La Deveine de Pythagore

Author
Pirandello, L.
Published in
La Nouvelle Revue francaise
Year
1988
Subject
PIRANDELLO
Language
Français
Category
C6 Language & literature
Archive number
1434

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VA Ha CyvRanpece,L\ aQe LUIGI PIRANDELLO La Déveine de Pythagore - Diable! Et remettant mon chapeau, je me retournai pour suivre des yeux la jolie petite fiancée entre le fiancé et la vieille mere. Crrr, errr, crrr..., ah comme ils crissaient de bonheur en cette matinée de dimanche, les souliers neufs de mon ami sur le pavé ensoleillé de la place. Et la fiancée, avec le rire de toute son âme dans l'azur enfantin des petits yeux mobiles, les joues vermeilles, les dents éclatantes sous l'ombrelle rutilante de soie rouge, on eût dit qu'elle remuait du vent pour adoucir les flambées de joie er de pudeur, cette première fois qu'elle se montrait ainsi en rue, toute jeunette sous les yeux des gens, ayant à ses côtés — errr, crrr, crrr... — ce beau morceau de fiancé un peu trop neuf, peigné, parfumé et bouffi de contentement. Remettant lui aussi son chapeau (doucement, pour ne pas déranger la coiffure), l'heureux ami se retourna également et me regarda. Que se passait-il? Il me vie arrêté au milieu de la place et baissa la tete avec un sourire embarrassé. Je répondis avec un autre sourire et un geste alerte de la main qui voulait dire: « Je te félicite! Je te félicice! » Au bout de quelques pas, je me retournai encore une fois. Le visage vif, cour allumé de la jeune fiancée ne m'avait pas fait plus de plaisir que son air à lui, ce cher ami perdu de vue depuis environ trois ans. Ne voilà-t-il pas que lui aussi se retournait pour me regarder une seconde fois?

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— Serait-il jaloux? pensai-je en m'éloignant tête baissée. En fin de compte, il n'aurait pas tort. Diable, elle est vraiment devait avoir fait l'impression la plus bouffonne en particulier sur la belle-mère, car dans la suite de nos rencontres, je ne sais chouette! Mais lui? plus combien de fois, cette vieille marmotte — ils étaient toujours tous les trois — pouffait de rire sans même se soucier 38 Je ne sais pas. Il m'avait aussi semblé plus haut de taille. Prodiges de l'amour! Et ensuite complètement rajeuni, surtout dans les yeux, dans sa silhouette si visiblement l'objet de certains soins délicats dont je ne l'aurais jamais cru capable, le connaissant comme un ennemi de ces petites fétes privées er fort curieuses que les jeunes gens ont l'habitude de s'offrir des heures durant en compagnie de leur propre image dans le miroir. Prodiges de l'amour! Où avait-il vécu pendant ces trois dernières années? Ici à Rome, il habitait auparavant chez Quirino Renzi, son beaufrère, qui d'ailleurs était mon vrai ami. Car pour moi en effet, à proprement parler, c'est le « beau-frère de Renzi » qu'il s'appelait plutôt que Bindi, son nom de famille. Il était parti pour Forli deux ans avant que Renzi quitte Rome et je ne l'avais jamais revu. Et voilà que je le retrouvais à Rome, et fiancé. — Ah mon vieux, continuais-je à penser, tu n'es Certainement plus peintre. Crrr, crrr, crrr : tes chaussures crissent trop. Avoue que tu as changé de métier et que cela t'a mis dans tes plumes. Je t'en loue, bien que ce nouveau métier r'air engagé à prendre femme. 39 de le cacher après avoir répondu à mon salut et se retournait pour me suivre des yeux, riant encore, J'aurais voulu un jour ou l'autre prendre Tito entre quatre yeux pour lui demander si son actuel bonheur ne lui offrait, ainsi qu'à sa fiancée et à sa future belle-mère, que cette unique occasion de rire, et en ce cas, je l'aurais plaint. Mais je n'y arrivai jamais. Je souhaitais en outre, qu'il me donne des nouvelles de Renzi et de sa femme, Mais voilà que me parvient de Forli le télégramme suivant : « Gros ennuis, Pythagore. Serai à Rome demain matin. Trouvetoi gare 8 heures 20. Renzi, » Mais comment cela? me dis-je, Il y a ici son beau-frère, et c'est moi qu'il veur voir à la gare? J'échafaudai sur ces « gros ennuis » un monde de suppositions, parmi lesquelles la plus raisonnable me parut être celle-ci : que Tito était sur le point de contracter le plus stupide des mariages et que Renzi venait à Rome pour essayer d'envoyer tout en l'air. Au bout d'environ trois mois de saluts et de sourires, j'avoue que je nourrissais déjà une irrésistible antipathie pour cette poupée de petite fiancée et quelque chose d’encore plus grave pour la belle-mère. Je le revis deux ou trois jours plus tard, à peu près à la même heure, toujours avec sa promise et sa future belle-mère. Nouvel échange de saluts accompagnés de sourires, Er cette fois, inclinant à peine la tête, mais d'une manière si gracieuse, compartiment: je me précipite... mais mes jambes se dérobent la fiancée me sourit aussi. sous moi, les bras m'en tombent. Je déduisis de ce sourire que sûrement Tito lui avait longuement parlé de moi, de mes fameuses distractions, et également appris que Quirino Renzi, son beau-frère, m'appelle Pythagore parce que je ne mange pas de fèves, et expliqué pour finir pourquoi l'on peut, en façon de plaisante injure, appeler Pythagore quelqu'un qui ne mange pas de fèves, etc. Babillages qui amusent tellement. Je m'aperçus que cette histoire de fèves er de Pythagore — Le pauvre Tito m'accompagne, me fait Renzi plein de pitié, me désignant son beau-frère du doigr. Le lendemain à huit heures j'étais à la gare. Et maintenant, jugez vous-même si vraiment je ne suis pas persécuté par un destin bouffon. Le train arrive, voici Renzi à la portière d'un Tito Bindi, celui-là? Allons bon! Et qui donc avais-je salué trois mois de suite dans les rues de Rome? Il était là, ce Tito... Mais en quel état, mon Dieu! Je balbutie : — Tito, Tito... Mais comment? Tu... Tito se jette à mon cou er éclate en affreux sanglots. Je

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regarde Renzi bouche bee. Mais comment? Pourquoi? Je me sens devenir fou, Renzi me fait alors signe en levant la main à son front et soupire en fermant les yeux... Qui? Lui, moi ou de raconter cette belle aventure. Écoutez ce qu'il en résulta. Tito? Le fou, qui est-ce? Renzi exhorte son beau-frère : dant le trajer de la gare à l'hôtel, puis finalement, m'attrapant par un bras, son regard égaré plongé dans mes yeux, il me cria : — Bon, allons-y Tito. Calme-toi. Calme-toi! Attends un peu ici, surveille les valises. Je vais retirer la malle avec Pythagore. Tout en marchant, il me conte sommairement la triste 41 Le pauvre garçon resta d'abord étrangement étonné de ma méprise; Son imagination travailla dessus un bon moment pen- — Pychagore, tu as raison! J'eus peur, j'essayai de lui sourire: — Que veux-tu dire, mon cher Tito? près deux ans et demi auparavant : ils avaient eu deux enfants — Je dis que tu as raison! répéta-t-il sans me lâcher, avec l'éclat d'une lueur terrible dans ses yeux de plus en plus égarés. dont un qui était devenu aveugle au bout de quatre mois; ce Tu ne t'es pas trompé! Celui que tu salues, c'est bien moi. Moi malheur, l'impossibilité où il se trouvait de subvenir dignement en personne, Pythagore, qui n'ai jamais quitté Rome, jamais, jamais. Quiconque affirme le contraire, je le tiens pour mon histoire de ce pauvre beau-frère qui s'était marié à Forli à peu par son art aux besoins de la famille, ses perpétuelles disputes avec sa belle-mère et avec sa femme, sorte er égoïste, lui avaient troublé la cervelle. Renzi l'amenait à Rome pour lui faire consulter des médecins et le distraire un peu. Si je n'avais pas vu de mes yeux Tito réduit à cet étar, ennemi. Je suis ici, tu as raison, toujours ici, à Rome; je suis jeune, libre, heureux, tel que chaque jour tu me vois et me salues. Mon cher Pythagore, ah je respire, je respire! Quel poids tu m'as 6té du cœur! Merci mon cher, merci, merci... Je suis j'aurais sans doute cru une fois de plus que Renzi voulait me heureux, heureux! mener en bateau. Partagé entre l'ahurissement et la peine, je Er se cournant vers son beau-frère: — Nous avons fait un vilain rêve, Quirino. Embrasse-moi! Dans mon vieil atelier de Rome, j'entends de nouveau le cog chanlui avoue alors l'erreur dans laquelle j'étais tombé, c'est-à-dire comment jusqu'au jour précédent j'avais salué Tito, futur époux, dans les rues de Rome. En dépit de sa consternation, Renzi ne ter! Pythagore ici présent te le dira. C'est vrai, n'est-ce pas Pychaput se retenir de rire. gore, c'est vrai que Chaque jour tu me rencontres ici à Rome? trois mois que nous échangeons saluts er sourires ; nous sommes Et qu'est-ce que je fais ici à Rome? Dis-le à Quirino. De la peinture, Oui, de la peinture, Et mes toiles, je les vends, non? devenus de grands amis. Maintenant, oui, maintenant je note Si tu me vois le rire aux lèvres, cela veut dire que je les vends. la différence. Mais parce que Tito, le pauvre, on ae le reconnaît Ah... c'est éparant... Vive la jeunesse! Célibacaire, libre, heureux... — Je te le jure, lui dis-je. Lui tout craché, en personne! Depuis plus, ma parole! Je salue chaque jour au contraire Tico tel qu'il — Et la fiancée? laissai-je malencontreusement échapper sans était avant son départ pour Forli, il y a trois ans. Exactement me souvenir que tout à l'heure, en racontant mon quiproquo, lui, tu sais? Tito, Tito qui te regarde, Tito qui parle, Tito qui Renzi avait par prudence laissé de côté ce dangereux détail. sourit et qui marche, Tito qui me reconnaît et me salue... Tout à fait lui! Tout à fait lui! Imagine l'impression que cela m'a fait de le revoir ainsi à présent après l'avoir vu hier, vers quatre Le visage de Tito s'assombrit d'un coup. Cette fois, c'est les deux bras qu'il m’attrapa : — Qu'est-ce que tu viens de dire? Comment? Je me marie? Et désemparé, il regarda son beau-frère. heures, heureux et rayonnant, flanqué de sa petite fiancée. compte de ce que je ressens. Renzi riait, comme je Vai dit, et — Allons donc! que je fais cout de suite pour arranger les choses sur un signe de Renzi. Allons donc, mon cher Tito! Tu peu sais bien que tu t'amuses avec cette petite donzelle. Ma déveine est que personne ne doit ni ne veut jamais tenir après, pour distraire le malade, la fantaisie vint

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— Je m'amuse? Ah tu dis que je m'amuse? s'enflamma Tito m'exclamai-je en souriant, avec l'espoir de le rappeler à la en fureur, roulant des yeux et battant l'air de ses poings. Ou suis-je? Je vis où? Où me vois-tu? Il faut me bartre comme un chien si tu me vois m'amuser avec une femme! On ne s'amuse pas avec les femmes... Ga commence toujours ainsi, mon vieux Pychagore. Et puis... et puis... Il éclata une seconde fois en sanglots, se couvrant le visage des deux mains. C'est en vain que Renzi et moi nous cherchions raison. Tu plaisantes? Ne sais-tu pas que j'ai la spécialité des 42 à le calmer, à le consoler. — Non, non, nous répondait-il. Si je me marie aussi à Rome, je suis perdu! Perdu! Tu vois à quoi je me suis trouvé réduit à Forli, cher Pythagore? Sauve-moi, sauve-moi, par pitié! Il faut m'empêcher de le faire à tout prix. Tour de suite! Là-bas aussi j m'amusais, pour commencer. Il rremblait comme en proie à des frissons de fievre. — Mais si nous ne sommes ici que pour quelques jours! lui méprises? J'ai pris pour toi un monsieur qui te ressemble. — C'est moi! Infäme! Traitre! me cria alors le pauvre fou avec des éclairs dans les yeux et le geste menaçant. Tu vois ce pauvre homme? Je l'ai trompé. Je me suis marié sans rien lui en dire, C'est moi maintenant que tu voudrais peut-être tromper? Dis la vérité: tu es de mèche avec lui? Main dans la main? Tu veux que je me marie en secret? Conduis-moi via Sardegna... D'ailleurs je sais le chemin, j'y vais cout seul. Pour ne pas le laisser aller seul, nous fümes contraints de l'accompagner. Chemin faisant, je lui dis: — Excuse-moi, mais tu ne te souviens pas que tu n'es plus via Sardegna? Il s'arréta, perplexe, me regarda un instant, sourcils froncés, puis : dit Renzi. Le temps de nous mettre d'accord avec deux ou — Ec alors, où suis-je? Tu devrais le savoir mieux que moi. trois messieurs pour l'acquisition de tes toiles, comme on en — Moi? Elle est bien bonne! Comment veux-tu que je le avait convenu. Tout de suite après, nous rentrons a Forli. sache si tu ne le sais même pas toi-même? — Et cela ne servira à rien! répondit Tito avec un geste désespéré des bras. Nous retournerons à Forli, ce qui n'em- Je ne pouvais faire réponse plus convaincante, à le clouer sur place, Mais j'ignorais que ceux qu'on appelle les fous péchera pas Pythagore de continuer à me voir ici à Rome. possèdent eux aussi cette petite machine fouille-cerveau extrémement compliquée qu'on appelle la logique en état de parfait fonctionnement, peut-être plus que la nôtre, dans la mesure où, comme la nôtre, elle ne s'arrête jamais, für-ce en face des déductions les plus inadmissibles. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? Toujours à Rome, voilà où je vis, mon cher Quirino, même si je me trouve läbas. Toujours à Rome, toujours à Rome, à l'âge de mes plus belles années, célibataire, libre, heureux, juste comme Pythagore m'a vu hier, pas vrai? Et pourtant hier, nous étions à Forli: tu vois bien que je ne mens pas. — Moi? Si je ne sais même pas que je suis sur le point de me marier! Comment veux-tu que je sache à Forlì ce que je Troublé, exaspéré, Quirino Renzi secoua rageusement la tete fais ici tour seul à Rome, libre comme naguère? C'est toi qui et crispa les paupières pour retenir ses larmes. Jusqu'ici, la dois le savoir puisque tu me vois tous les jours! Allons-y. Allons-y, conduis-moi. Je me confe à toi. folie de son beau-frère ne lui semblait pas avoir atteint d'aussi désespérantes dimensions. Tout en marchant, de temps en temps, il se tournait vers — Vite, vite, reprit Tico se tournant vers moi, partons. Conduismoi, une muette supplication dans les yeux qui me serrait le moi tout de suite où tu me vois d'habitude. Allons à mon cœur, Car avec cette question dans le regard, il me disait qu'il s'en allait à la recherche de lui-même dans les rues de Rome, à la recherche de cet autre lui-même, libre et heureux, datant du bon temps passé; et il me demandait si je ne le découvrais atelier, via Sardegna. A cette heure-ci, je dois y être; j'ose espérer que je ne suis pas chez ma fiancée. — Mais comment, puisque tu es avec nous, mon vieux Tito!

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pas quelque part, puisque c'érait à travers mes yeux qui l'avaient vu jusqu'à hier qu'il le cherchait. 45 Le monsieur me regardait et souriait, embarrassé er craintif. Pour le tranquilliser, je lui renvoyai son sourire, l'air désolé. L'inquiétude et l'angoisse s'éraient emparées de moi. Si par Si seulement je ne l'avais pas fait! Tito intercepta cet échange malheur, me disais-je, le hasard nous réserve de tomber sur de sourires et soupçonnant aussitôt une entente entre nous deux, cer autre! Certainement qu'il le reconnaitrait: la ressemblance il se tourna vers l’autre, menaçant : est si évidente et parfaite. Er avec ses chaussures qui crissent à — Ne te marie pas, imbécile : tu me perds! Veux-tu te réduire chaque pas, cet animal fait se retourner tout le monde! Et d’instant en instant, je croyais entendre s'élever derrière moi le à l'état où je suis? Clochard et désespéré? Laisse cette fille! Ne crrr, crrr, crrr... de ces maudites chaussures. Y avait-il des chances d'y échapper? Le dire était déjà de trop. Renzi était entré dans un magasin pour acheter je ne sais trop quoi; nous l'atrendions Tito et moi dans la rue. Le soir était sur le point de tomber. Je fixais d'un ceil impatient le magasin d'où Renzi allait sortir et, planté lá, chaque minute t'amuse pas avec elle, idiot, gredin! Sans expérience. — Mais enfin quoi! cria le pauvre garçon tourné vers moi, voyant affluer autour de nous une foule curieuse et étonnée. J'eus à peine le temps de dire « Il faut le comprendre... » que Tito me rombair dessus : — Tais-toi, traitre! Et il me donna une bourrade. Puis il revint à l’autre er d’une voix humbie, persuasive : me faisait l'effet d'une heure quand soudain je me sens tiré — Non, calme-toi, je en prie! Écoute-moi... Tu es emporté, par la veste et Tito m'apparait la bouche élargie d'un sourire je le sais... Mais je dois Cempécher de me précipiter à la ruine de muette béatitude, pauvre garçon! et les joues sillonnées de deux grosses larmes jaillies de ses yeux clairs, joyeux, @loquenes. une seconde fois... Il l'avair découvert, il me le montrait du doigt à deux pas de foule, criant fort : nous, tout seul, debout sur le même trottoir. Mettez-vous un peu dans ma peau, juste une fois, pas pour À ce moment Renzi accourut, se frayant un passage dans la — Tito, Tito, qu’est-il arrivé? — Ce qui est arrivé? répondit le pauvre Bindi. Regarde, le rire. Se voyant ainsi regardé et montré du doigt, le monsieur voilà! Il veut se remarier. Dis-lui, toi, qu'il aura un enfant se troubla; mais ensuite, m’ayant aperçu, il me salua comme aveugle, dis-lui... d'habitude — tellement poli, le pauvre. J'essayai de lui faire signe en cachette pendant que de l’autre main, je m'efforçais Renzi l'entraina plus loin de force. Ensuite il me fallut expliquer toute l'affaire au monsieur. d'entraîner Tito. Pas moyen! Je m'attendais à le voir sourire : il n'en fut rien. Il me demanda, Par bonheur, il avait compris mon signe et souriait — mais compris seulement que mon compagnon était fou. Il ne s'était consterné : — Mais il me ressemble donc tant que cela? point reconnu du tout dans les traits de Tito, tandis que Tito, Je lui répondis : oui, sur-le-champ. Evidemment: c'étaient ses traits d'il y a — Ah, maintenant plus. Mais si vous l'aviez vu il y a trois trois ans... Lui en personne avec qui il se rencontrait finalement, ans, quand il était célibataire, ici à Rome... Vous en personne! tel qu'il était à peine trois ans plus tôt. Il s'était approché er le contemplait en extase; il lui caressait les bras, la poitrine, pas dans le même état que lui. tout doucement en lui murmurant ; — Que tu es beau... Que tu es beau... Voici notre cher Pythagore, tu vois? — Espérons alors que d'ici trois ans, dit-il, je ne me trouverai Après cout cela, est-ce que j'avais oui ou non le droit de penser que c'était fini? Eh bien non.

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Avant-hier, deux mois après ce que je viens de raconter, j'ai reçu une carte signée Ermanno Lèvera. La voici : Cher Monsieur, Faites savoir à ce monsieur Bindi que je lui ai obéi. Il m'a été impossible de l'oublier. Il m'est resté devant les yeux comme le spectre de ma destinée imminente. J'ai rompu mon mariage et je m'embarque demain pour l'Amérique. Votre Ermanno Lévera. Voila : si je ne l'avais pas salué, ce pauvre garçon, le prenant pour un autre, peut-être qu'à cette heure, qui sait? ce serait un mari heureux... Qui sait? Tout peut arriver en ce bas monde, même certains miracles. Mais je pense que si cette rencontre avec l'autre fut assez puissante pour produire un pareil effer, c'est qu'il dut croire lui aussi s'être rencontré lui-même en la personne de Bindi, tel qu'il serait trois ans plus tard, Et jusqu'à preuve du contraire, je ne saurais en toute conscience affirmer que ce M. Lèvera est aussi fou. Cependant, je m'attends à ce qu'un de ces jours me tombe dessus la visite de la fiancée abandonnée flanquée de la bellemère manquée. Parole d'honneur, je les expédie toutes les deux à Forli. Qui sait si à leur cour elles ne vont pas se reconnaitre en la personne de la femme et de la belle-mère du pauvre Tito Bindi. Il me semble aussi désormais qu'ils forment réellement tous ensemble une seule et même chose, avec seulement cet enfant aveugle en plus qui ici ne naîtra pas, si Dieu le veut et s'il est vrai que ce M. Lévera s'est embarqué pour |’ Amérique. LUIGI PIRANDELLO Traduit de l'italien par HENRIETTE VALOT ef GEORGES PIROUÉ.