Mythe et pensée dans la Grèce ancienne. Problèmes de psychologie historique

Auteur
Detienne, M.
Verschenen in
Archives des sciences sociales des religions
Jaar
1966
Onderwerp
PSYCHOLOGY
Taal
Français
Categorie
C12 Religie
Archiefnummer
6293

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Persée http://www.persee.fr Mythe et pensée dans la Grèce ancienne. Problèmes de psychologie historique Marcel Detienne Archives des sciences sociales des religions, Année 1966, Volume 21, Numero 1 p. 125 - 134 Voir l'article en ligne Avertissement L'éditeur du site « PERSEE » - le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation — détient la propriété intellectuelle et les droits d'expliitation. A ce titre il est titulaire des droits d'auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du Îer juillet 1998 relative aux bases de données Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelte. Droits et devairs des utilisateurs Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre. Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d'enseignement ou de communication excluant toute exploitation commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d'illustration, ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de ia jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu'ils sont indiqués - le nom de l'auteur et la référence du document reproduit. Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce sait, de l'éditeur original de l'oeuvre, de l'auteur et de ses ayants drait. La reproduction et l'exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l'éditeur du site, Le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur, So:is-direction des bibliothèques et de la documentation (voir nttp:/Avww.sup.adc.education.fribib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.

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Persée http://www.persee.fr Mythe et pensée dans la Grèce ancienne. Problèmes de psychologie historique Marcel Detienne Archives des sciences sociales des religions, Année 1966, Volume 21, Numéro 1 p. 125 - 134 Voir l'article en ligne Avertissement L'éditeur du site « PERSEE » – le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation – détient la propriété intellectuelle et les droits d’exploitation. A ce titre il est titulaire des droits d'auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux bases de données. Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle. Droits et devoirs des utilisateurs Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre. Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d'enseignement ou de communication excluant toute exploitation commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d'illustration, ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu'ils sont indiqués - le nom de l'auteur et la référence du document reproduit. Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l'éditeur original de l'oeuvre, de l'auteur et de ses ayants droit. La reproduction et l'exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l'éditeur du site, Le Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation (voir http://www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.

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MYTHE ET PENSEE DANS LA GRECE ANCIENNE Problèmes de psychologie historique YTHE et Pensée chez les Grecs (1) n’est pas, comme pourrait le croire un lecteur pressé et inattentif, un simple recueil d’études variées, un de ces nombreux Kleine Schriften qui rassemblent, pour la commodité du lecteur, divers articles déjà publiés et les distribuent selon l’ordre de parution ou celui des matières. Le livre que nous présentons ici ne peut, en aucun cas, se laisser confondre avec ce genre de publication. Non seulement parce qu’il comprend à côté d’études déjà publiées un certain nombre d’inédits (2), mais surtout parce que Mythe et Pensée chez les Grecs est un ouvrage rigoureusement charpenté, fortement structuré, d’une originalité rare à la fois dans ses analyses de contenu et dans ses perspectives d'ensemble. L’auteur nous dit: «Ce sont les pièces d’une même enquête ». Disons davantage : ce sont les œuvres d’un même projet, ce sont aussi les premiers résultats de ce qu’il faut appeler une grande entreprise intellectuelle. A beaucoup d’égards, problèmes et méthodes sont ici inséparables: c'est la «psychologie historique», sa problématique, ses démarches qui orientent l'enquête de Jean-Pierre Vernant, déterminent la nature de ses problèmes, délimitent le champ de son investigation. Qu'est-ce que la « psychologie historique » ? Dans son livre les Fonctions psychologiques et les œuvres (3), M. I. Meyerson en a défini les principes et tracé la méthode. Les principales tendances de la (1) Jean-Pierre VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs. Etudes de psychologie historique, Paris, François Maspéro, 1965, 331 p. (Coll. « Les textes à l'appui »). (2) Ce sont : Espace et organisation politique en Grèce ancienne (p. 159 et sv.), étude publiée, en même temps que ce volume, dans Annales E.S.C., 1965, pp. 576-595; Figuration de Vinvisible et catégorie psychologique du double: le Colossos (pp. 251 et sv.) ; Aspects de la personne dans la religion grecque (pp. 267 et sv.). (8) I. Meverson, Les Fonctions psychologiques et les œuvres, Paris, 1948. Ouvrage dont la lecture sera heureusement complétée par celle des articles suivants du même auteur: « Discontinuités et cheminements autonomes dans l’histoire de l’esprit », Journal de Psychologie Normale et Pathologique, 1948, 273-289; « L'Entrée dans l’humain », Essays in Psychology dedicated to David Katz, Uppsala, 1951, 180-192; « Thèmes nouveaux de psychologie objective: l’histoire, la construction, la structure», Journal de Psychologie Normale et Pathologique, 1954, 1-19; «Problèmes d’histoire psychologique des œuvres : spécificité, variation, expérience », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, 207-218.

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psychologie contemporaine — Behaviorisme, Gestaltpsychologie, Psychanalyse — admettent l’existence d’une nature humaine immuable. Cet a priori fixiste, M. I. Meyerson a été conduit à le dénoncer et à le rejeter quand il a cherché à définir «l’entrée dans l'humain », les traits spécifiques des conduites humaines. Organisées en système, orientées vers un produit, douées de signification, les conduites humaines peuvent se définir par les œuvres, les différents types d'œuvre à travers lesquels l’homme s’est exprimé, par lesquels il s’est lui-même construit. « Le monde des œuvres humaines, d’une richesse inépuisable, est, doit être pour le psychologue, ce que le monde des faits de la nature est pour le physicien » (4). Quels sont les divers états d'élaboration d’une fonction psychologique, quels sont les moments où se sont constituées de nouvelles techniques mentales, des types d’activités plus complexes, où, par conséquent, une fonction s’est enrichie, transformée, réorganisée: tels sont quelques-uns des problèmes de la psychologie historique, dans les termes mêmes par lesquels Jean-Pierre Vernant s’efforçait de les définir, lors d’une récente Semaine de Synthèse consacrée à l’histoire dans ses rapports avec la psychologie (5). Cette problématique trouve dans l’expérience grecque un terrain privilégié. En quelques siècles — du vir® au ve avant notre ère — la Grèce passe d'un système de pensée où toutes les formes d'expériences et d’activités humaines sont prises dans un réseau de symboles religieux à un autre système radicalement différent: système qui se veut et s'éprouve comme autre, comme raison (logos), en opposition déclarée à ce qui sera perçu sous forme de mythos; système marqué par la diversité des formes de pensée, nettement différenciées. Pensée philosophique, réflexion politique et juridique, pratique et théorie de la rhétorique, de la sophistique, de la médecine, pensée historienne, mathématiques, logique, tragédie, autant de modes d'expressions, de formes de pensée, d'œuvres autonomes qui définissent un certain type de raison. Dans cette vaste mutation qui transforme une «culture archaïque » en un système de pensée rationnelle, dans ce bouleversement qui a atteint toutes les catégories mentales, leur fonctionnement interne, leur équilibre réciproque, Jean-Pierre Vernant trouve le terrain le plus favorable our conduire son enquête: la construction des fonctions psychologiques de Phomme grec. Enquéte multiple qui vise 4 définir les modes d’organisation et les types de logique qui spécifient la pensée religieuse des Grecs comme système, à reconnaître les formes nouvelles d'expérience, les nouveaux types d'œuvres qui s’instaurent, à faire, enfin, à travers ces grands cadres de pensée, l’histoire e toutes les catégories mentales qui entrent en jeu dans l’un et l’autre système : «modes de l'expression symbolique, maniement des signes, temps, espace, causalité, mémoire, imagination, organisation des actes, volonté, personne» (6). Enquête immense, qui va de la Personne au Travail, de l'Espace au Temps, de % Mémoire à l’Imagination; son ampleur impose le travail collectif, suscite la recherche interdisciplinaire; sa nature exige une nouvelle espèce d’historiens. Récemment encore on pouvait en reconnaître deux : la première — bien vivante encore dans la gent helléniste — a opté une fois pour toutes pour la permanence de la psychologie humaine : l’homme est un donné a priori, seules des différences infimes distinguent l’homme du passé de celui que nous sommes, le bon sens (4) I. Meyerson, « L'Entrée dans l’humain », op. cit., p. 187. (5) J.-P. VERNANT, «Histoire et Psychologie », Revue de Synihese, III, janv.-sept. 1965, (6) J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, p. 11.

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MYTHE BT PENSÉE DANS LA GRÈCE ANCIENNE suffit à expliquer tout ou peu s’en faut (7). La seconde — qui gagne de plus en plus de terrain sur tous les fronts — a le sens du spécifique, elle est attentive à toutes les différences qui peuvent révéler l'Autre dans son altérité, mais le psychologique n’est jamais son véritable gibier, le mental n’est pour elle qu’une dimension de l’histoire (8). La psychologie historique que I. Meyerson et J.-P. Vernant entendent promouvoir (9) exige davantage: si l’on reconnaît que l’homme, à la fois produit et agent, se définit par ses œuvres, qu’il s’objective dans toutes ses créations de la plus simple à la plus élaborée, les œuvres humaines — qui sont les documents de l’historien — permettent de faire l’histoire des grandes fonctions psychologiques. À aucun moment, il ne peut être question pour le psychologue de souffler à l'historien la psychologie normative des types d'homme et des individus qu’il étudie, Il n'est pas davantage question pour ce type d’historien de se replier sur le bon sens. L'histoire des fonctions psychologiques est l’objet d’une discipline autonome, où le psychologue est un historien et l'historien un psycholoque. La nouvelle espèce d’historien est inséparable d’un nouveau type de psychologue, De cette psychologie historique, Mythe et Pensée chez les Grecs est un produit exemplaire: par l’ampleur des perspectives, la richesse des analyses, la densité de pensée autant que par l'effort pour définir dans chaque cas la problématique d'une fonction psychologique. Dans une série de treize études, Jean-Pierre Vernant nous donne les premiers chapitres d’une histoire des principales catégories psychologiques: le Temps, la Personne, l'Espace, le Travail. Le Travail et l'Espace occupent tous deux une place de choix : l'Espace, parce que c’est une catégorie fondamentale de la pensée religieuse et de la pensée politique; le Travail parce que c’est peut-être l’un des points où se marque le plus nettement la distance des sociétés anciennes à la nôtre. Sous le titre « L'organisation de l’Espace », deux grands problèmes sont posés : d’une part, l’expression religieuse du mouvement. l’organisation mentale de l’espace que les représentations religieuses et les pratiques institutionnelles solidaires impliquent, soutiennent et véhiculent ; d’autre part, la construction dans la pratique politique d’un nouvel espace « homogène, réversible, de type géométrique », qui s'oppose très nettement à l’espace de type religieux, « qualitatif, différencié, hiérarchisé ». A travers le couple HermèsHestia, à travers les représentations que les Grecs se faisaient de ces puissances divines, complémentaires et antithétiques, à travers les institutions et les pratiques sociales qui se déploient dans le « champ idéologique » dessiné par ces deux divinités, Jean-Pierre Vernant déchiffre de la manière la plus convaincante une structure mentale de l’espace. Hermès-Hestia expriment sur le plan religieux «la tension qui se marque dans la représentation ‘archaïque de l’espace »: « l’espace exige un centre, un point fixe, à valeur privilégiée, à partir duquel on puisse orienter et définir des directions toutes différentes qualitativement; mais l’espace se présente en même temps comme lieu de mouvement, ce qui implique (7) Sur le poids d’une certaine image de l’homme dans Panalyse des faits grecs, on verra R. ScHAERER, Le Héros, le sage et l'événement dans Vhumanisme grec, Paris, 1964, en particulier p. 68 où l’auteur — par ailleurs, excellent platonisant et helléniste subtil — trahit ses motivations profondes : d’abord défendre « Vhumanisme grec », ensuite, seulement, atteindre un certain type d’experience humaine. (8) Il faut rappeler ici les pages vigoureuses, programmatiques, de Lucien FEBvRE, « Psychologie et Histoire », L'Encyclopédie française, VIII (Vie mentale), Paris, 1988. De même, « L'Histoire des mentalités », de Georges Duny, dans L’ Histoire et ses méthodes, Encyclopédie de la Pléiade, Paris, 1961, 937-966. (9) Dans le Journal de Psychologie, 1960, 445-451, Jean-Pierre VERNANT avait dressé un premier bilan de la psychologie historique et, en même temps, tracé un programme de recherches en ce domaine,

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une possibilité de transition et de passage de n'importe quel point à un autre » (10). Deux objections surgissent aussitôt: d’une part, Hermès-Hestia, ces puissances religieuses, ces objets cultuels, ces être mythiques seraient-ils réductibles à des notions aussi abstraites que l’espace ouvert et l’espace fermé ? JeanPierre Vernant prend soin d’y répondre : dans le système de pensée religieuse des Grecs, espace et mouvement sont implicites; ils sont une dimension des réalités religieuses, un aspect des mythes, des rituels, des représentations figurées qui sont les modes d’expression de la pensée mythique. Seule une réflexion aussi abstraite que celle de Zénon d’Elée posera l’espace et le mouvement comme catégories philosophiques. Mais derrière les activités patronnées par Hermès-Hestia, ce que l'analyse découvre c'est le cadre de l’expérience archaïque de la spatialité. La seconde objection suit la première : la structure dégagée n'est-elle pas trop simple, ne serait-ce pas une explication réductrice ? Les analyses très denses de tout ce chapitre (p. 97-148) la réfutent magistralement: en montrant qu’«a des valeurs spatiales attachées à un centre, immobile et clos sur lui-même, correspondent régulièrement les valeurs opposées d’une étendue ouverte, mobile, toute de parcours, contacts et transitions », l’auteur éclaire de la manière la plus neuve des faits de mariage, des rapports de parenté, l'héritage du «lot de terre » (kléros) familial, le statut domestique des époux, l'opposition sociale et psychologique de l’homme et de la femme, les formes d’activités à la maison et au dehors, les formes de la richesse et de l’aménagement du sol. L'analyse structurale fait ici la preuve de sa validité et de sa fécondité : une structure simple rend compte d'institutions complexes, multiples, diverses, — d'institutions qui, selon une définition de G. Le Bras, ont pour fin et principe les relations humaines, les rapports sociaux. « Géométrie et astronomie sphérique dans la pensée cosmologique grecque », « Espace et organisation politique en Grèce ancienne », deux chapitres qui posent les problèmes de la spatialité dans la pensée rationnelle des Grecs : quels sont les facteurs qui ont permis la transformation d’un espace religieux qualitatif et hiérarchisé en un espace homogène, réversible et de type géométrique ? Quelles sont, par ailleurs, de Clisthéne à Platon, du vie au Iv? siècle avant notre ère, les formes de relations qui s’instituent entre représentations de l’espace et organisations politique (au sens grec de cité, polis). Deux questions qui s’inscrivent dans le cadre, plus large, du problème des origines de la pensée grecque. Dans un essai antérieur (11) — dont le dernier chapitre du présent volume (La formation de la pensée positive dans la Grèce archaïque) apparaît comme une esquisse —, JeanPierre Vernant avait cherché à montrer que le passage du « mythe » à la « raison » n'était pas le miracle, accepté par J. Burnet, ni non plus cette décantation progressive d’une pensée mythique en une conceptualisation philosophique, reconnue par F. M. Cornford: c’est dans les pratiques institutionnelles de type politique et juridique que s'opére, au cours du vır® et du vie siècle, un procès de laïcisation des formes de pensée ; c'est dans la vie sociale que se construisent à la fois le cadre conceptuel et les techniques mentales qui favorisent l'avènement de la pensée philosophique. « Espace et organisation politique » développe un point essentiel de cette thèse. L'apparition d'une nouvelle représentation de l’espace dans le système de pensée rationnelle est inséparable d’une mutation décisive dans la pratique sociale (11 bis) : l’organisation, par la cité, d'un espace social, centré su (10) J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, p. 101. (11) J.-P. VERNANT, Les Origines de la pensée grecque, Paris, P.U.F., 1962. (Coll. « Mythes et Religions »). (1 bis) De ce type d’analyse, qui met en relation certains modes de pensée avec des formes et des pratiques politiques, on trouvera un excellent exemple dans L. GERNET et J.-P. VERNANT,

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MYTHE ET PENSÉE DANS LA GRÈCE ANCIENNE YAgora, dans lequel tous les citoyens peuvent se définir en égaux. Derrière la géométrie grecque, son espace homogène constitué par des rapports symétriques et réversibles, c’est la pratique et la pensée politiques qui sont à l’œuvre. Le troisième volet de cette analyse socio-psychologique de l’espace se présente comme une réflexion sur le très beau livre de Pierre Lévêque et de Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l’Athénien. Essai sur la représentation de l’espace et du temps dans la pensée politique grecque de la fin du VI siècle à la mort de Platon (12). De Clisthène à Platon, géométrie et politique, espace des mathématiciens et espace de la cité nouent des relations diverses. Au vie siècle, la vision géométrique d'un Anaximandre est rigoureusement homologue à la conception politique de la cité, régie ar l’isonomia; au ve siècle, l'univers des géométres et des astronomes se sépare le celui de la cité : l’espace politique d’Hippodamos est marqué par la différenciation; l’espace géométrique d’Hoppase, au contraire, est pleinement indifférencié; au 1v* siècle, enfin, géométrie et politique renouent leurs liens dans les théories d'Archytas, le premier à faire l’application des notions mathématiques aux problémes sociaux posés par la crise de la cité. Telles sont, grossiérement schématisées, quelques-unes des conclusions de P. Lévéque et de P. VidalNaquet. Jean-Pierre Vernant les nuance, en soulignant ce qui, par dela les différences apparentes, rapproche les réformes de Clisthéne, les projets d’Hippodamos, les constructions de Platon. Tous trois s'efforcent de résoudre un seul et méme probléme, inséparable de la conception que les Grecs se faisaient de la politeia — comprenant à la fois le groupe social, l’ensemble des fonctions différenciées, et ce que nous appelons l'Etat, le plan du politique — : comment faire de tous les citoyens une collectivité une, où chacun est le semblable de l’autre en dépit de toutes les différences qui opposent l’un à l’autre chacun des citoyens ? Avec les études qui posent les différents problèmes de l’espace, les chapitres consacrés au Travail, comptent parmi les plus étoffés. Quatre études permettent à l’auteur de situer les conduites de travail dans la société grecque, quatre études dont les conclusions sont fondamentales pour les psychologues comme pour les hellénistes. Prométhée et la fonction technique : à travers trois versions d’un même mythe, à travers Hésiode, Eschyle, Platon, ce sont trois moments, trois aspects de la fonction technique que nous pouvons atteindre. Si d’Hesiode à Platon, l’idée de Part humain et la place du technique comme fonction sociale sont peu à peu dégagées, on ne voit pas, malgré la place prise par les techniques dans la vie des hommes, apparaître l’idée de travail comme grande fonction sociale: l’activité technique ne se dégage pas comme type d’activité humaine spécifique. Travail et nature dans la Grèce ancienne cerne davantage le problème : quel est en Grèce le statut psychologique du travail ? Comment les Grecs se représentent-ils les deux formes principales d’activités de leur société : l’activité agricole et les occuations artisanales ? D’Hesiode à Xénophon, du vit? au Iv® siècle avant notre ère, le travail de la terre — travail de base dans une économie agricole — n’est pas un type de comportement visant & produire, par des moyens techniques, des valeurs utiles au groupe : l’agriculture est essentiellement un commerce avec la terre et les dieux. L'homme ne fait pas pousser le blé, ce sont les dieux qui le lui donnent, s’il les a soigneusement «cultivés» (thérapeuein dans XÉNOPHON, Economique, V, 12, a le sens de rendre un culte). S’acquitter de tous ses devoirs «L’Evolution des idées en Chine et en Grèce du vie au n° siècle avant notre ère », Bulletin de l'Association Guillaume Budé, 4° série, n° 3, 1964, 815-325, De Jacques GERNET, on lira le remarquable livre : La Chine ancienne. Des origines à l’empire, Paris, P.U.F., 1964 (Coll. « Que sais-je ? », (12) Annales littéraires de l’Université de Besançon, Paris, Belles Lettres, 1964.

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religieux, accomplir chaque opération au moment opportun et dans la forme qui convient, consulter les avis célestes, éviter toute faute, telles sont les « techniques agricoles ». En travaillant, l’homme grec ne transforme pas la nature, il se «naturalise ». Par rapport à ce modèle, les activités artisanales ne marquent pas une rupture fondamentale: dans l’ordre de la fabrication, de la poiésis, qui se définit en opposition à l’ordre de la praxis, action pure sans production externe, l’accent est mis moins sur l’objet lui-même dans ses rapports avec l’agent producteur qur sur Pusage qui en est fait. Autrement dit, les activités professionnelles, les tâches artisanales ne sont pas perçues comme des artifices destinés à transformer la nature : ce sont de simples prolongements des qualités naturelles des artisans ; leurs productions sont soumises à des besoins également naturels. L’artisan n’est as un producteur: soumis à l’usager par un lien de dépendance « naturelle », il fait partie de la nature. Pas plus que l’activité agricole — à laquelle elle s’oppose sur certains points —, la fonction artisanale ne dégage entièrement l’aspect humain du travail. La troisième étude — Aspects psychologiques du travail — prolonge les remarques finales de l’étude précédente sur la distance entre poiésis, processus de fabrication, et praxis, activité conforme à la nature de l’homme,en tant qu'être raisonnable et politique. Sur trois plans distincts — économique, philosophique, psychologique — une même structure s’impose : dans le cadre de la technique et de l’économie antiques, la valeur d’usage l’emporte sur la valeur marchande ; dans la réflexion philosophique sur l’activité démiurgique, à cette représentation du travail, fondée sur la précellence de l’usage, répond rigoureusement la théorie platonicienne et aristotélicienne que la cause finale l’emporte sur la cause efficiente : ce «en vue de quoi » la chose est faite est senti comme plus important que ce «par quoi» la chose est fabriquée; sur le plan psychologique, enfin, la même orientation se laisse reconnaître dans le statut inférieur de la poièsis, del’opération productrice, par rapport à la praxis, seule forme d’activité authentique dont Partisan est, par sa fonction, totalement privé. J.-P. Vernant peut donc conclure que, sur tous les plans, la fonction psychologique du travail chez les Grecs est, dans sa cohérence, radicalement différente de la nôtre : jamais elle n’est une fonction sociale de base. La quatrième étude du chapitre « Travail et pensée technique » aborde un nouveau problème : entre le vır® et le v® siècle, en Grèce, l'avènement d’une conception rationnelle de la techné, la laïcisation des métiers, la délimitation plus rigoureuse de la fonction artisanale semblent réaliser les conditions nécessaires à la construction d’une véritable pensée technique. Or, «le dégagement du technique et son apparente exaltation chez les sophistes vont de pair avec ce que P.M. Schuhl a pu appeler un véritable blocage de la pensée technique des Grecs ». Quelles sont, se demande l’auteur, les formes et les limites de la pensée technique des Grecs ? La réponse est nette, pertinente ; elle s’inscrit dans la ligne des analyses précédentes, mais, en même temps, elle les transcende dans un diagnostic lumineux qui dégage les lignes de force de toute une civilisation. La Grèce a eu des «ingénieurs », comme Eupalinos de Mégare, qui possèdent un savoir mathématique et l’appliquent à des réalisations techniques. Archytas, Archimède, mathématiciens, se sont intéressés à des problèmes mécaniques, ils ont construit des machines, ils ont inventé des techniques. Pourquoi la Grèce en est-elle cependant restée au stade appelé étéotechnique, de simple adatation aux choses ? Pourquoi cette persistance d’une mentalité très mécanicienne ? L’analyse des Mechanica du Pseudo-Aristote, l'examen des principales œuvres des « grands mécaniciens» conduisent J.-P. Vernant à observer, d’une part, que la « pensée technique » des Grecs est autrement construite que la nôtre: elle ne s’articule pas à la science, elle ignore l’expérimentation, elle est privée de tout cadre conceptuel original. En second lieu, que la «pensée technique» reste, en Grèce, prisonniére de la pensée logique, qu’elle est prise au piège de la rhétorique, qu'elle ne

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MYTHE ET PENSÉE DANS LA GRÈCE ANCIENNE réussit pas à rompre avec certaines structures mentales qui ont donné une forme à toute une série d’activités et de pratiques. L’ingénieur, aux prises avec la nature, prolonge le comportement du démiurge archaïque, ce magicien, maître en astuces, en ruses multiples. La machine reste un piège (méchané = machine, machination), « tendu aux points où la nature se laisse prendre ». La stagnation technique découvre un aspect essentiel de la civilisation grecque : agir, pour l’homme grec, ce n’est pas fabriquer des objets, ce n’est pas transformer la nature, « c’est avoir prise sur les hommes, les vaincre, les dominer ». Le blocage est d'ordre mental, mais cette attitude fondamentale de la pensée grecque, renvoie, ici encore, à la pratique sociale déterminante en Grèce : le « politique » avec toutes ses dimensions. L'Ecole d’I. Meyerson a beaucoup réfléchi sur la catégorie psychologique du temps: « La construction du temps humain » a fait l’objet d’un numéro spécial du Journal de Psychologie (13). Avec Louis Gernet (14), Pierre Vidal-Naquet (15) qui ont exploré diverses formes de la temporalité, Jean-Pierre Vernant a consacré à ce problème deux excellentes études, réunies sous le titre, Aspects mythiques de la mémoire et du temps. Divinisation de la mémoire, mythologie de la réminiscence : que signifient ces représentations religieuses ? Quelles conceptions du temps organisent-elles ? Quelles étapes de la construction de la mémoire, comme fonction psychologique, permettent-elles de jalonner ? Le temps, la mémoire, voilà des catégories qui semblent échapper à l’histoire: l’helléniste est tenté de reconnaître en Mnémosuné, Mémoire, mère des Muses, un simple équivalent de notre propre mémoire. Une analyse serrée des représentations religieuses et des techniques spirituelles solidaires de Mnémosuné, conduit à découvrir une «mémoire », étrange, déconcertante, radicalement différente de la nôtre: ce n’est pas une mémoire tournée vers la connaissance du passé individuel, ce n’est pas non plus une fonction dirigée vers l'exploration du passé collectif, une activité mentale contribuant à l'édification d’une architecture du temps. Sur le plan cosmologique, Mnémosuné est une puissance qui confère à l’aède ou au devin le privilège ’entrer en contact avec l’autre monde. Dans les traditions mystiques u vie siècle, les techniques de mémoire sont des « règles de sainteté » qui visent à mettre un terme au cycle des générations. On se souvient pour nier le Temps : «se remémorer », c’est une technique ascétique de type yoga. La maîtrise du souffle respiratoire permet à l’âme de se libérer des liens du corps, de bondir hors du cycle de la nécessité, d’accéder au plan du divin, de transformer radicalement la temporalité de la vie humaine. Dans la pensée platonicienne qui intègre les mythes de mémoire à une théorie de la connaissance, la mémoire, Vanamnése conserve la même fonction d’autant plus frappante que, sur ce plan de pensée, la catégorie du moi commence de jouer un rôle inédit. « Se souvenir » — même à ce niveau — ne contribue ni à connaître le passé, ni à organiser l'expérience temporelle : c’est le moyen suprême d'acquérir un savoir, une « vérité » qui permet à l'existence humaine de se fondre dans l’ordre cosmique, de se fixer sur le plan de l’immuabilité divine. Que devient cette fonction psychologique, au moment où son cadre religieux vient à lui faire défaut ? Désacralisée la mémoire est dévalorisée : simple fonction de percevoir le temps, elle n’est plus qu’une faculté sensible, (13) Journal de Psychologie, 1956, n° 3, 257-472. (14) Louis GERNET, «Le temps dans les formes archaiques du droit », Journal de Psychologie, 1956, 379 et sv. (15) Pierre VipaL-NAQUET, «Temps des dieux et temps des hommes. Essai sur quelques aspects de l’expérience temporelle chez les Grecs », Revue d’Histoire des Religions, CLVII, 1960,

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radicalement coupée de l’intellection. Très curieusement, la pensée grecque n’a pas lié la fonction de mémoire aux progrès de la conscience du passé. Ces analyses de la mémoire contribuent en même temps à définir toute une série d’aspects de l'expérience temporelle des Grecs: la divinisation du Temps, de Chronos, dans les Théogonies orphiques, exprime, en termes religieux, une aspiration vers l'Unité; la hantise, chez les Lyriques, d'un temps humain qui fuit sans retour est solidaire de la découverte d’un moi affectif ; dans les sectes religieuses, le temps de l'existence devient le symbole de la mort, tandis que la reflexion théologique cherche à purifier l’existence des dieux de toute trace de temporalité. Aspects divers qui renvoient tous à une crise du temps, celle du vii? siècle, au moment où l’ancien cadre temporel éclate, où se brise l’image archaïque d’un devenir cyclique, intégrant le temps cosmique, le temps religieux et le temps des hommes. Ces remarques sur le temps ne sont, dans la pensée de l’auteur, que les prémices d’une enquête plus vaste : elle devra s'étendre «A toutes les institutions, toutes les œuvres, toutes les conduites qui, dans une société donnée, impliquent une mise en perspective temporelle ». Sur le plan religieux, ce sont les mythes d’origine, les rites de fondation, d’inauguration, de retour au primordial ; sur le plan juridique, le témoignage et l’administration de la preuve ; sur le plan de la pensée historienne, ce sera l’analyse de la première histoire, de son outillage conceptuel ; etc... Espace, Travail, Temps, Personne: parmi ces quatre grandes fonctions psychologiques, la Personne (16) est sans doute celle qui a davantage retenu l'attention des hellénistes. Deux raisons, étroitement confondues, semblent avoir joué : par leurs perspectives traditionnellement humanistes, les hellénistes étaient naturellement portés à reconnaître dans l’homme grec une composante essentielle de la civilisation occidentale ; par ailleurs, ils avaient le sentiment, souvent justifié, d’assister, dans la Grèce d’Homére à Platon, à la naissance de l’individu, de voir surgir le « moi », le « vrai moi » (17). Dans ce domaine où l’on peut sans doute le plus aisément mesurer l’apport capital de l’hellénisme à une histoire de l’homme intérieur, Jean-Pierre Vernant a choisi une province : la religion grecque. Quels sont les aspects de la personne que la pensée et la pratique religieuses ont contribué à former, quels sont ceux qu’elles ont ignorés ou méconnus ? Les dieux que nous appelons personnels, qu’ont-ils à voir avec la personne ? La fusion qui s’opère entre Dionysos et ses fidèles est-elle une relation personnelle ? La religion des héros concerne-t-elle directement certaines dimensions de l’agent humain et déploie-t-elle certains aspects inédits du moi grec ? À ces questions, l’auteur répond essentiellement en termes négatifs : non, le dionysisme n’est pas communion personnelle, il est possession collective. Non, les mystères ne développent aucun enseignement qui débouche sur une religion de l’âme. Non, les dieux ne sont pas des personnes : « une puissance divine n’a pas d’existence pour soi... elle n’a d’être que par le réseau des relations qui l’unit au système divin dans son ensemble ». e constat purement négatif se nuance d’une réponse positive. Dans les milieux des sectes se développe une réflexion sur l’âme, sur la psuché : parce qu’elle offre l’expérience d’une dimension proprement intérieure et, en même temps, la consistance d’un être réel pouvant exister au dehors, la psuché dessine « le premier cadre permettant au monde intérieur de s’objectiver ». Historien des fonctions (16) On lira avec profit de J. STOETZEL, La Psychologie sociale, Paris, 1968, chap. X, «La notion de personne », 189-156. (17) De ce point de vue, l’ouvrage exemplaire est celui de Z. BarBU, Problems of Historical Psychology, Londres, 1960, dont Jean-Pierre VERNANT, « Etude critique sur deux essais de psychologie historique », Journal de Psychologie, 1965, 219-281, a fait une analyse très lucide.

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MYTHE ET PENSÉE DANS LA GRÈCE ANCIENNE sychologiques, psychologue de l’intelligence, découvreur de structures mentales, .-P. Vernant est aussi historien de la pensée religieuse. Hestia-Hermes, Le mythe hésiodique des Races, Le Colossos, trois études, trois essais, qui, par l’association de analyse structurale et de l’interprétation psychologique, par le mélange de rigueur et de finesse dans l’explication, donnent pleine mesure de l’originalité de l’auteur en ce domaine. Le mythe hésiodique des Races se présente comme un « essai d’analyse structurale ». Dans cette histoire qui raconte la succession des diverses races d'hommes sur la terre, l’analyse philologique, livrée à ses seuls moyens, avait, comme pour toute l’œuvre d’Hésiode, dénoncé l’incohérence, découpé les interpolations successives (18) et, du même coup, révélé l'arbitraire de ses condamnations et, à travers celles-ci, le poids de ses propres préjugés. Prolongeant certaines suggestions de V. Goldschmidt (19), retrouvant une interprétation suggérée par G. Dumézil (20), J.-P. Vernant s’attache à rendre compte de chaque détail d’un mythe, considéré comme un ensemble, Une analyse fouillée, d’une grande richesse, d’une densité rare lui permet de découvrir non pas « cinq races se succédant chronologiquement suivant un ordre de déchéance plus ou moins progressif », mais une construction à trois étages, « chaque palier se divisant lui-même en deux aspects opposés et complémentaires ». Or et Argent définissent les deux aspects de la fonction de souveraineté; Bronze et Héros, ce sont les deux pôles de la fonction guerrière; Fer enfin qui, recouvrant deux types d’existence humaine, lun consacré à la Dikè, l’autre voué à l’Hybris, forme le troisième plan de cette tripartition fonctionnelle dont les admirables recherches de Georges Dumézil ont montré l'importance dans la société indo-européenne (21). L’analyse structurale ne consiste pas seulement à retrouver un schéma triparti; elle consiste à mettre au jour une même structure sur toute une série de plans: types d’actions et d’agents, catégories d’äge, hiérarchie de la société humaine, hiérarchie des puissances surnaturelles. Parfaitement convaincante, forte de n’être marquée par aucun impressionnisme, de n’apparaître à aucun moment théorie plaquée sur les faits, une analyse structurale de cette qualité laisse entrevoir les vertus privilégiées de ce type d’analyse dans le vaste champ de la religion grecque. A travers le Colossos (22), statue-pilier, statue-menhir, J.-P. Vernant pose lusieurs problèmes: signification du signe religieux, figuration des puissances invisibles, catégorie psychologique du double. Pierre dressée ou dalle plantée dans la terre, le Colossos n’est pas l’image du mort, il est un « double », qui tantôt retient le mort au fond de son tombeau, tantôt permet d’établir le contact avec lui, à la surface du sol. Signe double, visible en même temps qu’invisible, le Colossos, sur le plan rituel, effectue le passage entre le monde des vivants et celui des morts. Ce n’est pas une image-objet matériel ou produit mental; comme les eidóla (l’âme, le rêve, ombre, l'apparition surnaturelle), le Colossos est «une réalité extérieure au sujet, mais qui, dans son apparence même, s’oppose par son (18) Admirable exemple dans l'édition de F. Tacosy, Hesiodi Carmina, 1: « Theogonia », Berlin, 1980. Le récent volume, publié par la Fondation Hardt, Hésiode et son influence, Vandoeuwries-Genéve, 1962, marque une condamnation de ces procédés. (19) V. GoLDSCHMIDT, « Theologia +», Revue d'Etudes Grecques, LXIII, 1950, 33-39. (20) G. DumzzıL, Jupiter, Mars, Quirinus, Paris, 1941, p. 259. Suggérée mais aussi développée dans une série de conférences à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, dont la dernière a eu lieu, en janvier 1966, à l’occasion de certaines critiques. (21) On en prendra une vue excellente dans deux livres de G. Dumézin: Les dieux des Indo-Européens, Paris, 1952; L’Ideologie tripartite des Indo-Européens, Bruxelles, 1958. « Latomus » — XXXI). (Coll. (22) Cette étude est un fragment d’un ouvrage sur les formes de la pensée religieuse des Grecs, livre que tous les historiens des religions attendent avec une grande impatience.

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RELIGIONS caractère insolite aux objets familiers, au décor ordinaire de la vie. Il joue sur deux plans contrastés à la fois: dans le moment où il se montre présent, il se révèle comme n’étant pas d'ici, comme appartenant à un inaccessible ailleurs » (p. 256). Ces valeurs du Colossos supposent une organisation mentale différente de la nôtre; elles sont inséparables d’un système symbolique général, où la vie s'oppose à la mort, où la pierre s’oppose au vivant, comme le silence à la voix, le froid au chaud, le sec à l’humide, Popaque au lumineux, le figé au mobile. Signe religieux, le Colossos en exprime un aspect essentiel: d’une part, «il cherche à jeter comme un pont vers le divin, d’autre part, il souligne l’incommensurabilité entre la puissance sacrée et tout ce qui la manifeste ». Analyses fascinantes, qui évoquent les pages brillantes de Granet, les analyses pleines de finesse de Gernet et les explications très construites de Dumézil. De la première à la dernière page, dans tous ces aspects, Mythe et Pensée chez les Grecs est un livre profondément neuf. Neuf d’abord dans son projet d’une histoire des fonctions psychologiques de l’homme grec. C’est une nouvelle discipline que Jean-Pierre Vernant institue: parce qu'elle a un objet propre, une méthode et des concepts autonomes, elle exige d’être reconnue dans sa singularité, elle a droit de cité dans l’hellénisme contemporain. Neuf aussi, parce qu’une société y est étudiée comme un fait global, où le psychologique est une part du social et le social une part du psychologique ; parce que anthropologie, sociologie, psychologie sociale contribuent à une meilleure intelligence d'un type d'expérience humaine: l'expérience grecque. Neuf, enfin, dans tous les domaines qui sont abordés: analyse structurale de la pensée mythique, psychologie du signe religieux, sociologie de la connaissance. Loin de nous par son sujet, proche de nous par ses préoccupations, nouveau pour beaucoup par sa démarche, il ne peut que stimuler vigoureusement l’imagination sociologique des chercheurs appliqués à comprendre des phénomènes religieux bien différents: rien ne leur sera plus profitable que sa lecture désintéressée. Marcel DETIENNE Ecole Prati des Hautes Etudes (VIe Section)