À propos d'une polysemie problematique

Author
Courrent, M.
Published in
Les Etudes Classiques
Year
1999
Subject
PALACES
Language
Français
Category
C8 History & archaeology
Archive number
1926

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COURRENT A ‘ 1399 iu—- Les Etudes Classiques 67 (1999), p. 3-20 COUR er TT A PROPOS D'UNE POLYSEMIE PROBLEMATIQUE Etude sémantique et lexicologique de natura dans le De Architectura de Vitruve Natura est l’un des termes fondamentaux de la pensée latine : héritier des multiples significations de bouc, il s’est peu à peu enrichi de sens nouveaux et variés et ses emplois, échappant au domaine de la philosophie, se retrouvent dans tous les genres littéraires. A. Pellicer insiste, tout au long de I’« étude sémantique et historique » qu'il lui a consacrée ', sur sa polysémie et sur l’ambiguïté qu'elle confère à ses emplois. Nous nous proposons ici, à travers une étude systématique des occurrences du mot dans le De Architectura de Vitruve, d'analyser les procédés lexicaux par lesquels un auteur, dans un contexte et sur un sujet précis, pouvait faire face à cette ambiguïté. Nous espérons ainsi pouvoir apporter un élément de réponse aux questions suivantes : comment les Latins ressentaient-ils l’ambiguïté du terme ? Dans quelle mesure en étaient-ils gênés dans leur expression ? Comment se comportaient-ils face à ce qui, pour nous, ressemble souvent, comme l'écrit A. Pellicer, à des mots « vides » ? Un auteur pouvait-il être précis en utilisant le mot natura ? Le De Architectura semble être à ce propos un excellent champ ‘—en d'étude. En effet, Vitruve n'est pas un philosophe, mais un technicien ; non seulement il ne cherche pas à exposer une doctrine philosophique particulière (ce qui pourrait entraîner un choix limité des emplois du mot natura), mais certaines lectures récentes de son œuvre montrent même qu'il ne maîtrise pas parfaitement les données philosophiques qu'il utilise ?. De plus, il est tout juste postérieur à Cicéron, et rédige donc son traité à l’époque où natura a acquis ses principales significations. Enfin, il COURRENT, Mireille. - A propos d'une polysémie problématique : étude sémantique et lexicologique ba « natura » dans le « De architectura » de Vitruve. LEC 1999 67 (1): 3-20. + À propos de la polysémie du mot « natura» et de, l'ambiguïté qu'elle confère à ses emplois; analyse des procédés lexicaux par lesquels Vitruve, dans le « De architectura », a fait face à cette ambiguïté : il y a! trois emplois du mot, « natura » seul, l'expression « natura rerum » et « natura » + génitif déterminatif. Les emplois de ces trois catégories correspondent aux trois. grandes théories dont Vitruve adopte les idées. Aux Stoiciens il prend l’image d'une nature organisatrice et artifex ; il rattache à l'idée épicurienne d'un monde régi par | des lois l'expression « natura rerum»; il associe la théorie d'Empédocle à | l'explication des caractéristiques et des qualités de la nature. 70-06418 | d—e 1. A. Peruicer, Natura. Étude sémantique et historique du mot latin, Paris, PUF, 1966. 2. Cf., par exemple, P. Gros, « Vitruve, l'architecture et sa théorie, 4 la lumière des études récentes », ANRW II, 30, 1 (1982), p. 659-695; ou l'introduction de J, Sousiran au livre IX du De Architectura (Paris, « Les Belles Lettres », CUF,

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par A. Pellicer, ce qui nous fait partie des auteurs fréquemment cités son étude du terme. de certaines pages de la deuxiéme partie du De Natura Deorum de Cicéron ”, et où l’idée de nature joue un rôle important. permettra de nous appuyer précisément sur Le lexique de natura repose sur trois emplois du mot : natura seul, l'expression natura rerum et natura + génitif déterminatif. Une analyse systématique de toutes les occurrences de natura conduit d'abord à étudier séparément ces trois catégories d'emplois, car il y possède des significations différentes. l'étude des différents L’analyse menée par A. Pellicer s’appuie surévolut ion historique : = sens qu’a acquis le mot natura au Cours de son Natura et la cause universelle sont ajoutés, sens premier de « maniére d’étre », « caractéres propres », Se selle » et de univer au premier siècle avant notre ére, ceux de « nature romain s, agricoles, ques techni « cause » ? : en ce qui concerne les textes est employé y mot ce que e indiqu r médicaux ou architecturaux, A. Pellice étre, » d'un principalement avec son sens premier de « caractères propresl'art humain) de t produi d'un ceux à tion opposi (par « caractères naturels » le auquel techniet « réalité existant par soi », au sens d'un donné naturel cien se trouve confronté et par rapport auquel il doit agir. Il ajoute que si Employé seul (à 33 reprises) *, ce mot possède dans le traité certains des sens que Pellicer a regroupés sous les rubriques « nature universelle » E— devrait permettre de tirer des conclusions assez probantes de l’attitude de Vitruve face aux diverses significations du mot. On le retrouve dans toutes les parties du traité, de la plus générale (la présentation de l'architecture du livre I) à la plus technique (la mécanique, au livre X) ; il est le plus fréquent au livre Il, le moins philosophique, consacré, sous forme de conseils pratiques, aux qualités et à l’utilisation des matériaux de construction, mais qui propose d’abord au lecteur un long chapitre sur l’histoire de l'architecture et l’évolution de l’humanité, d'intention résolument philosophique, que l'on peut rapprocher du livre V de Lucrèce ou 3. A. PELLICER, op. cit., p. 228-229, 4. Ibid., p. 432-433. | ; 5. Cf. L. Catuesat et alii, Vitruve, De Architectura, Concordance, Hildesheim, Olms, 1984, p. 719-721. 6. Notamment V, 951-1455. dans le traité ; cela correspond donc à un emploi assez important de l’idée qu'il contient. Si l’on considère la quasi-absence de cette première signification de natura et, à l'opposé, le nombre d’occurrences de mundus dans . l'on ajoute l'adjectif naruralis (32 occurrences) et l’adverbe naturaliter (15 occurrences) 5, l’idée de la nature contenue dans ce lexique est sollicitée à 141 reprises dans le texte. Ce nombre relativement élevé d occutrences Il correspond d’abord, mais de façon exceptionnelle, à l’une des nuances du sens de « nature universelle » relevée par A. Pellicer : « ensemble tout le traité, l’une dans un passage du livre VII” où natura n’a qu’une valeur faible et l’autre dans la définition que Vitruve donne de mundus °°. Or mundus, qui est précisément, dans la littérature latine, le synonyme de natura - « ensemble des choses existantes » '', est employé à 48 reprises dans des œuvres philosophiques » se retrouvent aussi dans cesélever à techniques, si leurs auteurs manifestent ainsi « une volonté des des idées générales », cette « philosophie d'amateurs », qui « se réduitrienà quelques termes, inlassablement répétés » ne présente en général Le substantif natura apparaît 94 fois dans le De Architectura, et, si et « cause ». des choses existantes ». On n’en trouve en effet que deux occurrences dans que les autres sens du mot, « que l’on ne s’attendait guère à rencontrertextes d'original *. 5 le De Architectura, on peut en conclure que Vitruve, bien qu'il ait assez nda 7. De Nat. Deor., II, LVI ; LX. ° 8. Nous ajouterons à ces occurrences celles de l'adjectif naturalis et de l'adverbe naturaliter lorsque le contexte permet de les rapprocher des sens de natura employé seul. 9, De Arch., VII, 13, 1. 10. De Arch., IX, 1,2: Mundus autem est omnium naturae rerum conceptio summa, caelumque sideribus et stellarum cursibus conformatum. (« L'univers est le contenant suprême de tout ce qui compose la nature ; c'est aussi le ciel, qui doit son aspect aux constellations et aux déplacements des astres. » Trad. J. SouBIRAN, Paris, « Les Belles Lettres », CUF, 1969.) On a l'impression, en lisant cette définition, que le monde est composé d'une part de ce qui constitue la nature (c’est-à-dire les choses terrestres) et d'autre part du ciel et des étoiles. Mais en réalité Vitruve exprime, d'une façon un peu confuse, l’idée selon laquelle la nature est composée de la sphère du ciel, y compris la terre. La maladresse de l'expression provient du fait que, en général dans le De Architectura, Vitruve se préoccupe surtout des choses terrestres, auxquelles il associe, nous le verrons, l'idée d'une nature organisatrice. Ici, il a voulu élargir cette idée de la nature à l’univers entier. D’autres passages du traité confirmeront cette interprétation, en particulier celui qui associe au système des planètes l’idée d'un mécanisme de la nature, modèle de la mécanique mise au point par les hommes (De Arch., X, 1, 4). 11. A. PELLICER, op. cit., p. 248-249.

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ensemble des choses existantes », fréquemment fait allusion à la notiona d’« a préféré pour cela utiliser l’autre n’a pas voulu pas l’associer à natur etcette définition. Il fait ainsi ga mot qui, en latin, répond également à ulaire : conscient des di . d’habileté et de sûreté dans l’emploi du vocab esprit du lecteur, ì dans a rentes valeurs que pouvait prendre natur possiible, de facon a rendre est choisit d’utiliser un synonyme, quand cela pour son discours plus clair. Il semble alors que Vitruve ait utilisé mundus a une désigner la « nature universelle » parce qu'il voulait réserver à natur autre signification. a employé seul dans le Dans toutes les autres occasions en effet, natursens de « cause ». Il est le De Architectura est à mettre en relation avecque Vitruve lui donne ne se sens significatif que, dans ce cas aussi, le « Cause », a l généra sens du es disperse pas entre les multiples nuanc visent à dé di traité le dans mot du s qu’au contraire toutes les occurrence une notion précise et unique, qui correspond a ce qu’A. Pellicer appelle « principe interne cosmique » ” a non seuleNatura désigne en effet un principe cosmique “, une force en association ment créatrice “, mais également - lorsqu'il est employé même artifex, avec des verbes d'action - organisatrice de la matiereque7, el Vitruve éprouve du moins peut-on le conclure devant l'admiration pour ses créations 16 La définition vitruvienne correspond à une 12. Jbid., p. <a nil seta | i, , 2 : naturali is 14. ata Ih 6:11 1.9: VIL, 3, 1; VIN 3 , 26 51X, 1, .3, et natural ‘ nt . . Ì i ji qui qualifie des verbes est marqué parIl,le1,choix i, P,a ag i Sa uit), 2 et Ill, 1, 4 (compos nature en II, 2, 2 (disparatae), actions de Ja e uta) et IX, 5, 4 (designata). (diuisit, finir), IX, 1, 3 (dispositis), IX, 4, 6 (distrib cer a pronon se faut I 10). 1, IX, ; 1,3 (Hl, be l'adver de i l'emplo dans aussi trouve Pellicer (p. 434) qui, vraisemblablement ce sujet nettement contre l'analyse d'A.quelcon que valeur philosophique aux textes parce qu'il refuse a priori d'accorder une ur » des de ce qu'il appelle la « philosophie d'amate dits « techniques », note, à propos les que ation constat simple la de au-delà vont ils auteurs techniques: « Lorsqu' r par l’action de la nature”, choses sont naturellement ainsi”, c'est pour les explique traduit évidemment par une se qui ce nature”, la de loi “la nature”, la de volonté “la fecit, genuit, voluit, lege tribuit, dedit, natura type: abondance de tournures du naturae ». Parmi les «nombreuses tournures analogues » qu il ajoute en note Architectura, ces reviennent fréquemment des références à Vitruve. Or, dans le De «princip e interne comme natura de valeur la qu’à toumures ne sont associées cosmique » et, à ce titre, méritent d’être davantage prises en considération.il indique à 16. Vitruve n'associe jamais les deux termes explicitement, mais plusieurs reprises qu'il éprouve de l'admiration pour ce qu'il qualifie de natura (De général dans Arch., VII, 13, 1) ou pour ses productions. Et ce sentiment entraine enpar exemple, l'esprit des Stoiciens l’assimilation de ja nature à un artiste. (Cf., Cicéron, De Nat. Deor., II, 57 ; Il, 87) a conception largement répandue de la nature, adoptée généralement par les Stoiciens '’. Mais, alors que la nature est parfois elle-même cause de toute chose (ou, pour reprendre une terminologie postérieure, à la fois naturata et naturans), à d'autres reprises Vitruve utilise dans ce sens l'expression diuina mens '* ; cette ambiguïté semble assez courante à l’époque, où les deux notions n'étaient pas clairement définies. Selon A. Pellicer, une confusion existe en effet entre natura et « les termes qui représentent en latin la notion de divin (...), la notion d’une pensée qui crée, ordonne et pourvoit à tout dans l’univers se confondant à peu près toujours avec celle de divinité»; et, pour les Stoïciens particulièrement, la «natura intelligente et providentielle se confond avec la divinité. (...) De plus, cette “âme du monde”, cet esprit (animus, mens) répandu en toutes choses, cette raison universelle que les Stoïciens identifient à natura, est pour eux la divinité suprême *. » L'emploi même du synonyme diuina mens est donc la marque de l'adhésion de Vitruve à la doctrine stoïcienne dans l’emploi de natura. Enfin, trois occurrences de l’adjectif naruralis peuvent être rattachées à cette signification de natura comme « cause » : celles auxquelles le contexte confère la notion d’« activité spontantée » de l’univers et à travers lesquelles apparaît l’image d'une nature qui se crée elle-même ”', par opposition à l’œuvre humaine, toujours extérieure à celui qui la produit. Natura employé seul égrène donc, à travers tout le De Architectura, les éléments d'une définition précise de la nature, qui rattache la réflexion de Vitruve 4 une conception stoicienne de l’univers. Il constitue un premier aspect de l’image de la nature dont a besoin l’architecte pour élaborer une théorie de son art comme imitation des phénomènes et des principes de l'univers. Cette nature est en effet aussi magistra, et s'offre à l’imitatio des hommes ”, sans que pourtant cette imitation soit facile : alors que la création naturelle se caractérise par la spontanéité, celle de l’homme ne 17. A. PELLICER, op. cit., p. 298. 18. De Arch., VI, 1, 11; VII, P, 3; VII, P,4; IX, 1,1; 1X, 6,3; X, 1,4. 19. A. PELLICER, op. cif., p. 289 et 302. 20. Sur cette notion dans les emplois de natura comme cause, cf. A. PELLICER, op. cit., p. 325. 21. La notion de spontanéité apparaît principalement dans certains emplois de l'adjectif naruralis (tumulus naturales, par opposition aux constructions humaines, U, 1, 5 ; munus naturale, par opposition au möle artificiel, V, 12, 3 : locus naturalis, par opposition à l'emplacement creusé par l’homme pour établir un port, V, 12, 1) et de l’adverbe naturaliter (VIM, 1, 3). 22. Elle est magistra pour les architectes (V, 3, 8), les artisans (V, 4, 4) et les constructeurs de machines (X, 7, 4), et !’élévateur à vis est qualifié de naturalis imitatio (X, 6, 2).

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n des phénomèpeut être que le fruit d'une réflexion, d'une compréhensio pour le genre ulier partic en nes naturels. De plus, si elle est généreuse nature cepenla tion", perfec la re humain - et capable même de produi justifier la pour Ainsi, e. l'homm à e dant n'est pas parfaitement adapté conserver de afin climats aux s édifice des nécessité d'adapter l’orientation erit emenla santé humaine, Vitruve écrit : Quod ultra natura laedit, arte origiuation inadéq cette e compt en e prendr devra dandum %. L'imitation ssance la connai nelle : l’activité pratique de l’architecte doit s'appuyer surMais c’est alors eux. sur d’agir s moyen des et s naturel ènes des phénom er les cherch faut il dans la signification de l'expression natura rerum qu éléments de cette démarche. Natura rerum, les lois et les phénomènes L'expression natura rerum apparaît à 34 reprises dans le De Architecde tura, c'est-à-dire un nombre de fois sensiblement équivalent à celui imporélément un est que numéri ence équival Cette seul. é natura employ tant pour l'étude sémantique de ce lexique, car, malgré ce qu'en dit A. Pellicer °°, l’expression natura rerum ne saurait y étre assimilée a natura. Elle implique en effet une autre approche de l’idée, tout aussi essentielle pour Vitruve, puisqu'il la mentionne autant de fois. Il est important de constater d’abord que lorsqu'il emploie cette expression pour la première fois, il juge nécessaire de la définir : rerum natura, quae graece vovodoyia dicitur 27 Cette définition assimile l’objet étudié (la nature) à la science qui l’étudie, et reprend les termes d'une définition épicurienne de la physiologie. L'intérêt de cette phrase est double. Dans sa forme d’abord : elle associe à l’expression latine un équi-il valent grec. Habituellement, Vitruve utilise ce type de procédé quand veut employer un terme technique grec qui désigne une réalité nouvelle pour ses lecteurs, et auquel le mot latin sert alors de traduction ou 23. De Arch., 11, 1,2 ; H, 1,7. 24. De Arch., Ul, 1,5. | 25. De Arch., VI, 1, 2. « Les dommages occasionnés par la nature, il faudra les corriger par l'art. » La phrase est employée dans un paragraphe qui évoque laà nécessité d'adapter les caractéristiques des maisons au climat, et en particulier | l’action du soleil qui éprouve l'organisme humain. entre natura et choix le seulement non 237), p. cit., (op. PeLLICER A. 26. Selon natura rerum relève surtout de raisons de style dans la littérature philosophique, mais il ajoute précisément à propos de Vitruve (p. 438) que « bien souvent (on ne peut) pas discerner pour quelles raisons il emploie ici natura ou rerum natura, là naturalis ou naturaliter. (...) D'une manière générale, Vitruve abuse des expressions rerum natura, nalura rerum. » 27. De Arch., 1, 1,7. yo] d'explication #. Or, ici, il associe à un terme grec qui ne leur était pas étranger, une expression latine courante, et qui leur était familière. Il manifeste donc un dessein bien particulier : indiquer qu'il va utiliser dans son traité cette expression latine avec le sens du mot grec qu'il lui associe ici. Cette démarche, qui peut sembler étonnante s'agissant de termes fréquemment employés, prend tout son sens si l’on se souvient que, comme le souligne A. Pellicer, natura est un mot « vague, souvent obscur, plus souvent encore ambigu » 2. Il semble donc que Vitruve, pour lutter contre l’ambiguïté possible du terme dans l'esprit de ses lecteurs, ait considéré qu'il lui revenait de définir précisément le sens qu’il entendait lui donner. Mais le fond de la phrase aussi révèle une double intention ; il s’agit d'abord de se mettre sous le patronage d’Epicure (à qui il emprunte la formule de définition) pour qui la physiologie est justement la science de base, et de se placer ainsi dans le contexte culturel des grandes doctrines philosophiques grecques: en général, comme le souligne L. Callebat, Vitruve utilise ces termes étrangers « par référence à des modèles livresques pris aux Grecs - en l’absence reconnue de modèles proprement latins ». Or il existe un texte célèbre, écrit par un épicurien latin, que Vitruve lui-même a lu, comme il l’indique ailleurs, et qui porte en titre exactement l'expression « De Natura Rerum » : Vitruve, en rappelant le mot grec, insiste doublement sur la connotation épicurienne de l’expression natura rerum dans son traité, ll faut enfin considérer que, dans cette définition de rerum natura, assimilation - qui peut sembler une maladresse ou un défaut de raisonnement - de l’objet étudié à Ja science qui l’étudie a une fonction précise : associer l'expression rerum natura au domaine de la science, de la connaissance. Et effectivement, dans le reste du traité, l’expression est systématiquement utilisée dans les passages qui traitent de la compréhension et de l'explication des mécanismes de création et de conservation de la matière, à l’œuvre dans la nature. Or l’intention que manifeste ici Vitruve correspond précisément à l’une des significations traditionnelles de natura rerum: A. Pellicer indique que, dans de nombreux emplois de natura et natura rerum, « ces termes désignent l’ensemble de ce qui existe, considéré comme objet de la ‘physique’ (...) Seul natura, au moins dans les expressions rerum natura - natura rerum rendait ie rapport qui existe entre la connaissance des choses -de chaque chose- et celle de 28. L. CaLLEBAT, « La prose du De Architectura de Vitruve », ANRW II. 30, 1 (1982), p. 713. 29. A. PELLICER, op. cit., p. 480.

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l’univers » Y ; il justifie d’ailleurs son affirmation par des exemples tirés 11 À travers les occurrences de natura rerum, la nature apparaît donc Vitruve manifeste donc une comme une rationalité législatrice appliquée au monde sensible ”, un ensemble de lois physiques à l’œuvre dans la matière ou dans l’univers et donne le vocabulaire pour ériger une conception de la nature qui convienne aux nécessités de la théorie qu’il développe dans son traité. rels **, Cette image de la nature est loin d'être incompatible avec celle que de Cicéron et surtout de Lucrèce. connaissance précise des virtualités de l’idée complexe contenue dans le lexique de natura ; il maîtrise parfaitement toutes les possibilités que lui La nature qui apparaît 4 travers les emplois de natura rerum dans le De Architectura possède deux caractéristiques fondamentales. Vitruve emploie systématiquement cette expression lorsqu'il présente la nature comme objet de la connaissance humaine, en particulier chaque fois qu'il évoque des noms prestigieux de physiciens *! ou lorsqu'il explique un phénomène naturel *. Les processus naturels sont alors présentés comme des mécanismes que l'esprit humain peut comprendre, expliquer ”, sur lesquels il peut agir et qu’il peut même, parfois, imiter. La nature se simplifie alors en un ensemble de naturales rerum rationes (de processus naturels), de naturales quaestiones (de problèmes physiques), et de principia rerum naturae (de principes de la physique), qui permettent d'aborder et de résoudre les problèmes concrets de {architecture *, Dans son traité, l'architecte doit donc aussi laisser une place à l’explication : il a une mission didactique, soit en adoptant les théories des philosophes *, soit, ce qui est beaucoup plus audacieux, en proposant la sienne, directement tirée des enseignements de la nature, puisque cette dernière fournit son propre mode d'emploi à qui sait en déchiffrer les mécanismes e 30. Ibid., p. 261-262. A. Peiticer reconnait ainsi que natura rerum a une signification différente de natura employé seul, en contradiction avec ce qu'il affirme plus loin (Cf. notre note 26). 31. De Arch., I, P, 5; Ul, 1,9; VII, P,2; IX, P, 17; IX, 6, 3. 32. De Arch., 1,1,7; 11,8,20; U,P,1; VI,1,3; V1,1,12; VI, 13,1; X, 1, 4, occurrences auxquelles on peut rajouter celles de naturales res en II, P, 5 et qui expliquent systématiquement et nécessairement les phénomènes natuproposent les emplois de natura seul, mais natura rerum n'est jamais associé à l’idée de volonté ni de Providence divine, et, comme sa définition le laissait présager, cette conception de la nature ~ comme matière régie par des lois mécaniques de création et de transformation « s’applique à un processus spontané dans lequel les phénomènes se produisent en vertu des propriétés mêmes des êtres et des choses, qui se ramènent en dernière analyse aux propriétés des atomes »”. Il existe cependant une différence notable entre la nature de Vitruve et celle des épicuriens : ces derniers font du hasard la causalité première de ces mécanismes de création de la matière. C’est l'existence de ce hasard originel qui a pour conséquence le refus de l’idée de Providence : « l'Épicurien constate que l’œuvre est loin d’être parfaite (...). La natura des Épicuriens, n’étant pas intelligence et volonté divine, a créé le monde pour rien, ni pour personne, et surtout pas pour l’homme, qui fait même figure d'intrus, d’enfant maltraité par une natura non parens, sed nouerca *. » L'idée épicurienne de la nature ne correspond donc pas exactement a celle de Vitruve. Elle l’intéresse vraisemblablement par son côté mécaniste et parce qu'elle contient l'idée d’une nature marâtre, c'est-à-dir e de l’inadéquation fondamentale entre la nature et l’homme (idée que l’on trouve d’ailleurs déjà, sous une forme atténuée, dans les emplois de natura seul), essentielle à sa théorie de l'architecture *. Les sens du lexique de natura nous renseignent donc sur la démarche de Vitruve : loin d’adhérer à l’épicurisme ou au stoicism e, il reprend des 1X, 6, 3. 33. De Arch., Il, 1,9; VI, 1, 3. 34. De Arch., 1, 1,7. Dans la phrase qui suit la définition de rerum natura par puaiokoyiæ, Vitruve écrit : « L'architecte doit la connaître suffisamment à fond, car il rencontre des problèmes physiques (naturales quaestiones) nombreux et variés comme par exemple dans les canalisations d’eau (...) <ol> il se crée des pressions naturelles aux inconvénients desquelles ne pourra remédier qu’un homme qui connaît, grâce à la philosophie, les principes de la physique (principia rerum naturae). » (Traduction Ph. FLeurY, « Les Belles Lettres », CUF, 1990) 35. Vitruve cite, parmi les textes qu'il admire, les livres de Démocrite sur la nature (De Arch., IX, P, 14) ainsi que ceux de Lucréce (IX, P, 17), et reconnait tirer ses préceptes philosophiques sur la nature (rerum natura) des œuvres de Thalès, Démocrite, Anaxagore, Xénophane reliquique physici... (VII, P, 2) (dont fait partie Pythagore, en IX, 6, 3). | 36. De Arch., II, 8, 20 (De contignationibus autem et copiis earum, quibus comparentur, et ad uetustatem non sint infirmae, uti natura rerum monstrat, explicabo) et VI, 1, 12 (cum habeamus ab ipsa rerum natura sollertem et expeditam monstrationem). 37. De Arch., VI, 1, 10: Cum ergo haec (les qualité des peuples) ita sint ab pri oe in mundo conlocata... L’adverbe naturaliter a le même et ? y sens en Mi, bat de 38. De Arch., 11,3,4; U,9,5; II, P,1: V1,1,6; VI, 1, 7; Vi, 1,10, passages dans lesquels on pourrait traduire l’expression au moyen de « par la nature del a » et auxquels on peut associer l'emploi de l’adverbe en IX, P, 14 et 39. A. PELLICER, op. cit., p. 321. 40. Ibid., p. 322. | 41. En présentant l’architecture comme une prolection contre les rigueurs du climat, la théorie vitruvienne repose sur une idée fondament ale : la nature n'est pas exactement adaptée à l'homme. C'est cette inadaptation qui fonde la légitimité du travail de l'architecte.

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idées générales, répandues dans l'univers intellectuel de l'époque, et leur emprunte ainsi ce qui correspond à sa démonstration. Il constitue sa propre idée de la nature en puisant des éléments dans chaque doctrine et se donne un vocabulaire efficace pour aider le lecteur à le suivre en utilisant une terminologie nette qui permet de bien comprendre chaque fois de quel On peut ainsi le considérer comme une solution de facilité, dans les rares occurrences où il signifie « espèce » “ ou « substance » . Mais il faut déjà porter un jugement moins sévère sur les phrases où il prend le sens de « système » : l’un des termes les plus efficaces que les Latins aient eu pour rendre l’idée de « système » est celui de ratio. Or Vitruve prend aspect de la nature il traite. C'est en effet pour des besoins de didactique et de rationalité qu’il adopte la théorie épicurienne, dans certains passages, soin de redoubler le sens de natura - « système » dans l’un des cas justement par ratio (de magnis et immanibus caeli uentorumque naturae ratiorepérables par l’emploi de l'expression natura rerum. L utilisation et la distribution du lexique laissent ainsi déjà présager qu'il existe une idée de nibus “), et dans l’autre (animaduertamus [...] continentem solis, lunae, quinque etiam stellarum naturam *’) par le verbe animaduerto, qui est, par ailleurs, employé souvent avec natura rerum, où il insiste sur l'effort de la nature propre à l'architecture, ce que confirme le dernier des emplois du lecture et de rationalisation des phénomènes naturels Y, Le contexte de cet emploi du groupe natura + génitif témoigne donc chez Vitruve de la mot. Natura + génitif, la composition de la matière recherche d'une cohérence du vocabulaire, et d'une précision maximale dans l’énoncé des idées. Ce dernier emploi de natura est aussi important quantitativement que les deux autres, puisqu'il apparaît à 27 reprises dans le traité. Pour A. Pellicer, «le groupe natura + génitif coïncide virtuellement avec l’ensemble des propriétés qui peuvent être attribuées à un objet de pensée, c'est-à-dire avec le concept même de cet objet » *. On peut ainsi le rapprocher de quatre termes français : « espèce », « substance », « systéme » et « composition ». Il appartient à la catégorie la plus ancienne d'emplois de natura en latin: «manière d'être» ou «caractères propres ». A. Pellicer note par ailleurs que ses emplois sont fréquents dans les textes philosophiques et les descriptions scientifiques, mais que ses acceptions, 13 (mhommeas Mais natura + génitif est employé le plus souvent pour exprimer l’idée d'une composition de la matière, dans le contexte d'une conception de la matière, développée tout au long du De Architectura, qui s’inspire fortement de la théorie empédocléenne de la nature. Dès le livre I, en effet, chaque espèce, animale, végétale ou minérale, est caractérisée par une composition particulière, fruit d’un mélange (mixtio) et d'un dosage (compositio) des quatre éléments primordiaux ®. Dans le reste du traité, quand le mot natura s'applique à une espèce ou une essence particulière, il prend alors souvent, en référence à cette définition préliminaire du livre I, variées et souvent floues, sont la preuve que les auteurs y ont fréquemment recours « pour rendre une notion qui est dans (leur) esprit assez restreinte et précise », soit parce qu'ils ne disposent pas dans leur vocabulaire du mot juste pour exprimer leur pensée, soit « pour exprimer d une maniére globale et rapide une pensée qui en l'occurrence ne se soucie pas de précision » ®, Si la diversité de ses acceptions dans le De Architectura confirme en partie les propos d’A. Pellicer, elle révèle pourtant d’une part une recherche de cohérence dans l’emploi du vocabulaire et dans le maniement des thémes philosophiques, et d’autre part une indéniable originalité dans le regard que porte l'architecte sur ce qui constitue l'idée de nature. Peut-étre parce qu’il correspond au sens le plus ancien - et le plus complexe - du mot, natura + génitif n'a pas une seule signification, mais prend, dans le texte vitruvien, les quatre valeurs d’« espèce », « substance », « systéme » et « composition ». 42. A. PeLLICER, op. cit., p. 152. 43. Ibid., p. 157. 44. De Arch., VIII, 2, 7 (crocodili, aliae similes bestiarwn pisciumqu e naturae) et VII, 3, 28 (omnium animalium natura). 45. De Arch., VII, 3, 10 (sucus [...] coaguli naturae similis). 46. De Arch., I, 6, 2. 47. De Arch., X, 1, 4. 48. Cf., par exemple, De Arch., VI, 1, 12 (proprietates locorum ab natura dispositas animaduertere), VI, 1, 3 (Haec autem ex natura rerum rerum sunt animaduertanda), et I, 4,3; Hf, 1,7; X, 1,4; IX, P, 14... 49. De Arch., 1, 4, 5 : Namque e principiis, quae Graeci otowxeia appellant, ut omnia corpora sunt composita, id est e calore et umore, terreno et aere, et ita mixtionibus naturali temperatura figurantur omnium animaliu m in mundo generatim qualitates. « En effet, de même que tous les organismes sont composés des principes que les Grecs appellent otovgeîa, c'est-à-dire la chaleur et l’humidité, la terre et l'air, de même les qualités de tous les êtres vivants dans le monde, chacun selon son espèce, sont déterminées par des mélanges dosés naturelle ment. » (Traduction Ph. FLEURY, « Les Belles Lettres », CUF, 1990). Cf. De Arch., 11, 7,3, au sujet d'une catégorie de pierres : parum habent e naturae mixtione aeris et ignis ; et I, 4, 6, aeris naturalis compositio: le dosage « naturel » de l'air dans l'organisme, c’est-à-dire celui qui relève de ja composition normale de l'organis

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er le sens de « composition » - ce qui permet d’ailleurs 4 Vitruve de l’utilis | également au pluriel °°. que Mais la doctrine d’Empédocle n’a de raison d'être dans le :traité l'idée de parce qu'elle entre en jeu dans une réflexion sur l'architecture des quatre dosage d'une composition propre à chaque espèce issue d’un Sur les qualités des art, Son à ique spécif , théorie une tire e Vitruv éléments, le sens de avec matériaux ; il emploie alors souvent natura composition, sa par « caractéristique fondamentale » donnée à une espèce propriété une à ée associ est » e dans des passages où chaque « caractéristiqu spécifique ou à l’action de l'un des quatre éléments ”. Cette caractéen ristique - qui n'est autre que la qualité architecturale du matériau ée, question - est d’ailleurs susceptible d’être modifiée, perdue et eretrouv lorsque la quantité de l'un des éléments augmente ou diminu dans un spécimen de l’espece”. Grâce à cette conception de la matière. l'architecte non seulement est capable d'expliquer et donc de prévoir certains phénomènes naturels (par exemple, l'action du gel sur les planchers, en VII,1,5), mais il se donne aussi le pouvoir d'utiliser les qualités de la matière, qu'il peut transformer en matériaux de construction, en suivant les lois de la nature. Deux emplois du groupe natura + génitif n’entrent pas dans les définitions précédentes et méritent une étude distincte : ce sont ceux qui concernent l’homme et le lieu. A. Pellicer écrit à leur propos: « JI est certain que natura hominis, natura loci, voire natura rerum ont un sens, mais on peut douter que natura, dans ces emplois, ait une quelconque signification *. » Selon lui, ces expressions ne signifient pas plus que les simples mots homo ou focus. Pourtant, dans le De Architectura, ‚leur emploi apporte toujours quelque chose de supplémentaire à l'idée d'homme ou de lieu. Natura hominis implique une notion de « capacité », m; 50. De Arch., 1,4,7: naturas auium et piscium et terrestrium animaliu | as a 7 rae. est-il du fer (natura durum, 1, 4, 3), du bois (naturae firmitatem, . ll, 9, 1), du cuivre (solidiore est natura, VII, 3, 19), du bois de sapin (rigor naturacharbon lis, 1,9, 6) du minium (tenera natura et uiribus imbecillis, VII, 9, 1), du tique est caractéris la dont d'arbres types certains de 7), 9, V, (raritatem naturalem, (naturae de pousser droit (nascentium oportet imitari naturam, V, 1, 3) de l’eau raritas, VI, 2,2; VII, 2,9; naturalis raritas, VII, 3, 3)... L’adverbe a le méme sens en II, 2, 4 ; VII, 3, 10; VIII, 3, 18. | 52. De Arch., 11,9,1 (redit in pristinam naturae firmitatem), VII, 3, 9; VII, 9, 1. Dans ce sens-lä, natura perd parfois sa notion d’« originel » et ne signifie plus que « qualité », ainsi pour le foie des animaux abimé par Vinsalubrité du terrain d'où ils tirent leur nourriture, et au sujet desquels Vitruve oppose l'expression integram et solidam naturam iocinerum à celle de uitiosa (natura) (1, 4, 9). 53. A. PELLICER, op. cit., p. 150. 15 comme trait caractéristique de l’être humain *. Cette capacité entre en jeu d'une part dans le contexte de l’intelligence humaine, et notamment dans celui de l'apprentissage et de la mémorisation *, et d’autre part dans celui de la musique, où elle sert de référence pour l’acoustique des théâtres *, Mais cette « capacité » peut être aussi le trait distinctif d’une catégorie d'individus, chez lesquels elle se manifeste par une vertu qui leur est spécifique : la sollertia *, que Vitruve considère comme un véritable don de la nature, parce qu'elle constitue l'une des qualités du bon architecte. Un effort de précision semblable accompagne les emplois de natura loci. Ils caractérisent en effet toujours le lieu envisagé sous l’un des deux points de vue suivants : la qualité du sol ou du terrain (qui entre en jeu dans les problèmes de salubrité d’une ville, d'aménagement des bâtiments ou de la conception des machines de guerre %), ou le lieu compris comme environnement («exposition » ou « situation ») des constructions privées ou publiques *, Ces deux emplois se rattachent d'ailleurs à la théorie des éléments telle qu’elle est définie par les occurrences de natura + génitif « composition de la matière ». Les valeurs de natura + génitif sont donc variées, mais répondent à une nécessité : loin d’être une facilité de langage qui révélerait la paresse d'une pensée « qui ne se soucie pas de précision », elles contribuent au contraire à mettre en relief, par le vocabulaire, une approche de la nature à travers les qualités de ses éléments utiles à l'architecture. Et la complexité des significations de cette expression provient en grande partie de l'absence de synonyme performant. En effet, parmi les « synonymes partiels » de natura pris au sens de « caractères propres » que propose À. Pellicer, trois font partie du vocabu54. Dans un passage où Vitruve énumère les biens de luxe, superflus pour la vie de l’homme, il les qualifie par les mots quue neque corpus nec natura desiderat (VII, P, 3). Cet emploi peu évident du terme est difficile à traduire en français : le mot « nature » est un peu faible, parce que trop flou, et « esprit » ne convient pas, puisqu'il n’est pas question ici d’une opposition entre le matériel et le spirituel. En fait, le choix de natura semble découler de cette notion de « capacité » que Vitruve aime à associer à l'être humain et apporte l’idée de l’existence, propre à l'espèce humaine, d'une limite naturelle à la capacité d’enrichissement ou d'appétit. 55. De Arch., II, 1, 9 (Homines imitabili docilique natura) ; 1, 1, 12 (hominibus posse naturam tantum numerum doctrinarum perdiscere et memoria continere) et V, P, 5 (où naturali modo justifie la nécessité pour l'homme d'apprendre par petites unités) . 56. De Arch., V,4,3;V,4,7;V,4,9;V,5,6. 57. De Arch., 1, 1,17;1,1, 18. 58. De Arch., 1, 2,730, 1,5; X, 15,1. 59. De Arch., 1,2, 7; IV, 5, 2; V,1,4; V,6,7; V,10,1; V, 12, VI, 1,2; VI, 2, 4; occurrences auxquelles on peut rajouter les emplois de l'adverbe en 11, 8, 11; V, 12, 1.

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17 Vis, enfin, est rapproché par Pellicer de natura - « manière d'être » laire vitruvien : wis, qualitas et proprietas. A. Pellicer constate, à propos ' (valeur qui n’a pas cours chez Vitruve) et de natura - « essence » $. Chez de qualitas, rare encore chez Cicéron, que « dès l’époque d’Auguste, [ce mot] est définitivement entré dans la langue ; Vitruve en abuse méme ; Vitruve, au singulier, il s’applique dans la plupart des cas à l’un des quatre éléments primordiaux (principes actifs de la physique vitruvienne) et peut alors être compris comme « pouvoir » ou mieux « action » ; plus rarement, il signifie l’« influence » ou la « contrainte » exercée par une chose sur une autre Y, Le pluriel wires peut en tous les cas être rendu par « force » et n’a non pas que les exemples soient très nombreux chez lui (23 environ), mais on sent bien qu'il ne manque pas une occasion de l’employer » ®, En réalité, une étude attentive des 22 emplois de qualitas dans le De Architectura révèle que plus de la moitié d'entre eux s'appliquent à des choses qui par définition ne peuvent avoir de nature au sens vitruvien du terme “ et donc rien à voir avec les sens de natura. que dans Ceux qui concernent des choses naturelles, il signifie « qualité », comme le souligne la définition du terme proposée par Vitruve lui-même lorsqu'il écrit à propos des quatre éléments (air, feu, terre, eau) que : eorumque inter se cohaerentiam naturali figuratione e generum discriminibus efficere qualitates”. Toutes les occurrences de qualitas dans un contexte naturel sont associées dans le traité à la composition d’un corps L'analyse globale qu’A. Pellicer a consacrée à natura Va conduit en à particulier à une conclusion sur laquelle l’étude de ce mot chez Vitruve partir des quatre éléments primordiaux Y, et concernent les qualités architecturales que donne 4 ce corps le mélange des éléments qui le caractérise. Ce mot est d'ailleurs souvent associé à proprietas, dont il est nous permet de revenir. Sa singulière polysémie l'a en effet amené à le qualifier, nous l'avons déjà noté, de mot « vague, souvent obscur, plus plus souvent encore ambigu », mais aussi d’« instrument à tout faire » $ qualiproche sémantiquement que de natura. On peut donc rajouter à l'analyse d'A. Pellicer que, dès l'époque d’Auguste, le sens de gualitas ficatifs un peu sévères pour un terme qui relève du vocabulaire de la phiétait indépendant de natura, méme si, dans certains contextes, on pouvait le rattalosophie (c’est-à-dire d'une langue en général précise dans son expression), mais qui proviennent de la difficulté qu’A. Pellicer éprouve à cher au champ lexical de natura. justifier des sens qui semblent si différents. Sans préjuger des conclusions Le second mot, proprietas, peut étre rendu, comme l’a fait L. Callebat dans son édition du livre VIII du De Architectura aux Belles Lettres par « caractère spécifique » ou « particularité ». Il caractérise une qualité particulière, dans un contexte précis (celui de l'architecture), d’un corps ou d'une essence, et non sa « nature », c’est-à-dire sa composition générale. Les deux mots n’appartiennent pas à la même sphère de réflexion : natura relève de la théorie, des doctrines philosophiques, alors que gualitas ou Proprietas s'entendent dans le champ du concret, dans le domaine de la technique, des caractéristiques sur le plan pratique d'une espéce animale ou d’une essence végétale, révélées par la connaissance de leur nature. pig = PELLICER, op. cit., p. 193. + Dix des emplois de qualitas s'appliquent à des (eurythmie, son, disposition, modes maior Aiaél,cu Pi, archi Ta ductions humaines, qui ne se rattachent pas au champ lexical de natura. 62. De Arch., VIN, P, 1 : leur « connexion étroite produit, par la nature, les qualités conformes à la diversité des P suivant le schéma fixé espèces » des êtres vivants 63. De Arch., 1,4,5; I,6,2; 11, 6,5; VL 1,1; V1,1,12 ; VIN, P, 1; VII, 3, 13 (2 occ.) ; VII, 3, 14; VIN, 3,26; VIN, 3,27, perdre sa valeur. On ne peut donc pas parler de polysémie de natura ni considérer ses différents emplois comme sémantiquement comparables. On peut, en (traduction L. CALLEBAT, Paris, «Les Belles Lettres», CUF, 1973). Cette définition avait d’ailleurs déjà été énoncée de façon identique en I, 4, 5, à propos mt—arsdeoio que l’on pourrait apporter sur les corpus d'autres auteurs, l'étude menée sur le De Architectura nous conduit à tempérer son analyse. A. Pellicer, en effet, analyse les divers emplois de natura (et en particulier natura employé seul, natura rerum et natura + génitif) comme s’il s'agissait du même mot. Or l'étude de ce vocabulaire chez Vitruve, qui pourtant est loin d’être un philosophe, même s’il est très attentif aux doctrines auxquelles il a recours, a montré qu'à ces trois catégories d'emplois de natura correspondent trois sens nettement différents : du point de vue lexical et sémantique, natura constitue bien un mot lorsqu'il est employé seul ; mais, dans les deux expressions natura rerum et natura + génitif, il n'est plus qu’un élément d’une locution, qui doit être comprise comme unité de fonctionnement et hors de laquelle il ne saurait être analysé sans VII 3,7; > 64. A. PELLICER, op. cit., p. 184-185. 65. Sur 35 occurrences de xis au singulier, 6 ne concernent pas l’un des quatre éléments. 66. A. PELLICER, op. cit., p. 200, 403, 480...

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NATURA DANS LE DE ARCHITECTURA DE VITRUVE revanche, dire qu'il existe un champ lexical sémantique de natura dans le De Architectura, dans lequel le mot natura, s’il devait ou pouvait jouer le rôle d’archilexéme, pourrait être défini comme un « ensemble de mécanismes physiologiques spontanément et systématiquement à l’œuvre dans la matière», notion dont Vitruve a besoin pour définir le champ d'application de sa théorie architecturale. Les trois catégories que nous avons étudiées ne sont alors que les éléments de ce champ sémantique Ainsi, nous l'avons vu, non seulement l’expression natura rerum était souvent employée dans un contexte de connaissance des choses, mais elle apparaissait très fréquemment chez Lucréce ; de son côté, le mot natura, 18 général, qui se rattachent à trois référents distincts : natura employé seul a pour référent l’univers ; natura rerum, les lois qui régissent les phénomènes naturels; et natura + génitif, les qualités spécifiques de chaque espèce. Ces trois référents déterminent à leur tour trois champs lexicaux différents : on peut par exemple © rapprocher de natura, mundus et certains verbes d’actionTM; de natura rerum, ratio et le lexique de l'explication (monstrare, explicare... Y) ; de natura + génitif, tout ce qui concerne les qualités architecturales de la matiére, en particulier des mots ut “tus, qualitas, etc. Enfin, A. Pellicer, d'une part, constatait qu'u n'existait aucun synonyme exact pour chacun des sens de natura, et, d'autre part, attribuait ce qu'il considérait comme la trop grande polysémie du terme à la pauvreté du vocabulaire latin ”. II semble au contraire que l’absence de synonymes vraiment performants pour un mot aussi important dans la langue philosophique milite en faveur de la grande clarté de ses significations. C’est un fait que chez Vitruve, le lecteur sait toujours exactement quelle est la valeur du mot qu'il lit. Point n'est besoin de synonyme. Au contraire, le lexique de natura est très clairement défini et il n’y a aucune ambiguïté sémantique dans les emplois du terme. Vitruve fait en effet du lexique de natura un usage rationnel : il s’attache d’abord à donner, dans la mesure du possible, une seule et unique valeur tout au long du traité à chacun des emplois du mot, n'hésitant pas à recourir aux définitions quand il le juge nécessaire. Il lutte ainsi non contre l’ambiguité du mot, mais contre la complexité de la notion même de natura: les définitions portent sur le référent et non sur le terme employé. Ensuite, il donne à chacune des trois catégories de termes de son lexique de natura une valeur en accord avec leurs emplois traditionnels. 67. Ces champs lexicaux sont extrêmement riches et leur délimitation demanderait une étude particulière. Nous nous contentons donc ici de rappeler les termes que nous avons rencontrés dans l'étude de natura, 68. Plusieurs de ces verbes ont été énumérés dans notre note 15. 69. Voir par exemple notre note 36. 70. A. PELLICER, op. cit., p. 403-404, chez les Stoiciens, est lié à celui de diuina mens. Enfin, tout au long du traité, les emplois de ces trois catégories correspondent étroitement aux trois grandes théories sur la nature dont Vitruve adopte des idées. Au lieu de suivre une doctrine unique, il cherche en effet à explorer complètement l’idée de nature que propose la philosophie. Or cette démarche, qui pourrait conduire à une anarchie totale dans Èeores mner nedeikadt l'utilisation des données philosophiques, est au contraire particulièrement féconde. Des Stoïciens, il adopte l’image d’une natura organisatrice et artifex, qui sert de modèle à la création humaine; il rattache à l'idée épicurienne, séduisante, d'un monde régi par des lois qui s'appliquent mécaniquement aux phénomènes, l’expression natura rerum ; tenté aussi par la théorie d'Empédocle, il l'associe au sujet où elle est le plus utile : l'explication des caractéristiques et des qualités de la matière. L'emploi précis du lexique est donc d’abord, pour le lecteur, un repère qui lui permet de savoir sous l'égide de quelle conception de la nature Vitruve place, à certains moments, son raisonnement. Mais il permet aussi à Vitruve d’exprimer au mieux une idée : la répartition des valeurs selon les termes employés témoigne de la conscience qu’il a non seulement de la complexité de l’idée, mais aussi de la possibilité de précision que lui donne le jeu sur les variations de vocabulaire. Mireille COURRENT Université de Perpignan 52, av. de Villeneuve F-66860 Perpignan Cedex ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES : E. 1. Bitsakts, « La nature dans la philosophie grecque », Scientia LXVM (1974), p. 647-663. A.J. CLOSE, « Commonplace Theories of Art and Nature in Classical Antiquity and in the Renaissance », JH/ XXX (1969), p. 467-486. —, « Philosophical Theories of Art and Nature in Classical Antiquity », JH? XXXII (1971), p. 163-184.