Show full text6 pages
Page 1
View in PDF(opens in a new window)VA Ha
CyvRanpece,L\ aQe
LUIGI PIRANDELLO
La Déveine de Pythagore
- Diable!
Et remettant mon chapeau, je me retournai pour suivre des
yeux la jolie petite fiancée entre le fiancé et la vieille mere.
Crrr, errr, crrr..., ah comme ils crissaient de bonheur en cette
matinée de dimanche, les souliers neufs de mon ami sur le
pavé ensoleillé de la place. Et la fiancée, avec le rire de toute
son âme dans l'azur enfantin des petits yeux mobiles, les joues
vermeilles, les dents éclatantes sous l'ombrelle rutilante de soie
rouge, on eût dit qu'elle remuait du vent pour adoucir les
flambées de joie er de pudeur, cette première fois qu'elle se
montrait ainsi en rue, toute jeunette sous les yeux des gens,
ayant à ses côtés — errr, crrr, crrr... — ce beau morceau de fiancé
un peu trop neuf, peigné, parfumé et bouffi de contentement.
Remettant lui aussi son chapeau (doucement, pour ne pas
déranger la coiffure), l'heureux ami se retourna également et
me regarda. Que se passait-il? Il me vie arrêté au milieu de
la place et baissa la tete avec un sourire embarrassé. Je répondis
avec un autre sourire et un geste alerte de la main qui voulait
dire: « Je te félicite! Je te félicice! »
Au bout de quelques pas, je me retournai encore une fois.
Le visage vif, cour allumé de la jeune fiancée ne m'avait pas
fait plus de plaisir que son air à lui, ce cher ami perdu de vue
depuis environ trois ans. Ne voilà-t-il pas que lui aussi se
retournait pour me regarder une seconde fois?
Page 2
View in PDF(opens in a new window)— Serait-il jaloux? pensai-je en m'éloignant tête baissée. En
fin de compte, il n'aurait pas tort. Diable, elle est vraiment
devait avoir fait l'impression la plus bouffonne en particulier
sur la belle-mère, car dans la suite de nos rencontres, je ne sais
chouette! Mais lui?
plus combien de fois, cette vieille marmotte — ils étaient
toujours tous les trois — pouffait de rire sans même se soucier
38
Je ne sais pas. Il m'avait aussi semblé plus haut de taille.
Prodiges de l'amour! Et ensuite complètement rajeuni, surtout
dans les yeux, dans sa silhouette si visiblement l'objet de certains
soins délicats dont je ne l'aurais jamais cru capable, le connaissant comme un ennemi de ces petites fétes privées er fort
curieuses que les jeunes gens ont l'habitude de s'offrir des
heures durant en compagnie de leur propre image dans le
miroir. Prodiges de l'amour!
Où avait-il vécu pendant ces trois dernières années? Ici à
Rome, il habitait auparavant chez Quirino Renzi, son beaufrère, qui d'ailleurs était mon vrai ami. Car pour moi en effet,
à proprement parler, c'est le « beau-frère de Renzi » qu'il s'appelait plutôt que Bindi, son nom de famille. Il était parti pour
Forli deux ans avant que Renzi quitte Rome et je ne l'avais
jamais revu. Et voilà que je le retrouvais à Rome, et fiancé.
— Ah mon vieux, continuais-je à penser, tu n'es Certainement
plus peintre. Crrr, crrr, crrr : tes chaussures crissent trop. Avoue
que tu as changé de métier et que cela t'a mis dans tes plumes.
Je t'en loue, bien que ce nouveau métier r'air engagé à prendre
femme.
39
de le cacher après avoir répondu à mon salut et se retournait
pour me suivre des yeux, riant encore,
J'aurais voulu un jour ou l'autre prendre Tito entre quatre
yeux pour lui demander si son actuel bonheur ne lui offrait,
ainsi qu'à sa fiancée et à sa future belle-mère, que cette unique
occasion de rire, et en ce cas, je l'aurais plaint. Mais je n'y
arrivai jamais. Je souhaitais en outre, qu'il me donne des
nouvelles de Renzi et de sa femme,
Mais voilà que me parvient de Forli le télégramme suivant :
« Gros ennuis, Pythagore. Serai à Rome demain matin. Trouvetoi gare 8 heures 20. Renzi, »
Mais comment cela? me dis-je, Il y a ici son beau-frère, et
c'est moi qu'il veur voir à la gare? J'échafaudai sur ces « gros
ennuis » un monde de suppositions, parmi lesquelles la plus
raisonnable me parut être celle-ci : que Tito était sur le point
de contracter le plus stupide des mariages et que Renzi venait
à Rome pour essayer d'envoyer tout en l'air. Au bout d'environ
trois mois de saluts et de sourires, j'avoue que je nourrissais déjà
une irrésistible antipathie pour cette poupée de petite fiancée et
quelque chose d’encore plus grave pour la belle-mère.
Je le revis deux ou trois jours plus tard, à peu près à la
même heure, toujours avec sa promise et sa future belle-mère.
Nouvel échange de saluts accompagnés de sourires, Er cette
fois, inclinant à peine la tête, mais d'une manière si gracieuse,
compartiment: je me précipite... mais mes jambes se dérobent
la fiancée me sourit aussi.
sous moi, les bras m'en tombent.
Je déduisis de ce sourire que sûrement Tito lui avait longuement parlé de moi, de mes fameuses distractions, et également appris que Quirino Renzi, son beau-frère, m'appelle
Pythagore parce que je ne mange pas de fèves, et expliqué
pour finir pourquoi l'on peut, en façon de plaisante injure,
appeler Pythagore quelqu'un qui ne mange pas de fèves, etc.
Babillages qui amusent tellement.
Je m'aperçus que cette histoire de fèves er de Pythagore
— Le pauvre Tito m'accompagne, me fait Renzi plein de
pitié, me désignant son beau-frère du doigr.
Le lendemain à huit heures j'étais à la gare. Et maintenant,
jugez vous-même si vraiment je ne suis pas persécuté par un
destin bouffon. Le train arrive, voici Renzi à la portière d'un
Tito Bindi, celui-là? Allons bon! Et qui donc avais-je salué
trois mois de suite dans les rues de Rome? Il était là, ce Tito...
Mais en quel état, mon Dieu!
Je balbutie :
— Tito, Tito... Mais comment? Tu...
Tito se jette à mon cou er éclate en affreux sanglots. Je
Page 3
View in PDF(opens in a new window)regarde Renzi bouche bee. Mais comment? Pourquoi? Je me
sens devenir fou, Renzi me fait alors signe en levant la main
à son front et soupire en fermant les yeux... Qui? Lui, moi ou
de raconter cette belle aventure. Écoutez ce qu'il en résulta.
Tito? Le fou, qui est-ce?
Renzi exhorte son beau-frère :
dant le trajer de la gare à l'hôtel, puis finalement, m'attrapant
par un bras, son regard égaré plongé dans mes yeux, il me cria :
— Bon, allons-y Tito. Calme-toi. Calme-toi! Attends un peu
ici, surveille les valises. Je vais retirer la malle avec Pythagore.
Tout en
marchant,
il
me conte sommairement la triste
41
Le pauvre garçon resta d'abord étrangement étonné de ma
méprise; Son imagination travailla dessus un bon moment pen-
— Pychagore, tu as raison!
J'eus peur, j'essayai de lui sourire:
— Que veux-tu dire, mon cher Tito?
près deux ans et demi auparavant : ils avaient eu deux enfants
— Je dis que tu as raison! répéta-t-il sans me lâcher, avec
l'éclat d'une lueur terrible dans ses yeux de plus en plus égarés.
dont un qui était devenu aveugle au bout de quatre mois; ce
Tu ne t'es pas trompé! Celui que tu salues, c'est bien moi. Moi
malheur, l'impossibilité où il se trouvait de subvenir dignement
en personne, Pythagore, qui n'ai jamais quitté Rome, jamais,
jamais. Quiconque affirme le contraire, je le tiens pour mon
histoire de ce pauvre beau-frère qui s'était marié à Forli à peu
par son art aux besoins de la famille, ses perpétuelles disputes
avec sa belle-mère et avec sa femme, sorte er égoïste, lui avaient
troublé la cervelle. Renzi l'amenait à Rome pour lui faire
consulter des médecins et le distraire un peu.
Si je n'avais pas vu de mes yeux Tito réduit à cet étar,
ennemi. Je suis ici, tu as raison, toujours ici, à Rome; je suis
jeune, libre, heureux, tel que chaque jour tu me vois et me
salues. Mon cher Pythagore, ah je respire, je respire! Quel poids
tu m'as 6té du cœur! Merci mon cher, merci, merci... Je suis
j'aurais sans doute cru une fois de plus que Renzi voulait me
heureux, heureux!
mener en bateau. Partagé entre l'ahurissement et la peine, je
Er se cournant vers son beau-frère:
— Nous avons fait un vilain rêve, Quirino. Embrasse-moi!
Dans mon vieil atelier de Rome, j'entends de nouveau le cog chanlui avoue alors l'erreur dans laquelle j'étais tombé, c'est-à-dire
comment jusqu'au jour précédent j'avais salué Tito, futur époux,
dans les rues de Rome. En dépit de sa consternation, Renzi ne
ter! Pythagore ici présent te le dira. C'est vrai, n'est-ce pas Pychaput se retenir de rire.
gore, c'est vrai que Chaque jour tu me rencontres ici à Rome?
trois mois que nous échangeons saluts er sourires ; nous sommes
Et qu'est-ce que je fais ici à Rome? Dis-le à Quirino. De la
peinture, Oui, de la peinture, Et mes toiles, je les vends, non?
devenus de grands amis. Maintenant, oui, maintenant je note
Si tu me vois le rire aux lèvres, cela veut dire que je les vends.
la différence. Mais parce que Tito, le pauvre, on ae le reconnaît
Ah... c'est éparant... Vive la jeunesse! Célibacaire, libre, heureux...
— Je te le jure, lui dis-je. Lui tout craché, en personne! Depuis
plus, ma parole! Je salue chaque jour au contraire Tico tel qu'il
— Et la fiancée? laissai-je malencontreusement échapper sans
était avant son départ pour Forli, il y a trois ans. Exactement
me souvenir que tout à l'heure, en racontant mon quiproquo,
lui, tu sais? Tito, Tito qui te regarde, Tito qui parle, Tito qui
Renzi avait par prudence laissé de côté ce dangereux détail.
sourit et qui marche, Tito qui me reconnaît et me salue... Tout
à fait lui! Tout à fait lui! Imagine l'impression que cela m'a
fait de le revoir ainsi à présent après l'avoir vu hier, vers quatre
Le visage de Tito s'assombrit d'un coup. Cette fois, c'est les
deux bras qu'il m’attrapa :
— Qu'est-ce que tu viens de dire? Comment? Je me marie?
Et désemparé, il regarda son beau-frère.
heures, heureux et rayonnant, flanqué de sa petite fiancée.
compte de ce que je ressens. Renzi riait, comme je Vai dit, et
— Allons donc! que je fais cout de suite pour arranger les
choses sur un signe de Renzi. Allons donc, mon cher Tito! Tu
peu
sais bien que tu t'amuses avec cette petite donzelle.
Ma déveine est que personne ne doit ni ne veut jamais tenir
après,
pour
distraire
le
malade,
la
fantaisie
vint
Page 4
View in PDF(opens in a new window)— Je m'amuse? Ah tu dis que je m'amuse? s'enflamma Tito
m'exclamai-je en souriant, avec l'espoir de le rappeler à la
en fureur, roulant des yeux et battant l'air de ses poings. Ou
suis-je? Je vis où? Où me vois-tu? Il faut me bartre comme
un chien si tu me vois m'amuser avec une femme! On ne
s'amuse pas avec les femmes... Ga commence toujours ainsi,
mon vieux Pychagore. Et puis... et puis...
Il éclata une seconde fois en sanglots, se couvrant le visage
des deux mains. C'est en vain que Renzi et moi nous cherchions
raison. Tu plaisantes? Ne sais-tu pas que j'ai la spécialité des
42
à le calmer, à le consoler.
— Non, non, nous répondait-il. Si je me marie aussi à Rome,
je suis perdu! Perdu! Tu vois à quoi je me suis trouvé réduit
à Forli, cher Pythagore? Sauve-moi, sauve-moi, par pitié! Il
faut m'empêcher de le faire à tout prix. Tour de suite! Là-bas
aussi j m'amusais, pour commencer.
Il rremblait comme en proie à des frissons de fievre.
— Mais si nous ne sommes ici que pour quelques jours! lui
méprises? J'ai pris pour toi un monsieur qui te ressemble.
— C'est moi! Infäme! Traitre! me cria alors le pauvre fou
avec des éclairs dans les yeux et le geste menaçant. Tu vois ce
pauvre homme? Je l'ai trompé. Je me suis marié sans rien lui
en dire, C'est moi maintenant que tu voudrais peut-être tromper? Dis la vérité: tu es de mèche avec lui? Main dans la
main? Tu veux que je me marie en secret? Conduis-moi via
Sardegna... D'ailleurs je sais le chemin, j'y vais cout seul.
Pour ne pas le laisser aller seul, nous fümes contraints de
l'accompagner. Chemin faisant, je lui dis:
— Excuse-moi, mais tu ne te souviens pas que tu n'es plus
via Sardegna?
Il s'arréta, perplexe, me regarda un instant, sourcils froncés,
puis :
dit Renzi. Le temps de nous mettre d'accord avec deux ou
— Ec alors, où suis-je? Tu devrais le savoir mieux que moi.
trois messieurs pour l'acquisition de tes toiles, comme on en
— Moi? Elle est bien bonne! Comment veux-tu que je le
avait convenu. Tout de suite après, nous rentrons a Forli.
sache si tu ne le sais même pas toi-même?
— Et cela ne servira à rien! répondit Tito avec un geste
désespéré des bras. Nous retournerons à Forli, ce qui n'em-
Je ne pouvais faire réponse plus convaincante, à le clouer
sur place, Mais j'ignorais que ceux qu'on appelle les fous
péchera pas Pythagore de continuer à me voir ici à Rome.
possèdent eux aussi cette petite machine fouille-cerveau extrémement compliquée qu'on appelle la logique en état de parfait
fonctionnement, peut-être plus que la nôtre, dans la mesure
où, comme la nôtre, elle ne s'arrête jamais, für-ce en face des
déductions les plus inadmissibles.
Comment veux-tu qu'il en soit autrement? Toujours à Rome,
voilà où je vis, mon cher Quirino, même si je me trouve läbas. Toujours à Rome, toujours à Rome, à l'âge de mes plus
belles années, célibataire, libre, heureux, juste comme Pythagore
m'a vu hier, pas vrai? Et pourtant hier, nous étions à Forli:
tu vois bien que je ne mens pas.
— Moi? Si je ne sais même pas que je suis sur le point de
me marier! Comment veux-tu que je sache à Forlì ce que je
Troublé, exaspéré, Quirino Renzi secoua rageusement la tete
fais ici tour seul à Rome, libre comme naguère? C'est toi qui
et crispa les paupières pour retenir ses larmes. Jusqu'ici, la
dois le savoir puisque tu me vois tous les jours! Allons-y.
Allons-y, conduis-moi. Je me confe à toi.
folie de son beau-frère ne lui semblait pas avoir atteint d'aussi
désespérantes dimensions.
Tout en marchant, de temps en temps, il se tournait vers
— Vite, vite, reprit Tico se tournant vers moi, partons. Conduismoi, une muette supplication dans les yeux qui me serrait le
moi tout de suite où tu me vois d'habitude. Allons à mon
cœur, Car avec cette question dans le regard, il me disait qu'il
s'en allait à la recherche de lui-même dans les rues de Rome,
à la recherche de cet autre lui-même, libre et heureux, datant
du bon temps passé; et il me demandait si je ne le découvrais
atelier, via Sardegna. A cette heure-ci, je dois y être; j'ose
espérer que je ne suis pas chez ma fiancée.
— Mais comment, puisque tu es avec nous, mon vieux Tito!
Page 5
View in PDF(opens in a new window)pas quelque part, puisque c'érait à travers mes yeux qui l'avaient
vu jusqu'à hier qu'il le cherchait.
45
Le monsieur me regardait et souriait, embarrassé er craintif.
Pour le tranquilliser, je lui renvoyai son sourire, l'air désolé.
L'inquiétude et l'angoisse s'éraient emparées de moi. Si par
Si seulement je ne l'avais pas fait! Tito intercepta cet échange
malheur, me disais-je, le hasard nous réserve de tomber sur
de sourires et soupçonnant aussitôt une entente entre nous deux,
cer autre! Certainement qu'il le reconnaitrait: la ressemblance
il se tourna vers l’autre, menaçant
:
est si évidente et parfaite. Er avec ses chaussures qui crissent à
— Ne te marie pas, imbécile : tu me perds! Veux-tu te réduire
chaque pas, cet animal fait se retourner tout le monde! Et
d’instant en instant, je croyais entendre s'élever derrière moi le
à l'état où je suis? Clochard et désespéré? Laisse cette fille! Ne
crrr, crrr, crrr... de ces maudites chaussures.
Y avait-il des chances d'y échapper? Le dire était déjà de
trop.
Renzi était entré dans un magasin pour acheter je ne sais
trop quoi; nous l'atrendions Tito et moi dans la rue. Le soir
était sur le point de tomber. Je fixais d'un ceil impatient le
magasin d'où Renzi allait sortir et, planté lá, chaque minute
t'amuse pas avec elle, idiot, gredin! Sans expérience.
— Mais enfin quoi! cria le pauvre garçon tourné vers moi,
voyant affluer autour de nous une foule curieuse et étonnée.
J'eus à peine le temps de dire « Il faut le comprendre... »
que Tito me rombair dessus :
— Tais-toi, traitre!
Et il me donna une bourrade. Puis il revint à l’autre er
d’une voix humbie, persuasive
:
me faisait l'effet d'une heure quand soudain je me sens tiré
— Non, calme-toi, je en prie! Écoute-moi... Tu es emporté,
par la veste et Tito m'apparait la bouche élargie d'un sourire
je le sais... Mais je dois Cempécher de me précipiter à la ruine
de muette béatitude, pauvre garçon! et les joues sillonnées de
deux grosses larmes jaillies de ses yeux clairs, joyeux, @loquenes.
une seconde fois...
Il l'avair découvert, il me le montrait du doigt à deux pas de
foule, criant fort :
nous, tout seul, debout sur le même trottoir.
Mettez-vous un peu dans ma peau, juste une fois, pas pour
À ce moment Renzi accourut, se frayant un passage dans la
— Tito, Tito, qu’est-il arrivé?
— Ce qui est arrivé? répondit le pauvre Bindi. Regarde, le
rire. Se voyant ainsi regardé et montré du doigt, le monsieur
voilà! Il veut se remarier. Dis-lui, toi, qu'il aura un enfant
se troubla; mais ensuite, m’ayant aperçu, il me salua comme
aveugle, dis-lui...
d'habitude — tellement poli, le pauvre. J'essayai de lui faire
signe en cachette pendant que de l’autre main, je m'efforçais
Renzi l'entraina plus loin de force.
Ensuite il me fallut expliquer toute l'affaire au monsieur.
d'entraîner Tito. Pas moyen!
Je m'attendais à le voir sourire : il n'en fut rien. Il me demanda,
Par bonheur, il avait compris mon signe et souriait — mais
compris seulement que mon compagnon était fou. Il ne s'était
consterné
:
— Mais il me ressemble donc tant que cela?
point reconnu du tout dans les traits de Tito, tandis que Tito,
Je lui répondis
:
oui, sur-le-champ. Evidemment: c'étaient ses traits d'il y a
— Ah, maintenant plus. Mais si vous l'aviez vu il y a trois
trois ans... Lui en personne avec qui il se rencontrait finalement,
ans, quand il était célibataire, ici à Rome... Vous en personne!
tel qu'il était à peine trois ans plus tôt. Il s'était approché er
le contemplait en extase; il lui caressait les bras, la poitrine,
pas dans le même état que lui.
tout doucement en lui murmurant
;
— Que tu es beau... Que tu es beau... Voici notre cher
Pythagore, tu vois?
— Espérons alors que d'ici trois ans, dit-il, je ne me trouverai
Après cout cela, est-ce que j'avais oui ou non le droit de
penser que c'était fini?
Eh bien non.
Page 6
View in PDF(opens in a new window)Avant-hier, deux mois après ce que je viens de raconter, j'ai
reçu une carte signée Ermanno Lèvera.
La voici :
Cher Monsieur,
Faites savoir à ce monsieur Bindi que je lui ai obéi. Il m'a
été impossible de l'oublier. Il m'est resté devant les yeux comme
le spectre de ma destinée imminente. J'ai rompu mon mariage et
je m'embarque demain pour l'Amérique.
Votre Ermanno Lévera.
Voila : si je ne l'avais pas salué, ce pauvre garçon, le prenant
pour un autre, peut-être qu'à cette heure, qui sait? ce serait
un mari heureux... Qui sait? Tout peut arriver en ce bas monde,
même certains miracles.
Mais je pense que si cette rencontre avec l'autre fut assez
puissante pour produire un pareil effer, c'est qu'il dut croire
lui aussi s'être rencontré lui-même en la personne de Bindi,
tel qu'il serait trois ans plus tard, Et jusqu'à preuve du contraire,
je ne saurais en toute conscience affirmer que ce M. Lèvera est
aussi fou.
Cependant, je m'attends à ce qu'un de ces jours me tombe
dessus la visite de la fiancée abandonnée flanquée de la bellemère manquée. Parole d'honneur, je les expédie toutes les deux
à Forli. Qui sait si à leur cour elles ne vont pas se reconnaitre
en la personne de la femme et de la belle-mère du pauvre Tito
Bindi. Il me semble aussi désormais qu'ils forment réellement
tous ensemble une seule et même chose, avec seulement cet
enfant aveugle en plus qui ici ne naîtra pas, si Dieu le veut
et s'il est vrai que ce M. Lévera s'est embarqué pour |’ Amérique.
LUIGI
PIRANDELLO
Traduit de l'italien par HENRIETTE VALOT ef GEORGES PIROUÉ.