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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)SOLDSCHM (OT, Y.
Gounscumipr V., Le vide pythagoricien el le nombre chez Bergson : RPhilos
|CLIX 1969 259-266. | La théorle bergsonienne du nombre est d'inspiration
|pythagorielenne.
Le vide pythagoricien et le nombre chez Bergson
La thèse latine de Bergson!, fort peu connue et encore moins étudiée
n'a pas été jugée digne de figurer parmi les Œuvres recueillies dans
l'Édition du Centenaire (P.U.F., 1959). C'est grand dommage. Elle
donne une des interprétations les plus compréhensives qui ajent été
consacrées à Aristote, et elle met déjà en œuvre la méthode que
l'auteur exposera plus tard dans L'intuition philosophique, ainsi
qu'on a essayé de le montrer ailleurs?. Elle est indispensable, surtout,
pour mieux connaître la formation de la pensée bergsonienne. C’est
ce qu'on se bornera ici à montrer sur un point précis.
*
*
La
+
théorie bergsonienne du nombre,
telle qu'elle est exposée
au début du deuxième chapitre des Données immédiales, procède par
deux mouvements dont chacun vise 4 établir que « toute idée claire
du nombre implique une vision dans l’espace » (p. 59). Le premier
mouvement considère le nombre en tant que somme et montre que
les unités qui le composent doivent être juxtaposées dans un « espace
idéal » (p. 57) ; le second considère ces unités mêmes et montre qu'elles
ne sont ni indivisibles ni discontinues. Les deux mouvements s’appliquent, chacun, à détruire une « illusion » (p. 58, 61) et à remplacer
celle-ci par une image véridique. La première illusion est « l'habitude
contractée de compter dans le temps, semble-t-il, plutôt que dans
l'espace » (p. 58) : de fait, « toute addition implique une multiplicité
de parties, perçues simultanément » (p. 63). La seconde illusion est
« la discontinuité du nombre » (p. 61) : de fait, cette discontinuité,
incontestable pendant l'acte même qui construit le nombre fait place,
une fois le nombre formé, à une continuité qui : 1° joint en une unité
les termes jusqu'alors considérés dans leur séparation ; 2° est « décomposable selon une loi quelconque » (p. 62), Ces deux mouvements,
1. Quid Aristoteles de loco senserit, Paris, Alcan, 1889. Une traduction francaise,
due à M. Robert Mossk-BastiDE, a été publiée dans Les tudes bergsoniennes,
vol. 11, Albin Michel, 1949.
2. La théorie aristotélicienne du lieu, in Afélanges A. Dies, Vrin, 1956, p. 111,
3. Les références renvaient à la pagination indiquée en marge dans l'Edilion du
(Centenaire.
Pagina 2
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)NOTES ET DOCUMENTS
assortis, chacun, de son image génératrice, sont résumés dans la
phrase suivante : « Si une série de points mathématiques échelonnés
dans l'espace vide exprime assez bien le processus par lequel nous
formons l'idée de nombre, ces points mathématiques ont une tendance
à se développer en lignes à mesure que notre attention se détache
d'eux, comme s'ils cherchaient à se rejoindre les uns les autres. Et
quand nous considérons le nombre à
l’état d'achèvement, cette
jonction est un fait accompli : Jes points sont devenus des lignes, les
divisions se sont effacées, l’ensemble présente tous les caractères de la
continuité » (p. 62).
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La premiére image évoque invinciblement la figuration pythagoricienne des nombres, à laquelle se réfère Aristote dans un texte
(Physique, 1V, 6, 213 6 22) que Bergson commente ainsi : « Aristote
mentionne enfin la thése des Pythagoriciens, selon laquelle le vide
infini, tel un souffle très léger, s'étend hors du ciel, en sorte que,
inhalé par le ciel, il pénètre à l’intérieur : de là naît la distinction
entre les natures diverses, entre les choses continues el, avant tout,
entre les nombres. Si Aristote avait tiré au clair cette théorie assez
obscure des Pythagoriciens, peut-être aurait-il légèrement modifié
sa propre thèse. Il aurait compris alors que l’espace vide, même s'il
ne peut être défini à la manière des physiciens, est cependant nécessaire à notre pensée, pour distinguer les objets des objets, et même
les idées des idées : pour avoir pressenti cela, même confusément, il
me semble que les Pythagoriciens, sur ce point en tout cas, ont admirablement surpassé les autres » (Quid Aristoteles, etc.,
p. 25). Ce
commentaire, détaché du texte qui en fait l'objet, prend toute sa
portée, dès l’Avant-Propos des Données immédiales : « Nous nous
exprimons nécessairement par des mots, et nous pensons le plus souvent
dans l'espace. En d'autres termes, le langage exige que nous établissions entre nos idées les mêmes distinctions nettes et précises, la
même discontinuité qu'entre les objets matériels » (p. vi).
On pourrait s'étonner que la conception bergsonienne de l’espace
s'appuie sur une doctrine aussi ancienne et tout embarrassée, d’après
le récit d'Aristote, dans la pensée mythique. Il semble plus étonnant
encore qu'une telle doctrine puisse intervenir dans la
261
théorie
du
nombre que Bergson oppose, implicitement sans doute, mais très
consciemment, à celle d'un Kant.
On sait, en effet, que, pour Kant, le concept arithmétique de
nombre est purement temporel : « L’arithmétique produit même ses
concepts numériques par l’addition successive des unités dans le
temps » (Prolég., $ 10). Or Kant, aussi bien que Bergson, connaît
la représentation spatiale des nombres, écrivant : « Le concept de
grandeur cherche (dans les mathématiques) son soutien et sa signification dans le nombre, et celui-ci à son tour dans les doigts, les
boules de l'appareil à calculer, ou dans les traits et les points qui sont
placés devant les yeux » (C.R.P., A 240), phrase qui trouve son écho
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263
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fait une forme prégnante. Revenons alors á la représentation pythagoricienne du nombre qui nous a paru être à l'origine de la théorie
bergsonienne. Nous avons vu qu' « une série de points mathématiques
échelonnés dans l'espace vide exprime assez bien le processus par
lequel nous formons l'idée de nombre » {p. 62). Mais le « processus »,
ici non plus, ne peut être exprimé par la seule juxtaposition spatiale
des points qui resteraient irrémédiablement à l'état de séparation et
de disparate, s'il ne venait s'ajouter à eux le « processus » capable de
les joindre en une unité synthétique. A moins, précisément, que ce
processus ne soit déjà présent dans ces points eux-mêmes, convenablement disposés ou, comme dit Bergson, « échelonnés ». Or, la
figuration pythagoricienne, où le trois est représenté par un triangle,
le quatre par un carré, ne satisfait pas seulement à la condition
expresse de juxtaposer les unités « dans un espace idéal » (p. 57);
elle répond également à l'exigence, non formulée mais constamment
sous-entendue, d'organiser cette juxtaposition d'une manière qualitative; en d'autres termes, elle représente, tout ensemble, les unités
qu'il faut additionner et l'unité synthétique où cette addition est un
acte accompli.
On peut expliquer ainsi comment l'image du nombre dans l'espace,
Inland dens Pes
sur la trace durable qu'ils nous paraissent avoir
sons le plus so pace en le traversant. Il est vrai que nous nous dispenaprès avoir servi « pour le deux ou trois premiers nombres », « servirait
Quella wereieatt x ou trois premiers nombres, il nous suffit de savoir
construire le nombre, depuis les additions successives (et, au juste,
simultanées : p. 63, in fine) jusqu'à la sommation terminale. On
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— C'est donc grace
aussi bien à la représentation des autres » (p. 59), à la manière du
schéme kantien ; c'est qu'elle résume exhaustivement le procédé de
explique aussi pourquoi la juxtaposition des unités dans l'espace peut
ambitionner de remplacer la synthèse kantienne de la récognition;
c'est que cette juxtaposition par « échelonnement » emporte avec soi
la synthèse et me permet, dans une intuition immédiate, de « reconnaître, comme l'avait exigé Kant, la production de l'ensemble... et
par conséquent le nombre (A 103). Enfin, cette figuration permet de
détruire l'illusion qui naît de « l'habitude contractée de compter dans
le temps, semble-t-il, plutôt que dans l’espace » (p. 58).
Est-ce à dire, cependant, qu’aprés avoir rendu tant de services
à l'interprétation du nombre, et aussi à sa formation (en déchargeant
l'esprit humain d'un travail, déjà accompli par les choses mêmese
auxquelles il s'applique), le symbolisme pythagoricien soit conform
à la réalité des choses ? Tant s'en faut : il n'est conforme qu'à la
structure de notre intelligence, et c'est ce qu'il nous reste à indiquer.
Tout d'abord, la théorie du nombre devait faire justice d'une
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seconde illusion qui, elle, avait pour objet l'apparente « discont
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du nombre » (p. 61). Or, de cette
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« points mathématiques échelonnés dans l'espace vide... ont nune
tendance à se développer en lignes à mesure que notre attentio se
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)détache d'eux, comme s'ils cherchaient à se rejoindre les uns les autres »
(p. 62). Dans la mesure où il y a lá une image corrigeant la premiére,
on peut répondre que cette « tendance » est bien déjà présente dans
l' a échelonnement » des points qui dessinent une figure (et qui, dans
9
certaines représentations antiques, sont remplacés
265
NOTES ET DOCUMENTS
REVUE PHILOSOPHIQUE
par des carrés
-contigus, avant de l’ètre, dans les Elémenis d’Euclide, par des segments
de lignes; on en a une application dans les Regulae, XV et XVIII).
Dans la mesure, d'autre part, où Bergson, dans ce texte, vise à établir
un lien entre l'arithmétique et la géométrie, on répondra encore que
c'est précisément la solidarité, dans le pythagorisme, de ces deux
disciplines qui pourrait faire comprendre Ja thèse bergsonienne de la
« solidarité des notions de nombre et d'espace ». Cette thèse, à son tour,
est illustrée par l’idée de l'impénétrabilité de la matière qui, au juste,
pose « une propriété du nombre, plutôt que de la matière », puisqu'elle
revient à « reconnaître que l'idée même du nombre deux, ou plus généralement d'un nombre quelconque, renferme celle d'une juxtaposition
dans l’espace ». Aussi bien Bergson énonce-t-il cette idée sous la forme
de l'axiome éléate : « Deux corps ne sauraient occuper en même temps
le même lieu » (p. 66), axiome dont les Atomistes s'étaient prévalus
pour prouver, après les Pythagoriciens, l'existence du vide : « Ponunt
primum nihil posse in intervallum plenum recipi. Quod si fieret, duo
corpora alterum in altero essent » (Quid Aristoteles, etc., p. 23-24).
Toutefois, la thése de la continuité du nombre, pour Bergson,
implique l'étendue dans l'espace, non seulement de la somme, mais
encore de chacune des unités composantes, dont chacune n'est une
que par un « acte simple de l'esprit » (p. 60). On arrive alors à un renversement de positions par rapport à Kant : la figuration d'unités
échelonnées dans l'espace avait permis de faire l'économie de l'acte
synthétique qui en forme la somme. De fait, un tel acte est déjà à
l'œuvre dans la position de chacune de ces unités, puisque, « cet acte
consistant à unir, il faut bien que quelque multiplicité lui serve de
matière » (p. 60). Cette matière est réellement étendue, mais c'est
l'esprit qui décide d'en tenir une portion pour une unité insécable.
La thèse de la continuité du nombre revient ainsi à poser, non seulement que tout nombre est dans l’espace, mais qu'il est fait d'espace :
« L'espace est la matière avec laquelle l'esprit construit le nombre,
le milieu où l'esprit Je place » (p. 63).
C'est donc plus haut qu'il faut faire remonter l'activité humaine :
avant même d'être placé devant les choses à dénombrer, c'est l'esprit
qui, par un acte d'allention (p. 63 déb.), les a constituées, une à une.
Il reste vrai que les points s'organisent en figures, mais c'est l'esprit
qui, préalablement, a réduit les choses à des points. D'où l'on voit
qu'en dépit des apparences, la théorie bergsonienne ne place pas le
principe d'individuation dans l’espace, mais dans l'esprit découpant
l’espace. Enfin, on voit que le propre de l'esprit, selon Bergson, ne
consiste pas, comme pour Kant, dans l'acte synthétique, mais dans
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Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)les deux autres thèmes (et, ce que nous n'avions pas à considérer ici,
celui du temps) ; à cet égard, elle apparaît comme un lieu de passage,
Mais on voit également comment la thèse latine peut aider à l'interprétation de la thèse française. Et l'on pourrait se demander, plus
généralement, si certaines doctrines antiques (celle d’Aristote, surtout, comme on se propose de la montrer ailleurs) ne fourniraient pas
un commentaire au bergsonisme naissant, au même titre que les
Premiers Principes de Spencer. Sans doute n’y trouverait-on pas des
« sources » (au sens où ce mot est entendu par l’érudition), mais bien
un ensemble d’interlocuteurs dans le dialogue avec lesquels s'est
définie et constituée la pensée de Bergson.
Victor GOLDSCHMIDT.
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