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HISTOIRE DU CONCEPT DE LINFINI
AU VI° SIÈCLE AVANT J.-C.
I
UNE THESE DE PYTHAGORE.
Dans mon étude sur Anaximandre ', j'ai cherché à établir, d’apras
Gustav Teichmüller, que, vers le milieu du vie siècle avant J.-C. lo
premier « physiologue », se représentant d'une part la totalité de la
matière comme soumise au mouvement de la révolution diurne, et.
d'un autre côté, ne possédant en aucune façon la notion du vide absolu, ne pouvait point concevoir comme infinis, ni la matière, ni l'espace. Mais, en même temps, j'ai essayé de prouver aussi, toujourd'accord avec Teichmüller, que la qualification d’äreıpov, donnée par
Anaximandre à son élément primordial, ne doit pas être regard”:
comme simplement métaphorique; qu’au contraire il lui attribut
un sens relativement précis et exprimait ainsi l'absence de limitation
non pas externe, mais bien interne, c’est-à-dire, dans notre lang;
moderne, l’unité et la continuité de cet élément.
J'ai fait au reste allusion à la persistance de ce sens du ter!
&reıpov dans l'antiquité, spécialement au sein de l'école pythagoriennr.
et il est clair que si l'on veut poursuivre l’histoire de l’origine, de !.:
constitution
et des variations du concept de l'infini à partir d’Anaxımandre, l'on se trouve tout d’abord, chronologiquement, en face il:
son contemporain Pythagore.
Toutefois, une difficulté se présente immédiatement; on admet eu
général que les doctrines pythagoriciennes sont restées longtemp:
secrètes et n'ont été divulguées que lors de la publication des écrits
de Philolaos, vers le commencement du Ive siècle avant J.-C. Un
doctrine secrète ne pouvant avoir aucune influence sur l'élaboratu».
extérieure des concepts, subissant au contraire nécessairement le
contre coup de cette élaboration, ne vaudrait-il pas mieux en reiardri
l'examen jusqu'à l'étude de l’époque où elle a été révélée?
Il en serait ainsi certainement, si la légende du mystère gardé s:::
1. Revue philosophique, mai 1882, p. 512-517.
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TANNERY. — CONCEPT DE L'INFINI
614
les dogmes de l’école devait être acceptée sans réserves. Mais il est
au contraire facile d'établir que le mystère en question n'a jamais
concerné que certains points particuliers, tandis que, pour l'ensemble
de tout le reste, les opinions de Pytbagore ont été, dès le premier
jour, publiées par lui-m&me et par ses disciples immédiats, sinon
dans des écrits, au moins verbalement.
S'il est constant qu'Béraclite vivait au temps de Darius, c'est-à-dire
vers la fin du vi siècle et le commencement du ve, il y a, dans la
façon dont il parle de Pythagore et de Xénophane ', une preuve de
la rapidité avec laquelle les opinions philosophiques se transmettaient
à cette époque, dans tous les pays de langue helléne. On peut aussi
en conclure, au moins à titre de présomption très forte, que c'était
du vivant même de Pythagore que Xénophane dirigeait ses railleries
contre la croyance du Samien à la métempsycose *.
Si, d'autre part, nous voyons le poète de Colophon, tout en affirmant l'univers comme conscient, voyant et entendanl, nier qu'on
doive lui attribuer la respiration, il est impossible de inéco nnaitre,
dans cette négation, une polémique dirigée contre une doctrine con
temporaine. Lorsque, unsiècle et demi plus tard, nous rencontrons la
même négation dans le Timée de Platon 4, nous ne pouvons guère
douter qu'elle n'y concerne une opinion nettement attribuée par À ristote aux Pythagoriens. En tout cas, on ne retrouve cette opinion de
la respiration du cosmos chez aucun « physiologue », sauf peut-être
Diogène d'Apollonie *, incontestablement postérieur à Xénophane.
Son rejet formel par ce dernier permet donc de constater qu'il
s’agit la d'une doctrine remontant jusqu'à Pythagore lui-même et
d’ailleurs publiquement professée par lui. Reste à savoir jusqu'à quel
point nous pouvons en dire autant pour la formule de cette doctrine
telle que nous la trouvons dans Afistote *.
«Les Pythagoriciens admettent l'existence da vide (xévev) ; ils disent
en tant que celui-ci respire le souflle (rvsiua)
qu'il pénètre dans le ciel
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infini, et que c'est ce vide qui délimite les choses. »
Les règles de la critique historique la plus sévère ne peuvent en
pareil cas exiger que de faire le départ de ce qui dans le texte pourrait faire partie des points dont l'école a fait mystère à l'origine, ou
bien témoignerait d'une élaboration -postérieure à Pythagore. Ainsi
nous pourrions suspecter, d'une part, toute trace de ce symbolisme
et 15.
Mullach, It
4. Diogène Laërce, VIII, 6, et 1X. 1. — Heracliti fr.,, 18.
,
VIII, 38, — Xenoph. fr.,vaiMullach
2. Diogene Laërce, IX,
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19: "Oday dî dpi
3. Diogene Laörce,
4. Plato, Tim., 33, ¢.
. Ed. Zeller ne l'admet pas, 1, p- 269, note 5, traduction Boutroux.
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AU VI° SIÈCLE AVANT J.-C.
UNE THÈSE DE PYTHAGORE.
Dans mon étude sur Anaximandre !, j'ai cherché à établir, d’après
Gustav Teichmiller, que, vers le milieu du vie siècle avant J.-C. le
premier « physiologue », se représentant d’une part la totalité dela
matière comme soumise au mouvement de la révolution diurne, et,
d’un autre còté, ne possédant en aucune fagon la notion du vide absolu, ne pouvait point concevoir comme infinis, ni la matière, ni l’espace. Mais, en même temps, j'ai essayé de prouver aussi, toujours
d’accord avec Teichmüller, que la qualification d'éxetpov, donnée par
Anaximandre à son élément primordial, ne doit pas étre regardée
comme simplement métaphorique; qu’au contraire il lui attribuait
un sens relativement précis et exprimait ainsi l’absence de limitation
non pas externe, mais bien interne, c’est-à-dire, dans notre langage
moderne, l’unité et la continuité de cet élément.
J'ai fait au reste allusion à la persistance de ce sens du terme
dnetpov dans l’antiquité, spécialement au sein de l’école pythagorienne,
et il est clair que si l’on veut poursuivre l’histoire de l’origine, de la
constitution et des variations du concept de l'infini à partir d’Anaximandre, l’on se trouve tout d’abord, chronologiquement, en face de
son contemporain Pythagore.
Toutefois, une difficulté se présente immédiatement; on admet en
général que les doctrines pvthagoriciennes sont restées longtemps
secrètes et n'ont été divulguées que lors de la publication des écrits
de Philolaos, vers le commencement du ıv® siècle avant J.-C. Une
doctrine secrète ne pouvant avoir aucune influence sur l'élaboration
extérieure des concepts, subissant au contraire. nécessairement le
contre coup de cette élaboration, ne vaudrait-il pas mieux en retarder
l’examen jusqu’à l'étude de l’époque où elle a été révélée?
Il en serait ainsi certainement, si la légende du mystère gardé sur
Pagina 3
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)les dogmes de l'école devait ¿tre acceptée sans réserves. Mais il est
au contraire facile d'établir que le mystère en question n’a jamais
concerné que certains points particuliers, tandis que, pour l'ensemble
de tout le reste, les opinions de Pythagore ont été, dès le premier
jour, publiées par lui-même et par ses disciples immédiats, sinon
dans des écrits, au moins verbalement.
S'il est constant qu'Héraclite vivait au temps de Darius, c'est-à-dire
vers la fin du vie siècle et le commencement du ve, il y a, dans la
façon dont il parle de Pythagore et de Xénophane ', une preuve de
la rapidité avec laquelle les opinions philosophiques se transmettaient
à cette époque, dans tous les pays de langue hellène. On peut aussi
en conclure, au moins à titre de présomption très forte, que c'était
du vivant même de Pythagore que Xénophane dirigeait ses railleries
contre la croyance du Samien à la métempsycose ?.
Si, d’autre part, nous voyons le poète de Colophon, tout en affirmant l'univers comme conscient, voyant et entendant, nier
qu'on
doive lui attribuer la respiration, il est impossible de méco nnaitre,
dans cette négation, une polémique dirigée contre une doctrine contemporaine. Lorsque, unsiècle et demi plus tard, nous rencontrons la
même négation dans
le Timée de Platon *, nous ne pouvons guère
douter qu’elle n'y concerne une opinion nettement attribuée par Aristote aux Pythagoriens. En tout cas, on ne retrouve cette opinion de
la respiration du cosmos chez aucun < physiologue », sauf peut-être
Diogène d’Apollonie *, incontestablement postérieur à Xénophane.
Son rejet formel par ce dernier permet donc de constater qu’il
s'agit la d’une doctrine remontant jusqu’à Pythagore lui-même et
d’ailleurs publiquement professée par lui. Reste à savoir jusqu'à quel
point nous pouvons en dire autant pour la formule de cette doctrine
telle que nous la trouvons dans Aristote °.
« Les Pythagoriciens admettent l'existence du vide (xévov) ; ils disent
qu’il pénètre dans le ciel en tant que celui-ci respire le souffle (rveiux)
infini, et que c’est ce vide qui délimite les choses. »
Les règles de la critique historique la plus sévère ne peuvent en
pareil cas exiger que de faire le départ de ce qui dans le texte pourrait faire partie des points dont l'école a fait mystère à l'origine, ou
bien témoignerait d’une élaboration postérieure à Pythagore. Ainsi
nous pourrions suspecter, d’une part, toute trace de ce symbolisme
. Diogène Laërce, VIII, 6, et IX, 1. — Heracliti fr., Mullach, 14 et 15.
GDWart
. Diogène Laërce, VIII, 36. — Xenoph. fr., Mullach, 18.
,
à
. Diogène Laërce, IX, 19: “Odo 32 dpiv, «a Ghov axodew, py pévror avanveive
. Plato, Tim., 33, c.
A
.
. Ed. Zeller ne l’admet pas, I, p. 269, note 5, traduction Boutroux.
. Phys., IV, vi, 7.
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)mystique dont les disciples du Samien abusérent à l'exemple de leur
maitre, et dont les fragments authentiques dé Philolaos renferment
des détails encore inexpliqués *; d’un autre côté, par exemple, ce qui
se rattacherait au système astronomique de ce dernier pythagoricien,
ou encore à la théorie qui fait des nombres l'essence des choses; car
cette théorie est nécessairement postérieure à la formation du concept de l’essence, qui ne commence à apparaître que dans Xénophane.
Mais ici, dans le passage cité d’Aristote, comme dans tous les
textes relatifs à la respiration du cosmos suivant les pythagoriciens?,
il n’y a rien de semblable; on ne peut y reconnaître qu’une physique
grossière et des concepts concrets; le tout porte en soi-même la
marque assurée de son antiquité.
En premier lieu, le terme de vide ne doit pas faire illusion; la notion du vide absolu n’est pas antérieure aux atomistes. Il ne s’agit ici
que du vide apparent, c'est-à-dire, pour les anciens, Pair. Que les
Pythagoriciens se rendissent au reste compte de la matérialité de ce
prétendu vide, c'est ce que témoigne suffisamment le synonyme de
mvevua qui lui est appliqué.
Il faut remarquer d’autre part qu’on applique souvent et trop exclusivement cette doctrine de la respiration du cosmos à l’attraction
qui, lors de la genèse du monde, se serait produite d’une partie de
l'infini dans le sein de l'Un. Je ne veux point discuter pour le moment
si cette croyance à une genèse réelle du monde est authentiquement
pythagoricienne, comme le prétend Aristote, non pas sur des témoignages formels, mais d’après des déductions qui lui sont propres. Iln’en
est pas moins certain que tous les textes représentent cette respiration comme un acte qui a lieu présentement; il est même établi qu’à
l'inspiration il faut joindre l'expiration, absolument comme pour
les êtres vivants. Nous sommes donc en présence d’un anthromorphisme certainement bien peu digne d'un contemporain de Platon
ou de Socrate, et nous nous trouvons d'autant plus justifiés à faire
remonter toute la formule à Pythagore lui-même.
L'infini du Maître apparait ainsi comme tout à fait analogue, au
point de vue matériel, à celui d’Anaximandre, sauf en ce qu'il ne
forme point exclusivement la substance du cosmos. On ne peut guère
mettre en doute que Pythagore se représentát ce cosmos sous la
forme d’une sphère limitée, et il est à peu près certain qu’il lui attribuait le mouvement de révolution diurne dont la négation, dans le
1. Proclus ad Euclid. Elem., v. Philolai fr., 17, Mullach.
2. Plut., De plac. phil., II, 9. — Galien, c. 11. — Stobée, I, 380.
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)sein de l'école, ne doit pas être reculée au delà de Philolaos. Mais, à
la différence du « physiologue » milésien, le géométre de Samos
a la notion précise de l’infinitude de l'espace, qu'au delà du ciel il
remplit du zvedux sans limites. C'est au moins ainsi que l'entend Aristote, et ici aucune difficulté ne peut étre élevée contre son témoignage, puisqu’il est clair que Pythagore, avec son systéme dualistique, n’avait plus à attribuer à la matière infinie le mouvement de
révolution diurne, ainsi que l'avait fait Anaximandre.
Mais ce n’est là qu'une face du concept de l'éxapsv. Il en est une
autre à laquelle l'école semble s'être attachée davantage et qui concerne le rôle del’ «infini » dans l’intérieur du cosmos. Il y délimite
les choses et réciproquement s'y trouve délimité par elles. Ainsi il y
est opposé au xéoxs, C'est-à-dire, matériellement parlant, l'air est opposé à l'élément qui donne de la consistance et de la solidité aux
êtres; géométriquement parlant, l’espace non figuré est opposé à la
figure, au point, à la ligne, à la surface qui lui donnent des déterminations.
Ici, nous retombons sur la face du concept qu’Anaximandre avait
seule envisagée ;itoutefois elle semble maintenant précisée par le rapprochement des notions géométriques. Si nous observons, d’autre
part, que, dans l'école, le caractère de la divisibilité indéfinie de
Vaxetpov a été mis en relief notamment par son assimilation au nombre
pair, nous reconnaitrons que c'est de ce côté que s’est formé ultérieurement le concept de l’infiniment petit. Mais je ne me propose
pas d'étudier aujourd'hui cette élaboration. Je me bornerai donc à
conclure :
4° C'est à Pythagore que remonte l'origine du concept scientifique de l’espace, en tant que continu d’une part, illimité de l’autre.
2° La double face de ce concept était désignée par lui au moyen
d'un terme unique, ärxeızov.
3° Il n’a point dégagé le concept de l'espace absolu, et son ¿zero
— vide apparent — était pour lui une matière assimilable à Pair.
IL
LA DOCTRINE DE PARMÉNIDE
Les conclusions qui précèdent ne doivent nullement faire penser
que, pour compléter le concept de l’espace infini, il ne restait plus,
dès la fin du vi" siècle, qu'à constituer la notion du vide absolu.
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Philosophiquement parlant, comme le dit Teichmüller, un concept
n’existe que lorsqu'il est appliqué, lorsque Sa forme entraîne des
déductions nécessaires; or nous n’apercevons, à la date où nous
sommes, rien de semblable pour le concept qui nous occupe, si l’on
fait abstraction de son intervention en géométrie pour la théorie des
parallèles, sans aucun doute d’ailleurs connue de Pythagore.
La nécessité logique, subjective, de concevoir comme infini l’espace en tant que support des spéculations géométriques, était certainement évidente dès cette époque. Mais il restait à savoir si cette
nécessité avait une valeur objective, si elle s'appliquait à l’espace
physique, alors conçu comme lieu de la matière.
Certes la question n'existait probablement pas pour Pythagore,
car de son temps les concepts du subjectif et de l'objectif ne pouvaient même point être soupçonnés. Mais, avant- un demi-siècle,
l’infinitude de la matière et de l’espace va être résolument niée par
Parménide, et cette thèse, qui constitue l'originalité principale de ce
grand penseur, sera adoptée par Aristote, jouera un rôle prépondérant dans les doctrines de l'antiquité, régnera sur les écoles du
moyen âge, et ne succombera que lorsque les démonstrations de
l'astronomie auront brisé le cercle où l'imagination humaine restait
emprisonnée.
C'est évidemment du moment où, la thèse de Parménide étant
posée, l'antithèse fut soutenue contre elle, vers le milieu du ve siècle,
que l’on peut considérer'le concept de l’infini, non pas, bien entendu, comme absolument élucidé, mais comme constitué intégralement. Il est donc tel chez Mélissus, chez Anaxagore, plus tard chez
les atomistes. Au reste, l’école de Pythagore resta fidèle à la doctrine de l’infinitude, et c’est è Archytas ! que l’on doit le célèbre
argument de l’homme à l'extrémité du ciel des fixes et étendant la
main au dehors. Mais alors la notion du vide a été introduite, et
Archytas ne se prononce pas entre l’existence d'une matière extérieure ou simplement celle d'un lieu.
Pour rechercher au reste quel est le véritable caractère, quels
sont les fondements réels de la thèse de Parménide, il est essentiel
de bien remarquer qu'à cette étape de la pensée humaine il ne
s’agissait ni du subjectif ni de l’objectif, — c'est seulement de notre
point de vue moderne que la question se trouve ainsi envisagée, —
mais uniquement de la façon dont on devait se représenter l'univers.
Il est clair qu’Anaximandre, posant le principe de l’unité pour
l'ensemble des choses, employant le terme ambigu d’&repov, et
4. Simplicius in Arist. Phys., f. 108, a.
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)attribuant à l'univers, conformément aux apparences, le mouvement
de la révolution diurne, avait soulevé une antinomie. Tant que la
notion du vide absolu, d’ailleurs nécessairement dualistique, n’avait
point été constituée, trois solutions seulement étaient possible $
pour cette antinomie, par la négation de chacun des trois attributs
que le Milésien avait réunis.
Ou bien on pouvait nier l’universalité du mouvement et par suite
constituer une théorie dualistique. C'est ce qu'avait fait Pythagore,
comme nous l’avons vu; c'est ce que firent la plupart des « physiologues », notamment Diogène d’Apollonie, et, sous une forme toute
spéciale, Anaxagore de Clazomène.
Ou bien on pouvait nier la réalité de la révolution apparente
; cette
thèse fut soutenue sous trois modes essentiellement différents, par
Xénophane, par Mélissus et par Philolaos.
Ou bien enfin on pouvait nier l’infinitude; c'est ce que firent
Parménide et Empédocle. Pour le second, la négation, sous le voile
des formules poétiques, est assez obscure pour qu’Aristote s'y soit
mépris, et le sage d’Agrigente se laisse d’ailleurs aller à employer
le terme áxeípova dans un sens aussi vague que le fait Homère. Mais
Parménide développe au contraire sa thèse avec précision et en tire
les conséquences inéluctables.
L’apparence justifie la conception générale d’Anaximandre ; cependant, un mouvement de révolution à l'infini étant impossible, le
monde est nécessairement fini. Peut-il y avoir un au delà? Parménide, s’en tenant à l’unité de l’être avec Anaximandre, n’eùt pu concevoir cet au delà que comme le vide absolu, l'espace sans matière.
Mais cette notion, il la rejette comme impossible; c'est le non-étre,
qui ne peut être en aucune façon. Donc le monde est fini, et il n’y a
absolument rien au dehors. Maintenant, comme un mouvement de
révolution d'une sphère n’est concevable que s’il y a quelque chose
au dehors à quoi ce mouvement puisse être rapporté, il s'ensuit que
la révolution apparente de l'univers, c’est-à-dire le point de départ
même du raisonnement, est logiquement impossible et ne peut être
qu'une illusion. Ainsi ily a un désaccord manifeste entre les conclusions de la raison et les données que fournissent les sens; il y a un
abime que l’on ne peut espérer combler, car ce sont là deux domaines essentiellement distincts, que Parménide assigne à la vérité
et à l'opinion.
Telle est l'essence du système de l'Eléate ; il me semble, du moins,
absolument illusoire de prétendre y découvrir autre chose que ces
notions et concepts relativement simples et suffisamment élaborés
avant lui. Sa puissance déductive n'en jest pas moins remarquable
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)pour étre limitée dans un champ plus restreint, et l'influence considérable qu’il exerca sur le développement-ultérieur de la pensée
hellène n’en est pas moins justifiée.
Mélissus paraît être arrivé à la même conclusion finale, le caractère illusoire de la révolution apparente de l’univers, mais en admettant l’infinitude de l'univers, ce qui simplifiait singulièrement ses
déductions et par suite en diminuait évidemment l'importance. Il
ne semble pas plus que Parménide avoir essayé de montrer comment
l'illusion pouvait se produire. A tous deux, il parut suffisant de la
constater.
.
On sait comment, après eux, Philolaos résolut le problème qu’ils
déclaraient insoluble, et qui d’ailleurs n’avait nullement pour lui le
méme caractère que pour eux, puisque, comme pythagoricien, il suivait une doctrine dualistique. On sait aussi que la part de vérité que
contenait son hypothése scientifique fut aussi impuissante que la
doctrine critique des Eléates à triompher des apparences qui font
croire à la réalité de la révolution diurne de la sphère étoilée.
Mais, bien avant Philolaos, un contemporain d’Anaximandre et
de Pythagore avait le premier nié cette révolution, et lui aussi,
cherché-à expliquer autrement les phénomènes célestes. C'est à ce
penseur que sera consacrée la fin de cette étude.
Les tentatives grossières de Xénophane en physique ne dépassent
guère, comme valeur scientifique, les mythes théogoniques auxquels
il prétendait substituer ses explications. Mais le fait même de les
avoir essayées marque un abime entre lui et Parménide. Il n’y a pas
moins de différence dans le langage de ces deux poètes sur la vérité
et l’opinion. Le Colophonien est un sceptique, qui désespère de
saisir l’absolue vérité; ’Eléate se présente comme muni d'un cri. térium décisif.
La tradition qui rattache leurs opinions et que mentionne déjà
Aristote est au reste aussi insoutenable dans les détails que pour le
fond; Parménide a probablement connu les poésies de Xénophane,
mais il ne lui a emprunté aucune de ses thèses. Il est d’ailleurs chronologiquement impossible qu’il l’ait connu personnellement.
:D’après le témoignage précis de Platon *, Socrate, qui naquit en
469 avant Jésus-Christ, a vu Parménide âgé de soixante-cing ansOn ne peut donc faire naître ce dernier que vers 514, à quelques
années près en plus ou en moins. Pour Xénophane, au contraire,
d’après Apollodore d'Athènes ?, de qui proviennent en général les
A. Parmenid., p. 127, A. — Sophist., p. 217, C. — Theet., p. 183, E.
2. Clem. Alex., Strom., I, p. 301, C.
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)renseignements précis et dignes de foi sur les dates de la vie des
anciens philosophes, la naissance remonte à la quarantième olympiade, c’est-à-dire au plus tard à 616 avant Jésus-Christ.
A la vérité, suivant Clément d'Alexandrie !, un historien dont ici
l'autorité serait considérable, Timée, aurait fait vivre Xénophane
jusqu'aux temps d Hiéron (tyran de Syracuse à partir de 474) et
d’Epicharme. Mais il est facile de reconnaitre l’origine d'une méprise
insoutenable en présence de l'irrécusable témoignage d'Héraclite.
Timée a dd seulement : 1° rapporter une anecdote conservée par
Plutarque (Reg. apophth. Hier.), c’est-à-dire un mot d'Hiéron sur
des vers de Xénophane récités devant lui; 2 parler des attaques,
déjà mentionnées par Aristote *, du poète comique Epicharme contre
le scepticisme
du Colophonien. On aura conclu que Timée donnait
Xénophane comme vivant encore, du récit que l’historien consacrait
à des faits prouvant seulement la popularité dont jouirent les œuvres
du fils d'Orthoméne, longtemps encore après sa mort.
Quant aux autres assertions qui font vivre Xénophane au ve siècle
avant Jésus-Christ, ou bien ce sont de purs anachronismes, dus à
des auteurs qui ne méritent aucune confiance, comme celui d’Hermippe 3, mettant Empédocle en rapport avec Xénophane, ou bien il
y a probablement eu, comme chez Lucien‘, confusion avec une
autre poète du même nom, auteur d’iambes, né à Lesbos, et fils de
Dexinus.
Ill
XENOPHANE, POETE
Avant d’exposer les opinions du Colophonien, il ne sera pas inutile
de s’étendre quelque peu sur sa personnalité; d’ordinaire, en effet,
on le regarde trop comme un véritable philosophe, et l'on se dispose
mal ainsi à bien juger le caractère de sa pensée.
Jadis puissante et au premier rang des cités ioniennes sur la côte
de l'Asie Mineure, Colophon, déchirée par les discordes civiles, avait
vu déchoir sa splendeur, et, lorsque Xénophane y naquit, elle était,
1. Clem. Alex., J. c.
9. Métaph., II, 5 (11).
3. Diog. Laert., VIII, 56, et IX, 2.
4. Longev., 20.
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)depuis prés de soixante ans déja, tombée, la premiére de toutes ses
sœurs, sous la domination des Lydiens *. Mais cet assujettissement,
qui se réduisait à l'imposition d’un tribut, n'avait fait que diminuer
son opulence, et elle demeurait un foyer de poésie, où, à cette date,
brillait notamment l’élégiaque Mimnerme.
Poéte aussi, poète avant tout, devait être Xénophane. Sans fortune, ses vers lui furent un gagne-pain, et dès vingt-cinq ans il
adoptait la vie errante du rapsode et du trouvère. Presque centenaire ?, il la menait encore, et il atteignit ainsi le temps du règne de
Darius, c’est-à-dire au moins l’année 521 avant Jésus-Christ 3.
Si ses voyages l’entrainaient sans doute partout où il pouvait
espérer un bon accueil, il ne s’expatria définitivement de l’Ionie que
lorsque les Perses * vinrent faire peser plus durement le joug de la
servitude sur les Hellènes de l’Asie Mineure. A cette époque, Thalès
et Anaximandre étaient morts l’un et l’autre. Pythagore, déjà entouré de disciples à Samos, allait bientôt, lui aussi, partir pour la
Grande Grèce. Xénophane, d’abord réfugié en Sicile, put donc être
témoin des rapides progrès de l'institut pythagorique dans les cités
doriennes de l’Italie, alors que lui-même, en relation avec les Phocéens fondateurs d'Elée, chantait l'épopée
de leurs
aventures,
comme il avait déjà chanté jadis la naissance de sa propre patrie 5.
Dans sa longue carrière, le poète de Colophon dut composer une
quantité considérable de vers, sur tous les métres et sur tous les
tons. Une très grande partie de ses chants eut d’ailleurs le caractère
fugitif de l’élégie, et quoique toute l'antiquité paraisse admettre
qu’il a fourni le prototype, sinon le modèle, des poèmes philosophiques de Parménide et d’Empedocle, nous ignorons de fait si les
fragments en hexamétres d’un caractère didactique qui nous ont été
conservés comme de Xénophane ont jamais appartenu à un seul et
même ensemble, ou si, au contraire, ils n'ont point été tirés d'œuvres
distinctes, composées à des dates éloignées, s'ils n’ont notamment
pas fait partie, soit tous, soit au moins quelques uns, des Parodies
et des Silles *, où il déployait sa verve ironique et que devait plus
tard imiter le sceptique Timon de Phlionte.
Tout poète vraiment digne de ce nom a, plus ou moins consciemment, élaboré un fonds d'opinions religieuses, philosophiques, morales, qui se font jour dans ses œuvres etæn constituent la véritable
1. Hérodot., I, 14.
2. Xenophan. fr., 24 (Mullach), éd. Didot.
3. Apollod. apud Clem. Alex., /. c.
4. Xenophan. fr., 17.
5 . Diog. Laert., IX, 20.
6 . Athénée, II. p. 54, E. — Strabo, XIV, 28.
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)unité. Peut-être
plus qu'un autre, Xénophane a donné en détail les
il n'est point prouvé qu'il les ait coorformules de ses opinions, mais
données dans une œuvre spéciale, dans un testament de sa pensée.
Si d’ailleurs ceux surtout de ses vers où éclatait le plus la singularité de ses croyances se répandirent rapidement et jouirent d'une
longue popularité, qu'attestent, outre les témoignages que nous avons
vus, des vers d'Empédocle ', Xénophane, en tant que penseur, resta
isolé. Il ne forma pas plus de disciples qu'il n’avait eu de maîtres.
Au reste, il n'a rien d'un chef d'école. La dominante de son caractère ressemble beaucoup à ce qu'on appelle humour chez les moder_ nes. Je l'ai qualifié plus haut de sceptique; l'expression est inexacte
en ce qu'elle implique un système réfléchi et conscient. Xénophane
est bien plutôt un douteur et un railleur; sa moquerie, tantôt
acérée, tantôt enjouée, vise les antiqnes traditions et les vieilles
coutumes, se retourne contre les dogmes nouveaux et les mœurs contemporaines; finalement elle s’atteint elle-même. On dirait que,
par sa voix, l’Ionie expirante renie les croyances de son héroïque
jeunesse et exhale ses derniers souffles en cherchant, sans grand
espoir, à dégager des contradictions du présent la formule des
temps faturs.
Dans l'antique métropole que le désastre n'atteindra pas, qui y
trouvera au contraire une occasion de gloire et de puissance, au sein
d'Athènes, Solon, Pisistrate recueillent pieusement les chants homériques, et à côté d'eux tous ceux auxquels la tradition prête une
antiquité reculée. Des vers attribués à Orphée, à Linus, à Musée, s'y
fabriquent et y trouvent crédit. Epiménide, lequel d'ailleurs refait
pour son compte la théogonie d’Hésiode, semble avoir donné le
signal d'une rénovation religieuse qui constituera pour longtemps
encore un des principaux éléments de vitalité de la cité de Minerve.
Sur les rives italiques, où Xénophane expatrié a trouvé un refuge,
il voit Pythagore tenter à sa façon une réforme dans le même sens, il
le voit méler aux vieilles superstitions des rites nouveaux, unir des
croyances barbares aux traditions hellénes.
Ici et 14, combien de sujets pour la mordante ironie da Colopho| nien! Elle n'y faillira pas, elle va viser Homère comme Hésiode,
Epiménide comme Pythagore. Assez des vieilles légendes fabuleuses,
des mythes vénérés! plus de divination, mais aussi pas de métempsychose *. Ces attaques touchent au fond la religion populaire; car,
si l’on y sent une jalousie de poète qui veut sortir du cycle épuisé et
pretend.ouvrir à la Muse de nouveaux horizons, si l'on y reconnaît
1. Fragmenta phil. greec., I, éd. Didot, v. 237-239.
2. Xenophan. fr., 7, 18, 21. — Diog. Laert., I, 111. — Plut., Plac. phil., V,1.
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)aussi la protestation d’un vivace sentiment moral en face de contes
indécents et grossiers, on n'y peut dénier la répulsion qu’excitent
chez le penseur les attributs anthropomorphiques des divinités idolátrées. « Les dieux thraces ont les cheveux rouges et les yeux bleus;
les dieux éthiopiens sont noirs et camus; si les bœufs ou les lions
écrivaient, leurs dieux auraient la forme et les mœurs des bœufs et
des lions !. »
Sur cette voie, Xénophane ne s'arrêtera pas à l'extérieur des
légendes, il s'attaquera aux racines mêmes des croyances. « Dire
que les dieux ont été engendrés, c’est dire qu'ils peuvent mourir,
c'est dire qu’ils ne sont pas, c'est la plus grande impiété ?. »
Nous voyons là surgir pour la première fois l’opposition de l’être
et du devenir qui va pour longtemps défrayer la philosophie. Mais
nous la voyons en même temps s'appuyer sur un principe déjà avoué
par le premier physiologue : « Tout ce qui est né doit périr. »
Xénophane va-t-il opposer une formule personnelle aux antiques croyances? Oui certes; ce qu'il va dire au reste n'est pas de
science certaine, ce n’est qu’une opinion ; quoi qu’on en dise ?, il n’y
a pas de science pour l’homme, il n’y a que des opinions; mais
enfin, s’il y a un dieu, il doit être éternel; d’ailleurs il n’y en peut
avoir qu’un ; il n'y a qu’une puissance suprême qui gouverne toutes
choses *.
Cependant ce dieu unique, auquel, par un reste bien pardonnable
d’anthropomorphisme, le poète de Colophon laisse les sens et la
pensée de l’homme $, est-ce bien en réalité un dieu nouveau qu'il
chante et dont il serait le premier prophète? Non; car — tous les
témoignages de l’antiquité sont d'accord là-dessus — ce dieu, c'est
l'Univers lui-même. Platon a donc droit de dire * que cette doctrine
est de fait antérieure à Xénophane. On ne peut en effet méconnaitre
le Ciel dont Anaximandre a déjà proclamé la vie ; c’est là le dieu
qu’adopte le Colophonien, mais il le fait sien, d’une part en lui attribuant l'éternité dans le passé comme dans l'avenir, d'un autre côté
en refusant de voir dans les apparences de la révolution diurne le
signe principal de la vie de l'Univers. Il nie cette révolutinn et ne
peut concevoir l’ensemble des choses que comme immobile ”.
1. Clem. Alexandr., Strom., VII, p. 711, B. — Xenoph. fr., 6.
2. Aristot., Rhet., II, 23, p. 447, C.
3. Xenoph. fr., 14. — Teichmiiller voit ici une attaque contre le dogmatisme
de Pythagore.
4. Xenoph. fr., 4, 3.
5. Xenoph. fr., 2.
6. Sophist., p. 242, D.
7. Xenoph. fr., 4.
Pagina 13
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)XÉNOPHANE PHYSIOLOGUE
Les deux divergences que nous venons de signaler entre Anaximandre et Xénophane pour ce qui concerne les attributs de l'Univers
sont évidemment capitales. Aussi n’avons-nous point à nous étendre
sur leur importance, mais sur leur origine et leurs motifs.
Pour l'éternité, il n'y a pas de difficulté; c'est, pour Xénophane,
la conséquence logique de la polémique qu'il soutient contre les
croyances religieuses du vulgaire, et que nous avons essayé de
caractériser. Le ciel d’Anaximandre, qui nait et mourra, ne peut,
certes, pas mieux le satisfaire que l’Ouranos d'Hésiode; il remonte
au principe, à l’äreıpov inengendré et indestructible ; il lui transporte
la vie; voilà le dieu qu'il faut à sa pensée.
Mais si, pour cet attribut de l'éternité, nous n'avons pas besoin de
nous enquérir plus avant des opinions cosmologiques de Xénophane,
il en est tout autrement en ce qui concerne l’immobilite.
Le poète de Colophon attribuait-il un sens précis à l'infinitude de
l'Univers? avait-il sur ce point une doctrine constante? est-ce bien
parce qu'il considérait l'Univers comme infini qu'il en niait le mouvement révolutif?
Nous voici ainsi ramenés aux questions qui font l’objet principal
de cette étude. Mais leur solution est d’autant plus difficile que les
témoignages de l’antiquité sont sur ce point en contradiction formelle.
Si l’on se bornait aux renseignements concernant la façon dont
Xénophane se représentait le monde, il n’y aurait pas de doute;
Yunivers serait infini, et le mouvement général de révolution en
serait exclu par là même. Mais, sur cette question même de l'infinitude, un seul auteur, Nicolas de Damas, paraît dans l’antiquité
s'être prononcé dans le sens que nous indiquent cependant les fragments les plus authentiques de Xénophane. Les autres sources prétendent ou qu’il a cru à la limitation du monde, ou qu'il ne s’est pas
prononcé, ou encore qu’il a soutenu le pour et le contre.
Nous sommes donc amenés, pour résoudre la question, à étudier
ce que vaut en réalité, comme physicien, le poète de Colophon.
Quand nous l’aurons apprécié, nous pourrons mieux juger de l’importance à attribuer à la divergence des témoignages relatifs à son
opinion controversée.
Pagina 14
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Et d’abord Xénophane a-t-il bien un système de physique ? A la
vérité, les traits épars dans ses fragments et-dans les autres renseignements fournis sur son compte se laissent coordonner assez bien,
en ce sens du moins qu'ils ne présentent pas entre eux de contradictions formelles. Mais il est impossible d’y reconnaître un lien véritablement organique. On dirait au contraire que l’humour du poète se
donne libre carrière dans d’amusantes parodies des explications
tentées avant lui, ou dans de paradoxales gageures soutenues contre
le témoignage des sens.
N'est-ce point, par exemple, pour tourner en dérision la prédiction
d’une éclipse par Thalès ' que Xénophane annonçait à son tour une
éclipse qui durerait un mois, puis une autre qui ne finirait pas
2?
Comment de même prendre tout à fait au sérieux toutes les assertions qui vont suivre?
La terre, plate, n’a point de limites, ni de côté ni en-dessous; ses
racines s'étendent à l'infini; au-dessus, l’air est également infini *.
C’est bien là le rêve d’un poéte :
Que sa face ne soit pas ronde,
Mais s’étende toujours, toujours +!
Les astres, depuis le soleil jusqu'aux cométes, les météores, des
étoiles filantes jusqu’au feu Saint-Elme *, ne sont que des nuées
incandescentes. Formées par les exhalaisons humides qui se réunissent et arrivent à constituer comme un tissu feutré ©, ces nuées
s’enflamment, soit par suite du rapprochement qui s'opére ainsi
entre les particules ignées qu’elles renferment, soit en raison même
de leur mouvement.
Ce mouvement, pour les astres, est rectiligne et a lieu suivant
une droite indéfinie; l'apparence de circularité de leur orbite est
une illusion due à la distance. Il est à peine besoin de faire remarquer qu'il y a là un paradoxe insoutenable pour quiconque possède
quelques notions de géométrie.
Les astres que nous voyons ne sont donc jamais les mêmes;
chaque jour, chaque nuit, de nouveaux se succèdent. Xénophane
aurait pu soutenir qu'ils ne s’éteignent pas et continuent indéfiniment leur course ; mais a-t-il craint de leur attribuer une éternité
qui en eût fait des dieux? a-t-il donc tenu à les réduire au rang de
1. Prédiction dont il avait parlé. — Diog. Laert., I, 23.
2. Plut.,.Plac. phil., II, 24.
3. Xénoph. fr., 12. — Empedocl., v, 237-239, ed. Didot.
4. Sully-Prudhomme, Renaissance.
5. Plut., Plac. phil., II, 13, 18, 20, 25; III, 2.
6. [lentdnuévov, expression empruntée à Anaximandre.
Pagina 15
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)phénomènes purement passagers? Ou bien voyait-il dans les éclipses
une preuve de la possibilité de leur extinction ?
Il admet que, en poursuivant leur mouvement, les astres arrivent
au-dessus d'espaces inhabités (mers, déserts); là, leur marche serait
vaine (xsveu6xroüvra); alors ils s'éteignent '. D'autres plus loin peuvent se rallumer et éclairer d'autres jours et d'autres nuits pour les
habitants d’autres contrées de la terre. Il y a, dans ces hypothèses
fantaisistes, un singulier emploi du principe de finalité, sur lequel
l'attention n’a guère été appelée jusqu'à présent.
Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, la terre s'étendant indéfiniment,
les mêmes phénomènes doivent se reproduire
; il y a donc une infinité de soleils différents éclairant une infinité de terres habitées,
toutes comprises dans un même univers.
Si d’ailleurs cet univers est éternel , les changements particuliers
ne sont pas niés; au contraire. Ainsi l’eau et la terre qui forment les
contrées que nous habitons ont dd être mélangées autrefois, puis
séparées par l’action de Pair et du feu solaire *. Les fossiles marins
que l’on rencontre sur la terre ferme sont la preuve de cette révolution partielle ?.
Comme un jour notre soleil doit s’éteindre, la mer, qui ronge peu
à peu la terre, finira par triompher, et le mélange primitif se refo rmera.
Dans cette partie de l’univers que nous habitons, Phumanité est
donc née, comme elle est condamnée à disparaître; mais com ment
est-elle née, nous ne savons pas si Xénophane a traité ce sujet. Deux
de ses vers indiquent seulement qu'il considère les êtres vivants
comme formés de terre et d’eau ®.
Tel est l’ensemble des opinions de Xénopha ne dont l’authenticité
n’est pas suspectée. Comme valeur scientifique, elles seraient absolument insignifiantes, sans les quelques observations pa léontologiques que le poète errant a pu recueillir lui-même, sans le succès
relatif de son acharnement à bannir les divinités populaires des phénomènes naturels.
Ces opinions témoignent d'ailleurs de plus de fantaisie que de véritable invention; la croyance qui en forme peut-être le trait le plus
saillant, que les feux du soleil se nourrissent des vapeurs qu'ils font
4. Plutarch., Plac. phil., II, 24.
2. Plut., Plac. phil., IU, 9. — Stob., Eel., 1, 31. La prépondérance du soleil
dans les phénomènes métérologiques est décrite. Il faut évidemment y lire
apyıxns airias au lieu de &pxtixîg atlas, leçon conservée par Diels (Doxographi
greci, 371, p. 10).
3. Hippolyt. Philosoph., 14.
4. Xenophan. fr., 9, 10. *
Pagina 16
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)monter de la surface de la terre, cette croyance eut dans l’antiquité
d’autres et nombreux sectateurs. Mais il n’y a pas à en attribuer
l'origine à Xénophane; elle se retrouve fen fait dans le système
d’Anaximandre et doit avoir été professée par Thalès. D’ailleurs elle
était toute naturelle à une époque où l’on supposait que notre atmosphère s'étendait jusqu’aux astres.
En portant ce jugement sur le poète de Colophon en tant que
physicien, je ne cherche nullement à le rabaisser comme penseur.
Mais il est bien clair qu’autant sa polémique contre le polythéisme
et sa proclamation d’un Dieu universel ont exercé d’influence sur le
développement théologique de la philosophie, autant au contraire ses
opinions physiques ont trouvé peu d'accueil et sont restées sans
action sur la marche de la science. Leur incohérence, d’autant plus
grande qu'elles n'étaient probablement point réunies en corps de
doctrine, d'autre part, l’evidente absurdité de quelques-unes d’entre
elles les ont fait assez vite négliger pour que, dès le temps d’Aristote
et de Théophraste, on ne cherchât plus à s’en rendre un compte
exact. Ainsi seulement peut s’expliquer la divergence relative à son
opinion sur la limitation ou l’infinitude du monde, car il est clair,
d’après sa façon de le concevoir, qu'il ne pouvait nullement le
déclarer sphérique et limité.
Mais il est certain en même temps que, s’il regardait l’univers
comme illimité, il n’a point employé le concept de l'infini pour nier
la possibilité de la révolution générale. Cet emploi du concept eût
sans doute été relevé pour Aristote, et il eût tranché toute difficulté
sur le sens que Xénophane attribuait au terme dreipov et qu’on pouvait, avec quelque apparence de raison, ne regarder que comme
parement métaphorique.
On peut donc conclure que Xénophane ne possédait pas en réalité
le concept de l'infini, et que si sa négation de la révolution de l’univers a dérivé de son opinion sur l’infinitude, seul motif au reste que
nous puissions deviner, ç'a été non pas par un raisonnement explicite, mais par ce sentiment à moitié inconscient qui fait si souvent
la logique des poètes et des femmes.
W
UNE ERREUR DE THÉOPHRASTE
Il nous reste à expliquer avec plus de précision comment se sont
produites les méprises de l'antiquité sur l'opinion réelle de Xéno-
Pagina 17
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)phane dans cette question et à discuter les témoignages qui s’y rapportent.
‘Le plus ancien est celui d’Aristote (Metaph., I, 5, p. 986, B, 18).
« Parménide semble avoir parlé de 1'Un selon la raison, Mélissus
suivant la matière; aussi l’un l’a dit limité, l’autre infini. Quant à
Xénophane, qui a posé l'unité (év{oxe) avant eux (car on dit que Parménide fut son-disciple), il ne s’est en rien expliqué clairement
(oë0èv dicaprivicev), et il se semble avoir touché à sa nature ni d’un côté
ni de l'autre; mais seulement, regardant le ciel entier, il dit que l'Un
est le Dieu. »
:
Ainsi Xénophane ne se serait pas prononcé sur la limitation ou
l'infinitude de Punivers; cette opinion, en contradiction avec l’infinitude formellement attribuée par Xénophane (fr. 12) aux racines de
la terre par,exemple, pouvait avoir sa raison d’être dans le défaut de
précision du langage et des raisonnements du poète, ainsi que nous
l'avons expliqué. On a pu aussi y être amené par la légende sur les
relations entre Parménide et Xénophane, car cette opinion était évidemment nécessdire pour ne pas creuser un abime entre le poète de
Colophon et celui d'Elée. En tout cas, on n'est nullement assuré que
l’assertion soit d'Aristote même et que son texte n'ait pas été interpolé. Comme le fait remarquer Diels‘, les mots grecs que nous avons
reproduits entre parenthèses n’appartiennent nullement à la langne
d’Aristote, et rendent par suite le passage très suspect.
‘Les autres témoignages se trouvent en fait réunis par Simplicius
dans son commentaire sur le premier livre de la Physique d’Aristote ?. D’après Simplicius, Théophraste aurait attribué à Xénophane
d’avoir soutenu les antinomies que l’univers n'est : 4° ni limité ni
infini, 2 ni en mouvement ni en repos. Simplicius développe ensuite
ces antinomies (avec les démonstrations de l’unit& et de l'éternité)
dans des termes en concordance parfaite avec ceux du traité pseudoaristotélique, De Melisso, Xenophane et Gorgia.
Il cite deux vers de Xénophane (fr. 4) affirmant l’immobilité de
l’univers, et soutient qu’ils ne sont pas en contradiction avec l’an’
tithèse de la seconde antinomie.
Il mentionne Nicolas de Damas comme ayant dit que l'univers de
Xénophane était infini et immobile, Alexandre d’Aphrodisias comme
‘ayant dit que cet univers était limité et sphérique.
4. Doaographi greci, collegit Hermannus Diels, Berlin, Reimer, 1879,
;
si
d 2. Simplicii in Aristotelis Physicorum libros quattuor priores, edidit Hermannus
. 109, 110.
Diels, Berlin, Reimer, 1882, p. 22,23. — Le texte est déjà reproduit dans les
Doxographi, p. 480,481.
TOME xiv, — 1882.
Pagina 18
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Simplicius termine comme suit : « Il est clair, d'après ce qui
précède, que Xénophane démontre qu'il n’est ni infini ni limité. Mais
il le dit limité et sphérique en tant qu'il le dit semblable en toutes
ses parties (a ro ravraxdfe duorov); il dit aussi qu'il pense toutes
choses, d’après ce vers :
Mais, sans labeur aucun, son penser mène tout. »
Il ya
lieu de remarquer que les thèses : que Punivers est partout
semblable à lui-même; qu'il est sphérique, complètent celles que le
traité De Melisso attribue à Xénophane.
Tout en reconnaissant qu'on ne peut aucunement se fier à ce traité
pour des propositions dont exactitude ne serait pas reconnue d’ailleurs, Gustav Teichmüller* me semble s'étre trop abandonné à l'illusion de croire qu'il était possible de reconstruire des raisonnements réellement faits par Xénophane; il se demande si Simplicius
ne peut avoir eu, en dehors des écrits de Théophraste et du traité
De Melisso, une troisième source antique, où quelque Eléate aurait
habillé en prose dialectique les vers du Colophonien. Cette hypothèse hardie me paraît insoutenable; il faut évidemment s’en tenir,
jusqu’à preuve rigoureuse du contraire, à ce fait que l’école péripatéticienne seule nous a réuni les documents authentiques pour l’histoire de la philosophie; d’autre part, attribuer des antinomies à
Xénophane est un anachronisme d’au moins un siècle, et il faudrait
aussi des preuves bien convaincantes pour accepter un document
faisant une telle attribution.
Ed. Zeller ? a surabondamment démontré que le traité De Melisso
n’est point authentique et ne reproduit nullement les véritables doctrines de Xénophane; il a établi avec la même force que Simplicius
a compilé ce traité. Quant à Théophraste, il pense que le commentateur du vit siècle a fidèlement reproduit son texte au début du passage dont il s’agit, mais que ce texte doit être entendu, ce qui est
possible à Ja rigueur, comme si le disciple d’Aristote avait suivi
opinion de son maitre, c’est-à-dire comme si Xénophane ne s'était
pas prononcé sur la question de limitation ou d’infinitude, ni sur
celle de repos ou de mouvement.
H. Diels, en dernier lieu, a montré que l'opinion de Zeller ne peut
être maintenue en ce qui concerne Théophraste. En rapprochant
tous les témoignages qui dérivent de cet historien, par saint Hippolyte, Plutarque, Diogène Laërce, Théodoret, il prouve que Théophraste
1. Studien zur Geschichte der Begriffe, Berlin, Weidmann, 1874, p. 591-623.
ei e philosophie des Grecs, trad. Boutroux. — Paris, Hachette, 1882, t. II,
Pagina 19
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)a représenté l'univers de Xénophane comme limité, sphérique et
immobile.
È
Comment dans ces conditions expliquer le passage de Simplicius?
La chose est de fait très simple. Le commentateur n'a pas eu à sa disposition l'ouvrage des qustxév dov de Théophraste ; il le cite d'après
Alexandre d’Aphrodisias, qui suit l'opinion du disciple d’Aristote.
Mais Simplicius a en outre entre les mains le traité De Melisso, qu'il
attribue à Théophraste, ou qu'il croit au moins représenter sa doctrine. Il s'imagine donc qu'Alexandre défigure cette doctrine, et il
essaye de la rétablir avec des interpolations empruntées au traité De
Melisso. Les vers de Xénophane qu'il cite proviennent d'ailleurs certainement de Théophraste par Alexandre, et il est clair que les deux
premiers (fr. 4) sont, quoi qu’il en dise, absolument contraires à sa
thèse, tandis qu’ils justifient parfaitement celle de Théophraste et
d'Alexandre en ce qui concerne l’immobilité *.
Mais il ressort de là même, et de la contradiction soulevée par
Nicolas de Damas, que pour la limitation et la sphéricité de Punivers, Théophraste n'avait pu au contraire trouver un texte de Xénophane qui justifiàt sa thèse, mais seulement des mots très vagues,
comme « semblable de tous côtés, » ou bien tcov äravım, où il avait cru
voir l'indication de la forme sphérique et par suite de la limitation.
Comment Théophraste a-t-il pu cependant soutenir sa thèse et
entrainer, par une suite nécessaire, l'invention ultérieure des antinomies ?
Il faut remarquer en premier lieu que le disciple d’Aristote croit,
comme son maître, que le monde est sphérique et limité. Il est donc
porté, dès que cette opinion n’est point spéciale à son école, à augmenter le nombre de ses partisans. En second lieu, il est imbu de
l'idée que Xénophane a eu pour disciple Parménide, lequel a soutenu la sphéricité de l’univers et séparé le domaine de la vérité de
celui de l'opinion.
C'est à ce second point que Théophraste doit surtout s'attacher,
comme caractérisant l’école éléatique; il en fait l'application aux
doctrines du fondateur présumé de cette école, oubliant volontairement que ce dernier a au contraire présenté le domaine de l'opinion
comme s'étendant à toutes choses (fr. 14). Il néglige donc, dans la
question des attributs de l'univers, tout ce qui rapporte aux opinions
physiques de Xénophane, comme il le ferait à bon droit s’il s'agissait
de Parménide. Dès lors, il lui est facile de tourner en faveur de sa
1. Doxographi greci, p. 140. — Cf. p. 108, 113,
Pagina 20
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)thése le sens ambigu de quelques expressions poétiques du Colophonien.
b
|
L’erreur de Théophraste est évidemment considérable, et sa constatation prouve assez que la critique moderne doit étre aussi sévére
en présence des témoignages les plus anciens dans l’histoire de la
philosophie qu’en face des données plus récentes.
En tout cas, nous pouvons maintenir nos conclusions :
4° La tradition des relations de maître à disciple entre Xénophane
et Parménide est absolument erronée.
2° Xénophane est un poète humoriste, non un philosophe dogmatique.
|
3° Il n’a pas posé linfinitude de l’univers comme thèse d'un
attribut nécessaire de l’Un ; c’est pour lui une croyance instinctive,
qui ressort de ses opinions cosmologiques ;
4° L'expression que l’univers est « semblable dans toutes ses parties » ou « égal de tous côtés » signifie seulement chez lui ce qu'il
exprime autrement dans son fr. 2 :
« Tout entier il voit, tout entier il pense, tout entier il entend. »
C’est une négation de l’anthropomorphisme grossier qui attribuait
aux dieux des organes spéciaux pour les sens et pour la pensée.
P. TANNERY.