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1399
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Les Etudes Classiques 67 (1999), p. 3-20
COUR
er TT
A PROPOS D'UNE POLYSEMIE PROBLEMATIQUE
Etude sémantique et lexicologique de natura
dans le De Architectura de Vitruve
Natura est l’un des termes fondamentaux de la pensée latine : héritier
des multiples significations de bouc, il s’est peu à peu enrichi de sens
nouveaux et variés et ses emplois, échappant au domaine de la philosophie, se retrouvent dans tous les genres littéraires. A. Pellicer insiste,
tout au long de I’« étude sémantique et historique » qu'il lui a consacrée ',
sur sa polysémie et sur l’ambiguïté qu'elle confère à ses emplois. Nous
nous proposons ici, à travers une étude systématique des occurrences du
mot dans le De Architectura de Vitruve, d'analyser les procédés lexicaux
par lesquels un auteur, dans un contexte et sur un sujet précis, pouvait
faire face à cette ambiguïté. Nous espérons ainsi pouvoir apporter un
élément
de réponse aux questions suivantes : comment les Latins
ressentaient-ils l’ambiguïté du terme ? Dans quelle mesure en étaient-ils
gênés dans leur expression ? Comment se comportaient-ils face à ce qui,
pour nous, ressemble souvent, comme l'écrit A. Pellicer, à des mots
« vides » ? Un auteur pouvait-il être précis en utilisant le mot natura ?
Le De Architectura semble être à ce propos un excellent champ
‘—en
d'étude. En effet, Vitruve n'est pas un philosophe, mais un technicien ;
non seulement il ne cherche pas à exposer une doctrine philosophique
particulière (ce qui pourrait entraîner un choix limité des emplois du mot
natura), mais certaines lectures récentes de son œuvre montrent même
qu'il ne maîtrise pas parfaitement les données philosophiques qu'il utilise ?. De plus, il est tout juste postérieur à Cicéron, et rédige donc son
traité à l’époque où natura a acquis ses principales significations. Enfin, il
COURRENT, Mireille. - A propos d'une polysémie problématique : étude
sémantique et lexicologique ba « natura » dans le « De architectura » de Vitruve.
LEC 1999 67 (1): 3-20. + À propos de la polysémie du mot « natura» et de,
l'ambiguïté qu'elle confère à ses emplois; analyse des procédés lexicaux par
lesquels Vitruve, dans le « De architectura », a fait face à cette ambiguïté : il y a!
trois emplois du mot, « natura » seul, l'expression « natura rerum » et « natura » +
génitif déterminatif. Les emplois de ces trois catégories correspondent aux trois.
grandes théories dont Vitruve adopte les idées. Aux Stoiciens il prend l’image d'une
nature organisatrice et artifex ; il rattache à l'idée épicurienne d'un monde régi par |
des lois l'expression « natura rerum»;
il associe la théorie d'Empédocle à |
l'explication des caractéristiques et des qualités de la nature.
70-06418 |
d—e
1. A. Peruicer, Natura. Étude sémantique et historique du mot latin, Paris, PUF,
1966.
2. Cf., par exemple, P. Gros, « Vitruve, l'architecture et sa théorie, 4 la lumière
des études récentes », ANRW II, 30, 1 (1982), p. 659-695; ou l'introduction de
J, Sousiran au livre IX du De Architectura (Paris, « Les Belles Lettres », CUF,
Pagina 2
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)par A. Pellicer, ce qui nous
fait partie des auteurs fréquemment cités son
étude du terme.
de certaines pages de la deuxiéme partie du De Natura Deorum de
Cicéron ”, et où l’idée de nature joue un rôle important.
permettra de nous appuyer précisément sur
Le lexique de natura repose sur trois emplois du mot : natura seul,
l'expression natura rerum et natura + génitif déterminatif. Une analyse
systématique de toutes les occurrences de natura conduit d'abord à étudier
séparément ces trois catégories d'emplois, car il y possède des significations différentes.
l'étude des différents
L’analyse menée par A. Pellicer s’appuie surévolut
ion historique : =
sens qu’a acquis le mot natura au Cours de son
Natura et la cause universelle
sont ajoutés,
sens premier de « maniére d’étre », « caractéres propres », Se selle
» et de
univer
au premier siècle avant notre ére, ceux de « nature romain
s, agricoles,
ques
techni
« cause » ? : en ce qui concerne les textes
est employé
y
mot
ce
que
e
indiqu
r
médicaux ou architecturaux, A. Pellice
étre,
» d'un
principalement avec son sens premier de « caractères propresl'art
humain)
de
t
produi
d'un
ceux
à
tion
opposi
(par
« caractères naturels »
le
auquel techniet « réalité existant par soi », au sens d'un donné naturel
cien se trouve confronté et par rapport auquel il doit agir. Il ajoute que si
Employé seul (à 33 reprises) *, ce mot possède dans le traité certains
des sens que Pellicer a regroupés sous les rubriques « nature universelle »
E—
devrait permettre de tirer des conclusions assez probantes de l’attitude de
Vitruve face aux diverses significations du mot. On le retrouve dans toutes
les parties du traité, de la plus générale (la présentation de l'architecture
du livre I) à la plus technique (la mécanique, au livre X) ; il est le plus
fréquent au livre Il, le moins philosophique, consacré, sous forme de
conseils pratiques, aux qualités et à l’utilisation des matériaux de construction, mais qui propose d’abord au lecteur un long chapitre sur
l’histoire de l'architecture et l’évolution de l’humanité, d'intention résolument philosophique, que l'on peut rapprocher du livre V de Lucrèce ou
3. A. PELLICER, op. cit., p. 228-229,
4. Ibid., p. 432-433.
|
;
5. Cf. L. Catuesat et alii, Vitruve, De Architectura, Concordance, Hildesheim,
Olms, 1984, p. 719-721.
6. Notamment V, 951-1455.
dans le traité ; cela correspond donc à un emploi assez important de l’idée
qu'il contient. Si l’on considère la quasi-absence de cette première signification de natura et, à l'opposé, le nombre d’occurrences de mundus dans
.
l'on ajoute l'adjectif naruralis (32 occurrences) et l’adverbe naturaliter (15
occurrences) 5, l’idée de la nature contenue dans ce lexique est sollicitée à
141 reprises dans le texte. Ce nombre relativement élevé d occutrences
Il correspond d’abord, mais de façon exceptionnelle, à l’une des nuances du sens de « nature universelle » relevée par A. Pellicer : « ensemble
tout le traité, l’une dans un passage du livre VII” où natura n’a qu’une
valeur faible et l’autre dans la définition que Vitruve donne de mundus °°.
Or mundus, qui est précisément, dans la littérature latine, le synonyme de
natura - « ensemble des choses existantes » '', est employé à 48 reprises
dans des œuvres philosophiques » se retrouvent aussi dans cesélever à
techniques, si leurs auteurs manifestent ainsi « une volonté des
des idées générales », cette « philosophie d'amateurs », qui « se réduitrienà
quelques termes, inlassablement répétés » ne présente en général
Le substantif natura apparaît 94 fois dans le De Architectura, et, si
et « cause ».
des choses existantes ». On n’en trouve en effet que deux occurrences dans
que
les autres sens du mot, « que l’on ne s’attendait guère à rencontrertextes
d'original *.
5
le De Architectura, on peut en conclure que Vitruve, bien qu'il ait assez
nda
7. De Nat. Deor., II, LVI ; LX.
°
8. Nous ajouterons à ces occurrences celles de l'adjectif naturalis et de l'adverbe
naturaliter lorsque le contexte permet de les rapprocher des sens de natura employé
seul.
9, De Arch., VII, 13, 1.
10. De Arch., IX, 1,2: Mundus autem est omnium naturae rerum conceptio
summa, caelumque sideribus et stellarum cursibus conformatum. (« L'univers est le
contenant suprême de tout ce qui compose la nature ; c'est aussi le ciel, qui doit son
aspect aux constellations et aux déplacements des astres. » Trad. J. SouBIRAN, Paris,
« Les Belles Lettres », CUF, 1969.) On a l'impression, en lisant cette définition, que
le monde est composé d'une part de ce qui constitue la nature (c’est-à-dire les choses
terrestres) et d'autre part du ciel et des étoiles. Mais en réalité Vitruve exprime, d'une
façon un peu confuse, l’idée selon laquelle la nature est composée de la sphère du
ciel, y compris la terre. La maladresse de l'expression provient du fait que, en général dans le De Architectura, Vitruve se préoccupe surtout des choses terrestres, auxquelles il associe, nous le verrons, l'idée d'une nature organisatrice. Ici, il a voulu
élargir cette idée de la nature à l’univers entier. D’autres passages du traité confirmeront cette interprétation, en particulier celui qui associe au système des planètes l’idée
d'un mécanisme de la nature, modèle de la mécanique mise au point par les hommes
(De Arch., X, 1, 4).
11. A. PELLICER, op. cit., p. 248-249.
Pagina 3
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)ensemble des choses existantes »,
fréquemment fait allusion à la notiona d’«
a préféré pour cela utiliser l’autre
n’a pas voulu pas l’associer à natur etcette
définition. Il fait ainsi ga
mot qui, en latin, répond également à
ulaire : conscient des di .
d’habileté et de sûreté dans l’emploi du vocab
esprit du lecteur, ì
dans
a
rentes valeurs que pouvait prendre natur possiible,
de facon a rendre
est
choisit d’utiliser un synonyme, quand cela
pour
son discours plus clair. Il semble alors que Vitruve ait utilisé mundus
a une
désigner la « nature universelle » parce qu'il voulait réserver à natur
autre signification.
a employé seul dans le
Dans toutes les autres occasions en effet, natursens
de « cause ». Il est
le
De Architectura est à mettre en relation avecque Vitruve
lui donne ne se
sens
significatif que, dans ce cas aussi, le
« Cause », a
l
généra
sens
du
es
disperse pas entre les multiples nuanc
visent à dé di
traité
le
dans
mot
du
s
qu’au contraire toutes les occurrence
une notion précise et unique, qui correspond a ce qu’A. Pellicer appelle
« principe interne cosmique » ”
a
non seuleNatura désigne en effet un principe cosmique “, une force
en association
ment créatrice “, mais également - lorsqu'il est employé
même artifex,
avec des verbes d'action - organisatrice de la matiereque7, el
Vitruve éprouve
du moins peut-on le conclure devant l'admiration
pour ses créations 16 La définition vitruvienne correspond à une
12. Jbid., p. <a
nil seta
|
i,
, 2 : naturali
is
14. ata Ih 6:11 1.9: VIL, 3, 1; VIN 3 , 26 51X, 1, .3, et natural
‘ nt .
.
Ì i
ji
qui qualifie
des verbes
est marqué parIl,le1,choix
i, P,a
ag
i Sa
uit),
2 et Ill, 1, 4 (compos
nature en II, 2, 2 (disparatae),
actions de Ja
e
uta) et IX, 5, 4 (designata).
(diuisit, finir), IX, 1, 3 (dispositis), IX, 4, 6 (distrib
cer a
pronon
se
faut
I
10).
1,
IX,
;
1,3
(Hl,
be
l'adver
de
i
l'emplo
dans
aussi
trouve
Pellicer (p. 434) qui, vraisemblablement
ce sujet nettement contre l'analyse d'A.quelcon
que valeur philosophique aux textes
parce qu'il refuse a priori d'accorder une
ur » des
de ce qu'il appelle la « philosophie d'amate
dits « techniques », note, à propos
les
que
ation
constat
simple
la
de
au-delà
vont
ils
auteurs techniques: « Lorsqu'
r par l’action de la nature”,
choses sont naturellement ainsi”, c'est pour les explique
traduit évidemment par une
se
qui
ce
nature”,
la
de
loi
“la
nature”,
la
de
volonté
“la
fecit, genuit, voluit, lege
tribuit,
dedit,
natura
type:
abondance de tournures du
naturae ». Parmi les «nombreuses tournures analogues » qu il ajoute en note
Architectura, ces
reviennent fréquemment des références à Vitruve. Or, dans le De «princip
e interne
comme
natura
de
valeur
la
qu’à
toumures ne sont associées
cosmique » et, à ce titre, méritent d’être davantage prises en considération.il indique à
16. Vitruve n'associe jamais les deux termes explicitement, mais
plusieurs reprises qu'il éprouve de l'admiration pour ce qu'il qualifie de natura (De
général dans
Arch., VII, 13, 1) ou pour ses productions. Et ce sentiment entraine enpar
exemple,
l'esprit des Stoiciens l’assimilation de ja nature à un artiste. (Cf.,
Cicéron, De Nat. Deor., II, 57 ; Il, 87)
a
conception largement répandue de la nature, adoptée généralement par les
Stoiciens '’. Mais, alors que la nature est parfois elle-même cause de toute
chose (ou, pour reprendre une terminologie postérieure, à la fois naturata
et naturans), à d'autres reprises Vitruve utilise dans ce sens l'expression
diuina mens '* ; cette ambiguïté semble assez courante à l’époque, où les
deux notions n'étaient pas clairement définies. Selon A. Pellicer, une
confusion existe en effet entre natura et « les termes qui représentent en
latin la notion de divin (...), la notion d’une pensée qui crée, ordonne et
pourvoit à tout dans l’univers se confondant à peu près toujours avec celle
de divinité»; et, pour les Stoïciens particulièrement, la «natura
intelligente et providentielle se confond avec la divinité. (...) De plus,
cette “âme du monde”, cet esprit (animus, mens) répandu en toutes
choses, cette raison universelle que les Stoïciens identifient à natura, est
pour eux la divinité suprême *. » L'emploi même du synonyme diuina
mens est donc la marque de l'adhésion de Vitruve à la doctrine stoïcienne
dans l’emploi de natura.
Enfin, trois occurrences de l’adjectif naruralis peuvent être rattachées
à cette signification de natura comme « cause » : celles auxquelles le
contexte confère la notion d’« activité spontantée »
de l’univers et à
travers lesquelles apparaît l’image d'une nature qui se crée elle-même ”',
par opposition à l’œuvre humaine, toujours extérieure à celui qui la
produit.
Natura employé seul égrène donc, à travers tout le De Architectura,
les éléments d'une définition précise de la nature, qui rattache la réflexion
de Vitruve 4 une conception stoicienne de l’univers. Il constitue un premier aspect de l’image de la nature dont a besoin l’architecte pour élaborer
une théorie de son art comme imitation des phénomènes et des principes
de l'univers. Cette nature est en effet aussi magistra, et s'offre à l’imitatio
des hommes ”, sans que pourtant cette imitation soit facile : alors que la
création naturelle se caractérise par la spontanéité, celle de l’homme ne
17. A. PELLICER, op. cit., p. 298.
18. De Arch., VI, 1, 11; VII, P, 3; VII, P,4; IX, 1,1; 1X, 6,3; X, 1,4.
19. A. PELLICER, op. cif., p. 289 et 302.
20. Sur cette notion dans les emplois de natura comme cause, cf. A. PELLICER,
op. cit., p. 325.
21. La notion de spontanéité apparaît principalement dans certains emplois de
l'adjectif naruralis (tumulus naturales, par opposition aux constructions humaines,
U, 1, 5 ; munus naturale, par opposition au möle artificiel, V, 12, 3 : locus naturalis,
par opposition à l'emplacement creusé par l’homme pour établir un port, V, 12, 1) et
de l’adverbe naturaliter (VIM, 1, 3).
22. Elle est magistra pour les architectes (V, 3, 8), les artisans (V, 4, 4) et les
constructeurs de machines (X, 7, 4), et !’élévateur à vis est qualifié de naturalis
imitatio (X, 6, 2).
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)n des phénomèpeut être que le fruit d'une réflexion, d'une compréhensio
pour le genre
ulier
partic
en
nes naturels. De plus, si elle est généreuse
nature cepenla
tion",
perfec
la
re
humain - et capable même de produi
justifier la
pour
Ainsi,
e.
l'homm
à
e
dant n'est pas parfaitement adapté
conserver
de
afin
climats
aux
s
édifice
des
nécessité d'adapter l’orientation
erit emenla santé humaine, Vitruve écrit : Quod ultra natura laedit, arte
origiuation
inadéq
cette
e
compt
en
e
prendr
devra
dandum %. L'imitation
ssance
la connai
nelle : l’activité pratique de l’architecte doit s'appuyer surMais
c’est alors
eux.
sur
d’agir
s
moyen
des
et
s
naturel
ènes
des phénom
er les
cherch
faut
il
dans la signification de l'expression natura rerum qu
éléments de cette démarche.
Natura rerum, les lois et les phénomènes
L'expression natura rerum apparaît à 34 reprises dans le De Architecde
tura, c'est-à-dire un nombre de fois sensiblement équivalent à celui
imporélément
un
est
que
numéri
ence
équival
Cette
seul.
é
natura employ
tant pour l'étude sémantique de ce lexique, car, malgré ce qu'en dit A.
Pellicer °°, l’expression natura rerum ne saurait y étre assimilée a natura.
Elle implique en effet une autre approche de l’idée, tout aussi essentielle
pour Vitruve, puisqu'il la mentionne autant de fois.
Il est important de constater d’abord que lorsqu'il emploie cette expression pour la première fois, il juge nécessaire de la définir : rerum
natura, quae graece vovodoyia dicitur 27 Cette définition assimile
l’objet étudié (la nature) à la science qui l’étudie, et reprend les termes
d'une définition épicurienne de la physiologie. L'intérêt de cette phrase est
double. Dans sa forme d’abord : elle associe à l’expression latine un équi-il
valent grec. Habituellement, Vitruve utilise ce type de procédé quand
veut employer un terme technique grec qui désigne une réalité nouvelle
pour ses lecteurs, et auquel le mot latin sert alors de traduction ou
23. De Arch., 11, 1,2 ; H, 1,7.
24. De Arch., Ul, 1,5.
|
25. De Arch., VI, 1, 2. « Les dommages occasionnés par la nature, il faudra les
corriger par l'art. » La phrase est employée dans un paragraphe qui évoque laà
nécessité d'adapter les caractéristiques des maisons au climat, et en particulier
|
l’action du soleil qui éprouve l'organisme humain.
entre natura et
choix
le
seulement
non
237),
p.
cit.,
(op.
PeLLICER
A.
26. Selon
natura rerum relève surtout de raisons de style dans la littérature philosophique, mais
il ajoute précisément à propos de Vitruve (p. 438) que « bien souvent (on ne peut) pas
discerner pour quelles raisons il emploie ici natura ou rerum natura, là naturalis ou
naturaliter. (...) D'une manière générale, Vitruve abuse des expressions rerum
natura, nalura rerum. »
27. De Arch., 1, 1,7.
yo]
d'explication #. Or, ici, il associe à un terme grec qui ne leur était pas
étranger, une expression latine courante, et qui leur était familière. Il
manifeste donc un dessein bien particulier : indiquer qu'il va utiliser dans
son traité cette expression latine avec le sens du mot grec qu'il lui associe
ici. Cette démarche, qui peut sembler étonnante s'agissant de termes
fréquemment employés, prend tout son sens si l’on se souvient que,
comme le souligne A. Pellicer, natura est un mot « vague, souvent obscur,
plus souvent encore ambigu » 2. Il semble donc que Vitruve, pour lutter
contre l’ambiguïté possible du terme dans l'esprit de ses lecteurs, ait
considéré qu'il lui revenait de définir précisément le sens qu’il entendait
lui donner.
Mais le fond de la phrase aussi révèle une double intention ; il s’agit
d'abord de se mettre sous le patronage d’Epicure (à qui il emprunte la
formule de définition) pour qui la physiologie est justement la science de
base, et de se placer ainsi dans le contexte culturel des grandes doctrines
philosophiques grecques: en général, comme le souligne L. Callebat,
Vitruve utilise ces termes étrangers « par référence à des modèles livresques pris aux Grecs - en l’absence reconnue de modèles proprement
latins ». Or il existe un texte célèbre, écrit par un épicurien latin, que
Vitruve lui-même a lu, comme il l’indique ailleurs, et qui porte en titre
exactement l'expression « De Natura Rerum » : Vitruve, en rappelant le
mot grec, insiste doublement sur la connotation épicurienne de
l’expression natura rerum dans son traité,
ll faut enfin considérer que, dans cette définition de rerum natura,
assimilation - qui peut sembler une maladresse ou un défaut de
raisonnement - de l’objet étudié à Ja science qui l’étudie a une fonction
précise : associer l'expression rerum natura au domaine de la science, de
la connaissance. Et effectivement, dans le reste du traité, l’expression est
systématiquement utilisée dans les passages qui traitent de la compréhension et de l'explication des mécanismes de création et de conservation
de la matière, à l’œuvre dans la nature. Or l’intention que manifeste ici
Vitruve correspond précisément à l’une des significations traditionnelles de
natura rerum: A. Pellicer indique que, dans de nombreux emplois de
natura et natura rerum, « ces termes désignent l’ensemble de ce qui existe,
considéré comme objet de la ‘physique’ (...) Seul natura, au moins dans
les expressions rerum natura - natura rerum rendait ie rapport qui existe
entre
la connaissance
des choses
-de chaque chose- et celle de
28. L. CaLLEBAT, « La prose du De Architectura de Vitruve », ANRW II. 30, 1
(1982), p. 713.
29. A. PELLICER, op. cit., p. 480.
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)l’univers » Y ; il justifie d’ailleurs son affirmation par des exemples tirés
11
À travers les occurrences de natura rerum, la nature apparaît donc
Vitruve manifeste donc une
comme une rationalité législatrice appliquée au monde sensible ”, un
ensemble de lois physiques à l’œuvre dans la matière ou dans l’univers et
donne le vocabulaire pour ériger une conception de la nature qui
convienne aux nécessités de la théorie qu’il développe dans son traité.
rels **, Cette image de la nature est loin d'être incompatible avec celle que
de Cicéron et surtout de Lucrèce.
connaissance précise des virtualités de l’idée complexe contenue dans le
lexique de natura ; il maîtrise parfaitement toutes les possibilités que lui
La nature qui apparaît 4 travers les emplois de natura rerum dans le
De Architectura possède deux caractéristiques fondamentales. Vitruve
emploie systématiquement cette expression lorsqu'il présente la nature
comme objet de la connaissance humaine, en particulier chaque fois qu'il
évoque des noms prestigieux de physiciens *! ou lorsqu'il explique un
phénomène naturel *. Les processus naturels sont alors présentés comme
des mécanismes que l'esprit humain peut comprendre, expliquer ”, sur
lesquels il peut agir et qu’il peut même, parfois, imiter. La nature se
simplifie alors en un ensemble de naturales rerum rationes (de processus
naturels), de naturales quaestiones (de problèmes physiques), et de
principia rerum naturae (de principes de la physique), qui permettent
d'aborder et de résoudre les problèmes concrets de {architecture *, Dans
son traité, l'architecte doit donc aussi laisser une place à l’explication : il a
une mission didactique, soit en adoptant les théories des philosophes *,
soit, ce qui est beaucoup plus audacieux, en proposant la sienne, directement tirée des enseignements de la nature, puisque cette dernière fournit
son propre mode d'emploi à qui sait en déchiffrer les mécanismes e
30. Ibid., p. 261-262. A. Peiticer reconnait ainsi que natura rerum a une
signification différente de natura employé seul, en contradiction avec ce qu'il affirme
plus loin (Cf. notre note 26).
31. De Arch., I, P, 5; Ul, 1,9; VII, P,2; IX, P, 17; IX, 6, 3.
32. De Arch., 1,1,7; 11,8,20; U,P,1; VI,1,3; V1,1,12; VI, 13,1;
X, 1, 4, occurrences auxquelles on peut rajouter celles de naturales res en II, P, 5 et
qui expliquent systématiquement et nécessairement les phénomènes natuproposent les emplois de natura seul, mais natura rerum n'est jamais
associé à l’idée de volonté ni de Providence divine, et, comme sa définition le laissait présager, cette conception de la nature ~ comme matière
régie par des lois mécaniques de création et de transformation « s’applique à un processus spontané dans lequel les phénomènes se produisent en vertu des propriétés mêmes des êtres et des choses, qui se
ramènent en dernière analyse aux propriétés des atomes »”. Il existe
cependant une différence notable entre la nature de Vitruve et celle des
épicuriens : ces derniers font du hasard la causalité première de ces mécanismes de création de la matière. C’est l'existence de ce hasard originel
qui a pour conséquence le refus de l’idée de Providence : « l'Épicurien
constate que l’œuvre est loin d’être parfaite (...). La natura des Épicuriens, n’étant pas intelligence et volonté divine, a créé le monde pour rien,
ni pour personne, et surtout pas pour l’homme, qui fait même
figure
d'intrus, d’enfant maltraité par une natura non parens, sed nouerca *. »
L'idée épicurienne de la nature ne correspond donc pas exactement a celle
de Vitruve. Elle l’intéresse vraisemblablement par son côté mécaniste
et
parce qu'elle contient l'idée d’une nature marâtre, c'est-à-dir
e de
l’inadéquation fondamentale entre la nature et l’homme (idée que
l’on
trouve d’ailleurs déjà, sous une forme atténuée, dans les emplois
de natura
seul), essentielle à sa théorie de l'architecture *.
Les sens du lexique de natura nous renseignent donc sur la démarche
de Vitruve : loin d’adhérer à l’épicurisme ou au stoicism
e, il reprend des
1X, 6, 3.
33. De Arch., Il, 1,9; VI, 1, 3.
34. De Arch., 1, 1,7. Dans la phrase qui suit la définition de rerum natura par
puaiokoyiæ, Vitruve écrit : « L'architecte doit la connaître suffisamment à fond, car
il rencontre des problèmes physiques (naturales quaestiones) nombreux et variés
comme par exemple dans les canalisations d’eau (...) <ol> il se crée des pressions
naturelles aux inconvénients desquelles ne pourra remédier qu’un homme qui connaît,
grâce à la philosophie, les principes de la physique (principia rerum naturae). »
(Traduction Ph. FLeurY, « Les Belles Lettres », CUF, 1990)
35. Vitruve cite, parmi les textes qu'il admire, les livres de Démocrite sur la nature (De Arch., IX, P, 14) ainsi que ceux de Lucréce (IX, P, 17), et reconnait tirer
ses préceptes philosophiques sur la nature (rerum natura) des œuvres de Thalès,
Démocrite, Anaxagore, Xénophane reliquique physici... (VII, P, 2) (dont fait partie
Pythagore, en IX, 6, 3).
|
36. De Arch., II, 8, 20 (De contignationibus autem et copiis earum, quibus
comparentur, et ad uetustatem non sint infirmae, uti natura rerum monstrat,
explicabo) et VI, 1, 12 (cum habeamus ab ipsa rerum natura sollertem
et expeditam
monstrationem).
37. De Arch., VI, 1, 10: Cum ergo haec (les qualité des peuples)
ita sint ab
pri oe in mundo conlocata... L’adverbe naturaliter a le même
et
?
y
sens en Mi, bat
de
38. De Arch., 11,3,4; U,9,5; II, P,1: V1,1,6;
VI, 1, 7; Vi, 1,10,
passages dans lesquels on pourrait traduire l’expression
au moyen de « par la nature
del a » et auxquels on peut associer l'emploi de l’adverbe
en IX, P, 14 et
39. A. PELLICER, op. cit., p. 321.
40. Ibid., p. 322.
| 41. En présentant l’architecture comme une prolection
contre les rigueurs du
climat, la théorie vitruvienne repose sur une idée fondament
ale : la nature n'est pas
exactement adaptée à l'homme. C'est cette inadaptation
qui fonde la légitimité du
travail de l'architecte.
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)idées générales, répandues dans l'univers intellectuel de l'époque, et leur
emprunte ainsi ce qui correspond à sa démonstration. Il constitue sa propre
idée de la nature en puisant des éléments dans chaque doctrine et se donne
un vocabulaire efficace pour aider le lecteur à le suivre en utilisant une
terminologie nette qui permet de bien comprendre chaque fois de quel
On peut ainsi le considérer comme une solution de facilité, dans les
rares occurrences où il signifie « espèce » “ ou « substance » . Mais il
faut déjà porter un jugement moins sévère sur les phrases où il prend le
sens de « système » : l’un des termes les plus efficaces que les Latins aient
eu pour rendre l’idée de « système » est celui de ratio. Or Vitruve prend
aspect de la nature il traite. C'est en effet pour des besoins de didactique et
de rationalité qu’il adopte la théorie épicurienne, dans certains passages,
soin de redoubler le sens de natura - « système » dans l’un des cas justement par ratio (de magnis et immanibus caeli uentorumque naturae ratiorepérables par l’emploi de l'expression natura rerum. L utilisation et la
distribution du lexique laissent ainsi déjà présager qu'il existe une idée de
nibus “), et dans l’autre (animaduertamus [...] continentem solis, lunae,
quinque etiam stellarum naturam *’) par le verbe animaduerto, qui est, par
ailleurs, employé souvent avec natura rerum, où il insiste sur l'effort de
la nature propre à l'architecture, ce que confirme le dernier des emplois du
lecture et de rationalisation des phénomènes naturels Y, Le contexte de cet
emploi du groupe natura + génitif témoigne donc chez Vitruve de la
mot.
Natura + génitif, la composition de la matière
recherche d'une cohérence du vocabulaire, et d'une précision maximale
dans l’énoncé des idées.
Ce dernier emploi de natura est aussi important quantitativement que
les deux autres, puisqu'il apparaît à 27 reprises dans le traité. Pour
A. Pellicer, «le groupe natura + génitif coïncide virtuellement avec
l’ensemble des propriétés qui peuvent être attribuées à un objet de pensée,
c'est-à-dire avec le concept même de cet objet » *. On peut ainsi le rapprocher de quatre termes français : « espèce », « substance », « systéme »
et « composition ». Il appartient à la catégorie la plus ancienne d'emplois
de natura en latin: «manière d'être» ou «caractères propres ».
A. Pellicer note par ailleurs que ses emplois sont fréquents dans les textes
philosophiques et les descriptions scientifiques, mais que ses acceptions,
13
(mhommeas
Mais natura + génitif est employé le plus souvent pour exprimer
l’idée d'une composition de la matière, dans le contexte d'une conception
de la matière, développée tout au long du De Architectura, qui s’inspire
fortement de la théorie empédocléenne de la nature. Dès le livre I, en
effet, chaque espèce, animale, végétale ou minérale, est caractérisée par
une composition particulière, fruit d’un mélange (mixtio) et d'un dosage
(compositio) des quatre éléments primordiaux ®. Dans le reste du traité,
quand le mot natura s'applique à une espèce ou une essence particulière, il
prend alors souvent, en référence à cette définition préliminaire du livre I,
variées et souvent floues, sont la preuve que les auteurs y ont fréquemment
recours « pour rendre une notion qui est dans (leur) esprit assez restreinte
et précise », soit parce qu'ils ne disposent pas dans leur vocabulaire du
mot juste pour exprimer leur pensée, soit « pour exprimer d une maniére
globale et rapide une pensée qui en l'occurrence ne se soucie pas de précision » ®, Si la diversité de ses acceptions dans le De Architectura
confirme en partie les propos d’A. Pellicer, elle révèle pourtant d’une part
une recherche de cohérence dans l’emploi du vocabulaire et dans le maniement des thémes philosophiques, et d’autre part une indéniable originalité dans le regard que porte l'architecte sur ce qui constitue l'idée de
nature.
Peut-étre parce qu’il correspond au sens le plus ancien - et le plus
complexe - du mot, natura + génitif n'a pas une seule signification, mais
prend, dans le texte vitruvien, les quatre valeurs d’« espèce »,
« substance », « systéme » et « composition ».
42. A. PeLLICER, op. cit., p. 152.
43. Ibid., p. 157.
44. De Arch., VIII, 2, 7 (crocodili, aliae similes bestiarwn pisciumqu
e naturae)
et VII, 3, 28 (omnium animalium natura).
45. De Arch., VII, 3, 10 (sucus [...] coaguli naturae similis).
46. De Arch., I, 6, 2.
47. De Arch., X, 1, 4.
48. Cf., par exemple, De Arch., VI, 1, 12 (proprietates locorum ab natura
dispositas animaduertere), VI, 1, 3 (Haec autem ex natura rerum
rerum
sunt animaduertanda), et I, 4,3;
Hf, 1,7;
X, 1,4; IX, P, 14...
49. De Arch., 1, 4, 5 : Namque e principiis, quae Graeci otowxeia
appellant, ut
omnia corpora sunt composita, id est e calore et umore,
terreno et aere, et ita
mixtionibus naturali temperatura figurantur omnium animaliu
m in mundo generatim
qualitates. « En effet, de même que tous les organismes sont
composés des principes
que les Grecs appellent otovgeîa, c'est-à-dire la chaleur
et l’humidité, la terre et
l'air, de même les qualités de tous les êtres vivants dans le monde,
chacun selon son
espèce, sont déterminées par des mélanges dosés naturelle
ment. » (Traduction Ph.
FLEURY, « Les Belles Lettres », CUF, 1990). Cf. De Arch.,
11, 7,3, au sujet d'une
catégorie de pierres : parum habent e naturae mixtione
aeris et ignis ; et I, 4, 6, aeris
naturalis compositio: le dosage « naturel » de l'air dans
l'organisme, c’est-à-dire
celui qui relève de ja composition normale de l'organis
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)er
le sens de « composition » - ce qui permet d’ailleurs 4 Vitruve de l’utilis
|
également au pluriel °°.
que
Mais la doctrine d’Empédocle n’a de raison d'être dans le :traité
l'idée
de
parce qu'elle entre en jeu dans une réflexion sur l'architecture des quatre
dosage
d'une composition propre à chaque espèce issue d’un Sur
les qualités des
art,
Son
à
ique
spécif
,
théorie
une
tire
e
Vitruv
éléments,
le sens de
avec
matériaux ; il emploie alors souvent natura
composition,
sa
par
« caractéristique fondamentale » donnée à une espèce
propriété
une
à
ée
associ
est
»
e
dans des passages où chaque « caractéristiqu
spécifique ou à l’action de l'un des quatre éléments ”. Cette caractéen
ristique - qui n'est autre que la qualité architecturale du matériau ée,
question - est d’ailleurs susceptible d’être modifiée, perdue et eretrouv
lorsque la quantité de l'un des éléments augmente ou diminu dans un
spécimen de l’espece”. Grâce à cette conception de la matière.
l'architecte non seulement est capable d'expliquer et donc de prévoir certains phénomènes naturels (par exemple, l'action du gel sur les planchers,
en VII,1,5), mais il se donne aussi le pouvoir d'utiliser les qualités de la
matière, qu'il peut transformer en matériaux de construction, en suivant
les lois de la nature.
Deux emplois du groupe natura + génitif n’entrent pas dans les définitions précédentes et méritent une étude distincte : ce sont ceux qui
concernent l’homme et le lieu. A. Pellicer écrit à leur propos: « JI est
certain que natura hominis, natura loci, voire natura rerum ont un sens,
mais on peut douter que natura, dans ces emplois, ait une quelconque
signification *. » Selon lui, ces expressions ne signifient pas plus que les
simples mots homo ou focus. Pourtant, dans le De Architectura, ‚leur
emploi apporte toujours quelque chose de supplémentaire à l'idée
d'homme ou de lieu. Natura hominis implique une notion de « capacité »,
m;
50. De Arch., 1,4,7: naturas auium et piscium et terrestrium animaliu
|
as a
7
rae.
est-il du fer (natura durum, 1, 4, 3), du bois (naturae firmitatem,
.
ll, 9, 1), du cuivre (solidiore est natura, VII, 3, 19), du bois de sapin (rigor naturacharbon
lis, 1,9, 6) du minium (tenera natura et uiribus imbecillis, VII, 9, 1), du tique
est
caractéris
la
dont
d'arbres
types
certains
de
7),
9,
V,
(raritatem naturalem,
(naturae
de pousser droit (nascentium oportet imitari naturam, V, 1, 3) de l’eau
raritas, VI, 2,2; VII, 2,9; naturalis raritas, VII, 3, 3)... L’adverbe a le méme
sens en II, 2, 4 ; VII, 3, 10; VIII, 3, 18.
|
52. De Arch., 11,9,1 (redit in pristinam naturae firmitatem), VII, 3, 9;
VII, 9, 1. Dans ce sens-lä, natura perd parfois sa notion d’« originel » et ne signifie
plus que « qualité », ainsi pour le foie des animaux abimé par Vinsalubrité du terrain
d'où ils tirent leur nourriture, et au sujet desquels Vitruve oppose l'expression
integram et solidam naturam iocinerum à celle de uitiosa (natura) (1, 4, 9).
53. A. PELLICER, op. cit., p. 150.
15
comme trait caractéristique de l’être humain *. Cette capacité entre en jeu
d'une part dans le contexte de l’intelligence humaine, et notamment dans
celui de l'apprentissage et de la mémorisation *, et d’autre part dans celui
de la musique, où elle sert de référence pour l’acoustique des théâtres *,
Mais cette « capacité » peut être aussi le trait distinctif d’une catégorie
d'individus, chez lesquels elle se manifeste par une vertu qui leur est
spécifique : la sollertia *, que Vitruve considère comme un véritable don
de la nature, parce qu'elle constitue l'une des qualités du bon architecte.
Un effort de précision semblable accompagne les emplois de natura loci.
Ils caractérisent en effet toujours le lieu envisagé sous l’un des deux points
de vue suivants : la qualité du sol ou du terrain (qui entre en jeu dans les
problèmes de salubrité d’une ville, d'aménagement des bâtiments ou de la
conception des machines de guerre %), ou le lieu compris comme environnement («exposition » ou « situation ») des constructions privées ou
publiques *, Ces deux emplois se rattachent d'ailleurs à la théorie des
éléments telle qu’elle est définie par les occurrences de natura + génitif « composition de la matière ».
Les valeurs de natura + génitif sont donc variées, mais répondent à
une nécessité : loin d’être une facilité de langage qui révélerait la paresse
d'une pensée « qui ne se soucie pas de précision », elles contribuent au
contraire à mettre en relief, par le vocabulaire, une approche de la nature
à travers les qualités de ses éléments utiles à l'architecture. Et la
complexité des significations de cette expression provient en grande partie
de l'absence de synonyme performant.
En effet, parmi les « synonymes partiels » de natura pris au sens de
« caractères propres » que propose À. Pellicer, trois font partie du vocabu54. Dans un passage où Vitruve énumère les biens de luxe, superflus pour la vie
de l’homme, il les qualifie par les mots quue neque corpus nec natura desiderat
(VII, P, 3). Cet emploi peu évident du terme est difficile à traduire en français : le
mot « nature » est un peu faible, parce que trop flou, et « esprit » ne convient pas,
puisqu'il n’est pas question ici d’une opposition entre le matériel et le spirituel. En
fait, le choix de natura semble découler de cette notion de « capacité » que Vitruve
aime à associer à l'être humain et apporte l’idée de l’existence, propre à l'espèce
humaine, d'une limite naturelle à la capacité d’enrichissement ou d'appétit.
55. De Arch., II, 1, 9 (Homines imitabili docilique natura) ; 1, 1, 12 (hominibus
posse naturam tantum numerum doctrinarum perdiscere et memoria continere) et
V, P, 5 (où naturali modo justifie la nécessité pour l'homme d'apprendre par petites
unités) .
56. De Arch., V,4,3;V,4,7;V,4,9;V,5,6.
57. De Arch., 1, 1,17;1,1, 18.
58. De Arch., 1, 2,730, 1,5; X, 15,1.
59. De Arch., 1,2, 7; IV, 5, 2; V,1,4; V,6,7; V,10,1; V, 12,
VI, 1,2; VI, 2, 4; occurrences auxquelles on peut rajouter les emplois de l'adverbe
en 11, 8, 11; V, 12, 1.
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)17
Vis, enfin, est rapproché par Pellicer de natura - « manière d'être »
laire vitruvien : wis, qualitas et proprietas. A. Pellicer constate, à propos '
(valeur qui n’a pas cours chez Vitruve) et de natura - « essence » $. Chez
de qualitas, rare encore chez Cicéron, que « dès l’époque d’Auguste, [ce
mot] est définitivement entré dans la langue ; Vitruve en abuse méme ;
Vitruve, au singulier, il s’applique dans la plupart des cas à l’un des quatre
éléments primordiaux (principes actifs de la physique vitruvienne) et peut
alors être compris comme « pouvoir » ou mieux « action » ; plus rarement,
il signifie l’« influence » ou la « contrainte » exercée par une chose sur une
autre Y, Le pluriel wires peut en tous les cas être rendu par « force » et n’a
non pas que les exemples soient très nombreux chez lui (23 environ), mais
on sent bien qu'il ne manque pas une occasion de l’employer » ®, En
réalité, une étude attentive des 22 emplois de qualitas dans le De Architectura révèle que plus de la moitié d'entre eux s'appliquent à des choses qui
par définition ne peuvent avoir de nature au sens vitruvien du terme “ et
donc rien à voir avec les sens de natura.
que dans Ceux qui concernent des choses naturelles, il signifie « qualité »,
comme le souligne la définition du terme proposée par Vitruve lui-même
lorsqu'il écrit à propos des quatre éléments (air, feu, terre, eau) que
:
eorumque inter se cohaerentiam naturali figuratione e generum discriminibus efficere qualitates”. Toutes les occurrences de qualitas dans un
contexte naturel sont associées dans le traité à la composition d’un corps
L'analyse globale qu’A. Pellicer a consacrée à natura Va conduit en
à
particulier à une conclusion sur laquelle l’étude de ce mot chez Vitruve
partir des quatre éléments primordiaux Y, et concernent les qualités architecturales que donne 4 ce corps le mélange des éléments qui le caractérise. Ce mot est d'ailleurs souvent associé à proprietas, dont il est
nous permet de revenir. Sa singulière polysémie l'a en effet amené à le
qualifier, nous l'avons déjà noté, de mot « vague, souvent obscur, plus
plus
souvent encore ambigu », mais aussi d’« instrument à tout faire » $ qualiproche sémantiquement que de natura. On peut donc rajouter à l'analyse
d'A. Pellicer que, dès l'époque d’Auguste, le sens de gualitas
ficatifs un peu sévères pour un terme qui relève du vocabulaire de la phiétait indépendant de natura, méme si, dans certains contextes, on pouvait le rattalosophie (c’est-à-dire d'une langue en général précise dans son expression), mais qui proviennent de la difficulté qu’A. Pellicer éprouve à
cher au champ lexical de natura.
justifier des sens qui semblent si différents. Sans préjuger des conclusions
Le second mot, proprietas, peut étre rendu, comme l’a fait L.
Callebat
dans son édition du livre VIII du De Architectura aux Belles Lettres
par
« caractère spécifique » ou « particularité ». Il caractérise une qualité particulière, dans un contexte précis (celui de l'architecture), d’un corps ou
d'une essence, et non sa « nature », c’est-à-dire sa composition générale.
Les deux mots n’appartiennent pas à la même sphère de réflexion
: natura
relève de la théorie, des doctrines philosophiques, alors que gualitas
ou
Proprietas s'entendent dans le champ du concret, dans le
domaine de la
technique, des caractéristiques sur le plan pratique d'une espéce
animale
ou d’une essence végétale, révélées par la connaissance de leur nature.
pig = PELLICER, op. cit., p. 193.
+
Dix des emplois de qualitas s'appliquent à des
(eurythmie, son, disposition, modes maior Aiaél,cu Pi, archi
Ta
ductions humaines, qui ne se rattachent pas au champ lexical de natura.
62. De Arch., VIN, P, 1 : leur « connexion étroite produit,
par la nature,
les qualités conformes à la diversité des
P
suivant le schéma fixé
espèces »
des êtres vivants
63. De Arch., 1,4,5; I,6,2; 11, 6,5; VL 1,1; V1,1,12
;
VIN, P, 1; VII, 3, 13 (2 occ.) ; VII, 3, 14; VIN, 3,26; VIN,
3,27,
perdre sa valeur.
On ne peut donc pas parler de polysémie de natura ni considérer ses
différents emplois comme sémantiquement comparables. On peut, en
(traduction
L. CALLEBAT, Paris, «Les Belles Lettres», CUF, 1973). Cette
définition avait
d’ailleurs déjà été énoncée de façon identique en I, 4, 5, à propos
mt—arsdeoio
que l’on pourrait apporter sur les corpus d'autres auteurs, l'étude menée
sur le De Architectura nous conduit à tempérer son analyse.
A. Pellicer, en effet, analyse les divers emplois de natura (et en particulier natura employé seul, natura rerum et natura + génitif) comme s’il
s'agissait du même mot. Or l'étude de ce vocabulaire chez Vitruve, qui
pourtant est loin d’être un philosophe, même s’il est très attentif aux doctrines auxquelles il a recours, a montré qu'à ces trois catégories d'emplois
de natura correspondent trois sens nettement différents : du point de vue
lexical et sémantique, natura constitue bien un mot lorsqu'il est employé
seul ; mais, dans les deux expressions natura rerum et natura + génitif, il
n'est plus qu’un élément d’une locution, qui doit être comprise comme
unité de fonctionnement et hors de laquelle il ne saurait être analysé sans
VII 3,7;
>
64. A. PELLICER, op. cit., p. 184-185.
65. Sur 35 occurrences de xis au singulier, 6 ne concernent pas l’un des quatre
éléments.
66. A. PELLICER, op. cit., p. 200, 403, 480...
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)NATURA DANS LE DE ARCHITECTURA DE VITRUVE
revanche, dire qu'il existe un champ lexical sémantique de natura dans le
De Architectura, dans lequel le mot natura, s’il devait ou pouvait jouer le
rôle d’archilexéme, pourrait être défini comme un « ensemble de mécanismes physiologiques spontanément et systématiquement à l’œuvre dans
la matière», notion dont Vitruve a besoin pour définir le champ
d'application de sa théorie architecturale. Les trois catégories que nous
avons étudiées ne sont alors que les éléments de ce champ sémantique
Ainsi, nous l'avons vu, non seulement l’expression natura rerum était
souvent employée dans un contexte de connaissance des choses, mais elle
apparaissait très fréquemment chez Lucréce ; de son côté, le mot natura,
18
général, qui se rattachent à trois référents distincts : natura employé seul a
pour référent l’univers ; natura rerum, les lois qui régissent les phénomènes naturels; et natura + génitif, les qualités spécifiques de chaque
espèce. Ces trois référents déterminent à leur tour trois champs lexicaux
différents : on peut par exemple © rapprocher de natura, mundus et certains verbes d’actionTM; de natura rerum, ratio et le lexique de
l'explication (monstrare, explicare... Y) ; de natura + génitif, tout ce qui
concerne les qualités architecturales de la matiére, en particulier des mots
ut “tus, qualitas, etc.
Enfin, A. Pellicer, d'une part, constatait qu'u n'existait aucun synonyme exact pour chacun des sens de natura, et, d'autre part, attribuait ce
qu'il considérait comme la trop grande polysémie du terme à la pauvreté
du vocabulaire latin ”. II semble au contraire que l’absence de synonymes
vraiment performants pour un mot aussi important dans la langue philosophique milite en faveur de la grande clarté de ses significations. C’est un
fait que chez Vitruve, le lecteur sait toujours exactement quelle est la
valeur du mot qu'il lit. Point n'est besoin de synonyme. Au contraire, le
lexique de natura est très clairement défini et il n’y a aucune ambiguïté
sémantique dans les emplois du terme.
Vitruve fait en effet du lexique de natura un usage rationnel : il
s’attache d’abord à donner, dans la mesure du possible, une seule et unique valeur tout au long du traité à chacun des emplois du mot, n'hésitant
pas à recourir aux définitions quand il le juge nécessaire. Il lutte ainsi non
contre l’ambiguité du mot, mais contre la complexité de la notion même
de natura: les définitions portent sur le référent et non sur le terme
employé.
Ensuite, il donne à chacune des trois catégories de termes de son
lexique de natura une valeur en accord avec leurs emplois traditionnels.
67. Ces champs lexicaux sont extrêmement riches et leur délimitation demanderait
une étude particulière. Nous nous contentons donc ici de rappeler les termes que nous
avons rencontrés dans l'étude de natura,
68. Plusieurs de ces verbes ont été énumérés dans notre note 15.
69. Voir par exemple notre note 36.
70. A. PELLICER, op. cit., p. 403-404,
chez les Stoiciens, est lié à celui de diuina mens.
Enfin, tout au long du traité, les emplois de ces trois catégories correspondent étroitement aux trois grandes théories sur la nature dont Vitruve adopte des idées. Au lieu de suivre une doctrine unique, il cherche en
effet à explorer complètement l’idée de nature que propose la philosophie.
Or cette démarche, qui pourrait conduire à une anarchie totale dans
Èeores
mner
nedeikadt
l'utilisation des données philosophiques, est au contraire particulièrement
féconde. Des Stoïciens, il adopte l’image d’une natura organisatrice et
artifex, qui sert de modèle à la création humaine; il rattache à l'idée
épicurienne, séduisante, d'un monde régi par des lois qui s'appliquent
mécaniquement aux phénomènes, l’expression natura rerum ; tenté aussi
par la théorie d'Empédocle, il l'associe au sujet où elle est le plus utile :
l'explication des caractéristiques et des qualités de la matière. L'emploi
précis du lexique est donc d’abord, pour le lecteur, un repère qui lui permet de savoir sous l'égide de quelle conception de la nature Vitruve place,
à certains moments, son raisonnement. Mais il permet aussi à Vitruve
d’exprimer au mieux une idée : la répartition des valeurs selon les termes
employés témoigne de la conscience qu’il a non seulement de la
complexité de l’idée, mais aussi de la possibilité de précision que lui
donne le jeu sur les variations de vocabulaire.
Mireille COURRENT
Université de Perpignan
52, av. de Villeneuve
F-66860 Perpignan Cedex
ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES :
E. 1. Bitsakts, « La nature dans la philosophie grecque », Scientia LXVM
(1974), p. 647-663.
A.J. CLOSE, « Commonplace Theories of Art and Nature in Classical Antiquity and in the Renaissance », JH/ XXX (1969), p. 467-486.
—, « Philosophical Theories of Art and Nature in Classical Antiquity », JH?
XXXII (1971), p. 163-184.