Creations. Medieval rituals,
the arts and the concept of creation, Turnhout, 2007).
14 A. M. Busse-Berger, Medieval Music and the Art of Memory, Berkeley, 2005.
15 D. E. Tanay, Noting music, marking culture. The intellectual context of rhytmic notation,
1250-1400, American Institute of Musicology, 1999.
16 Voir : V. Zara, « De la musique à la théologie. Nicolas Oresme et la revanche d’Apollon »,
in Musique, théologie et sacré d’Oresme à Erasme, A. Cœurdevey et P. Vendrix (éd.), Éditions
du Centre culturel de rencontre d’Ambronay (sous presse, 2007) (entre autres, on y trouvera
aussi mon : « Un cas d’‘inésthésie’ musicale : Erasme de Rotterdam »).
17 Si pour la Renaissance la voie a déjà été ouverte par J. A. Owens, Composers at Work. The
Craft of Musical Composition 1450-1600, New York-Oxford, 1997 ; pour l’époque médiévale
on ne peut citer que les tout récents : K. N. Moll, « Folio format and musical organisation in
the liturgical repertoire of the Ivrea and Apt codices », in Early Music History, XXIII (2004),
p. 85-152 ; et H. Deeming, « The song and the page : experiments with form and layout in
manuscript of Medieval latin song », in Plainsong and Medieval Music, XV/1 (2006), p. 1-27.
Pour citer cet article
Référence électronique
Vasco Zara, « Musique et Architecture : théories, composition, théologie (XIIIe-XVIIe siècles) »,
Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre [En ligne], 11 | 2007, mis en ligne le 30 août 2007.
URL : http://cem.revues.org/index1178.html
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