Volledige tekst tonen19 pagina's
Pagina 1
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Ganz
Parsee _
Le Kraat
Franco Lo Piparo
Wawa
yinagore
a dans la Iinguisstigue gre
+
Abstract
ABSTRACT : One of the consequences of Pythagoras’ theorem is the discovery that there are some quantities which can be
constructed geometrically but cannot be expressed as a ratio between integers. Such quantities were called arrêta (unutterable)
or äloga (unsayable). Considering that Plato and Aristotle thought that language and arithmetical calculus were inseparable, the
author here argues that the discovery of incommensurable quantities has played a crucial role in the development of some
theoretical notions in Greek linguistics, such as synonymy, homonymy and metaphor. Aristotle's definitions of synonymy and
homonymy at the beginning of the Categories are interpreted as linguistic equivalents of the mathematical notions of
commensurability and incommensurability.
Resume
RESUME : L'établissement du théorème de Pythagore a mis en évidence l'existence de grandeurs qu'on peut construire
géométriquement, mais qui ne se laissent pas mesurer par des nombres entiers ou fractionnaires. Ces grandeurs ont été
appelées arrêta (inexprimables) ou âloga (indicibles). Tablant sur te fait que, pour Platon et Aristote, langage et calcul numérique
sont des activités inséparables, l'article suggère que la découverte des grandeurs incommensurables a joué un rôle décisif dans
l'élaboration de certaines notions théoriques de la linguistique grecque, comme celles de synonymie, d'homonymie et de
métaphore. Les définitions de la synonymie et de l'homonymie données par Aristote au début des Catégories sont interprétées
comme des équivalents linguistiques des notions mathématiques de commensurabilité et d'in-commensurabilité.
Citer ce document / Cite this document :
Lo Piparo Franco. Le théorème de Pythagore dans la linguistique grecque. In: Histoire Épistémologie Langage. Tome 22,
fascicule 1, 2000. pp. 51-67.
doi : 10.3406/hel.2000.2763
http://www.persee.friweb/revues/homelprescript/anicle/hel 0750-8069 2000 num22 1_2763
HSE creative
commons
Pagina 2
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Franco Lo Piparo
In: Histoire Épistémologie Langage. Tome 22, fascicule 1, 2000. pp. 51-67.
Abstract
ABSTRACT : One of the consequences of Pythagoras' theorem is the discovery that there are some quantities which can be
constructed geometrically but cannot be expressed as a ratio between integers. Such quantities were called arrêta (unutterable)
or âloga (unsayable). Considering that Plato and Aristotle thought that language and arithmetical calculus were inseparable, the
author here argues that the discovery of incommensurable quantities has played a crucial role in the development of some
theoretical notions in Greek linguistics, such as synonymy, homonymy and metaphor. Aristotle's definitions of synonymy and
homonymy at the beginning of the Categories are interpreted as linguistic equivalents of the mathematical notions of
commensurability and incommensurability.
Résumé
RÉSUMÉ : L'établissement du théorème de Pythagore a mis en évidence l'existence de grandeurs qu'on peut construire
géométriquement, mais qui ne se laissent pas mesurer par des nombres entiers ou fractionnaires. Ces grandeurs ont été
appelées arrêta (inexprimables) ou âloga (indicibles). Tablant sur le fait que, pour Platon et Aristote, langage et calcul numérique
sont des activités inséparables, l'article suggère que la découverte des grandeurs incommensurables a joué un rôle décisif dans
l'élaboration de certaines notions théoriques de la linguistique grecque, comme celles de synonymie, d'homonymie et de
métaphore. Les définitions de la synonymie et de l'homonymie données par Aristote au début des Catégories sont interprétées
comme des équivalents linguistiques des notions mathématiques de commensurabilité et d'in-commensurabilité.
Citer ce document / Cite this document :
Lo Piparo Franco. Le théorème de Pythagore dans la linguistique grecque. In: Histoire Épistémologie Langage. Tome 22,
fascicule 1, 2000. pp. 51-67.
doi : 10.3406/hel.2000.2763
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hel_0750-8069_2000_num_22_1_2763
Pagina 3
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)LE THEOREME DE PYTHAGORE
DANS LA LINGUISTIQUE GRECQUE
Franco LO PIPARO
Université de Palerme
RÉSUMÉ
grandeurs: L'établissement
Pythagore
aqu'on
mis en
peut
évidence
construire
du l'existence
théorème
géométri
de
quement, mais qui ne se laissent pas mesur
erpar des nombres entiers ou fraction
naires. Ces grandeurs ont été appelées
arrêta (inexprimables) ou âloga (indi
cibles).
Tablant sur le fait que, pour Platon
et Aristote, langage et calcul numérique
sont des activités inséparables, l'article
suggère que la découverte des grandeurs
incommensurables a joué un rôle décisif
dans l'élaboration de certaines notions
théoriques de la linguistique grecque,
comme celles de synonymie, d'homonymie
et de métaphore. Les définitions de la
synonymie et de l'homonymie données par
Aristote au début des Catégories sont
interprétées
comme
des
équivalents
linguistiques des notions mathématiques de
commensurabilité et d'in-commensurabilité.
MOTS-CLÉS : Théorie linguistique ; Antiquité
grecque ; Théorème de Pythagore ; Grec ;
Langage et calcul ; Synonymie ; Homonym
ie
; Métaphore ; Mètre.
Pythagoras': One
ABSTRACT
theorem
of theisconsequences
the discovery
of
that there are some quantities which can
be constructed geometrically but cannot
be expressed as a ratio between integers.
Such quantities were called arrêta
(unutterable) or âloga (unsayable).
Considering that Plato and Aristotle
thought that language and arithmetical
calculus were inseparable, the author
here argues that the discovery of i
ncom ensurable
quantities has played a
crucial role in the development of some
theoretical notions in Greek linguistics,
such as synonymy, homonymy and
metaphor. Aristotle's definitions of
synonymy and homonymy at the begin
ningof the Categories are interpreted as
linguistic equivalents of the mathematic
al
notions of commensurability and
incommensurability.
KEY WORDS : Linguistic theory ; Greek
antiquity ;
Pythagora's
theorem ;
Greek ; Language and arithmetical
calculus ;
Synonymy ;
Homonymy ;
Metaphor ; Measure.
IL EXISTE une question dont on ne trouve pas mention dans
l'historiographie linguistique, et qui pourtant, à mon avis, pourrait nous aider
à mieux comprendre les rapports profonds et complexes entre mathématiques
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)et linguistique dans la Grèce antique. Cette question est la suivante : quel
rôle a joué le théorème de Pythagore dans les recherches philosophiques
grecques sur le langage ?
1. ASPECTS GÉOMÉTRIQUES ET ARITHMÉTIQUES DU THÉORÈME
Deux développements antiques de la démonstration du théorème nous
sont parvenus : l'un se trouve à la fin du Premier Livre des Éléments
d'Euclide (Prop. I, 47), l'autre dans le Ménon de Platon1. Si on les comp
are, on s'aperçoit qu'ils sont assez différents. Je commence par celui que
décrit Euclide et qui est probablement le plus ancien, même si le texte dans
lequel nous le lisons est plus récent.
La figure ci-dessous illustre bien le style démonstratif d'Euclide.
Figure 1
Le théorème est démontré presque exclusivement par des procédures
géométriques. En traçant simplement des lignes et des figures, Euclide dé1. On trouve des renseignements historiques sur le théorème de Pythagore dans le
premier volume de Heath 1921 et dans le commentaire de Heath 1926 aux Éléments
d'Euclide. Pour les passages du Ménon qui sont ici examinés je renvoie à Toth 1998
et Fowler 1999, p. 23 et suivantes.
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)montre que le carré ayant pour côté l'hypoténuse d'un triangle rectangle
peut être divisé en deux rectangles dont chacun a, respectivement, la même
surface qu'un des deux carrés ayant pour côté, respectivement, l'un des deux
autres côtés du triangle : le rectangle CEFG a la même surface que le carré
ayant pour côté AC et le rectangle BDFG a la même surface que le carré
ayant pour côté AB. Sans entrer dans les détails de la démonstration eucli
dienne,
le fait théoriquement saillant à remarquer est qu'elle se déroule sans
faire appel ni à des mesures ni à des calculs numériques : les acteurs, pour
ainsi dire, de la démonstration sont uniquement des lignes et des figures.
Si nous passons maintenant à Platon, nous voyons que le style démonst
ratif
du Ménon (82b-86c) est de nature différente : on y trouve à la fois des
évaluations géométriques et des calculs arithmétiques. Reconstituons les
principales phases de la démonstration.
Le problème initial est caractérisé par une traduction arithmétique d'un
fait géométrique. Après avoir fait dessiner à l'esclave de Ménon un carré et
lui avoir fait admettre qu'un carré est une figure délimitée par quatre côtés
égaux (ceci est, bien sûr, un fait géométrique), Socrate lui pose une question
arithmétique portant sur des mesures quantitatives : quelle est la surface
d'un carré dont le côté mesure 2 pieds ? Par un simple calcul, l'esclave
répond correctement que la mesure de la surface du carré est égale à 4
pieds : 22 - 4.
2 pieds
Figure 2
Socrate lui pose alors une deuxième question, philosophiquement cruciale :
si l'on voulait maintenant dessiner un carré qui soit le double du premier
(c'est-à-dire un carré de 8 pieds de surface), quelle devrait être la longueur
du côté ?
Il ne faut pas négliger l'importance théorique de la question. Socrate de
mande
à son interlocuteur de résoudre par un calcul arithmétique un pro
blème
de construction géométrique. Le parcours de l'argumentation est le
suivant: pour tracer un carré qui ait une surface de 8 pieds (c'est-à-dire,
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)double de celle du carré de 4 pieds) il faut connaître la mesure de son côté.
Combien mesure donc le côté d'un carré dont la surface est 8 pieds ?
Combien (x) de pieds ?
Figure 3
Les solutions arithmétiques envisagées par l'esclave se révèlent toutes
fausses. Sa première hypothèse de solution est le résultat d'un raisonnement
analogique trop simple : du moment qu'un carré dont le côté est égal à 2
pieds a une surface de 4 pieds, alors un carré de surface double aura aussi
un côté mesurant le double, c'est-à-dire 4 pieds. Socrate a alors beau jeu
d'objecter qu'un simple calcul arithmétique permet de se rendre compte qu'il
s'est trompé : un carré qui a le côté de 4 pieds a une surface de 42 = 16
pieds. Socrate insiste : « Donc, si le côté est le double, la surface n'est pas
double, mais quadruple » (83c). L'esclave formule alors l'hypothèse que le
côté pourrait être de 3 pieds. Ce n'est pas non plus la bonne réponse
lui
fait remarquer Socrate
puisque la surface serait dans ce cas de 32 = 9
pieds
or nous voulons dessiner un carré de 8 pieds de surface.
On sait donc qu'un carré ayant une surface de 8 pieds a un côté mesur
antmoins de 3 et plus de 2 pieds : 3 > x > 2. Mais quelle sera sa longueur
exacte ? L'esclave n'est pas capable de trouver la solution arithmétique et
par conséquent il ne peut non plus dessiner le carré de 8 pieds de surface
(x2 = 8).
Pour résoudre le problème, Socrate passe du calcul arithmétique à la
construction géométrique : il ne dit pas combien mesure le côté d'un carré
dont la surface est le double de celui de 4 pieds, mais il montre qu'on peut
dessiner un carré mesurant le double d'un autre sans avoir recours à
l'arithmétique mais en prenant simplement pour côté la diagonale du preHistoire Épistémologie Langage 22/1 (2000) : 51-67 © SHESL, PUV
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)mier, c'est-à-dire l'hypoténuse d'un des deux triangles rectangles qui fo
rment
le carré de départ : il s'agit
c'est évident
de l'application du
théorème de Pythagore (figure 4).
B
D
1
\j
\.
Figure 4
Les détails de la démonstration géométrique fournie par Socrate ne sont
pas pertinents pour notre sujet, mais le problème qui apparaît est celui de
l'incommensurabilité entre la diagonale et le côté du carré. On pourrait for
muler
le problème exposé par Platon de la manière suivante : puisqu'on peut
dessiner un carré qui soit le double d'un autre, mais non calculer la mesure
de son côté, il faut en conclure qu'il existe des problèmes ayant une solution
géométrique mais pas de solution arithmétique. Donc tout ce qu'on peut
représenter et démontrer par des figures et des procédures géométriques
n'est pas toujours transposable en termes arithmétiques.
2. GÉOMÉTRIE, ARITHMÉTIQUE ET LANGAGE
Revenons à la question initiale. Pourquoi la découverte de l'impossibilité
d'exprimer en termes de rapports numériques certaines démonstrations géo
métriques
est-elle une présence constante et inquiétante dans les réflexions
linguistiques de Platon et d'Aristote ? Parce que pour l'un comme pour
l'autre le langage et l'arithmétique sont des activités étroitement liées.
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)À propos de Platon, je me limite à citer un passage du Gorgias
(451 b-c) :
Et si l'on [...] me demandait : « Socrate, qu'est-ce que l'art de
l'arithmétique [hë arithmétikë technè] ? » je répondrais [...] que c'est un
des arts qui agissent par le langage [ton dià lôgou tis to kûros
echousôn]. Et s'il me demandait ensuite : « Relativement à quoi ? » je
répondrais : « Relativement au pair et à l'impair, quelles que soient leur
grandeurs respectives. » S'il me demandait encore : « Quel est cet art
particulier que l'on appelle calcul [logistike téchnë] ? » je répondrais que
c'est de même un des arts qui agissent totalement par le langage [ton
lôgôi to pân kurouménôn]. Et s'il me demandait à nouveau :
« Relativement à quoi ? » je lui répondrais [...] : « Entre l'arithmétique et
le calcul, il n'y a aucune différence ; tous les deux ont le même objet
d'étude, le pair et l'impair ; le calcul se différencie de l'arithmétique en
ceci qu'il examine les quantités paires et impaires aussi bien en elles-mê
mes
que dans leurs relations réciproques. »
Aristote considère lui aussi que nombre et langage appartiennent à la
même classification catégorielle. Il les définit tous les deux comme des réa
lités discrètes : « le nombre et le langage sont des quantités discrètes
liton dans les Catégories
; la ligne, la surface, le corps, ainsi que le temps
et l'espace, sont au contraire des quantités continues » (Cat., 4b 22-25).
Pour évaluer les implications théoriques de ces affirmations, il faut
d'abord remarquer que Platon et Aristote ne mettent pas en évidence une
relation étroite entre mathématiques et langage, mais entre calcul numérique
et langage. La géométrie n'est pas en cause.
L'existence d'une affinité entre langage et calcul numérique, mais non
entre langage et géométrie, explique pourquoi les propriétés géométriques
qu'on ne pouvait pas traduire en rapports numériques étaient désignées par
les deux termes arrêta (littéralement 'inexprimables'), et âloga (littéralement
'indicibles'). Dans le langage des mathématiques modernes, ces deux termes
sont traduits par 'grandeurs irrationnelles'. Les grandeurs irrationnelles sont
des grandeurs qu'on ne peut pas exprimer par un nombre rationnel (un
nombre rationnel, comme tout le monde le sait, est un nombre entier ou une
fraction). La traduction par 'irrationnel' ne permet pas d'évaluer les implica
tions
que les propriétés 'inexprimables' et 'indicibles' ont pu avoir pour la
réflexion théorique sur le langage.
Examinons
'indicible '
la
signification des mots
ârrëton
'inexprimable'
et
âlogon
1) Dans le lexique scientifique grec, les deux couples 'exprimable/
inexprimable'
incommensurable'
et 'dicible/
(sûmmetros/asûmmetros)
indicible' sont synonymes
: des faits de
sont'commensurable/
'inexprimables'
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)ou 'indicibles' quand on ne peut fournir aucun 'mètre' (métron) 2 pour les
mesurer.
2) Les faits qui ne sont pas exprimables, qu'on ne peut pas dire parce
que l'on ne dispose pas de mètre commun, sont également impossibles à
connaître. Aristote : « Le mètre est ce qui permet de connaître la quantité
[...]. Dans les autres genres, on appelle également mètre le <facteur> pre
mier par lequel chaque genre est connu et le mètre de chaque genre est
une unité » (Met, 1052b 20-28.)
3) Dans le langage scientifique grec, 'exprimable/inexprimable', 'dicible/indicible' ne s'appliquent jamais à de simples grandeurs prises isolé
ment, mais à des rapports entre grandeurs. Les mots 'inexprimable' et 'in
dicible'
ne qualifient pas une grandeur qui ne peut pas être mesurée, ils se
réfèrent toujours à deux grandeurs qui ne sont pas mesurables l'une par
l'autre. On peut lire la définition des notions de commensurable et
d'incommensurable dans le Livre X des Éléments d'Euclide :
On dit que deux grandeurs sont commensurables si on peut les mesurer
avec le même mètre. Au contraire, elles sont incommensurables si on ne
peut fournir aucun mètre commun (Déf., X, 1).
3. L'ALGORITHME QUI TROUVE LES MÈTRES
Tout le Livre X explique comment mesurer l'une par l'autre des gran
deurs en l'absence d'unité de mètre (métrori) préétablie. Le fonctionnement
de l'algorithme développé par Euclide pour découvrir des mètres est perti
nent pour notre sujet. Il est visualisé dans le diagramme ci-dessous.
2. La
'mesure'
traduction
et/oudu 'unité
mot grec
de mesure'.
métron pose
Chacune
des problèmes.
de ces traductions
La traduction
présente
standard
quelque
est
difficulté. Le terme 'mesure' peut désigner l'unité de mesure, mais aussi le résultat
d'une mensuration ; si donc on adopte cette traduction, certains textes d'Aristote et
d'Euclide risquent de devenir peu clairs. La traduction par 'unité de mesure', de son
côté, aurait le défaut de rendre peu intelligibles ou tautologiques les pages où Aristote
explique pourquoi les métra doivent être des unités. C'est pour éviter ces écueils que
nous avons pris le parti de traduire ici métron par 'mètre'.
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Prendre deux grandeurs homogènes
(A,B) de dimensions différentes
►
Soustraire la plus petite (P) de la plus grande ( a)
(2a)
(1)
Le calcul se termine :
a = p est le mètre commun à A et B
(3)
Figure 5
Voici le déroulement de cet algorithme. Étant données deux grandeurs
homogènes quelconques (A, B) de dimensions différentes, on soustrait la
valeur la plus petite (p) de la plus grande (a) : a - P = y. Deux cas peuvent
se présenter.
Premier cas. Si le résultat de la soustraction est différent de la grandeur
soustraite (y * P), on répète l'opération. Ainsi de suite jusqu'à ce que le
résultat de la soustraction soit égal à la grandeur soustraite : y = p. Dans ce
premier cas, on dit que les deux grandeurs A et B sont commensurables et
que y = P est leur mètre commun. Cela veut dire que y permet de mesurer à
la fois A et B car il est contenu un nombre fini de fois dans A et dans B.
Deuxième cas. Si la réitération de l'opération de soustraction a - P = y
n'arrive jamais au résultat y = p, alors il n'y a pas de mètre commun à A et
à B et les deux grandeurs A et B ne sont pas commensurables. Des exemples
classiques d'incommensurabilité sont le rapport entre le côté et la diagonale
du carré et celui entre la circonférence et le diamètre du cercle.
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)En d'autres termes, deux grandeurs A et B sont commensurables si l'on
peut identifier par un nombre fini d'opérations une grandeur unitaire C qui
soit comprise un nombre fini de fois dans A et dans B : A - nC et B - mC.
Cela explique pourquoi seul ce qui est commensurable peut être exprimé par
un rapport numérique et les grandeurs incommensurables sont arithmétiquement arrêta 'inexprimables' et âloga 'indicibles'. La relation entre commensurabilité et représentation numérique est expliquée par Euclide dans les
Propositions 5-8 du Livre X :
PROP. 5 : Les grandeurs commensurables ont entre elles le même rapport
[logos] qu'a un nombre avec un autre nombre.
PROP. 6 : Si deux grandeurs ont entre elles le rapport qu'a un nombre
avec un autre nombre, ces grandeurs sont commensurables.
PROP. 7 : Les grandeurs incommensurables n'ont pas entre elles le rap
port qu'a un nombre avec un autre nombre.
PROP. 8 : Si deux grandeurs n'ont pas entre elles le rapport qu'a un
nombre avec un autre nombre, ces grandeurs sont incommensurables.
Dans la Métaphysique, Aristote exprime les mêmes concepts : « le nomb
reétant un élément 'commensurateur', pour ce qui est incommensurable,
on ne parle pas de nombre [ho arithmos sûmmetros, katà më sûmmetron de
arithmos ou légetai] » (Met., 1021a 5-6).
3.1. L'algorithme euclidien n'est pas un algorithme de mesure, mais de
commensurabilité, c'est-à-dire de découverte de l'unité de mesure commune
à deux ou plusieures grandeurs homogènes entre elles : il n'indique pas
comment mesurer une grandeur, mais comment trouver, quand c'est possi
ble,les mètres qui permettent de mesurer exhaustivement (à savoir, sans
reste) des grandeurs données. L'unité de mesure (1) n'est pas un point de
départ, mais un résultat ; (2) elle ne dépend pas d'un choix arbitraire ou
d'une convention, elle est pour ainsi dire déterminée par les grandeurs à
mesurer. Dans les mathématiques grecques, il n'y a pas de mètre étalon.
Le mètre euclidien est donc, sans qu'il y ait là contradiction, à la fois
relatif et absolu :
- relatif car il dépend du rapport entre des grandeurs déterminées et n'est
valable que pour les grandeurs ayant permis de l'identifier ;
- absolu et non arbitraire car il ne dépend pas d'une convention, mais
indique une relation objective entre deux ou plusieurs grandeurs.
3.2. Les mètres identifiés par l'algorithme euclidien ont deux caractéristiques
importantes pour nos considérations linguistiques :
(1) Ils ne sont pas externes mais internes à ce qu'ils mesurent. Dans la
terminologie aristotélicienne : « Le mètre est toujours du même genre [aei
suggenès tô métron] que ce qu'il mesure : le mètre des grandeurs est une
grandeur et en particulier le mètre de la longueur est une longueur ; pour la
largeur, c'est une largeur ; pour les éléments langagiers, c'est un élément
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)langagier [phônês phônë] ; pour les poids, un poids ; pour les unités, une
unité. » (Met., 1053a 24-28.)
(2) Un mètre fonctionne comme une unité indivisible. Aristote :
Dans tous les genres, le mètre est quelque chose d'unitaire et d'indivisible
[hén ti kai adiaireton], car même pour les lignes, on utilise la ligne d'un
pied comme si elle était indivisible [hôs atômôi]. En effet dans tous les
cas, on cherche quelque chose d'unitaire et d'indivisible et il s'agit de
quelque chose de simple du point de vue qualitatif ou quantitatif. Donc ce
mètre, auquel il semble qu'on ne puisse rien ajouter ni retirer, est un mèt
re exact [toûto akribès tô métron]. Le mètre le plus exact de tous est
donc celui du nombre : en effet l'unité [tën monâda] est définie comme
indivisible de tous les points de vue ; ce mètre est même imité dans les
autres genres. (Met., 1052b 31 - 1053a 2.)
L'un, si on le définit au sens littéral, est un mètre déterminé avant tout de
la quantité, mais aussi de la qualité. Une chose est unitaire quand elle est
indivisible à la fois quantitativement et qualitativement. (Met. 1053b 4-8.)
De nombreuses réflexions d'Aristote sur le langage ont comme para
digme de référence les analyses mathématiques sur les mètres et les concepts
de commensurable/ incommensurable. J'étaierai cette affirmation en analy
santles notions aristotéliciennes de synonymie, homonymie et métaphore.
4. LA SYNONYMIE, L'HOMONYMIE ET LES MÈTRES
Les relations de synonymie et d'homonymie, définies au début des Caté
gories,
sont les correspondants linguistiques de la commensurabilité et de
l'incommensurabilité en mathématiques. Si l'on relit ces définitions en ayant
en tête les notions mathématiques que nous avons esquissées, le texte grec
devient plus clair.
Synonymie
On appelle synonymes <les noms> {et non les 'choses', comme presque
tout le monde traduit et interprète) 3 qui non seulement ont en commun
un nom, mais ont aussi le même sens [ho autos lôgos tes ousias] que ce
nom <commun>. Par exemple, non seulement l'homme et le bœuf <ont
en commun le nom> 'animal' — car on se réfère [prosagoreùetai] à l'un
comme à l'autre par le nom commun 'animal' — mais en plus le sens
[lôgos tes ousias] est identique pour tous les deux : en effet, si on doit
donner le sens pour lequel chacun d'eux est 'animal', on donne le même
sens (Cat., la 6-11).
3. Trois traductions classiques. J. L. Ackrill : « When things have the name in common
and the definition of being which correspond to the name is the same, they are called
synonymous. » J. Tricot : « Synonyme se dit de ce qui a à la fois communauté de
nom et identité de notion. » G. Colli : « Si dicono sinonimi quegli oggetti che hanno
tanto il nome in comune quanto il medesimo discorso definitorio. »
Pagina 13
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Homonymie
On appelle homonymes <les noms> [et non les 'choses', comme presque
tout le monde traduit et interprète] 4 qui ont en commun seulement un
nom, mais ont un sens [lôgos tes ousias] différent de ce nom <commun>.
Par exemple, 'animal' <se réfère> aussi bien à l'homme qu'à son port
rait : ils ont en commun seulement le nom mais le sens [lôgos tes
ousias] du nom <commun> est différent : en effet, si on doit donner le
sens pour lequel chacun d'eux est 'animal', on donne un sens particulier
à chacun d'eux. (Cat., la 1-6.)
Rappelons la définition, déjà citée, que donne Euclide de ce qui est
commensurable et incommensurable : « Deux grandeurs sont commensurab
les
si on peut les mesurer avec le même mètre, incommensurables, au cont
raire,
s'il est impossible de fournir un mètre commun. » (Def. X, 1.) Syno
nymie et homonymie jouent dans la linguistique aristotélicienne le même
rôle que le concept de commensurable/ incommensurable en mathématiques.
'Homme' et 'bœuf sont synonymes non pas parce qu'ils ont des signi
fications
partiellement ou totalement interchangeables (acception post-aristo
télicienne de la synonymie), mais parce qu'ils sont commensurables. Le nom
et le lôgos 'animal' sont le mètre commun à 'homme' et à 'bœuf, il permet
donc d'évaluer ou de mesurer leur différence de signification. 'Homme' et
'bœuf sont commensurés par le terme 'animal', comme deux grandeurs
physiques différentes sont commensurables si on peut les mesurer avec le
même mètre : a et b sont mesurés par la même unité de mesure c.
Les expressions verbales 'homme en chair et en os' et 'portrait de
l'homme [tô gegramménori\\ au contraire, n'ont pas comme mètre commun
le lôgos du mot 'animal' : par rapport à l'animalité, elles sont donc incom
mensurables
et homonymes. Dans l'œuvre d'Aristote, on trouve de nom
breux exemples d'homonymie ou d'incommensurabilité langagière : « S'il
n'y a pas un même eîdos {c'est-à-dire une même forme ou définition} nous
avons des homonymes, un peu comme si on appelait 'homme' aussi bien
Callias que le bois, sans avoir observé certaines de leurs caractéristiques
communes [mëdemian koinônian]. » (Met., 1079b 1-3.)
4.
Trois traductions classiques. J. L. Ackrill : « When things have only a name in
common and the definition of being which corresponds to the name is different, they
are called homonymous. » J. Tricot : « On appelle homonymes les choses dont le
nom seul est commun, tandis que la notion désignée par ce nom est diverse. »
G. Colli : « Omonimi si dicono quegli oggetti, che possiedono in comune il nome
soltanto, mentre hanno differenti discorsi definitori, applicati a taie nome. »
Pagina 14
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)5. NOMS ET NOMBRES PREMIERS
Pour confirmer la thèse soutenue aussi bien par Platon que par Aristote
sur la ressemblance catégorielle entre langage et nombre, rappelons seule
ment (mais le sujet mériterait une analyse plus approfondie) que le Livre VII
des Éléments d'Euclide évoque la manière de mesurer les nombres avec
d'autres nombres.
Dans certains passages du Cratyle, Platon se demande si les noms peu
vent être classés en « noms premiers [prêta] » et « noms composés
[sugkeimena] ou dérivés [hûstera] ». Dans les Éléments, les nombres sont
également classés en nombres premiers [prôtoi arithmoî] et nombres compos
és
[sûnthetoi arithmoî]. Le critère de distinction est la possibilité de les
mesurer, c'est-à-dire de les diviser exactement (à savoir, sans reste) par
d'autres nombres.
Un nombre est premier s'il ne peut être mesuré {c'est-à-dire divisé exac
tement}
que par l'unité
[prêtes arithmôs estin ho monàdi mônëi
metroûmenos] (Déf. VII, 11).
Un nombre est composé s'il est mesuré par {c'est-à-dire a pour diviseur}
un autre nombre [sûnthetos arithmôs estin ho arithmôi fini metroûmenos]
(Déf. Vn, 13).
Un nombre est « partie » [méros] d'un autre plus grand quand il peut le
mesurer {c'est-à-dire qu'il le divise exactement} (Déf. VII, 3).
On dit qu'un nombre est multiple d'un autre plus petit quand il peut être
mesuré {c'est-à-dire divisé exactement} par celui-ci (Déf. VU, 5).
Exemples : le nombre 6 est composé des nombres 3 et 2. Les nombres
composés 25 (5 x 5) et 9 (3 x 3) n'ayant pas de nombre premier en com
mun, on dit qu'ils sont premiers entre eux : « Des nombres sont premiers
entre eux s'ils n'ont pas d'autre mètre commun {c'est-à-dire de diviseur
commun} que l'unité » (Déf. VU, 12).
De même, pour Platon, si un nom est « premier » alors il ne dérive pas
d'autres noms, et deux noms qui n'ont aucun facteur commun seraient aussi
premiers entre eux : « les noms premiers ne reposent point sur d'autres »
(Crat., 422d) ; « si nous venons à prendre <un nom> qui n'est plus com
posé [sûgkeitai] d'autres noms, nous aurons le droit de dire que nous som
mes arrivés à un élément, et que nous ne devons plus le rapporter à d'autres
noms » (422a-b). Les noms dérivés ou composés peuvent eux aussi être
expliqués, de même que les nombres composés, à partir des noms premiers :
Mais de quelque façon que l'on ignore en quoi consiste la justesse des
noms premiers, il est bien impossible de connaître celle des dérivés, qui
s'expliquent nécessairement par les premiers, dont on ne sait rien. Qui se
dit compétent sur les derniers doit évidemment pouvoir fournir
l'explication la plus complète et la plus nette des noms premiers, ou bien
se persuader que sur les dérivés il ne dira dès lors que des sornettes
(Crat., 426a-b).
Pagina 15
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)6. LA SYNONYMIE, LA MÉTAPHORE ET LES MATHÉMATIQUES
Une relation de synonymie comporte l'identification d'une invariance
dans les champs sémantiques de deux ou plusieurs mots appartenant au
même genre naturel. Cette invariance est ce qu'on appelle mètre-unité. « Le
mètre doit être quelque chose que l'on trouve sous une forme identique en
toute chose <du même genre>. Par exemple, s'il s'agit de chevaux le mètre
est 'cheval', s'il s'agit d'hommes le mètre est 'homme'. Dans le cas de
l'homme, du cheval et du dieu, le mètre est 'animal [zôion : être vivant]' »
(Met., 1088a 8-10).
Est-il possible d'identifier des invariances sémantiques parmi des mots ou
des expressions verbales appartenant à des genres naturels différents ? Est-il
par exemple possible de trouver une invariance qui reste commune aux sur
faces
et aux couleurs, à la coupe de Dionysos et au bouclier d'Ares, aux
poissons et aux oiseaux ? Les mathématiciens grecs avaient formulé la
question de la manière suivante : est-il possible d'extrapoler des relations
qui soient invariantes, par exemple, aussi bien pour les polygones que pour
les cercles ? Eudoxe, qui fut un des maîtres de Platon, élabore une réponse
rigoureuse à cette question dans sa théorie des rapports proportionnels, qui
se trouve exposée dans le Livre V des Éléments.
La théorie des proportions est un des chapitres les plus fascinants des
mathématiques grecques et Aristote s'en sert dans ses réflexions philosophi
ques
sur le langage. Pour notre sujet, il est important de ne pas perdre de
vue la définition rigoureuse donnée par Euclide :
On dit que le rapport (logos) d'une première grandeur (À) à une deuxième
(B) est le même que celui d'une troisième grandeur (C) à une quatrième
(D) quand, assignant un equimultiple quelconque à la première (mA) et à
la troisième (mQ et un autre equimultiple quelconque à la deuxième (nB)
et à la quatrième (nD), il en résulte que les premiers equimultiples (mA,
nB) sont tous les deux ou bien plus grands ou bien égaux ou bien plus
petits que les autres equimultiples (mC, nD) pris dans l'ordre de la pro
portion
(EL, Déf. V,5).
Autrement dit : si A . • B = C : D (A est à B comme C est à D), alors en
multipliant le premier et le troisième élément par m, le deuxième et le qua
trième
par n, on aura toujours un des trois cas suivants :
(1) mA > nB et à la fois mC > nD
(2) mA = nB et à la fois mC = nD
(3) mA < nB et à la fois mC < nD
II s'agit là d'une définition à la fois très précise et très puissante, qui
s'applique aux grandeurs aussi bien commensurables qu'incommensurables
Pagina 16
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)(Heath 1921, I, p. 326 ; Russo 1997, p. 62-64) 5. En plus, elle permet de
saisir des relations invariantes et cachées entre réalités hétérogènes. À titre
d'exemple je cite ici la Proposition 2 du livre XII, où Euclide démontre
l'équivalence proportionnelle entre les deux figures différentes du cercle et
du carré : « Les cercles ont entre eux la même relation proportionnelle que
les carrés de leurs diamètres. »
Si l'on désigne par Dm et Dn les diamètres des cercles Cm et Cn (fig. 6),
on aura :
Cm:Cn = (DJ2et(Dn)2
(la surface du cercle Cm est à celle du cercle Cn comme la surface du
carré de côté Dm est à celle du carré de côté Dn)
Figure 6
Aristote est parmi les premiers à saisir que la définition eudoxienne a une
puissance explicative qui s'étend bien au-delà du domaine des quantités
discrètes exprimables par des rapports entre nombres entiers : « Le rapport
proportionnel [td anàlogon] n'est pas un caractère propre au nombre com
posé d'unités [monadikoû arithmoû], mais une propriété du nombre en génér
al[holds arithmoû]. La proportion est une égalité de rapports [hê analogia
isôtës esti logon] et demande au moins quatre termes. Que la proportion
discrète comporte quatre termes, cela est évident. Mais il en va de même
pour la proportion continue elle-même. » (Eth. à Nie, 1131a30-33.)
6.1. Les invariances proportionnelles sont des relations qui restent constantes
dans le passage d'un genre à l'autre. Aussi bien pour Euclide que pour
Aristote, là où il y a une invariance proportionnelle, il y a une ressemblance.
5. « The greatness of the new theory itself needs no further argument when it is
remembererd that the definition of equal ratios in Eucl. V, Def. 5 corresponds exactly
to the modern theory of irrationals due to Dedekind, and that it is word for word the
same as Weierstass's definition of equal numbers. » (Heath 1921, I, p. 326-327.)
Pagina 17
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)II faut chercher la ressemblance [ten homoiôtëta] entre des genres diffé
rents <d'après ces schémasx
(1) Celui-ci est à cet autre comme celui-là est à cet autre-là [hôs héteron
pros héteron ti, hoûtôs âllo près âllo]. Par exemple : la connaissance est
à ce qui est connu comme la perception est à ce qui est perçu.
(2) Celui-ci est dans cet autre comme celui-là est dans cet autre-là [hôs
héteron en hetérôi tini, hoûtôs âllo en allai]. Par exemple : comme la vue
est dans l'œil ainsi la raison est dans l'âme, ou : comme le calme est
dans la mer ainsi le silence des vents est dans l'air.
Il faut s'exercer à <trouver des ressemblances> surtout entre les choses
très différentes parce que dans les autres cas elles sont plus évidentes.
C'est surtout dans les termes qui sont très éloignés l'un de l'autre qu'il
faut s'exercer à trouver les ressemblances, car, dans les autres cas, nous
pourrons alors plus aisément découvrir des points de ressemblance. {Top.,
108a 7-17.)
La théorie mathématique de la proportionnalité fait découvrir que
dans les cas les plus intéressants ce qui reste invariant n'est pas seulement
un rapport entre deux grandeurs (diamètre et surface du cercle ou côté et
surface du carré ; la vue et l'oeil ou la raison et l'âme), mais surtout un
rapport entre rapports : dans l'exemple du cercle et du carré, chaque chan
gement
du diamètre produit les mêmes changements sur les surfaces du cer
cle et du carré correspondant. Le mètron n'est plus alors une relation entre
deux nombres, mais une relation entre deux classes de relations numériques.
C'est le début d'un nouveau chapitre des mathématiques et de la
linguistique.
Chez Aristote la notion de 'ressemblance' (homoiôsis) a la complexité de
la notion mathématique de proportionnalité. Dans la linguistique aristotél
icienne, l'architecture sémantique des mots est fondée sur les invariances
synonymiques et proportionnelles. En particulier, désigner un sens par le
nom d'un autre sens, mais qui a un rapport proportionnel avec le premier,
est une activité qu 'Aristote appelle metaphorâ. Par la métaphore, des termes
qui appartiennent à des genres très différents deviennent synonymes, à savoir
commensurables. « Bien faire les métaphores, c'est apercevoir les ressem
blances [tô gàr eu metaphérein td hômoion theorem estin] » (Poet., 1459a
5-8). Les exemples de la Poétique sont très connus : « Si la coupe est à
Dionysos ce que le bouclier est à Ares, on pourra alors dire que la coupe est
le 'bouclier de Dionysos' et le bouclier, la 'coupe d'Ares'. Ou si la
vieillesse est à la vie ce que le soir est à la journée, alors on peut désigner
le soir par l'expression 'vieillesse du jour' et pour la vieillesse dire le 'soir
de la vie'. » (1457b 20-25.)
Pagina 18
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)En faisant découvrir les invariances cachées qui relient entre elles les
choses du monde, la métaphore et/ou la règle de la proportionnalité per
mettent
de faire connaître (ou, si l'on veut, commensurer) ce qui est incom
mensurable
: comme le rapport entre la circonférence et le diamètre du cer
cle, en soi incommensurable, peut être connu grâce au rapport entre le côté
et le périmètre du carré, la vieillesse acquiert un surplus de sens si elle est
conçue et désignée comme « soir de la vie » ou « brin de paille », « du
moment que la vieillesse comme la paille succède à la floraison » (Rhet.
1410b, 10-20). Grâce aux rapports proportionnels et aux métaphores, les
connexions possibles entre les sens et les choses du monde sont en nombre
indéfini : le pirate devient un « fournisseur » (Rhet., 1405a 10-25), un vol
peut devenir une « expropriation prolétarienne », les poissons et les oiseaux
sont des animaux différents et similaires (« le poisson diffère d'un oiseau
suivant le rapport d'analogie ou de proportionnalité [toi anâlogon] : ce qui
est plume pour l'un est écaille chez l'autre » - Part. An., 644a 21-22), chez
l'homme l'os a une relation d'analogie ou de proportionnalité avec l'arête du
poisson ( 644b 11-13).
7. CONCLUSION
Les thèses ici esquissées sont les suivantes : (1) aussi bien pour Platon
que pour Aristote calcul numérique et activité langagière sont inséparables ;
(2) Aristote (et, avant lui, Platon) a exploré et expliqué les mécanismes rhé
toriques
par lesquels le langage et la philosophie disent le monde, en mettant
à profit sa connaissance approfondie des problèmes les plus difficiles et
délicats des mathématiques de son époque6. Je vais conclure avec un pas
sage de la Métaphysique.
Toutes les choses sont apparentées les unes avec les autres, elles forment
une unité par analogie [à savoir identifiée par un rapport proportionnel}
[oikeîa allêlois pânta, hèn de toi anâlogon]. En effet, dans chaque catégor
ie
de ce qui existe, subsiste l'analogue {à savoir l'égalité proportionn
elle]
[en hekâstëi gàr toû ôntos katëgoriâi esti ta anâlogon] : par exemp
le,la ligne droite est à la longueur comme le plan est à la surface ; de la
même manière, l'impair a avec le nombre le même rapport que le blanc
avec la couleur (1093b 18-21).
Revenons à la question initiale : quel rôle a joué le théorème de
Pythagore dans la réflexion philosophique grecque sur le langage ? On pourr
aitrépondre ainsi : en contribuant à mettre en évidence l'existence de gran
deurs incommensurables et inexprimables (arrêta) ou indicibles (âloga), il a
amené, entre autres, à remettre en cause la capacité du langage à expliquer
et à dire le monde. La réflexion sur le langage ne pouvait donc pas rester
6. Pour se faire une idée de l'ampleur des connaissances mathématiques d'Aristote, on
peut voir Heath 1949.
Pagina 19
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)étrangère à la solution de la crise qu'il a produite. Beaucoup des réflexions
qu 'Aristote a consacrées au langage sont aussi une réponse à cette crise.
reçu mars 2000
adresse de l'auteur :
Via Kennedy 44
1-90011 Bagheria(PA)
Italia
email : lopiparo@unipa.it
RÉFÉRENCES
ACKRILL, J. L. (1963). Aristotle's « Categories » and « De interpretatione », translated
with Notes and Glossary by J. L. Ackrill, Clarendon Press, Oxford.
Colli, G. (1955). Aristotele, « Organon », Introduzione, traduzione e note di G. Colli,
Einaudi, Torino.
Fowler, D. (1999). The Mathematics of Plato's Academy. A New Reconstruction,
Clarendon Press, Oxford.
Heath, T. (1921). A History og Greek Mathematics, vol. 2, Dover Publications, New
York, 1981.
HEATH, T. (1926). Introduction and Commentary à Euclide, The Thirteen Books of « The
Elements », Dover Publications, New York, 1956.
Heath, T. (1949). Mathematics in Aristotle, Thoemmes, Bristol, 1998.
Russo, L. (1997). La rivoluzione dimenticata. II pensiero scientifico greco e la scienza
moderna, Feltrinelli, Milano.
Toth, I. (1998), Lo schiavo di Menone, Vita e Pensiero, Milano.