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LA PHILOSOPHIE DES ORACLES
Tel est le titre d'un ouvrage, que Porphyre avait écrit dans
sa jeunesse*, et qui, aujourd'hui perdu, ne nous est connu que
par de rares et maigres fragments cités çà el là par les auteurs
ecclésiastiques et particulièrement par Eusèbe. Jean Philopon*
est le dernier des anciens qui l'ait possédé complet: parmi les
modernes, c'est une opinion assez accréditée que Marsile Ficin
l’a eu encore en entier à sa disposition : mais cela est peu probable; car il n’en cite que les passages contenus dans Eusèbe,
et l’on comprendrait mal qu’un livre qui a eu un si grand retentissement, conservé jusqu'au xvi* siècle, se fût perdu depuis.
C'est un recueil d'une quarantaine d’oracles, en 358 vers
accompagnés d'un commentaire d'une dizaine de pages qui les
développe et les explique, et en ramène le sens et la portée à ce
que Porphyre appelle la philosophie, mais qui n'a presque aucun
rapport avec ce que l'on comprend généralement par ce mot.
Quelqu'insuffisants que soient les restes de cet ouvrage, il ne m'a
pas paru inutile d’en faire connaître le contenu et d'en apprécier
le but et l'esprit. Car s'il intéresse peu la philosophie, il touche
à l'histoire générale des idées el à la science des religions pour
lesquelles il est un document important.
Suivant la méthode habituelle des anciens, le traité était divisé
en livres, et en comprenait au moins trois, peut-être dix?. En
1) Eunap., V. Porph., p. 17: véocEt dv avra fypapev,
2) 550 après J.-C.
3) Dans le ms, de l'Ambroisienne les 22 vers oraculaires (v. v. 145-164) de
l'édition de Wolff sont précédés de la mention : éx sot Sexdrov the II. edhoyuiov
gthocozias, el Sleuchus qui cite cet oracle (D: perenni Philosophia, |, 1, c. xiv)
a suivi celte indication : a Adducitur huc oraculum non a Christianis, sed a
Porphyrio Christianorum hoste, decimo libro, » Le ms. de Naples, généralement adopté, donne : "O Tlopz. &v vin Seuricw fie. Ce Steuchus, né à Gobbio,
était un évêque de Kisamos, en Crète,
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View in PDF(opens in a new window)Tel est le titre d’un ouvrage, que Porphyre avait écrit dans
sa jeunesse’, et qui, aujourd’hui perdu, ne nous est connu que
par de rares et maigres fragments cités çà et là par les auteurs
ecclésiastiques et particulièrement par Eusèbe. Jean Philopon*
est le dernier des anciens qui l’ait possédé complet; parmi les
modernes, c'est une opinion assez accréditée que Marsile Ficin
Pa eu encore en entier à sa disposition : mais cela est peu probable; car il n’en cite que les passages contenus dans Eusèbe,
et l’on comprendrait mal qu’un livre qui a eu un si grand relentissement, conservé jusqu’au xvr siècle, se fût perdu depuis.
C'est un recueil d'une quarantaine d’oracles, en 358 vers
accompagnés d’un commentaire d’une dizaine de pages qui les
développe et les explique, et en ramène le sens et la portée à ce
que Porphyre appelle la philosophie, mais qui n’a presque aucun
rapport avec ce que l’on comprend généralement par ce mot.
Quelqu'insuffisants que soient les restes de cet ouvrage, il ne n'a
pas paru inutile d'en faire connaitre le contenu et d'en apprécier
le but et l'esprit. Car s’il intéresse peu la philosophie, il touche
à l’histoire générale des idées et à la science des religions pour
lesquelles il est un document important.
Suivant la méthode habituelle des anciens, le traité était divisé
en livres, et en comprenait au moins trois, peut-être dix?. En
1) Eunap., V. Porph., p. 17 : véos dì dv tadra Éypaÿev,
2) 550 après J.-C.
3) Dans le ms, de l'Ambroisienne les 22 vers oraculaires (v. v. 145-164) de
édition de Wollf sont précédés de la mention : Ex od dexdzov she IL eddoyrioy
Mogopiag, el Steuchus qui cite cet oracle (De perenni Phitosophia, |, Ill, c. xiv)
a suivi celte indication :
« Adducitur hoc
oraculum non a Christianis,
Porphyrio Christianorum hoste, decimo libro.
sed a
» Le ms. de Naples, généralement adopté, donne ; ‘O Hopp. Ev zo deuripw (16250. Ce Steuchus, né a Gobbio,
élait un évèque de Kisamos, en Crete,
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View in PDF(opens in a new window)tous cas, cela suppose une étendue assez considérable, comme
on peut l’attendre d’un érudit qui avait consacré de profondes
études et de nombreux travaux aux doctrines et aux pratiques
religieuses de presque tous les peuples de l'antiquité!, ainsi que
l’attestent saint Augustin et Philopon, et comme nous en avons
la preuve dans son propre traité De l'abstinence des viandes. Proclus rappelleses connaissances particulières qui faisaient autorité,
en ce qui concerne la religion des Perses?, et nous savons encore
par lui-même que Plotin l’avait, à cause de sa compétence spéciale, chargé de démontrer jl’inauthenticité des oracles de Zoroastre.
Sauf quelques rares et vagues indications tirées de l’ouvrage
même, il est vain, dans l’état où les fragments nous sont parvenus, de vouloir répartir entre les différents livres, les matières
et le contenu de chacun, et d'essayer, en reconstituant l’ordre
des parties, d'en rétablir Punité et le tout. Eusèbe, Théodoret,
Lactance, saint Augustin le citent évidemment, non dans l’ordre
de Pouvrage, mais là seulement où ils le jugent utile à l'exposition
de leurs propres thèses, ou à la réfutation des thèses opposées.
Le dernier éditeur, Gustave Wolff, plus téméraire, l'a cependant
tenté, et quoiqu’absolument conjectural, j'ai suivi l'ordre qu'il
a imaginé, parce que pour l'étude, tout ordre vaut encore mieux
que la confusion et le désordre.
Quant au but que s’est proposé l’auteur, il Pindique lui-même
dans ce passage qui est manifestement le début de l'ouvrage, et
qui est cité comme tel par Eusèbe :
« Marcheront dans une voie sûre et ferme, ceux qui viendront
chercher ici (dans la méditation des oracles et la pratique de
1)Philop., Demund.creat., iv, 20; «Porphyre, 6 nep. räoav &yvoptiav éomovdaxess. »)
Saint Augustin, De Civ. D., x, 32 : « Porphyre, dans son livre : De regressu unimarum, avoue qu'il n’a rencontré Ja voie universelle de la délivrance de l'âme
dans aucune philosophie, ni dans les doctrines morales des Indiens, ni dans la
science des Chuldéens, auxquels il avait cependant emprunté tant d’oracles divins : quorum assiduam commentationem facit ».
2) Procl., in Tim., 187 b. Théodore cspwv mapa tó II. thy G6Eav, cs de Mepoi=
Bos Nxovoave
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View in PDF(opens in a new window)leurs prescriptions) comme a la source de la vérité, l'espérance
de leur salut... Le présent recueil comprendra le texte écrit d’un
grand nombre de doctrines philosophiques, dont les dieux euxmémes ont attesté la vérité par leurs oracles : je ne toucherai
que rapidement la partie pratique et quand elle pourra être utile
a la connaissance spéculative et a la purification de la vie. »
L’intention de Porphyre se précise et s’accentue dans les derniers mots de ce préambule : « L’utilité de ce recueil sera surtout comprise de tous ceux qui, dans les douleurs de l’enfantement de la vérité,
ont parfois demandé, dans leurs prières,
d'obtenir des dieux la grace qu’ils leur apparaissent, pour faire
cesser leurs doutes par l'autorité souveraine, qui emporte la
créance, de ceux qui les instruisent par leurs propres paroles. »
Ainsi il ne faut pas se laisser tromper par les mots, « les
doctrines philosophiques viv nati othocogiay doyuäzwv, ni par le
titre lui-même. H ne s’agit pas d'extraire de l'interprétation des
oracles un système de philosophie scientifique. De mème qu'Isocrate appelait déjà l’éloquence, philosophie, Porphyre donne ce
nom à la connaissance des préceptes religieux qui peuvent assurer le salut de l’âme, et des règles et des pratiques morales qui
servent à rendre la vie sainte et pure. Pythagore l’avait déjà
ainsi comprise : la philosophie était pour lui la connaissance
des dieux et du culte qu’il faut leur rendre. C’est là la vraie notion de la philosophie, è Aóyos zaótns gthosogizg'. Jamblique donnait également le titre de philosophie chaldaique & son grand
ouvrage sur les doctrines de Zoroastre, et Porphyre appelle philosophe le célèbre théurge Julien, surnommé le Chaldéen *.
On peut surprendre encore, à peine indiquée dans ce préambule, une autre intention de Porphyre : les poésies théologiques
4) Jambl., Vit. Pyth., ch. xxvm, $ 137.
2) Ce savant illuminé avait recueilli, traduit en grec ct publié les oracles chaldaiques, donnés, disait-on, par les dieux dans la Chaldée, mais qui en réalité,
pour la plupart du moins, semblent avoir été imaginés par des philosophes d'origine orientale, mais versés dans la philosophie grecque. Ce qui n'a pas empéché Proclus d'y ajouter une foi absolue, et d'y voir, avec le Time, la somme de
toute la vraie philosophie.
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View in PDF(opens in a new window)d’Orphee,
qu'on appelait aussi oracles, et les oracles chaldaiques, enseignaient également l’art de bien vivre el d’adorer
les dieux;
mais quoiqu'inspirés par une
assistance divine,
c étaient des hommes qui parlaient à des hommes. Dans les
oracles recueillis par Porphyre, ce sont les dieux eux-mêmes,
qui
parlent
directement,
sans
intermédiaire
humain,
aux
hommes: ce sont eux qui, de leur bouche infaillible, proclament
la vérité, et de leur autorité souveraine leur dictent leurs commandements et leurs ordonnances. Ils entrent
même à cel
égard dans les détails les plus minutieux, comme nous le verrons, pour régler les rites du culte qui leur est du.
En cela Porphyre imitait Moyse, non sans le vouloir peut-être,
el si l'on s'étonne de la puérilité de certains détails rituels que
ne dédaignent pas de prescrire les dieux, qu’on se rappelle que
dans le Lévitique, c'est aussi Dieu même qui dit : « Lorsque l’un
de vous offrira une hostie de bèles à quatre pieds, il mettra la
main sur la tête de l’hostie... Les prêtres en offriront le sang; ils
ôteront la peau de la victime, et la découperont en morceaux. »
C’est que tous deux, connaissant la puissance des rites, qui
durent souvent plus longtemps que les idées dont ils ont été
primitivement l’expression symbolique, leur attribuaient une
origine divine qui en assuräl le respect, l'exécution exacte el la
longue durée.
On né se bornait pas à consulter les dieux dans leurs temples,
ct à en recevoir les oracles par l'intermédiaire des prophètes :
il y avait un art, une science, ’&aywyn igor, qui permettait de
les faire apparaître personnellement à nos sens, Nsaywyia, Ozoria.
Enscigné el pratiqué par les théurges, obtenu par l’accomplissement ponctuel de certains rites qui délivrent l’âme et le corps
de Vimpureté de Paggrégat mortel, cet art donne au fidèle la
puissance d’absorber en lui la substance divine, et d'acquérir un
empire absolu sur la nature universelle et mème sur les dieux.
Arrivé à cet état de sainteté, l'homme qui les évoque, devenu
viegzwg', les contraint de lui obéir, s'il a employé, selon les
1) Eusèbe, qui nous donne la formule par laquelle le charme qui enchaine les
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View in PDF(opens in a new window)règles, les prières et les formules consacrées, qui s'appellent
andre, tandis que le cop, quand il a réussi dans son opération magique, devient l’éëravxyzès du dieu’. Le miracle qui s’accomplit alors, l’apparition contrainte de la divinité, prend le nom
d'érayuy4 ou ¿mroyrí. Le dieu, quel qu’il soit, obéit à la voix de
l’évocateur, bon gré malgré, et plutôt malgré lui, comme ils le
disent eux-mêmes. Non seulement ils sont contraints d'apparaître, mais encore de répondre aux questions qui leur sont
faites, dussent-ils dire soit ce qu'ils ignorent, soit ce qu'ils savent
être faux’.
Sous quelque forme qu'il apparaisse, soit comme une voix
mystérieuse, soit comme un vent qui souffle on ne sait d’où, soit
comme un feu, soit comme une lumière qui s'allume soudain,
Pévocateur peut obliger le dieu à entrer dans un corps préparé à
le recevoir, soit une statue, soit l’officiant lui-même, qui devient
alors le réceptacle, le tabernacle vivant et pour me servir des
termes techniques de la théurgie, le 3oyeóg ou le zarafonés du
dieu. Cette pénétration intime dans le théurge, qui
a reçu la
substance divine, corps et âme, sous une espèce presque immatérielle, s'appelle ciczercic. Le théurge est devenu l’hòte de la dividieux est rompu, ne nous fait pas connaître le texte de l'évocation même : elle
se trouve dans les Philosophumena d’Hippolyte, p. 72, éd. Miller : « Viens, infernale Bombo, terrestre et céleste, déesse des grands chemins, des carrefours,
toi qui apportes la lumière, qui marches la nuit, ennemie du jour, amie et compagne de la nuit, toi que réjouissent les aboiements des chiens et l’effusion du
sang, qui erres au milieu des ombres, à travers les tombeaux, qui apportes la
terreur aux mortels, Gorgo, Mormo, Lune aux mille formes, assiste d’un œil
propice à nos sacrifices, » La Revue archéologique, ann. 1873, 2° sem., p. 254,
contient la formule d'une incantation magique chaldéenne, qui a beaucoup d'analogie avec la Papyaxeurpía de Théocrite, et la IVe Idylle de Virgile.
1) Quicontraint le dieu. Conf. Wolff, p. 158: at rœuv dos
&vayxalouevos
ems xal emavdyxoug Éxvr®v éxdrdsactv; et Philop., De mund. ercat., IT, 20 :
Eravdyxo:c «arias: Brotdpevor; 0, p. 175: Bratépevos of Oso rap potpav x
travayxwy Biav.
2) Il faut voir dans le livre des Mystères toute la subtilité métaphysique que
déploie Jamblique, ou l'auteur, quel qu'il soit de ce livre, pour expliquer cet
état d'asservissement des dieux aux hommes, La contrainte qu'ils subissent est
la persuasion, qui est une sorte de contrainte. C'est un acte de la bonté divine ;
car la bonté est une soumission.
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View in PDF(opens in a new window)DES RELIGIONS
nité et va lui servir d’interprète, car c’est du fond de cet étrange
sanctuaire que le dieu va rendre son oracle. Cléombrote* a raison de rire el de railler et de comparer ce miracle à une scène
de ventriloquie jouée par le dieu.
Ce rôle d’ailleurs ne lui plaisait qu’à moitié. Il s'indigne et
sirrite de se voir ainsi enfermé, enchaîné dans un corps humain, Il voudrait s'échapper, mais il ne le peut que par la faveur du théurge, seul en possession des clefs mystiques, c'est-àdire des formules magiques qui peuvent lui ouvrir sa prison,
comme elles l’y ont enfermé. Voilà donc le dieu obligé d’implorer la pitié de l’homme, qui ne le délivrera qu'après avoir
reçu la réponse aux questions qu'il lui a posées. Ge qu'il y a peutêtre de plus étrange encore, c’est que c’est le dieu lui-même qui
enseigne au théurge les moyens de s’y prendre pour rompre la
chaîne mystique qui le retient captif.
« Arrive vite pour me sauver, cesse tes enchantements ; éteins
ces lumières; enlève les rameaux qui enlacent cette blanche
figure, et par un effort vigoureux de tes mains, déchire et
arrache le tissu de lin qui enveloppe mes membres... Lève mon
pied en Pair : fais taire ces voix qui sortent des profondeurs,
Délie ces couronnes et ces bandelettes. Lave-moi les pieds dans
une eau d’une pureté parfaite, efface ces lignes bizarres, ces caractères magiques et laisse-moi partir?. »
1) Plut., De defect. Oracul., ch. xIx, donee Eyyastpınölous. Les Hébreux
n’ignoraient pas ces pratiques magiques contre lesquelles s'élève avec éloquence
la haute raison d’Isaie (vit, 19). Les Septante traduisent par &yyxorpınöbovg le
mol hébreu njaix, que dans le passage d'Isaie on traduit ordinairement par
nécromanciens, conjurateurs des morts, devins par l’&vocation des ombres des
trépassés , comme la célèbre sorcière d’Endor, Samuel, 1, 27. On disait de ceux
qui pratiquaient cette ventriloquie divine, originaire de l'Égypte, patrie de tous
les enchanteurs, qu’ils avaient
en eux un esprit de Python, x60wy, c’est-à-dire un
démon, La Pythonisse d’Endor possède ces deux arts : elle fait apparaître l’ombre de Samuel à Saül, qui entend avec effroi sortir de sa bouche la prophétie
menacante.
2) Comparez encore v. 122: Sarapis (Osar-Hapi, c’est-à-dire l’Hapi devenu
Osiris), invoqué
et introduit dans le corps de l’homme rend cet oracle : « Enferme
Hermès et Hélios avec ces clés ineffables qu'a inventées le plus grand des magiciens... » Et Hécate : « C’est malgré moi que je viens, parce que tu m’as en-
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View in PDF(opens in a new window)Les Oractes (1% Aoyíx *)
Le mot grec’ qui se traduit convenablement par oracula en
latin, et assez improprement par oracles en français, signifie
les dits, les paroles par excellence,
dans
un sens éminent,
c’est-à-dire les paroles sacrées, divines, et a pour pendant, dans
les religions du livre, les Écritures, c’est-à-dire les saintes Écritures, BióMa. La religion des oracles a pour origine l'impérieux
besoin de l’humanité de se mettre en communication réelle et directe avec le monde divin, conçu comme en dehors, au-delà, au
dessus de nous. Sans doute, c’est en nous-mêmes que nous prenons conscience du divin, mais puisqu'il est en chacun de nous, il
faut bien, pour. être présent à tous, qu’il soit aussi en dehors de
chacun. C’est à ce besoin, commun à tous les peuples et à toutes
les religions, que répond l'institution des oracles, chez les Grecs.
On en connaît de trois espèces :
4° Les poésies orphiques, d’un contenu purement théologique, ou mieux théogonique, attribuées à Orphée, que Proclus
nomme partout le Théologien, simplement, ou le théologien des
Hellènes.
2° Les oracles chaldaïques, d'un contenu presque tout philosophique, qui, sous des noms, des figures et des symboles empruntés à la théologie chaldaique, reproduisent les principes de
la métaphysique néo-platonicienne, ce qui semble justifier le
soupçon général sur leur authenticité.
3° Enfin les oracles qu'on peut appeler proprement helléniques,
dont le contenu est, d’une part les réponses que les dieux consultés dans leurs temples, dictent à une prétresse sur ce que
chainée par des formules qui me contraignent d’obéir »; et Apollon: « Délivrez
enfin le Roi... un mortel ne peut contenir et retenir en lui un dieu. »
1) Les titres varient : Philopon appelle le livre de Porphyre : xeot Exdoyddy y
Firmicus, rept tig evtoyicov 9.; Saint Augustin, dcoroyiwy: conf. Wolf, p. 38.
2) Xoyia vient de Xéyw, comme oracula de os, orare,
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View in PDF(opens in a new window)les hommes doivent faire, yprspot; d'autre part, des prédictions
sur l'avenir, pays, que ces prophéties soient annoncées aux
hommes spontanément, comme dans les songes du sommeil
naturel, ou qu'elles soient provoquées par un art particulier
qui constitue la pavuxy Evreyvos.
Les oracles recueillis et commentés par Porphyre sont de
cette dernière espèce, et en reproduisent les deux formes principales. Ils &manent tous de dieux grecs, sauf un seul : il y en
a, dans l’état très fragmentaire où l'ouvrage est parvenu, 32 :
A d'Asklépios, 1 d’Hermes, 2 de Pan, 8 d’Hécate, 47 d’Apollon, 1
de Sarapis, dien égyptien, particulièrement adoré
Alexandrie et adopté
très
à
promptement et universellement
par les Grecs et par les Romains. Ils traitent des dieux en général, des démons et des héros; de la hiérarchie divine,'c’est-àdire de l’ordre qui règne dans la république des dieux, zoMrer;
— de la religion pratique, du culte, des rites, des sacrifices; —
de la consécration, ièçusx, des images divines; — de Pastrologie et du destin; — enfin, des Juifs, du Christ et des Chrétiens.
Un oracle d’Apollon, dont Eusèbe nous donne le contenu mais
omet le texte, expose une classification des dieux que confirme
et complète, sans la changer essentiellement, Olympiodore, et
qui a été adoptée par tous les philosophes etles théologiens posérieurs. Après avoir prescrit le commandement général de les
adorer tous,
le dieu ajoutait : « quel que soit le dieu particulier
à
qui tu offres un sacrifice, n'oublie jamais dans tes prières, les dieux
bienheureux, ci póxapzc ». C'est le premier ordre de la hiérarchie
céleste, au dessous duquel se placent, d’après leur rang de prééminence, les dieux du ciel, cdp4v0:!, — les dieux de l'éther et
de l'air, — les dieux de la terre, — les dieux de la mer, — les
dieux infernaux, rcy0évor. A chaque ordre différent, sont consacrés des sacrifices différents qui doivent tous être précédés d'une
lustration de la victime comme de Pofficiant, qui tous deux
devaient être purs. Je n’en citerai qu'un seul : « Pour les dieux
de l’éther (les astres) laisse cailler autour des victimes le sang
(1) Ou oùpaviwves.
Page 10
View in PDF(opens in a new window)qui a jailli à grands flots de leur gorge ouverte : prépare avec
soin les membres pour le repas qui doit être offert aux dieux.
Donne les extrémités à Héphaistos* et mange le reste. Terminez le sacrifice par une prière. »
La nature et le choix des offrandes animées ou inanimées qui
devaient être présentées sur les autels, étaient déterminés par
des règles consacrées et minutieuses, car ces offrandes étaient
symboliques, par la raison, si c’en est une, que le semblable se
plaît au semblable. Si donc l’on offre à Déméter un sacrifice de
brebis, c'est que la brebis vit des herbes de la terre (Dz ou Anwhen); si elles doivent être noires, c'est parce que la terre est de
couleur sombre; s’il faut qu’il y en ait toujours Zrozs’, c'est que
trois est
le symbole de toute chose corporelle et composée de
terre*.
Nous voyons ensuite Apollon dicter le texte de l’hymne qui doit
lui être adressé, et qu'il a composé pour lui-même; puis Hécate,
la déesse de la nuit, particulièrement chère aux théurges, qui
se vante de n’avoir jamais rendu une prédiction qui ne se fut
pas réalisée, et se glorifie d’être sortie de la Raison même du
Père”, Hécate enseigne comment doit être faite son image :
« Fabrique une statue d’un bois® que tu auras purifié’, comme
1) Conf. plus haut le passage cité du Lévitique.
2) C'est-à-dire « fais les brûler ».
3) C'est ce qu’on appelait la zprrróa. Les animaux pouvaient être différents:
soit le pore, le bélier, le taureau; soit le taureau, le bouc et le porc; les Latins appelaient en conséquence cette trittya su-ove-taurilia.
4) Tout corps réel a trois dimensions et n’a que trois dimensions.
5) C’est une formule empruntée aux oracles chaldaïques et qu'on retrouve fréquemment dans Proclus,
par exemple dans son commentaire sur le
Cratyle
(p. 141) où il donne à Hécate, dans la triade zoogonique, le rang intermédiaire
entre les deux Pères, 6 "Axa, ou Raison intelligible, et le 5 Ais, ou Raison intellectuelle. La Raison intellectuelle s’appelle è Ai, parce que la pensée implique nécessairement le nombre Deux : le sujet et l'objet. La Raison intelligible,
ou intuition immédiate, demeure dans l'Unité :
l'union, Evostz, a supprimé la
différence du sujet et de l'objet, qui ne sont plus qu'un.
6) On les appelait tómva. C'étaient les plus grossières des idoles et toutefois
les plus saintes et les plus vénérées.
7) Nous avons ici le formulaire du rite de la consécration, fäpvoic. des images
divines, que les théurges appelaient symbolique, Car les insignes de chaque
dieu étaient les marques de sa divinité. Proclus (In Crat., p. 28) nous apprend
Page 11
View in PDF(opens in a new window)je vais to le dire : compose des faisceaux de rue sauvage’, orneles de ces petits animaux au corps gréle, de lézards familiers;
prépare un mélange de myrrhe, de styrax et d’encens, broyés
avec ces animaux; puis, Zétant couché* en plein air, à la lune
croissante,
fais
toi-même la consécration en adressant cette
prière, el alors tu me verras, moi, la grande Déesse, t'apparaître
dans ton sommeil. »
Le sacrifice, comme on le voit, était nocturne, car Hécate est
une déesse de la nuit : il a pour objet une pratique très ancienne
et très générale : la divination par les songes au moyen de l’incubation. On la rencontre décrite dans le Plutus* etles Guépes*
d’Aristophane, où la cérémonie alieu dans le temple d’Asklépios,
à Epidaure. Elle était usuelle en Égypte où les prêtres la rapportent à Isis*. On la retrouve dans un grand nombre de religions,
notamment dans celle de l’antique Israël°.
Après avoir indiqué les procédés de la lustration, et décrit
minutieusement la manière dont la statue doit être faite et les
insignes symboliques quila doivent orner, Hécate ajoute: « Il faut
qu’elle renferme aussi l’image de Déméter”, qu’elle soil revétue
de vêtements blancs et ayant aux pieds des sandales d’or; qu’autour de ma ceinture s’élancent en avant deux serpents qui, en
que les théurges, pour rendre les choses d'ici-bas sympathiques aux dieux, employaient comme instruments la Navette, le Sceptre, la Clé, symboles de leurs
puissances et de leurs attributs divins.
1) « La rue sauvage, gruveolens, est une plante narcotique dont l'odeur pouvait aider à la production des hallucinations ». A. Maury, La magie, p. 56.
2) M. A. Maury, qui reproduit cet oracle, traduit : Vous laisserez le mélange
à l'air.
3) V. 411.
_
4) V. 122.
5) Diod. Sic., I, 25; Strab., VIII, p. 374.
6) Genes., xv, 5, 9. Isaie, Psaum., Lxv, v. 4. Saint Jéróme, dans son commentaire sur le sacrifice d'Abraham, dit : « sed sedens quoque vel habitans
in sepulcris et in delubris idolorum, dormiens in stratis pellibus hostiarum incubare
soliti erant, ut somniis futura cognoscerent, quod in fano Aesculapii usque ad
hodie error celebrat Ethnicorum, multorumque aliorum. »
7) Hécate, la triple Hécate était souvent confondue ou unie 4 Déméter. Son
nom était donné même à la fille de Dèméter, etc’est ainsi que la mère elle-même
est devenue une déesse de la mort.
Page 12
View in PDF(opens in a new window)rampant à pas insensibles, s’élèveront au dessus de ma tête, et
se dérouleront jusqu’a mes pieds, en se roulant en spirale autour
de mon corps en anneaux réguliers. »
,
Quant aux symboles d’Hecate, c’est Pan, qui, dans un oracle,
a pris soin de nous les rapporter plus complètement : « Ce sont:
une figure de cire à trois couleurs, noire, blanche et rouge feu,
portant l'empreinte de la déesse, terreur des chiens infernaux...
Qu’une torche soit en ses mains, et un glaive vengeur; qu’un
serpent enlace la vierge de ses anneaux, et se dresse au-dessus
de sa téte. Qu’autour de sa téte, semble s’étendre le feuillage
d’un chéne; qu'il y ait aussi une clé d’un metal brillant, et, ce
qui est le symbole de sa puissance de maitriser les démons, un
fouet aux claquements bruyants
; enfin, que des étoiles de mer
soient clouées sur la face antérieure de la porte de son temple‘. »
Sur la question tant agitée par les anciens philosophes, si les
dieux mêmes étaient soumis au destin, Hécate interrogée par un
deyeós, se dérobe à une réponse précise : « O cœur mortel,
pourquoi frémis-tu en sentant l'impuissance dont tu es frappé :?
Car tu désires connaître des choses, qu'il n'est même pas permis de demander. Arrêtez donc vos désirs, faibles mortels. »
Cependant elle reconnaît que les lois inflexibles de la nature et
l'influence inévitable du cours des astres empêchent parfois
l’ac
tion divine de se produire librement et véridiquement, au moins
en ce qui concerne
la fonction prophétique: « Rompez, dit-elle, les
liens de la nature, si vous voulez que je vous obéisse », comme
S'il
$ avait dans la magie une puissance supérieure à celle des
dieux, et capable, par des rites et des formules, de suspendre
l'action des forces de Ja nature, l'influence des astres, ce qui
était impossible aux dieux : «Il ne m’est pas permis aujourd’hui,
dit Apollon, de connaître la route sacrée des astres; car les fon1) C'est ce qui la faisait nommer Ilpordaæos Où "Erırupyıöla. Les traits d'Hécale ont été réproduits à différentes époques pour les besoins du culte; mais
nous n'en avons conservé que des figurines en
bronze, aucune grande statue
;
conf. Ouf. Müller, Manuel d'archéol. ancienne, Y 403.
2) Proclus (in Remp., p. 380) fait allusion à cet oracle : « Le cœur misérable
d'un Soyeÿs ne peul pas me contenir, dit quelqu'un des dieux. »
Page 13
View in PDF(opens in a new window)dements de la prédiction, qui sont établis dans les astres, sont
en ce moment empéchés », et Hécate : « Je ne parlerai pas; je
fermerai les portes profondes de ma poitrine; car Ja Titanide, la
déesse ornée de cornes, (la Lune), a vu des démons méchants, et
m'arrète en me montrant, dans la nuit, les angles ' les plus contraires à la divination. »
Sur la destinée de l’âme après la mort, les oracles suivent la
croyance la fois populaire et philosophique de la survivance:
« Après que le corps a été détruit par la pourriture du tombeau,
Páme trouve
sa délivrance soudaine dans l'immortalité : elle
s'élance tout entière dans l'éther, reprend une vie éternellement
jeune, et demeure pour l’infinité des temps, incorruptible. La
Providence du Dieu protogone (le premier né) en a
disposé
ainsi *. »
C'est une chose assez curieuse de voir les grands dieux prophétiques, Apollon et Hécate, consultés, dans leurs temples
encore pieusement fréquentés, sur la sagesse des Hébreux, la
religion des Chrétiens et la divinité de Jésus. Ce n’est pas qu’on
soit certain de l’authenticité de ces oracles *. Mais le fait que
Porphyre les relate comme tels et que Eusèbe ni saint Augustin
wélevent aucun doute, a bien aussi sa valeur. La réputation de
l’oracle d'Apollon,
surtout à Delphes, dépassait depuis longtemps les limites du monde grec.
Les rois
ctles peuples de
l'Orient depuis de longs siècles l'avaient consulté. Les barrières
entre les
nationalités et les religions
s’étaient singulièrement
abaissées. La méléc et l'on peut dire la confusion des races®des
idées, des croyances, des langues mêmes était de plus en plus
1) #£v:px. C’étaient des points du ciel considérés par les astrologues, ou des
situations respectives des astres les uns par rapport aux autres.
2) C’estla doctrine des Vers d'Or(v.70). De nombreuses inscriptions funéraires
insérées dans le Corp. Inscript. Gr., et par exemple 1067, 988, 2647, 3027 montrent l'âme, après la mort, s’envolant dans les cieux et même dans les astres:
3) La manière dont étaient recueillies les réponses des dieux prétait à beaucoup de fraudes et d’altérations qui n’ont pas manqué de se produire. On sait
en effet qu'il y avait, dans chaque sanctuaire oraculaire, un prêtre chargé de
mettre en vers réguliers les paroles prononcées par la prophétesse qui étaient
souvent en prose.
Page 14
View in PDF(opens in a new window)croissante *. L'exclusivisme fanatique d’Israèl avait da, luimême, subir de profondes atteintes à la suite de la diaspora, qui
avail jeté les Juifs dans toutes les parties du monde. Les mages,
successeurs de Zoroastre, étaient venus consulter a Jérusalem
leur dieu; pourquoi un Juif, ou un Hellène judaisant, n’aurait-il
pas consulté le dieu de Delphes, comme le dit Porphyre, et pourquoi l’oracle qu'il rapporte ne serait-il pas authentique ? Apres
avoir vanté la sagesse d’Ostanès, disciple ou maitre de Zoroastre et le plus célèbre des mages, Apollon ajoute : « Escarpée et
extrêmement rude est la voie qui mène aux Bienheureuz
: elle
s'ouvre d’abord par un pylône pavé de bronze; de là partent des
sentiers infiniment nombreux découverts pour la première fois
et pour servir éternellement, par les peuples qui boivent les belles
eaux du Nil. Beaucoup d’autres chemins qui conduisent aux
Bienheureux ont été connus des Phéniciens, des Assyriens, des
Lydiens et de la nation des Hébreux. »
Porphyre remarque dans son commentaire que les Grecs s’y
sont égarés, que la secte aujourd'hui triomphante* l'ont corrompue; et l’oracle continue : « Seuls, les Chaldéens et les célèbres
Hébreux ont eu en partage la vraie science (Nogiqy) el ont rendu
un culte vraiment saint au Dieu souverain, né de lui-même
(adroy¿ve0%ov), le Dieu suprême, le Créateur de toutes choses, devant qui tremblent la terre, le ciel, la mer, Penfer, en présence
de qui les démons s’enfuient épouvantés, le Dieu enfin qu'adore
le peuple saint des Hébreux dont la Loi est le Père. » *
|
1) L'auteur du livre des Mystères répond aux objections toutes rationalistes
de la lettre de Porphyre, par des faits et des théories empruntés à la théologie
des Assyriens, à la théologie Égyplienne, en même temps qu'aux livres Hermétiques. De Myst., sect. 111, $ 31.
2) of xparodvres. les chrétiens.
3) Saint Augustin, De Civ, D., XIX, 23. Saint Augustin rapporte seul que les
derniers vers étaient une réponse à la question : « Quid melius, Verbum sive
Ratio, an Lex. » Les Juifs, comme on le sait, vivaient sous l'empire de la Loi,
qui les gouvernait comme un père, puisqu'elle émanait de Dieu même. Depuis
Vavénement du Christ, et particulièrement chez les Juifs alexandrins, s'était
posée la question débattue par saint Paul: si c'était l'esprit (ratio ou verbum)
ou la lettre de la Loi qui devait être la règle de la croyance et de la vie pratique.
Page 15
View in PDF(opens in a new window)Ce n'est pas seulement sur la science et la vraie piété des Ilébreux que les dieux helléniques furent consultés et consentirent
avec bonne grâce à répondre : ce qui étonne Porphyre lui-même
qui reconnait que c’est une chose bien extraordinaire et même
invraisemblable*. Qu'un philosophe admit et célébrât la piété,
la sainteté, la sagesse de Jésus, cela n’avait rien d’étonnant, et
cela s'était déjà vu *. Mais lui faire donner ces témoignages, ces
marques de respectel presque de vénération par les dieux mêmes
dont il venait abolir le culte et renverser les autels, c'était
hardi *. « Ce que je vais dire paraîtra sans doute, dit Porphyre,
incroyable à beaucoup de gens : Les dieux eux-mêmes ont déclaré que le Christ était un homme très saint; ils ont affirmé qu'il
était devenu immortel et n’ont parlé de lui que dans les termes
les plus respectueux », et il cite l’oracle d'Hécate, qui, consultée
sur la question si le Christ était un homme ou un dieu, répondit : « Tu sais qu'après la vie du corps, l’âme immortelle s'éleve
dans les airs.
Cette âme-là était celle d’un homme qui est audessus de tous les hommes par sa sainteté et sa haute piété. C'est
cette âme que, dans leur ignorance de la vérité, les Chrétiens
adorent... Pourquoi donc a-t-il été condamné et mis à mort
?
C’est que le corps est toujours exposé à des épreuves qui le détruisent; mais l’âme des saints va rentrer dans la plaine céleste... *. C'est même cette Ame qui a permis que d'autres âmes
tombassent dans l'erreur, les Destins n'ayant pas voulu qu’elles
obtinssent les dons des dieux et connussent la divinité de Jupiter
immortel. C’est pour cela que ses juges
sont devenus en
horreur aux dieux, parce que ceux à qui les Destins n’ont pas
permis qu'ils connussent le vrai Dieu et recussent les grâces
des vrais dieux, devaient fatalement se tromper. »
1) Euseb., Prep. Ev., ch. vn, 1. Extraits de Porphyre: Iup4dotoy tows doberev
e
dv trar elvat.
2) Alexandre Sévère l’avait admis,
avec Abraham,
Orphée et Apollonius,
dans sa chapelle, V. Lamprid., Alex. Sev., ch. xxix.
3) Ce n’est pas une raison pour mettre en doute l'authenticité de oracle, que
reproduit Porphyre et que saint Augustin comme Eusèbe lui empruntent, en y
voyant un argument de fait en faveur de la nouvelle doctrine.
4) Ce n'est pas Eusèbe, mais saint Augustin qui rapporte la fin de l'oracle.
Page 16
View in PDF(opens in a new window)Porphyre partage l’opinion de la déesse, et prononce le méme
jugement empreint d'impartialité et de modération sincères:
« Lui, c’était un saint, dit-il, et comme tous les saints, il est
remonté dans les cieux. Garde-toi donc de le blasphémer, et
prends en pitié la folie des hommes. Car le péril est grand de
tomber de l’hommage dû à ce juste dans la folie des chrétiens !. »
On voit que Porphyre séparait neltement la question de la
sagesse du Christ, de l’erreur où étaient tombés les Chrétiens
en en faisant un dieu. Saint Augustin nous fait en effet connaître
que Porphyre citait des oracles, qui, après avoir été si respectueux pour Jésus, attaquaient vivement ses adorateurs ct les
déclaraient impurs, souillés, plongés dans les plus grossières
erreurs. Aussi Eusèbe et saint Augustin appellent-ils Porphyre « notre plus violent ennemi, acerrimus inimicus. » Il n’y
pas de doute que le philosophe partageait sur ce point l'opinion
des oracles qu’il citait: mais la perte presque complète de son
ouvrage * ne nous permet pas de juger si ces critiques avaient
une telle violence qu’elles justifiassent la haine que lui témoignent les écrivains ecclésiastiques. Dans tous ses écrits, Porphyre semble plutôt réservé, circonspect, timoré qu'emporté et
violent.
.
Il est vrai qu’un dernier oracle d’Apollon, rapporté par saint
Augustin, et qui a un tour assez piquant, est d'un autre style. A
un mari qui l’interrogeait pour savoir à quel dieu il devait avoir
recours pour guérir sa femme, tombée dans les erreurs de la
nouvelle religion, le dieu répondit: « Il te serait plus
facile
d'écrire et d'imprimer dans l’eau les caractères des lettres, ou
de t'envoler sur des ailes dans l'air, comme un oiseau, que de
ramener à la raison une femme prise dans les pièges de l’impiété. Laisse-la donc persévérer dans ses vaines opinions; laissela chanter, dans des lamentations vides et stériles, ce dieu mort
condamné au supplice par de justes juges, et qui à péri d'une
1) C’est encore saint Augustin (D, Civ. D., XIX, 23), qui rapporte ce passage
de Porphyre.
2) Nous avons également perdu le traité en XV livres Contre les chrétiens,
brûlé en 412 par ordre de Théodose II, et dont il n'est pas resté vestige.
Page 17
View in PDF(opens in a new window)mort ignominicuse, sous les coups des fers de lance ». On voit
qu’Apollon était plus sévère qu'Hécate; mais saint Augustin ne
nous dil pas que ce soit au recueil de Porphyre qu'il a emprunté
cet oracle, dont
il est possible que sa traduction, assez obscure! .
d’ailleurs, ait exagéré le sens: car un autre oracle d’Apollon,
rapporté par Lactance, paraît plus conforme aux précédents, et
plus en rapport avec l'esprit de justice et de modération habituel
à Porphyre: « Apollon de Milet, consulté sur la question de
savoir si Jésus était un dieu ou un homme, a répondu en ces
termes: « ll était un homme selon la chair; un sage, c096s, par
« ses œuvres miraculeuses; mais condamné par les tribunaux
«chaldéens, ila souffertune fin douloureuse, cloué surune croix. »
Ces mots respirent plutôt un sentiment de compassion que de
haine et de vengeance satisfaites.
Cependant il est exact que Porphyre ne rend pas la même
justice aux Chrétiens qu'au Christ lui-même:« Ils ont, dit-il,
moins bien compris la nature de la divinité que les Hébreux : ce
sont des insensés qu'il faut prendre en pitié: ils ont fermé les
yeux à la lumière de la vérité... Aussi ils sont haïs des dieux
comme des hommes, parce qu’ils n’ont pas connu Dieu *. »
On comprend d'ailleurs ce sentiment. Nous sommes au me siè- |
ele. L’hellénisme politique, philosophique, religieux commence
à perdre sa confiance en sa force et en sa durée éternelle, et son
indifférence dédaigneuse contre les croyances nouvelles a pris fin.
ll sent vaguement s’élever contre lui une puissance de jour en
e, entraînée, l'Eglise,
plus
jour mieux organisée, mieux discipliné
avec laquelle il va désormais falloir compter, qui bientôt sera
triomphante et mettra sous sa tutelle, pour de longs siècles, les
empires et les peuples, les mœurs, les lois, les sciences, les arts,
la philosophie, l'esprit, l’äme et la vie des hommes.
Le traité de la Philosophie des Oracles est un des premiers
documents de cette longue lutte. Son contenu est un manuel
4) Saint Augustin, De Civ. D., XIX, 22 : «quem a judicibus recta sentientibus perditum, pessima in speciosis ferro juncta mors interfecil. »
2) Saint Augustin, De Civ. D., XIX, 28 : « Diis exosi, quibus fato non fuit
nosse Deum. »
Page 18
View in PDF(opens in a new window)pratique de rites et de prieres, 4 l’usage des Hellenes; mais son
but véritable est de montrer que c’es! par la connaissance et
Padoration des dieux, tels que les avaient concus et adorés les
Grecs depuis les temps les plus reculés de leur grande et glorieuse
histoire, qu’on peut arriver à la sainteté de la vie, au salut de
Páme *, enfin à ce que Porphyre appelle la philosophie, c’est-adire la vérité et la vertu. Il ne m'a pas paru inutile, pour l'hisloire générale de l’esprit humain, mais surtout
pour l’histoire des
idées et la science des religions, d'en faire connaître par une
analyse sommaire le contenu, l'esprit et le but.
A.-Ed. CHAIGNET.
1) swrapia ris buy.