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Mythe et pensée dans la Grèce ancienne. Problèmes de psychologie historique
Marcel Detienne
Archives des sciences sociales des religions, Année 1966, Volume 21, Numero 1
p. 125 - 134
Voir l'article en ligne
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Mythe et pensée dans la Grèce ancienne. Problèmes de psychologie historique
Marcel Detienne
Archives des sciences sociales des religions, Année 1966, Volume 21, Numéro 1
p. 125 - 134
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DANS LA GRECE ANCIENNE
Problèmes de psychologie historique
YTHE et Pensée chez les Grecs (1) n’est pas, comme pourrait le croire un
lecteur pressé et inattentif, un simple recueil d’études variées, un de ces
nombreux Kleine Schriften qui rassemblent, pour la commodité du lecteur,
divers articles déjà publiés et les distribuent selon l’ordre de parution ou celui
des matières. Le livre que nous présentons ici ne peut, en aucun cas, se laisser
confondre avec ce genre de publication. Non seulement parce qu’il comprend à
côté d’études déjà publiées un certain nombre d’inédits (2), mais surtout parce que
Mythe et Pensée chez les Grecs est un ouvrage rigoureusement charpenté, fortement structuré, d’une originalité rare à la fois dans ses analyses de contenu et
dans ses perspectives d'ensemble. L’auteur nous dit: «Ce sont les pièces d’une
même enquête ». Disons davantage : ce sont les œuvres d’un même projet, ce sont
aussi les premiers résultats de ce qu’il faut appeler une grande entreprise intellectuelle.
A beaucoup d’égards, problèmes et méthodes sont ici inséparables: c'est
la «psychologie historique», sa problématique, ses démarches qui orientent
l'enquête de Jean-Pierre Vernant, déterminent la nature de ses problèmes,
délimitent le champ de son investigation. Qu'est-ce que la « psychologie historique » ? Dans son livre les Fonctions psychologiques et les œuvres (3), M. I. Meyerson en a défini les principes et tracé la méthode. Les principales tendances de la
(1) Jean-Pierre VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs. Etudes de psychologie historique,
Paris, François Maspéro, 1965, 331 p. (Coll. « Les textes à l'appui »).
(2) Ce sont : Espace et organisation politique en Grèce ancienne (p. 159 et sv.), étude publiée,
en même temps que ce volume, dans Annales E.S.C., 1965, pp. 576-595; Figuration de Vinvisible et catégorie psychologique du double: le Colossos (pp. 251 et sv.) ; Aspects de la personne dans
la religion grecque (pp. 267 et sv.).
(8) I. Meverson, Les Fonctions psychologiques et les œuvres, Paris, 1948. Ouvrage dont la
lecture sera heureusement complétée par celle des articles suivants du même auteur: « Discontinuités et cheminements autonomes dans l’histoire de l’esprit », Journal de Psychologie Normale
et Pathologique, 1948, 273-289; « L'Entrée dans l’humain », Essays in Psychology dedicated to
David Katz, Uppsala, 1951, 180-192; « Thèmes nouveaux de psychologie objective: l’histoire,
la construction, la structure», Journal de Psychologie Normale et Pathologique, 1954, 1-19;
«Problèmes d’histoire psychologique des œuvres
: spécificité, variation, expérience », Hommage
à Lucien Febvre, Paris, 1954, 207-218.
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)psychologie contemporaine
— Behaviorisme, Gestaltpsychologie, Psychanalyse —
admettent l’existence d’une nature humaine immuable. Cet a priori fixiste, M. I.
Meyerson a été conduit à le dénoncer et à le rejeter quand il a cherché à définir
«l’entrée dans l'humain », les traits spécifiques des conduites humaines. Organisées
en système, orientées vers un produit, douées de signification, les conduites
humaines peuvent se définir par les œuvres, les différents types d'œuvre à travers
lesquels l’homme s’est exprimé, par lesquels il s’est lui-même construit. « Le monde
des œuvres humaines, d’une richesse inépuisable, est, doit être pour le psychologue, ce que le monde des faits de la nature est pour le physicien » (4). Quels
sont les divers états d'élaboration d’une fonction psychologique, quels sont les
moments où se sont constituées de nouvelles techniques mentales,
des types
d’activités plus complexes, où, par conséquent, une fonction s’est enrichie, transformée, réorganisée: tels sont quelques-uns des problèmes de la psychologie
historique, dans les termes mêmes par lesquels Jean-Pierre Vernant s’efforçait
de les définir, lors d’une récente Semaine de Synthèse consacrée à l’histoire dans
ses rapports avec la psychologie (5).
Cette problématique trouve dans l’expérience grecque un terrain privilégié.
En quelques siècles — du vir® au ve avant notre ère —
la Grèce passe d'un
système de pensée où toutes les formes d'expériences et d’activités humaines
sont prises dans un réseau de symboles religieux à un autre système radicalement
différent: système qui se veut et s'éprouve comme autre, comme raison (logos),
en opposition déclarée à ce qui sera perçu sous forme de mythos; système marqué
par la diversité des formes de pensée, nettement différenciées. Pensée philosophique,
réflexion politique et juridique, pratique et théorie de la rhétorique, de la sophistique, de la médecine, pensée historienne, mathématiques, logique, tragédie,
autant de modes d'expressions, de formes de pensée, d'œuvres autonomes qui
définissent un certain type de raison. Dans cette vaste mutation qui transforme
une «culture archaïque » en un système de pensée rationnelle, dans ce bouleversement qui a atteint toutes les catégories mentales, leur fonctionnement interne,
leur équilibre réciproque, Jean-Pierre Vernant trouve le terrain le plus favorable
our conduire son enquête: la construction des fonctions psychologiques de
Phomme grec. Enquéte multiple qui vise 4 définir les modes d’organisation et
les types de logique qui spécifient la pensée religieuse des Grecs comme système,
à reconnaître les formes nouvelles d'expérience, les nouveaux types d'œuvres
qui s’instaurent, à faire, enfin, à travers ces grands cadres de pensée, l’histoire
e toutes les catégories mentales qui entrent en jeu dans l’un et l’autre système :
«modes de l'expression symbolique, maniement des signes, temps, espace, causalité, mémoire, imagination, organisation des actes, volonté, personne» (6).
Enquête immense, qui va de la Personne au Travail, de l'Espace au Temps,
de % Mémoire à l’Imagination; son ampleur impose le travail collectif, suscite
la recherche interdisciplinaire; sa nature exige une nouvelle espèce d’historiens.
Récemment encore on pouvait en reconnaître deux : la première — bien vivante
encore dans la gent helléniste — a opté une fois pour toutes pour la permanence
de la psychologie humaine : l’homme est un donné a priori, seules des différences
infimes distinguent l’homme du passé de celui que nous sommes, le bon sens
(4) I. Meyerson, « L'Entrée dans l’humain », op. cit., p. 187.
(5) J.-P. VERNANT, «Histoire et Psychologie », Revue de Synihese, III, janv.-sept. 1965,
(6) J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, p. 11.
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)MYTHE BT PENSÉE DANS LA GRÈCE ANCIENNE
suffit à expliquer tout ou peu s’en faut (7). La seconde — qui gagne de plus en
plus de terrain sur tous les fronts — a le sens du spécifique, elle est attentive à
toutes les différences qui peuvent révéler l'Autre dans son altérité, mais le psychologique n’est jamais son véritable gibier, le mental n’est pour elle qu’une dimension
de l’histoire (8). La psychologie historique que I.
Meyerson et J.-P. Vernant
entendent promouvoir (9) exige davantage: si l’on reconnaît que l’homme, à la
fois produit et agent, se définit par ses œuvres, qu’il s’objective dans toutes ses
créations de la plus simple à la plus élaborée, les œuvres humaines — qui sont les
documents de l’historien — permettent de faire l’histoire des
grandes fonctions
psychologiques. À aucun moment, il ne peut être question pour le psychologue de
souffler à l'historien la psychologie normative des types d'homme et des individus
qu’il étudie, Il n'est pas davantage question pour ce type d’historien de se replier
sur le bon sens. L'histoire des fonctions psychologiques est l’objet d’une discipline
autonome, où le psychologue est un historien et l'historien un psycholoque.
La nouvelle espèce d’historien est inséparable d’un nouveau type de psychologue,
De cette psychologie historique, Mythe et Pensée chez les Grecs est un produit
exemplaire: par l’ampleur des perspectives, la richesse des analyses, la densité
de pensée autant que par l'effort pour définir dans chaque cas la problématique
d'une fonction psychologique. Dans une série de treize études, Jean-Pierre
Vernant nous donne les premiers chapitres d’une histoire des principales catégories psychologiques: le Temps, la Personne, l'Espace, le Travail.
Le Travail
et l'Espace occupent tous deux une place de choix : l'Espace, parce que c’est une
catégorie fondamentale de la pensée religieuse et de la pensée politique; le Travail parce que c’est peut-être l’un des points où se marque le plus nettement la
distance des sociétés anciennes à la nôtre. Sous le titre « L'organisation de l’Espace », deux grands problèmes sont posés : d’une part, l’expression religieuse du
mouvement. l’organisation mentale de l’espace que les représentations religieuses
et les pratiques institutionnelles solidaires impliquent, soutiennent et véhiculent
;
d’autre part, la construction dans la pratique politique d’un nouvel espace « homogène, réversible, de type géométrique », qui s'oppose très nettement à l’espace de
type religieux, « qualitatif, différencié, hiérarchisé ». A travers le couple HermèsHestia, à travers les représentations que les Grecs se faisaient de ces puissances
divines, complémentaires et antithétiques, à travers les institutions et les pratiques
sociales qui se déploient dans le « champ idéologique » dessiné par ces deux divinités, Jean-Pierre Vernant déchiffre de la manière la plus convaincante une
structure mentale de l’espace. Hermès-Hestia expriment sur le
plan religieux
«la tension qui se marque dans la représentation ‘archaïque
de l’espace
»:
« l’espace exige un centre, un point fixe, à valeur privilégiée, à partir duquel on
puisse orienter et définir des directions toutes différentes qualitativement; mais
l’espace se présente en même temps comme lieu de mouvement, ce qui implique
(7) Sur le poids d’une certaine image de l’homme dans Panalyse des faits grecs, on verra
R. ScHAERER, Le Héros, le sage et l'événement dans Vhumanisme grec, Paris, 1964, en particulier
p. 68 où l’auteur — par ailleurs, excellent platonisant et helléniste subtil — trahit ses motivations
profondes
: d’abord défendre « Vhumanisme grec », ensuite, seulement, atteindre un certain type
d’experience humaine.
(8) Il faut rappeler ici les pages vigoureuses, programmatiques, de Lucien FEBvRE, « Psychologie et Histoire », L'Encyclopédie française, VIII (Vie mentale), Paris, 1988. De même, « L'Histoire
des mentalités », de Georges Duny, dans L’ Histoire et ses méthodes, Encyclopédie de la Pléiade,
Paris, 1961, 937-966.
(9) Dans le Journal de Psychologie, 1960, 445-451, Jean-Pierre VERNANT avait dressé un
premier bilan de la psychologie historique et, en même temps, tracé un programme de recherches
en ce domaine,
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)une possibilité de transition et de passage de n'importe quel point à un
autre » (10). Deux objections surgissent aussitôt: d’une part, Hermès-Hestia, ces
puissances religieuses, ces objets cultuels, ces être mythiques seraient-ils réductibles à des notions aussi abstraites que l’espace ouvert et l’espace fermé ? JeanPierre Vernant prend soin d’y répondre : dans le système de pensée religieuse des
Grecs, espace et mouvement sont implicites; ils sont une dimension des réalités
religieuses, un aspect des mythes, des rituels, des représentations figurées qui sont
les modes d’expression de la pensée mythique. Seule une réflexion aussi abstraite
que celle de Zénon d’Elée posera l’espace et le mouvement comme catégories
philosophiques. Mais derrière les activités patronnées par Hermès-Hestia, ce
que
l'analyse découvre c'est le cadre de l’expérience archaïque de la spatialité.
La
seconde objection suit la première : la structure dégagée n'est-elle pas trop simple,
ne serait-ce pas une explication réductrice ? Les analyses très denses de tout ce
chapitre (p. 97-148) la réfutent magistralement: en montrant qu’«a des valeurs
spatiales attachées à un centre, immobile et clos sur lui-même, correspondent
régulièrement les valeurs opposées d’une étendue ouverte, mobile, toute de parcours, contacts et transitions », l’auteur éclaire de la manière la plus neuve des
faits de mariage, des rapports de parenté, l'héritage du «lot de terre » (kléros)
familial, le statut domestique des époux, l'opposition sociale et psychologique de
l’homme et de la femme, les formes d’activités à la maison et au dehors, les formes
de la richesse et de l’aménagement du sol. L'analyse structurale fait ici la preuve
de sa validité et de sa fécondité : une structure simple rend compte d'institutions
complexes, multiples, diverses, — d'institutions qui, selon une définition de G.
Le Bras, ont pour fin et principe les relations humaines, les rapports sociaux.
« Géométrie et astronomie sphérique dans la pensée cosmologique grecque »,
« Espace et organisation politique en Grèce ancienne », deux chapitres qui posent
les problèmes de la spatialité dans la pensée rationnelle des Grecs : quels sont les
facteurs qui ont permis la transformation d’un espace religieux qualitatif et
hiérarchisé en un espace homogène, réversible et de type géométrique ? Quelles
sont, par ailleurs, de Clisthéne à Platon, du vie au Iv? siècle avant notre ère, les
formes de relations qui s’instituent entre représentations de l’espace et organisations politique (au sens grec de cité, polis). Deux questions qui s’inscrivent dans
le cadre, plus large, du problème des origines de la pensée grecque. Dans un essai
antérieur (11) — dont le dernier chapitre du présent volume (La formation de la
pensée positive dans la Grèce archaïque) apparaît comme une esquisse —, JeanPierre Vernant avait cherché à montrer que le passage du « mythe » à la « raison »
n'était pas le miracle, accepté par J. Burnet, ni non plus cette décantation progressive d’une pensée mythique en une conceptualisation philosophique, reconnue
par F. M. Cornford: c’est dans les pratiques institutionnelles de type politique
et juridique que s'opére, au cours du vır® et du vie siècle, un procès de laïcisation
des formes de pensée ; c'est dans la vie sociale que se construisent à la fois le cadre
conceptuel et les techniques mentales qui favorisent l'avènement de la pensée
philosophique. « Espace et organisation politique » développe un point essentiel
de cette thèse. L'apparition d'une nouvelle représentation de l’espace dans le
système de pensée rationnelle est inséparable d’une mutation décisive dans la
pratique sociale (11 bis) : l’organisation, par la cité, d'un espace social, centré su
(10) J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, p. 101.
(11) J.-P. VERNANT, Les Origines de la pensée grecque, Paris, P.U.F., 1962. (Coll. « Mythes
et Religions »).
(1 bis) De ce type d’analyse, qui met en relation certains modes de pensée avec des formes
et des pratiques politiques, on trouvera un excellent exemple dans L. GERNET et J.-P. VERNANT,
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)MYTHE ET PENSÉE DANS LA GRÈCE ANCIENNE
YAgora, dans lequel tous les citoyens peuvent se définir en égaux. Derrière la
géométrie grecque, son espace homogène constitué par des rapports symétriques
et réversibles, c’est la pratique et la pensée politiques qui sont à l’œuvre. Le
troisième volet de cette analyse socio-psychologique de l’espace se présente comme
une réflexion sur le très beau livre de Pierre
Lévêque et de Pierre Vidal-Naquet,
Clisthène l’Athénien. Essai sur la représentation de l’espace et du temps dans la
pensée politique grecque de la fin du VI siècle à la mort de Platon (12). De Clisthène
à Platon, géométrie et politique, espace des mathématiciens et espace de la cité
nouent des relations diverses. Au vie siècle, la vision géométrique d'un Anaximandre est rigoureusement homologue à la conception politique de la cité, régie
ar l’isonomia; au ve siècle, l'univers des géométres et des astronomes se sépare
le celui de la cité : l’espace politique d’Hippodamos est marqué par la différenciation; l’espace géométrique d’Hoppase, au contraire, est pleinement indifférencié; au 1v* siècle, enfin, géométrie et politique renouent leurs liens dans les
théories d'Archytas, le premier à faire l’application des notions mathématiques
aux problémes sociaux posés par la crise de la cité. Telles sont, grossiérement
schématisées, quelques-unes des conclusions de P. Lévéque et de P. VidalNaquet. Jean-Pierre Vernant les nuance, en soulignant ce qui, par dela les différences apparentes, rapproche les réformes de Clisthéne, les projets d’Hippodamos,
les constructions de Platon. Tous trois s'efforcent de résoudre un seul et méme
probléme, inséparable de la conception que les Grecs se faisaient de la politeia
— comprenant à la fois le groupe social, l’ensemble des fonctions différenciées,
et ce que nous appelons l'Etat, le plan du politique — : comment faire de tous les
citoyens une collectivité une, où chacun est le semblable de l’autre en dépit de
toutes les différences qui opposent l’un à l’autre chacun des citoyens ?
Avec les études qui posent les différents problèmes de l’espace, les chapitres
consacrés au Travail, comptent parmi les plus étoffés. Quatre études permettent
à l’auteur de situer les conduites de travail dans la société grecque, quatre études
dont les conclusions sont fondamentales pour les psychologues comme pour les
hellénistes. Prométhée et la fonction technique : à travers trois versions d’un même
mythe, à travers Hésiode, Eschyle, Platon, ce sont trois moments, trois aspects
de la fonction technique que nous pouvons atteindre. Si d’Hesiode à Platon,
l’idée de Part humain et la place du technique comme fonction sociale sont peu à
peu dégagées, on ne voit pas, malgré la place prise par les techniques dans la vie
des hommes, apparaître l’idée de travail comme grande fonction sociale: l’activité
technique ne se dégage pas comme type d’activité humaine spécifique. Travail
et nature dans la Grèce ancienne cerne davantage le problème : quel est en Grèce
le statut psychologique du travail ? Comment les Grecs se représentent-ils les
deux formes principales d’activités de leur société : l’activité agricole et les occuations artisanales ? D’Hesiode à Xénophon, du vit? au Iv® siècle avant notre ère,
le travail de la terre — travail de base dans une économie agricole — n’est pas
un type de comportement visant & produire, par des moyens techniques, des
valeurs utiles au groupe
: l’agriculture est essentiellement un commerce avec la
terre et les dieux. L'homme ne fait pas pousser le blé, ce sont les dieux qui le lui
donnent, s’il les a soigneusement «cultivés» (thérapeuein dans XÉNOPHON,
Economique, V, 12, a le sens de rendre un culte). S’acquitter de tous ses devoirs
«L’Evolution des idées en Chine et en Grèce du vie au n° siècle avant notre ère », Bulletin de
l'Association Guillaume Budé, 4° série, n° 3, 1964, 815-325, De Jacques GERNET, on lira le remarquable livre : La Chine ancienne. Des origines à l’empire, Paris, P.U.F., 1964 (Coll. « Que sais-je ? »,
(12) Annales littéraires de l’Université de Besançon, Paris, Belles Lettres, 1964.
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)religieux, accomplir chaque opération au moment opportun et dans la forme qui
convient, consulter les avis célestes, éviter toute faute, telles sont les « techniques
agricoles ». En travaillant, l’homme grec ne transforme pas la nature, il se
«naturalise ». Par rapport à ce modèle, les activités artisanales ne marquent pas
une rupture fondamentale: dans l’ordre de la fabrication, de la poiésis, qui se
définit en opposition à l’ordre de la praxis, action pure sans production externe,
l’accent est mis moins sur l’objet lui-même dans ses rapports avec l’agent producteur
qur sur Pusage qui en est fait. Autrement dit, les activités professionnelles, les
tâches artisanales ne sont pas perçues comme des artifices destinés à transformer
la nature : ce sont de simples prolongements des qualités naturelles des artisans ;
leurs productions sont soumises à des besoins également naturels. L’artisan n’est
as un producteur: soumis à l’usager par un lien de dépendance « naturelle »,
il fait partie de la nature. Pas plus que l’activité agricole — à laquelle elle s’oppose
sur certains points —, la fonction artisanale ne dégage entièrement l’aspect humain
du travail. La troisième étude — Aspects psychologiques du travail — prolonge
les remarques finales de l’étude précédente sur la distance entre poiésis, processus
de fabrication, et praxis, activité conforme à la nature de l’homme,en tant qu'être
raisonnable et politique. Sur trois plans distincts — économique, philosophique,
psychologique — une même structure s’impose : dans le cadre de la technique et
de l’économie antiques, la valeur d’usage l’emporte sur la valeur marchande
;
dans la réflexion philosophique sur l’activité démiurgique, à cette représentation
du travail, fondée sur la précellence de l’usage, répond rigoureusement la théorie
platonicienne et aristotélicienne que la cause finale l’emporte sur la cause efficiente :
ce «en vue de quoi » la chose est faite est senti comme plus important que ce
«par quoi» la chose est fabriquée; sur le plan psychologique, enfin, la même
orientation se laisse reconnaître dans le statut inférieur de la poièsis, del’opération
productrice, par rapport à la praxis, seule forme d’activité authentique dont
Partisan est, par sa fonction, totalement privé. J.-P. Vernant peut donc conclure
que, sur tous les plans, la fonction psychologique du travail chez les Grecs est,
dans sa cohérence, radicalement différente de la nôtre : jamais elle n’est une fonction
sociale de base. La quatrième étude du chapitre « Travail et pensée technique
»
aborde un nouveau problème : entre le vır® et le v® siècle, en Grèce, l'avènement
d’une conception rationnelle de la techné, la laïcisation des métiers, la délimitation
plus rigoureuse de la fonction artisanale semblent réaliser les conditions nécessaires
à la construction d’une véritable pensée technique. Or, «le dégagement du
technique et son apparente exaltation chez les sophistes vont de pair avec ce que
P.M. Schuhl a pu appeler un véritable blocage de la pensée technique des Grecs ».
Quelles sont, se demande l’auteur, les formes et les limites de la pensée technique
des Grecs ? La réponse est nette, pertinente ; elle s’inscrit dans la ligne des analyses
précédentes, mais, en même temps, elle les transcende dans un diagnostic lumineux qui dégage les lignes de force de toute une civilisation. La Grèce a eu des
«ingénieurs », comme Eupalinos de Mégare, qui possèdent un savoir mathématique et l’appliquent à des réalisations techniques. Archytas, Archimède,
mathématiciens, se sont intéressés à des problèmes mécaniques, ils ont construit
des machines, ils ont inventé des techniques. Pourquoi la Grèce en est-elle cependant restée au stade appelé étéotechnique, de simple adatation aux choses ?
Pourquoi cette persistance d’une mentalité très mécanicienne ? L’analyse des
Mechanica du Pseudo-Aristote, l'examen des principales œuvres des « grands
mécaniciens» conduisent J.-P. Vernant à observer, d’une part, que la « pensée
technique » des Grecs est autrement construite que la nôtre: elle ne s’articule
pas à la science, elle ignore l’expérimentation, elle est privée de tout cadre conceptuel
original. En second lieu, que la «pensée technique» reste, en Grèce,
prisonniére de la pensée logique, qu’elle est prise au piège de la rhétorique, qu'elle ne
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ET PENSÉE
DANS
LA GRÈCE ANCIENNE
réussit pas à rompre avec certaines structures mentales qui ont donné une forme
à toute une série d’activités et de pratiques. L’ingénieur, aux prises avec la nature,
prolonge le comportement du démiurge archaïque, ce magicien, maître en astuces,
en ruses multiples. La machine reste un piège (méchané = machine, machination), « tendu aux points où la nature se laisse prendre ». La stagnation technique découvre un aspect essentiel de la civilisation grecque : agir, pour l’homme
grec, ce n’est pas fabriquer des objets, ce n’est pas transformer la nature, « c’est
avoir prise sur les hommes, les vaincre, les dominer ». Le blocage est d'ordre
mental, mais cette attitude fondamentale de la
pensée grecque, renvoie, ici
encore, à la pratique sociale déterminante en Grèce : le « politique » avec toutes ses
dimensions.
L'Ecole d’I. Meyerson a beaucoup réfléchi sur la catégorie psychologique du
temps: « La construction du temps humain » a fait l’objet d’un numéro spécial
du Journal de Psychologie (13). Avec Louis Gernet (14), Pierre Vidal-Naquet (15)
qui ont exploré diverses formes de la temporalité, Jean-Pierre Vernant a consacré
à ce problème deux excellentes études, réunies sous le titre, Aspects mythiques
de la mémoire et du temps. Divinisation de la mémoire, mythologie de la réminiscence : que signifient ces représentations religieuses ? Quelles conceptions
du temps organisent-elles ? Quelles étapes de la construction de la mémoire,
comme fonction psychologique, permettent-elles de jalonner ? Le temps, la mémoire, voilà des catégories qui semblent échapper à l’histoire: l’helléniste est
tenté de reconnaître en Mnémosuné, Mémoire, mère des Muses, un simple équivalent de notre propre mémoire. Une analyse serrée des représentations religieuses
et des techniques spirituelles solidaires de Mnémosuné, conduit à découvrir une
«mémoire », étrange, déconcertante, radicalement différente de la nôtre: ce
n’est pas une mémoire tournée vers la connaissance du passé individuel, ce n’est
pas non plus une fonction dirigée vers l'exploration du passé collectif, une activité
mentale contribuant à l'édification d’une architecture du temps. Sur le plan
cosmologique, Mnémosuné est une puissance qui confère à l’aède ou au devin le
privilège ’entrer en contact avec l’autre monde. Dans les traditions mystiques
u vie siècle, les techniques de mémoire sont des « règles de sainteté » qui visent
à mettre un terme au cycle des générations. On se souvient pour nier le Temps :
«se remémorer », c’est une technique ascétique de type yoga. La maîtrise du souffle
respiratoire permet à l’âme de se libérer des liens du corps, de bondir hors du cycle
de la nécessité, d’accéder au plan du divin, de transformer radicalement la
temporalité de la vie humaine. Dans la pensée platonicienne qui intègre les
mythes de mémoire à une théorie de la connaissance, la mémoire, Vanamnése
conserve la même fonction d’autant plus frappante que, sur ce plan de pensée, la
catégorie du moi commence de jouer un rôle inédit. « Se souvenir » — même à ce
niveau — ne contribue ni à connaître le passé, ni à organiser l'expérience temporelle : c’est le moyen suprême d'acquérir un savoir, une « vérité » qui permet à
l'existence humaine de se fondre dans l’ordre cosmique, de se fixer sur le plan de
l’immuabilité divine. Que devient cette fonction psychologique, au moment où
son cadre religieux vient à lui faire défaut ? Désacralisée la mémoire est dévalorisée :
simple fonction de percevoir le temps, elle n’est plus qu’une faculté sensible,
(13) Journal de Psychologie, 1956, n° 3, 257-472.
(14) Louis GERNET, «Le temps dans les formes archaiques du droit », Journal de Psychologie,
1956, 379 et sv.
(15) Pierre VipaL-NAQUET, «Temps des dieux et temps des hommes. Essai sur quelques
aspects de l’expérience temporelle chez les Grecs », Revue d’Histoire des Religions, CLVII, 1960,
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)radicalement coupée de l’intellection. Très curieusement, la pensée grecque
n’a pas lié la fonction de mémoire aux progrès de la conscience du passé.
Ces
analyses de la mémoire contribuent en même temps à définir toute une série
d’aspects de l'expérience temporelle des Grecs: la divinisation du Temps, de
Chronos, dans les Théogonies orphiques, exprime, en termes religieux, une
aspiration vers l'Unité; la hantise, chez les
Lyriques, d'un temps humain qui
fuit sans retour est solidaire de la découverte d’un moi affectif ; dans les sectes
religieuses, le temps de l'existence devient le symbole de la mort, tandis que la
reflexion théologique cherche à purifier l’existence des dieux de toute trace de
temporalité. Aspects divers qui renvoient tous à une crise du temps, celle du
vii? siècle, au moment où l’ancien cadre temporel éclate, où se brise l’image
archaïque d’un devenir cyclique, intégrant le temps cosmique, le temps religieux
et le temps des hommes. Ces remarques sur le temps ne sont, dans la pensée de
l’auteur, que les prémices d’une enquête plus vaste : elle devra s'étendre «A toutes
les institutions, toutes les œuvres, toutes les conduites
qui, dans une société
donnée, impliquent une mise en perspective temporelle ».
Sur le plan religieux,
ce sont les mythes d’origine, les rites de fondation, d’inauguration, de retour au
primordial ; sur le plan juridique, le témoignage et l’administration de la preuve
;
sur le plan de la pensée historienne, ce sera l’analyse de la première histoire, de
son outillage conceptuel ; etc...
Espace, Travail, Temps, Personne: parmi ces quatre grandes fonctions
psychologiques, la Personne (16) est sans doute celle
qui a davantage retenu
l'attention des hellénistes. Deux raisons, étroitement confondues, semblent avoir
joué : par leurs perspectives traditionnellement humanistes, les hellénistes étaient
naturellement portés à reconnaître dans l’homme grec une composante essentielle de la civilisation occidentale ; par ailleurs, ils avaient le sentiment, souvent
justifié, d’assister, dans la Grèce d’Homére à Platon, à la naissance de l’individu,
de voir surgir le « moi », le « vrai moi » (17). Dans ce domaine où l’on peut sans doute
le plus aisément mesurer l’apport capital de l’hellénisme à une histoire de l’homme
intérieur, Jean-Pierre Vernant a choisi une province
: la religion grecque. Quels
sont les aspects de la personne que la pensée et la pratique religieuses ont contribué
à former, quels sont ceux qu’elles ont ignorés ou méconnus ? Les dieux que nous
appelons personnels, qu’ont-ils à voir avec la personne ? La fusion qui s’opère
entre Dionysos et ses fidèles est-elle une relation personnelle ? La religion des
héros concerne-t-elle directement certaines dimensions de l’agent humain et
déploie-t-elle certains aspects inédits du moi grec ? À ces questions, l’auteur
répond essentiellement en termes négatifs : non, le dionysisme n’est pas communion
personnelle, il est possession collective. Non, les mystères ne développent aucun
enseignement qui débouche sur une religion de l’âme. Non, les dieux ne sont pas
des personnes : « une puissance divine n’a pas d’existence pour soi... elle n’a d’être
que par le réseau des relations qui l’unit au système divin dans son ensemble ».
e constat purement négatif se nuance d’une réponse positive. Dans les milieux
des sectes se développe une réflexion sur l’âme, sur la psuché : parce qu’elle offre
l’expérience d’une
dimension proprement intérieure et, en même temps, la
consistance d’un être réel pouvant exister au dehors, la psuché dessine « le premier
cadre permettant au monde intérieur de s’objectiver ». Historien des fonctions
(16) On lira avec profit de J. STOETZEL, La Psychologie sociale, Paris, 1968, chap. X, «La
notion de personne », 189-156.
(17) De ce point de vue, l’ouvrage exemplaire est celui de Z. BarBU, Problems of Historical
Psychology, Londres, 1960, dont Jean-Pierre VERNANT, « Etude critique sur deux essais de
psychologie historique », Journal de Psychologie, 1965, 219-281, a fait une analyse très lucide.
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)MYTHE
ET PENSÉE
DANS
LA GRÈCE
ANCIENNE
sychologiques, psychologue de l’intelligence, découvreur de structures mentales,
.-P. Vernant est aussi historien de la pensée religieuse. Hestia-Hermes, Le mythe
hésiodique des Races, Le Colossos, trois études, trois essais, qui, par l’association de
analyse structurale et de l’interprétation psychologique, par le mélange de rigueur
et de finesse dans l’explication, donnent pleine mesure de l’originalité de l’auteur
en ce domaine. Le mythe hésiodique des Races se présente comme un « essai d’analyse
structurale ». Dans cette histoire qui raconte la succession des diverses races
d'hommes sur la terre, l’analyse philologique, livrée à ses seuls moyens, avait,
comme pour toute l’œuvre d’Hésiode, dénoncé l’incohérence, découpé les interpolations successives (18) et, du même coup, révélé l'arbitraire de ses condamnations et, à travers celles-ci, le poids de ses propres préjugés. Prolongeant certaines
suggestions de V. Goldschmidt (19), retrouvant une interprétation suggérée par
G. Dumézil (20), J.-P. Vernant s’attache à rendre compte de chaque détail d’un
mythe, considéré comme un ensemble, Une analyse fouillée, d’une grande richesse,
d’une densité rare lui permet de découvrir non pas « cinq races se succédant chronologiquement suivant un ordre de déchéance plus ou moins progressif », mais
une construction à trois étages, « chaque palier se divisant lui-même en deux
aspects opposés et complémentaires ».
Or et Argent définissent les deux aspects
de la fonction de souveraineté; Bronze et Héros, ce sont les deux pôles de la
fonction guerrière; Fer enfin qui, recouvrant deux types d’existence humaine,
lun consacré à la Dikè, l’autre voué à l’Hybris, forme le troisième plan de cette
tripartition fonctionnelle dont les admirables recherches de Georges Dumézil
ont montré l'importance dans la société indo-européenne (21). L’analyse structurale
ne consiste pas seulement à retrouver un schéma triparti; elle consiste à mettre
au jour une même structure sur toute une série de plans: types d’actions et
d’agents, catégories d’äge, hiérarchie de la société humaine, hiérarchie des puissances surnaturelles. Parfaitement convaincante, forte de n’être marquée par
aucun impressionnisme, de n’apparaître à aucun moment théorie plaquée sur les
faits, une analyse structurale de cette qualité laisse entrevoir les vertus privilégiées de ce type d’analyse dans le vaste champ de la religion grecque.
A travers le Colossos (22), statue-pilier, statue-menhir, J.-P. Vernant pose
lusieurs problèmes: signification du signe religieux, figuration des puissances
invisibles, catégorie psychologique du double. Pierre dressée ou dalle plantée
dans la terre, le Colossos n’est pas l’image du mort, il est un « double », qui tantôt
retient le mort au fond de son tombeau, tantôt permet d’établir le contact avec
lui, à la surface du sol. Signe double, visible en même temps qu’invisible, le
Colossos, sur le plan rituel, effectue le passage entre le monde des vivants et celui
des morts. Ce n’est pas une image-objet matériel ou produit mental; comme les
eidóla (l’âme, le rêve, ombre, l'apparition surnaturelle), le Colossos est «une
réalité extérieure au sujet, mais qui, dans son apparence même, s’oppose par son
(18) Admirable exemple dans l'édition de F. Tacosy, Hesiodi Carmina, 1: « Theogonia »,
Berlin, 1980. Le récent volume, publié par la Fondation Hardt, Hésiode et son influence, Vandoeuwries-Genéve, 1962, marque une condamnation de ces procédés.
(19) V. GoLDSCHMIDT, « Theologia +», Revue d'Etudes Grecques, LXIII, 1950, 33-39.
(20) G. DumzzıL, Jupiter, Mars, Quirinus, Paris, 1941, p. 259. Suggérée mais aussi développée
dans une série de conférences à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, dont la dernière a eu lieu,
en janvier 1966, à l’occasion de certaines critiques.
(21) On en prendra une vue excellente dans deux livres de G. Dumézin:
Les dieux des
Indo-Européens, Paris, 1952; L’Ideologie tripartite des Indo-Européens, Bruxelles, 1958.
« Latomus » — XXXI).
(Coll.
(22) Cette étude est un fragment d’un ouvrage sur les formes de la pensée religieuse des
Grecs, livre que tous les historiens des religions attendent avec une grande impatience.
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)RELIGIONS
caractère insolite aux objets familiers, au décor ordinaire de la vie. Il joue sur
deux plans contrastés à la fois: dans le moment où il se montre présent, il se
révèle comme n’étant pas d'ici, comme appartenant à un inaccessible ailleurs »
(p. 256). Ces valeurs du Colossos supposent une organisation mentale différente
de la nôtre; elles sont inséparables d’un système symbolique général, où la vie
s'oppose à la mort, où la pierre s’oppose au vivant, comme le silence à la voix,
le froid au chaud, le sec à l’humide, Popaque au lumineux, le figé au mobile. Signe
religieux, le Colossos en exprime un aspect essentiel: d’une part, «il cherche à
jeter comme un pont vers le divin, d’autre part, il souligne l’incommensurabilité
entre la puissance sacrée et tout ce qui la manifeste ». Analyses fascinantes, qui
évoquent les pages brillantes de Granet, les analyses pleines de finesse de Gernet
et les explications très construites de Dumézil.
De la première à la dernière page, dans tous ces aspects, Mythe et Pensée chez
les Grecs est un livre profondément neuf. Neuf d’abord dans son projet d’une
histoire des fonctions psychologiques de l’homme grec. C’est une nouvelle discipline que Jean-Pierre Vernant institue: parce qu'elle a un objet propre, une
méthode et des concepts autonomes, elle exige d’être reconnue dans sa singularité,
elle a droit de cité dans l’hellénisme contemporain. Neuf aussi, parce qu’une société
y est étudiée comme un fait global, où le psychologique est une part du social et
le social une part du psychologique ; parce que anthropologie, sociologie, psychologie sociale contribuent à une meilleure intelligence d'un type d'expérience
humaine: l'expérience grecque. Neuf, enfin, dans tous les domaines qui sont
abordés: analyse structurale de la pensée mythique, psychologie du signe religieux, sociologie de la connaissance.
Loin de nous par son sujet, proche de nous par ses préoccupations, nouveau
pour beaucoup par sa démarche, il ne peut que stimuler vigoureusement l’imagination sociologique des chercheurs appliqués à comprendre des phénomènes religieux bien différents: rien ne leur sera plus profitable que sa lecture désintéressée.
Marcel DETIENNE
Ecole Prati
des Hautes Etudes
(VIe Section)