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AN. VENUE Meios,
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2
LA GEOMETRIE IMAGINAIRE
ET LA NOTION D’ESPACE
On confond souvent à tort, sous le nom de géométrie imaginaire,
plusieurs théories essentiellement distinctes.
—
Ecartons tout d’abord la plus récente, je veux dire la géométrie 4
n dimensions.
Les métaphysiciens y chercheraient en vain quelques lumières
pour éclaircir la fameuse question: L’existence d'espaces ayant plus
de dimensions que le nôtre est-elle possible? Ce problème, pour longtemps encore, sinon pour toujours insoluble, ne peut être raisonnablement abordé que du côté de la physiologie. Dans la nouvelle
théorie mathématique, il ne s’agit nullement en fait de géométrie,
mais simplement d’algebre pure.
L'objet théorique de l'algèbre est l’étude des relations (équations)
qui peuvent exister entre diverses quantités variables. La constitution, par Descartes, de la géométrie analytique a respectivement ramené l’étude des problèmes qui se présentent, soit sur le plan, soit
dans l'espace , aux cas algébriques où les variables sont deux ou
trois. Ceux où elles sont en nombre plus élevé ne trouvent leur
application pratique que dans les sciences dont l'objet est moins abstrait que celui de la géométrie.
Dès les commencements de la géométrie analytique, il s'est fait
comme une fusion entre l'algèbre et la science de l’espace. Ainsi,
que l’on convienne, avec Descartes, de définir la position d’un point
quelconque d’un plan par ses distances (coordonnées) à deux droites
fixes perpendiculaires entre elles, toute droite placée sur le plan
pourra se représenter par une équation du premier degré entre les
coordonnées,
et, réciproquement, toute équation du premier degré
TOME 11, — 1876.
Page 2
View in PDF(opens in a new window)L'HYPOTHESE GÉOMÉTRIQUE
DU MÉNON DE PLATON
I. Outre le passage sur « le nombre nuptial > au livre VII de la
République *, il n'y a guères qu'un locus mathematicus de Platon, qui
n'ait pas, jusqu’à présent, recu d'explication réellement satisfaisante,
C'est un endroit du Ménon 2
Pour expliquer un mode de raisonnement qu'il emploie, Socrate
montre quel usage en font les géomètres :
« Quand je dis : — examiner suivant une hypothèse, — j'entends ce
ı procédé ordinaire aux géomètres. Qu'on les interroge sur une figure,
« {ywptou), par exemple, qu'on leur demande s’il est possible d'inscrire:
« cette figure triangulaire-ci dans ce cercle-ci, (25 tovde tov xüxhov Tode TO
« ywptov TplyWvov evraßfivzı), ils feront une réponse comme celle-ci: — Je
« ne sais pas encore ce qui en est, mais je pense que pour cette ques, tion il convient d’avoir une hypothèse du genre de la suivante. »
i texte :
Ici vient l'endroit obscur dontmw voic7le
A
x
eu
Td ymotov Totobrov, olov TULA THY Sofeïouv abrod ypauutv
el pèv goth Tolto
maputelvavia ÉAASÎTEN Tour pie, olov dv abro TULATETAUEVOY %,
DU
mo
et où tous les commentateurs s’accordent à voir la condition pour que
le triangle soit inscriptible dans le cercle. S'il en est ainsi, continue
Socrate, « il en résultera telle chose, et telle autre, si cette condition
je consentirai à te répondre
« n’est pas remplie. Gette hypothèse posée,
« sur ce qui en résultera pour l'inscription de cette figure dans le cercle,
«eta dire si cette inscription est possible ou non. »
11. Ge ne sont pas ici, comme pour le passage de la République, les
explications complètes qui font défaut. Celles que l’on a données feraient
presque la matière d'un volume 3, mais toutes celles qui méritent
l'examen, autant que nous sachions, se heurtent contre de sérieuses
difficultés.
Dans l'impossibilité de rapporter le texte au cas d'un triangle quelt. Voir la Revue philosophique de février 1876.
2. Platon, édition Didot, vol. I, p. 454, 1. 52, — p. 455, 1. 4.
3. Voir, dans la traduction de Cousin, une très-longue note. — Dans sa
« dissertation philologique » de Platone matematico (Bonn. 1861), C. Blassd
connait vingt-sept essais. Disons en passant que ce « philologue » n’enten
rien aux mathématiques.
Page 3
View in PDF(opens in a new window)conque à inscrire dans un cercle donné,
elles admettent qu'il s’agit
d’un triangle ou rectangle, ou isocèle, ou mêm
e à la fois rectangle et
isocéle. Socrate a, en fait, précédemment tracé
, pour un autre objet,
divers triangles de cette derniére espèce. Il
désignerait donc l’un d’eux
(rede), en même temps qu’un cercle (róv8z) qu'il
suivant son discours.
tracerait tout en pour-
Il est déjà singulier que Platon omette
‘ainsi, précisément quand
propose d’expliquer ce qu’est une
il se
hypothèse géométrique, une condition essentielle de celle qu'il prend pour
exemple. Mais si Pon passe
outre, il est facile de voir que pour que
l'inscription soit possible, il faut
et il suffit que l'hypoténuse du triangle
rectangle soit égale au diamètre du cercle.
'
Comme d’ailleurs en géométrie ancienne,
que son diamétre ne le soit, il
.
un cercle n’est jamais donné
devient absolument incompréhensible
,
qu’au lieu d’énoncer une condition aussi
simple, ce qui satisferait
nement au
but qu'il se
propose, Socrate
la transforme
pleien une autre
beaucoup plus compliquée. Il n’a pas à éblou
ir Ménon de ses connaissances, il doit avant tout chercher
à
se faire comprendre 1,
ILI, Cette double difficulté ne peut être
de départ commun aux explications les
levée, si l’on conserve le point
plus satisfaisantes, et qui.consiste dans l'identification du term
e nopareivav avec Vexpression mapa
-
6d4Xew, classique dans Euclide,
A
py p, (appliquer Vespace A sur
Topa6aX)ew To Xwplov A mapà thy pa
la ligne p) signifie : construire, sur une
droite de longueur p, un rectrangle dant la surface soit A, ce qui
revient à trouver une autre ligne
droite x telle qué px — A ou x= È, de sorte
qu’arithmétiquement,
mxpaGdédhew naps signifiera : diviser par
: (Diophante). :
A la vérité, il semble bien qu’au livre
VII de ia République (Platon,
éd. Didot. II, 132, 48), napateive soit empl
oyé avec le sens classique de
rapabdlew dans Euclide, Mais nous
savons d’ailleurs que la langue mathématique de Platon n’est pas asse
z fixée pour qu’il faille attacher à
ce rapprochement une importance
capitale 2,
|
‘Ge qui a le plus séduit les commentateur
s, c'est que l'identification de
Toparsiveiy avec une expression d’Euclide permet d'exp
liquer ¿Netrew
d’une façon analogue.
:
La rapaéokh simple exposée plus haut peut,
en effet, se faire aussi
d'une façon plus complexe (Euclide, VI,
28, 29), c'est-à-dire soit avec
défaut, soit avec excès (Gore ¿Aetrer à
Üxep6d} Aa) d'un rectangle semblable à un rectangle donné,
|
i
Dans ce cas, les deux rectangles (appliqu
é et celui en défaut ou en
’
‘
1. Nos conclusions à cet égard sont celle
s du savant et regrettable Hankel
(Zur Geschichte der Mathematik .... Leipzig,
1874, p. 134).
°
o.
1876, p. 185, la note sur dóvaues employé dans les sens opposés de racine
et de carré.
Page 4
View in PDF(opens in a new window)P. TANNERY. — L'HYPOTHÈSE GÉOMÉTRIQUE DE PLATON
excès) ont la même hauteur qui est l’inconnue à construire; la somme
ou la différence de leurs bases est la ligne donnée !,
Soit A la surface à rapabrMew (ici la surface du triangle donné), p la
ligne donnée, le paramètre (ici la base du triangle, nupk tiv dobetouv
aùtod yoxkumv), m le rapport donné de la base à la hauteur du rectangle en défaut (¿Merua), x la hauteur commune, l'équation qui traduit
analytiquement pour
nous
la
construction
euclidienne
dans
le
cas
de PéMerbis, est :
px — maxi = A?
Si nous voulons appliquer ce langage à l'interprétation du passage de
Platon, il faut d'abord supposer l’EMe pe carré; c’est-à-dire m = 1.
Si nous désignons par À la hauteur du triangle abaissée sur la base
p, en remarquant que la surface du triangle A = ph.; la condition
énoncée par Platon, que l’Mspur, mx 2, soit égal à A, deviendra :
x=h=
p
5
c’est-à-dire que la hauteur du triangle donné est égale à la moitié de la
base.
>
li est clair que cette condition n’est ni nécessaire, ni suffisante pour
Vinscription du triangle dans un cercle donné, Il doit donc y avoir une
condition sous-entendue relative à ce cercle.
La plus simple est qu'il soit décrit sur la base comme diamètre;
mais elle ne suffit pas, il faut encore admettre soit que le triangle est
isocèle, soit qu’il est rectangle. De l’une quelconque de ces conditious.
et de celle exprimée on déduira l’autre.
Il est difficile de croire que Platon ait supposé le triangle isocèle sans
le dire. Mais si le triangle est rectangle et le cercle décrit sur la base
comme diamètre, l'inscription est toujours possible et la seule condition exprimée d'une manière aussi diffuse est inutile.
Reste à supposer que Platon ait regardé le triangle comme donné de
surface seulement, non d'espèce, et que le problème soit en réalité
d'inscrire dans un cercle déerit sur la base comme diamètre, un triangle
dont on connait, outre la base, la hauteur. Alors la condition qu'il
exprime serait celle du maximum que peut atteindre la hauteur et audelà duquel le problème n'est plus possible. Si c'est là le sens véritable qu'il attachait à ses paroles, il faut reconnaître qu'il s’est exprimé
d’une manière aussi défectueuse qu’obscure.
IV. Nous ne prétendons, pour notre part, que proposer une conjecture. Elle souffre elle-même, il est vrai, une difficulté réelle; mais elle
4. Le problème revient à construire géométriquement une racine d'une
équation complète du second degré; c’est d’ailleurs des termes employés à ce
¢ d’hyperbole, donnés
sujet que sont venus les noms de parabole, d'ellipse et
longtemps aprés aux sections coniques.
2. Dans le cas de l'irsp624à, elle serait: px + mx? =A.
Page 5
View in PDF(opens in a new window)a au moine l'avantage de supposer une simplicité parfaite dans le lan.
gage de Socrate.
Nous admettrons qu'il parle d’un triangle quelconque, complétement
donné, et d’un cercle, également donné, qu'il trace concurremment sur
le sable. Voulant inserire le triangle dans le cercle, il commence par y
inscrire un des côtés, thy dobeiouv adtod ypxupuAy, que nous appellerons
.
la base.
Cette inscription est toujours possible, pourvu que cette base .soit
inférieure au diamètre, condition évidente à priori et qu il était réellement inutile d'exprimer.
j
.
Cela posé, la condition nécessaire et suffisante pour Yinscription est
que l'angle au sommet du triangle opposé à la base soit égal à l’un de
ceux qui ont pour mesure la moitié de l’un des ares interceptés, et en
particulier à l'angle de la base inscrite avec la circonférence du cercle,
ce qu’Euclide appelle Vangle du segment 1.
Tl nest pas besoin d’être très-versé en géométrie pour reconnaître
que cette condition est la première qui se présente à l'esprit, C’est
d’ailleurs celle qu’on tirerait. immédiatement du texte, si Pon pouvait
donner à 7wpiov le sens d'angle, ou si on lisait yevdiov par exemple.
.
ll suffit de traduire littéralement :
« Si cet angle (Socrate le montre évidemment sur la figure tracée, et
« ses indications corrigent ce que son langage a de peu précis) est tel
« qu’à côté de la ligne donnée, par laquelle on le sous-tend, il manque
« (pour aller jusqu’à la circonférence du cercle) un angle précisément
« tel que le sous-tendu lui-même... ?. »
V. Nous ne proposerons pas, au lieu de xwplov, une leçon d'un hellénisme douteux; todro to ymplov se rapporte d’ailleurs nettement au mods
|
To ¿toploy rptywvoy qui le précède,
Tl faut donc admetire, dans le langage de Platon, une certaine confusion entre la notion d’angle et celle de triangle; ou, en d’autres termes,
qu'il aura parlé suivant la définition vicieuse :
j
« Un angle est l’espace compris entre deux lignes qui se coupent, »
Mais si peu précise que fût la langue mathématique de Platon, pouvait-il employer une expression tout à fait &ronov au temps d’Euclide?
Nous répondrions que c’est précisément en étudiant ce dernier
auteur, que nous est venue l’idée de la conjecture ci-dessus. On constate, en effet, dans son langage et ses démonstrations, les traces
évidentes d’habitudes géométriques antérieures et différentes. Un angle
4. Nous dirions plutôt aujourd'hui l'angle de la base inscrite avec la tangente
à l'extrémité.
.
2. Nepxretve serait pris dans le sens classique d’örorelvew, d'où 4 Örorulvouse
shy 6pbhy ycovicey, la ligne qui sous-tend langle droit, dit constamment par Euclide
pour l'hypoténuse d’un triangle rectangle. La substitution d'un préfixe à l’autre
est toute naturelle chez Platon, si la ligne prise comme base était sur le côté
et non à la partie inférieure de la figure.
Quant au sens actif particulier de zuparsivavre, il se rapporte aussi sans difficulté à la construction qui reste à faire pour l'inscription.
Page 6
View in PDF(opens in a new window)P. TANNERY.
— L'HYPOTHÈSE
GÉOMÉTRIQUE DE PLATON
289
est constamment défini, par exem
ple, dans un triangle, au moyen
de la
sous-tendante ou base,
et des
deux côtés, tandis qu'aujourd'hui nous
n’appliquons guères ces définitions qu'a
u triangle lui-même, Il semble
donc bien qu’il y ait eu, à une cert
aine époque, confusion réelle entr
e
les termes employés pour désigner Pang
le au sommet d’un triangle et
ce triangle lui-même. Le texte de
Platon donnerait une preuve topi
que
de cette confusion.
En résumé, nous proposerions de trad
uire ainsi l'énoncé de l’hypothèse :
« Si ce triangle est tel que l'angle form
é par la base donnée (et la
« circonférence du cercle), soit préc
isément égal à celui sous-tendu par
« cette base, il en résultera telle chose... »
Cette interprétation permettrait de supposer
que Platon aura voulu
faire allusion à la découverte récente d'un
important théorème, — l’égalité de tous les angles inscrits dans un
méme segment de cercle, — que
Yon sait, historiquement, avoir été igno
ré @un géométre è peine pius
ancien, Hippocrate de Cos.
C'est ainsi que, dans le Theetete, il nous fait assis
ter à la généralisation de la notion des racines incommensura
bles des nombres non
carrés parfaits.
PAUL TANNERY.
TOME DO
Page 7
View in PDF(opens in a new window)LA GÉOMÉTRIE IMAGINAIRE
ET LA NOTION D’ESPACE
On confond souvent à tort, sous le nom de géométrie imaginaire,
plusieurs théories essentiellement distinctes.
Ecartons tout d'abord la plus récente, je veux dire la géométrie à
n dimensions.
Les métaphysiciens y chercheraient en vain quelques lumières
pour éclaircir la fameuse question : L'existence d'espaces ayant plus
de dimensions que le nôtre est-elle possible? Ce problème, pour longtemps encore, sinon pour toujours insoluble, ne peut être raisonna-
‘blement abordé que du côté de la physiologie. Dans la nquvelle
théorie mathématique, il ne s’agit nullement en fait de géométrie,
'
mais simplement d’algèbre pure.
L’objet théorique de l'algèbre est l’étude des relations (équations)
qui peuvent exister entre diverses quantités variables. La constitution, par Descartes, de la géométrie analytique a respectivement ramené l’etude des problèmes qui se présentent, soit sur le plan, soit
dans l’espace; aux cas algébriques où les variables sont deux ou
trois. Ceux où elles sont en nombre plus élevé ne trouvent leur
application pratique que dans les sciences dont l’objet est moins abstrait que celui de la géométrie.
Dès les commencements de la géométrie analytique, il s’est fait
comme une fusion entre l'algèbre et la science de l’espace. Ainsi,
que l’on convienne, avec Descartes, de définir la position d’un point
quelconque d’un plan par ses distances (coordonnées) à deux droites
fixes perpendiculaires entre elles, toute droite placée sur le plan
pourra se représenter par une équation du premier degré entre les
coordonnées, et, réciproquement, toute équation du premier degré
TOME iL — 1876,
Page 8
View in PDF(opens in a new window)entre deux variables quelconques pourra se représenter par une
droite du plan, si l’on convient de représenter chacune des variables
par l'une des deux coordonnées. De là Vexpression géométrique
« équation linéaire » qui s’est introduite dès longtemps en algèbre
=
pour désigner l'équation du premier degré.
De même, dans la géométrie analytique à trois dimensions, si,
pour fixer les idées, on détermine la’ position d’un point de l’espace
par ses distances à trois plans perpendiculaires entre eux, il y aura
représentation réciproque entre le plan, d'une part, l'équation du
premier degré entre trois variables, de l’autre.
Grâce aux conventions faites, des propositions purement algébriques pourront s’énoncer sous une forme géométrique et réciproquement.
i
|
Ainsi, que je dise : « Trois plans se coupent en général en un
point », ou bien : « Un système de trois équations du premier degré
à trois inconnues, admet en général une solution, et une seule »,
j'aurai énoncé sous deux formes diverses, dans deux langues différentes, une seule et même proposition logique 1,
Remarquez que la première formule est beaucoup plus courte que
la seconde; vous comprendrez comment on a pu espérer simplifier,
pour certaines études, le langage algébrique en le traduisant en
le nombre des variables en
un langage géométrique, et comment,
algèbre étant indéterminé, il a fallu, tout aussitôt, parler de n dimensions.
Je ne pourrais mieux continuer qu’en citant M. Camille Jordan ? :
« Bien que ces recherches soient purement algébriques, nous
*« avons cru utile d'emprunter, ainsi que nos devanciers, quelques
« expressions à la géométrie. Ainsi nous considérons un point
« comme défini dans l’espace à # dimensions par les valeurs de n
« coordonnées. Une équation linéaire entre ces coordonnées défi-
« nira un plan; # équations linéaires simultanées, un k-plan; n—i
« équations, une droite, etc. »
&
En résumé, la géométrie a n dimensions n’est que de l'algèbre
écrite dans une nouvelle langue conventionnelle,
Cette langue n’a pas encore âge d'homme, il est difficile de prévoir son avenir, Le réel avantage des représentations géométriques
effectives dans les études algébriques consiste dans ce fait que des
schèmas s’y prêtent à l'intuition et soutiennent l’entendement, qui
n’a pas tant de prise dans Vabstraction pure. Mais ici il n’y. a plus,
4. Inutile de dire que les cas d'exception Se correspondent rigoureu se ment
dans les deux langues.
2. Bulletin de la Société Mathématiquede France. Tome HI, p. 104.
Page 9
View in PDF(opens in a new window)Paul
TANNERY.
LA
GÉOMÉTRIE
IMAGINAIRE
435
en réalité, ni représentation, ni sch
éma; il n’y a que des mots et des
notations, comme dans l'algèbre
ordinaire.
A la vérité, on a tout récemment 1
essayé de constituer une représentation géométrique pour les term
es du nouveau langage
;
comme il pourrait en résulter quelque
illusion au point de vue métaphysique, j’en dirai un mot.
On sait que la géométrie descriptive,
par exemple, parvient, au
moyen de certaines conventions, à
représenter sur un plan tout
point de l’espace; il est certainement
possible, en faisant d'autres
conventions analogues, de représen
ter également sur un plan, le
qualecunque défini par autant de
quanta que Pon voudra, ou, en
d'autres termes, le point de l'espace à
n dimensions. Mais en géométrie descriptive, en raisonnant géo
métriquement sur les lignes
du tableau, si je puis arriver à démont
rer quoi que ce soit relatif
aux lignes de l’espace représentées, c’est
que je suis soutenu par
une intuition; je vois, comme on dit, ces
lignes dans l’espace; auirement je ne pourrais sortir du tabl
eau et ma démonstration ne
porterait que sur la figure qui y est
tracée. Or, au-delà de trois
dimensions, aucune intuition n’est poss
ible; dans ce que j'appelle
représentation de l’espace à n dimensio
ns, je pourrai donc, tout au
plus, arriver à trouver certaines règl
es de construction géométrique représentant certaines opérations algé
briques; mais si j'arrive
à quelque démonstration en substituant
les constructions aux opé-
‘rations correspondanies, je n’aurai rien fait que
démontrer une propriété de figures planes correspondant, sous
certaines conventions,
a certains théorèmes d’algébre, et il est
indubitable que cette propriété, d'une part, ce théorème de l’autre, aura
ient pu être obtenus,
sans parler d’espace à n dimensions, ni
de rien de semblable, et
peut-être par des moyens plus directs et plus
simples.
Ainsi, quelque convention qui soit faite, nous
devons nous garder
de toute illusion sur l'impossibilité d'imaginer un
espace à n dimensions, et nous avons assez vu que la géométrie ainsi
dénommée n'a
rien d’imaginaire en aucun sens. Mais ici nous
devors, avant tout,
faire observer qu’en mathématiques, ce terme
« imaginaire » a une
signification toute spéciale, parfaitement préci
se, dont il ne devrait,
en aucun cas, être permis de le détourner.
On sait que ce terme s’applique aux expressions
algébriques dans
1. M.
Spottiswoode. Comptes-rendus de l'Académie
des sciences. 1875,
Tome LXXXI, pp. 875 et 961.
Dans le même tome, on mentionne (p. 1262) une
note de M. L. Hugo sur la
Géométrie panimaginaire. Il s'agit la de E dimen
sions! (Bulletin de la Société
Mothématique de France, Tome IV, p. 92.)
Page 10
View in PDF(opens in a new window)lesquelles entre la notation y TT, notation qui n’a, par elle-même,
aucun sens, mais qu’on est convenu de traiter dans les calculs suivant des règles déterminées et n'impliquant pas contradiction.
Examinons quel rôle peuvent jouer ces expressions algébriques
dans l’application de l'algèbre à la géométrie, et spécialement en géométrie analytique.
|
Si, dans un problème de géométrie, on calculé une quantité
inconnue, et que toutes réductions faites, elle se présente sous la
forme imaginaire, ce résultat indique que cette quantité n'existe pas
en fait, et que c'est à tort qu'on a pu faire l'hypothèse contraire.
Supposons par exemple que nous ayons, en géométrie analytique
à deux dimensions, à déterminer par leurs coordonnées les deux
points d'intersection de deux cercles donnés dans un plan.
Il peut évidemment se faire que les données soient telles que les
deux cercles ne se coupent pas; dans ce cas, les coordonnées se
présenteront sous une forme imaginaire.
Mais convenons, en traitant dans le calcul ces quantités imaginaires suivant les règles algébriques, de leur faire subir les mêmes
opérations que si elles étaient réelles et que nous nous proposions
de déterminer l'équation de la droite passant par les deux points
d'intersection, nous trouverons que cette équation n’est pas compliquée d’imaginaires.
Que signifie un pareil résultat? que deux cercles étant donnés, il
y a toujours une droite jouissant, par rapport à ces deux cercles, de
certaines propriétés *, et qui, d’ailleurs, si les cercles se coupent,
passe par les points d’intersection. Rien de plus.
|
.
Mais comme facilité de langage, on pourra dire que deux cercles
se coupent toujours en deux points (réels ou imaginaires) 2, et que
la droite passant par ces deux points est toujours réelle et jouit de
telle et telle propriété.
Des exemples analogues d’interprétations géométriques de formes
imaginaires peuvent se rencontrer dés les débuts de la géométrie analytique. Il y avait là une conséquence forcée de la correspondance
établie par Descartes entre l’algèbre et la géométrie. Toutefois ce
n’est qu'à une époque toute récente que les conventions nécessaires
pour systématiser ces interprétations, ont reçu leur entier développement, aujourd’hui trés-complexe, et que nous ne pouvons
exposer.
Le point de départ de ces conventions consiste, comme on le pres-
4, Par exemple, que de chaque point de cette droite, on méne aux deux
cercles des tangentes égales.
2, Dans le cas de tangence, le point de contact est considéré comme double.
Page 11
View in PDF(opens in a new window)Paul TANNERY. — LA GEOMETRIE IMAGINAIRE
sent, à admettre pour les coordonnées algébriques et pour les coéfficients des équations la forme imaginaire, aussi bien que la forme
réelle, et à parler dès lors de points imaginaires, de droites imaginaires; etc.
C'est uniquement aux théories reposant sur ces conventions que
Yon devrait, à mon sens, réserver le nom de géométrie imaginaire.
C’est bien de géométrie qu'il s’agit ici, et le but final est, bien entendu, d’arriver à établir des théorèmes ou à résoudre des problèmes sur des figures réelles. Les démonstrations y sont souvent
très-brèves, mais elles restent malheureusement incompréhensibles
pour qui n'est pas initié à la véritable signification du langage conventionnel qu’on y emploie. En tout cas, il n'y a jamais lá au fond,
sous un déguisement plus ou moins pénétrable, que de l'algèbre
appliquée à la géométrie. Grâce aux conventions qui ont été faites
pour le langage, on évite d'écrire certaines équations et d’opérer sur
elles les déductions nécessaires au raisonnement. Mais, en fait, il y a
toujours des relations entre quantités réelles, qu’on doit supposer
tout d’abord avoir été transcrites sous formes algébriques avec l’emploi du signe y — 1, puis retraduites dans le langage conventionnel
de la géométrie imaginaire, Ce n’est donc qu'un artifice logique plus
ou moins curieux; il n’y a rien qui puisse, en réalité, intéresser le
métaphysicien spéculant sur la notion d'espace.
Mais avant d'aborder un nouvel ordre d'idées, il est indispensable
que nous précisions le rôle des quantités imaginaires en algèbre.
Nous le ferons en exposant le principe de la représentation géométrique des quantités imaginaires, principe essentiellement différent
des conventions dont nous venons de parler. Ici ce n’est plus une
application de l'algèbre à la géométrie ; ce serait plutôt l'inverse.
C'est l'emploi de schèmas géométriques spéciaux comme support de
raisonnements intuitifs sur des relations purement abstraites.
Reprenons la conception fondamentale de Descartes; soit deux
quantités, fonction Pune de l’autre, c’est-à-dire telles que chacune
d'elles a, pour chaque valeur déterminée de l’autre, une ou plusieurs valeurs également déterminées.
|
Nous pouvons nous représenter les variations d’une quantité quelconque par les changements de position d’un point sur une droite
indéfinie à partir d'une origine fixe sur cette droite; en d'autres
termes, la longueur d'une droite déterminée est pour nous le schèma
d'une quantité déterminée quelconque. Si, de nos quantités U, V,
fonctions Pune de l’autre, nous représentons de la sorte la première
par une longueur (abscisse) x portée sur une droite fixe ou axe A
Page 12
View in PDF(opens in a new window)partir d’un point origine, et la seconde * par une longueur (ordonnée)
y portée sur la perpendiculaire à l’axe à l'extrémité variable de
Vabscisse, nous obtiendrons ainsi, aux extrémités des ordonnées, en
supposant que U par exemple passe successivement et continùment
par toutes les valeurs possibles, une ligne généralement courbe qui
sera pour nous la représentation figurée de la fonction qui lie U et Y,
Ce procédé est bien connu et nous n’avons pas pour le moment à
insister sur les avantages qu’il offre en certains cas pour l'étude des
propriétés purement abstraites des fonctions.
Nous avons dit que le déplacement d'un point sur une droite représente la variation d’une quantité. De même le déplacement d’un
point de toutes manières possibles sur un plan, figurera la double
variation de l’abscisse x et de l’ordonnée y, considérées ici comme
indépendantes l’une de l’autre. Pour utiliser ce schèma, nous conviendrons, avec Argand 2, d’assigner le point d’abscisse x et d’ordonnée y à l'expression imaginaire a + y Y—T.
Reprenons nos fonctions U, V. Posons U= & + y YT. D'après
la relation entre U et V, et les règles de calcul convenues ou établies, V se présentera sous une forme telle que
X +Y
ÿ—1.
Que faisons-nous en réalité? Nous ne considérons plus les quantités U et V, mais deux groupes binaires (x, y). (X, Y) liés entre eux
par des relations telles que si x et y sont tous deux déterminés, X et
Y le sont également tous les deux et réciproquement. Mais nous dénommons cette double relation sous le même nom que la relation
unique qui lie U et V; ce que nous pouvons faire, parce que, grâce
aux conventions faites pour le calcul, si nous supposons y nul, les
deux groupes se réduisent respectivement à U et à V.
Voilà, au point de vue logique, tout le secret de l'emploi des quantités imaginaires en algèbre.
Géométriquement, les variations correspondantes des quantités
U et V ou des groupes (x, y), (X, Y), se représenteront par les déplacements correspondants sur le plan des points de coordonnées
(x, y), et (X, Y); si l’un de ces points décrit une certaine courbe déterminée, l’autre decrira de même une autre courbe déterminée. —
Nous nous contenterons d'ajouter que cette représentation, employée par Cauchy, etc., a permis l’invention ou la démonstratio
n
4. Pour simplifier l'exposé, ici comme dans ce qui suivra,
nous ne considérons qu'une seule des diverses valeurs que peut prendr
e une fonction, dans le
cas général, pour une valeur déterminée de la variable.
o
2. Essai sur une manière de représenter les quanti
tés imaginaires dans les
constructions géométriques, par R, Argand. 2°
éd., avec préface de M. J. Hotel,
— Paris, Gauthier-Villars, 1874.
Page 13
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de théorèmes de pure algèbre de la plus grande généralité et de la
plus haute importance. Nous nous proposions uniquement de faire
sentir comment, quand on parle de quantités imaginaires, il n’y a
jamais lá une sorte de non-être soumis au calcul, mais seulement
des quantités bien réelles entre lesquelles on à établi une relation
logique artificielle.
tl
La géométrie de Lobatchewsky ! diffère essentiellement de toutes
les théories dont nous avons parlé jusqu’à présent. Son objet est
de reconstituer entièrement la science de l’espace après avoir rejeté
la célèbre proposition généralement connue en France sous le nom
de postulatum d’Euclide, et y avoir substitué une hypothèse qui
comprend celle d’Euclide, comme cas singulier.
LE en
E
=
A
ih
K
7
P
y
a
Qui
È
Soit une droite BC, en un point D de laquelle j’éléve la perpendiculaire DA de longueur déterminée a; par A je mène la perpendiculaire EAF à DA dans le plan ABDC; Euclide démontre que EF ne
rencontre pas BC, il admet que c’est la seule droite menée par A
qui soit dans ce cas, et on l’appelle, d’après lui, parallèle à BC.
Lobatchewsky admet, au contraire, que par le point A, on peut
mener, outre EF, une infinité de droites du plan qui ne rencontrent
pas BC; toutes ces droites sont comprises dans les angles aigus
formés pour deux droites GH, IK, symétriques par rapport à EF.
La droite GH sépare les droites qui rencontrent BC du côté de C de
celles qui ne la rencontrent pas, la droite KI sépare les droites qui
rencontrent BC du côté B de celles qui ne la rencontrent pas.
Lobatchewsky appelle parallèles à BC ces deux droites limites
GH, IK.
4, Etudes géométriques sur la théorie des paralléles, par N. J. Lobatchewsky,
traduit par J. Hoüel, suivi d’un extrait de la correspondance de Gauss et de
Schumacher. Paris. Ganthier-Villars, 1866.
Page 14
View in PDF(opens in a new window)Ainsi, par chaque point d’un plan, on peut mener à toute droite
de ce plan deux parallèles, une pour chaque côté de la droite; la
position de chaque parallèle sera déterminée par l'angle plus petit
qu'un droit qu’elle fait avec la perpendiculaire abaissée du point
donné sur la droite donnée. Cet angle GAD, appelé angle de parallélisme, dépend de la distance AD ou a. Il tend vers l'angle droit
lorsque a tend vers zéro,
il tend vers zéro quand a augmente
indéfiniment.
Voilà le point de départ de cette nouvelle géométrie. Remarquons
tout d’abord qué les inventeurs n’ont nullement été poussés par
des considérations philosophiques. Leur œuvre est purement mathématique
; il s'agissait de combler une lacune dans la chaine des raisonnements qui constitue la géométrie.
‘
Il est impossible de restituer aujourd'hui, telle qu'Euclide a pu
l'écrire, la partie des éléments qui précède sa première proposition.
Dans les meilleurs manuscrits, on trouve d’abord :
°
1° Trente-cinq définitions. (801), dont les unes sont nominales, les
autres réelles '. Ces dernières ne
servent pas
comme prémisses
dans les théorèmes, mais déterminent simplement l'intuition géométrique, affirmant sans déduction. Si l'on voulait supprimer absolument cette intuition et réduire la géométrie à une déduction pure-'
ment abstraite,
il faudrait substituer à ces définitions ou leur
adjoindre des affirmations synthétiques, posées à priori, indémontrables, qu’Euclide eût certainement, avec son maître Platon 2, qualifiées @hypothéses.
‘
2° Viennent en second lieu trois «ivéuers, postulata. Ce dernier
mot n’a pas précisément le sens qu’on lui donne aujourd’hui. Il
s'agit des trois constructions élémentaires desquelles dépendent
toutes celles qu’on apprend à faire dans la géométrie d’Euclide.
‘3° Enfin douze notions communes (xowal ¿yvota:), dont les sept
pre»
mières sont des propositions applicables à la grandeur abstra
ite, les
deux suivantes sont ou reviennent à des définitions nomin
ales ; les
trois derniéres ont été, probablement longtemps aprés Euclid
e, tirées
du corps des éléments, où on a remarqué qu’elles figura
ient comme
prémisses non démontrées. Le n° X : — Tous les angles droits
sont
égaux entre eux, — est un théoréme parfaitement démontrable,
qui
1. Nominales, comme celles du rhombe (losange) et du
trapéze
; réelles
comme celles de la ligne et du plan. Ce langage n’est
pas parfaitement rigoureux. Voir : Des définitions géométriques et des défini
tions empiriques, par Louis
Liard. Paris. Ladrange, 1873.
joe bon nombre de ces diverses définitions ne sont
certainement pas d'Euclide.
2. République de Platon, livre VI, à la fin.
Page 15
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était à peu près inutile avec la marche d’Euclide. Le n° XII: — Deux
droites ne peuvent limiter aucun espace, — est au contraire absolument indémontrable. Cette proposition est d'ailleurs implicitement
supposée dens les définitions. Enfin le no XI est le fameux postulatum des parallèles.
L’habitude
s'est
introduite
depuis
de
désigner sous le
nom
d’axiomes les propositions primordiales de la géométrie. Je répète
que,
selon toute probabilité, le terme d’hypothéses eût été jugé
plus convenable par Euclide.
Quoi qu'il en soit, il est remarquable
que le rejet d'un quelconque
des axiomes, implicitement ou explicitement admis par Euclide, en
dehors de l’axiome XI (postulatum),
arréterait dès
chaine
Vingt-huit, au contraire, se
des propositions démontrées.
suivent en
le
début la
toute rigueur, avant qu’il soit besoin d’invoquer cette
affirmation spéciale.
Il était donc permis de supposer que la démonstration en était
possible, et la question restait pendante depuis l'antiquité. Mais tout
effort était resté infructueux. La presque impossibilité d'éviter un
cercle vicieux dans le raisonnement était bien constatée. Une seule
voie restait ouverte au géomètre assez hardi pour l'entreprendre. Il
s'agissait de supposer que la proposition à démontrer n’était pas
vraie et de pousser la nouvelle hypothèse jusqu’à ses dernières conséquences, fallüt-il refaire toute la géométrie,
Si la proposition était démontrable, c'est-à-dire, pouvait être ramenée aux autres axiomes admis, on devait, en suivant cette voie,
arriver à une contradiction; dans le cas contraire, il fallait avouer
qu’elle n’était pas démontrable.
C'est ce dernier cas qui s'est réalisé;
-
le chemin complet avait
d’ailleurs été parcouru par Gauss dès 1792, mais il n’a pas publié ses
travaux; ce fut sur des terres plus neuves, plus affranchies de la
routine, que le germe de la pensée du maître alla porter ses fruits,
En 1832, Wolfgang Bolyai, ancien camarade de Gauss à Gœttingue, professeur à Maros-Vasarhely (Transylvanie), publiait dans un
de ses traités, un mémoire où son fils, Johann Bolyai!, exposait
dans tous ses développements nécessaires ce que Gauss nommait la
géométrie non-euclidienne.
Dès 1829, Lobatchewsky (né en 1793, mort en 1856}, professeur à
l’université de Kazan 2, où il avait fait ses études sous des maitres
1. La science absolue de l'espace, etc., par Jean Bolyai (traduit par J. Hoiiel).
Paris, Gauthier-Villars, 1868.
2. Notice historique sur la vie et les travaux de Nicolas Ivanovitch Lobatchewski, traduit du russe par S. Potocki, dans le Bulletino di bibliografia et
Page 16
View in PDF(opens in a new window)allemands, notamment Bartels, ami de Gauss, avait commencé à
publier des essais sur les fondements de la géométrie, Sa Géométrie
imaginaire parut dans les mémoires de l’université de Kazan de
1835 à 1838. Par une méthode différant notablement de celle de
Bolyai, il arrivait aux mêmes résultats.
.
Le nom donné par Gauss à la nouvelle théorie — non-euclidienne
—
est le plus clair; mais il faut bien l'entendre dans ce sens, que la
géométrie
est
refaite en substituant au postulatum d’Euclide, un
postulatum différent plus général, qui comprend le premier comme
cas singulier. Bolyai dit « scientiam spatii absolute veram » ; emploi
impropre d’un terme métaphysique. Le terme de géométrie imaginaire de Lobatchewsky est encore plus malheureux; si en effet,
comme nous le verrons, l'emploi du symbole
y —1 présente certains avantages dans les calculs de la nouvelle géométrie, ce n’est
qu'un accident, ce n'est nullement le caractère fondamental de la
théorie, qui n’a même, en réalité, nul besoin de ce symbole. Lobatchewsky lui-même renonca finalement à cette épithète malencontreuse; son dernier ouvrage est intitulé :. Pangéométrie 1. Depuis
les travaux récents, .on appelle sa géométrie hyperbolique. Je ne
parle pas du terme de géométrie astrale, inventé par Schweikart,
Nous verrons ultérieurement à quelles idées correspondent ces diffé.
rents termes.
.
Nous n’avons pas à exposer ici l'ordre des déductions de Lobatchewsky ni
de Bolyai, mais seulement les conséquences les plus
caractéristiques de leur hypothèse, afin de permettre d’établir une
discussion métaphysique sur un terrain suffisamment déblayé.
Pour plus de facilité de langage, nous désignerons avec Bolyai par
système E le système de la géométrie euclidienne, par système S;
celui de la nouvelle géométrie,
La géométrie de la sphère, c’est-à-dire celle des figures tracées
sur la surface de la sphère avec des arcs de grands cercles, est identique dans les deux systèmes.
|
Supposons une droite en un point de laquelle soit un cercle tangent; que le centre du cercle s’éloigne de plus en plus indéfiniment,
le point de
contact restant le même, la circonférence du cerclé
{système Y) se rapproche de plus en plus de la droite; la droite est
la limite de cette circonférence, ce qu'on exprime aussi parfois en
disant qu’elle est une circonférence de rayon infini.
di storia delle scienze matematiche e fisiche (Tome IL, — mai 1869) du prinee
Boncompagni.
1. Pangéométrie ou précis de géométrie fondée sur une théorie générale et
rigoureuse des parullèles, par N. Lobatchewsky. Kazan. Imprimerie de PUni.
versité, 1855. En francais.
Page 17
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Dans le systéme S, la circonférence tend non pas vers la droite,
mais vers une courbe limite (horicycle), distincte de la droite et lui
restant, bien entendu, tangente. Les perpendiculaires au milieu des
cercles de cette courbe, au lieu de se rencontrer, comme dans le
cercle, en un même point, sont parallèles.
Système X=. Il n’y a que deux lignes uniformes, c’est-à-dire telles
qu'une partie quelconque puisse parcourir la ligne tout entière sans
déformation ; ce sont la ligne droite et le cercle.
Système S. Il y a quatre espèces de lignes uniformes :la ligne
droite, le cercle, l’horicycle; enfin une quelconque des courbes en
nombre infini, qu'on peut mener, avec cette condition d’uniformité,
entre la droite et l'horicycie, tangentes au point de contact. Bolyai
les appelle courbes parallèles à une droite, Si par tous les points
d'une droite, on élève du même côté des perpendiculaires toutes
égales entre elles, le lieu des extrémités de ces perpendiculaires est
une telle courbe. (Dans le système 3, ce serait une droite parallèle à
la première). Les perpendiculaires élevées au milieu des cordes de
cette courbe (que nous nous figurons sous le schèma d’un cercle de
trös-grand rayon du système 2) ne se rencontrent pas.
Imaginons qu'on fasse tourner toute la figure de la droite et du
cercle tangent autour du rayon perpendiculaire à la droite. Celle-ci
engendre un plan, le cercle une sphère tangente; Vhoricycle engendre la surface appelée horisphère, limite d’une surface sphérique
dont le centre s'éloigne indéfiniment; les courbes parallèles à des
droites engendreront de même des surfaces de révolution tangentes
au plan.
Système ©. Il n’y a dans l’espace que deux surfaces uniformes,
c’est-à-dire dont un élément quelconque puisse se mouvoir sur toute
la surface de toutes les manières possibles et sans aucune déformation. Ce sont le plan et la sphère.
Système S. Il y a quatre surfaces uniformes : le plan, la sphère,
l'horisphére et les surfaces courbes parallèles à des plans.
Toute propriété établie dans le système = entre droites sur un
plan est vraie dans le système S, entre horicycles sur une horisphére.
Les relations métriques les plus ordinaires sur le plan dans le
système Y ne sont pas conservées dans le système S. En particulier
rien de ce qui se rapporte à la similitude des figures ne subsiste.
L'angle de parallélisme G À D= «, pour la distance a est défini
dans le système S par la relation
Tang. u =
Page 18
View in PDF(opens in a new window)dans laquelle la tangente de l’angle u est le nombre dont on trouve
le logarithme dans les Tables, e = 2,7182818... est la base du systéme de logarithmes népériens, k est un paramètre, une constante
qui ne peut être déterminée que par l'expérience. Celle-ci nous
apprend que ce paramètre est extrêmement grand par rapport à
tout ce qui est mesurable pour nous.
Si, dans les formules de la géométrie de la sphère du système 5,
où Von fait entrer la valeur du rayon, et qui différent dès lors de
celles du système S, on donne à ce rayon la valeur imaginaire
k y'—1, on retrouve toutes les formules de la planimétrie du systéme S, A ce point de vue, on a pu dire, en employant un langage
qui est, à proprement parler, celui de la géométrie imaginaire, que le
plan du système S est une sphère imaginaire de rayon k
Y1 du
système X. Mais si curieux que soit
ce rapprochement, nous avons
suffisamment insisté sur la notion des imaginaires, pour qu’on sache
qu’il n’y a là rien autre chose qu'une relation purement analytique.
On peut d’ailleurs éviter l'emploi des imaginaires par celui des lignes
trigonométriques hyperboliques 1, qui se substituent dans les formules aux lignes trigonométriques ordinaires des arcs de grand
cercle tracées sur la sphère. Il n’y a qu'à supposer les longueurs
rapportées au paramètre k, au lieu de les supposer rapportées au
rayon de la sphère pris comme unité ainsi qu’on le fait généralement
dans la trigonométrie sphérique,
_
Nous remettons à une étude ultérieure l’examen des développements qu'a subis depuis vingt-cinq ans la théorie de Lobatchewsky,
par les travaux de Riemann
2, Beltrami 5, Klein. Dans une matiére
de cette nature, on nous accordera qu iL est préférable de ne faire
marcher l'analyse que pas à pas.
iil
L'accueil fait par les géométres aux nouvelles théories n’a pas
toujours été trés-empressé; celui des philosophes capables de juger
Ja question a été nettement hostile.
1. D’oü le terme de géométrie hyperbolique. Klein.
2. Sur les hypothèses qui servent de fondement à la géométrie, mémoire posthume de B. Riemann, traduit par J. Hoüel. Extrait des Annali di Matematica
pura et applicata. Série IL. Tome III. Fasc. IV.
3.E. Beltrami. Essai d'interprétation de la géométrie non-euclidienne, traduit
par J. Hoùel; Annales scientifiques de Vécole normale supér ieure, tome IV,
année 1869.
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Je considère comme incontestable qu’elles ébranlent fortement un
des principaux dogmes de l’école critique et la formule de Kant:
L'espace est la forme à priori du sens extérieur.
Pour s’en convaincre, il suffit de remarquer avec quelle vigueur
M. Renouvier! prend l'offensive contre les novateurs. Quoique je
doive reproduire la substance de ses arguments et de ses conclusions, j’essaierai de porter la question sur un terrain quelque peu
différent.
Il s’agit de savoir comment la notion d'espace peut se trouver
dépendre de ce nombre k, de cette constante déterminable seulement par une expérience à posteriori. D'où vient ce nombre? pourquoi aurait-il telle valeur plutôt que telle autre? comment pourraitil varier?
Des trois termes distincts qui concourent pour la formation de
tout concept, — le moi intelligible, les sens, le non-moi intelligible,
— le premier est certainement hors de cause.
Admettre que les deux autres termes restant les mêmes, celui-là
puisse changer, et qu'il en résulte une variation dans les phénoménes, c'est nier toute science, infirmer tout raisonnement. Ce moi
intelligible n’est pas distinguable de l'élément d'identité et de permanence qui entre dans tous nos concepts, qui joue son rôle dans
toutes nos déductions. On ne peut, en aucune façon, prétendre à lui
enlever son caractère essentiel.
Pour les sens, il est également possible de les éliminer.
Nous n’en sommes pas à l'hypothèse déjà célèbre de l'être linéaire
ou superficiel qui n'aurait l’idée que d'une ou deux dimensions de
l’espace. Nous manquerions alors de tout élément pour discuter la
possibilité de l'hypothèse. On nous donne un être dont les sens sont
tels qu’il admet tous les axiomes explicites ou implicites d’Euclide,
moins le postulatum.
Dans ce cas, il est clair que la valeur qu'il pourra effectivement
trouver pour le nombre k dépendra de ses sens. Ainsi ce nombre
est pour nous plus grand que toute quantité que nous pouvons
mesurer en fait; si notre front atteignait Sirius, nous pourrions
peut-être lui assigner une certaine valeur; si nous allions jusqu’à la
nébuleuse du Cygne, nous obtiendrions probablement une valeur différente, plus approchée de la véritable 2. Mais cette véritable valeur
en elle-même ne peut dépendre aucunement de nos sens.
Construisons par la pensée un triangle rectangle, dont nous nous
donnions les côtés de l'angle droit; les principes relatifs à la ligne
4. Renouvier. Essais de critique générale, 1er essai, tome II, 2° édition.
2. D'où le terme de géométrie astrale.
Page 20
View in PDF(opens in a new window)droite, à sa mesure, à sa perpendicularité, sont admis par l’étre du
système S comme par celui du système X; et cependant la longueur
de l’hypoténuse est différente dans les deux systèmes, et dans $, elle
dépend de la valeur du coëfficient k. Que ce triängle soit réel et que
nous en mesurions effectivement ’hypoténuse; nos sens et ceux de
l'être du système 5 ont dû, par hypothèse, donner de part et d'autre
les mêmes résultats pour les opérations de construction, et n'en
peuvent donner de différents pour cette dernière mesure !.
La valeur exacte du nombre k ne peut donc, en résumé, dépendre
que du non-moi intelligible.
Que devient dès lors la formule de Kant?
Lorsque je suppose deux sphères matérielles, gravitant l’une vers
l’autre selon la loi de Newton, ou selon toute autre que j’imaginerai,
si je veux déterminer le mouvement qu’elles prendront, je sais bien
qu’il me faut faire entrer dans mes formules un coéfficient dont je ne
puis aucunement penser à déterminer à priori la valeur; par exemple
Vattraction de l’unité de masse sur l’unité de masse à l'unité de distance. Mais quand je construis un triangle rectangle, la longueur de
Phypoténuse dépendrait d’un coëfficient expérimental! Où est dès
lors la différence si essentielle des deux concepts?
Lorsque je constitue la notion d’espace, en appliquant au monde
extérieur la forme du nombre ou, si l’on veut, du continu, je soustrais en même temps
toute la
matière des phénomènes, je fais
Pabstraction la plus complète possible, et je crois bien m'être
débarrassé de tous ces coëfficients à posteriori qui président à chaque
phénomène particulier. Non, il en reste un dont l’existence n'est
affirmée, mais dont je ne pourrai d’ailleurs calculer la valeur, Si j’y
arrive jamais, qu'au prix d'expériences et d'observations d'une délicatesse infinie.
Mais dans ce cas, si le nombre est une forme, l’espace n’en ast
pas une; c'est une matière des phénomènes, absolument au même
titre que la couleur; c'est un objet auquel ce coéfficient k imprime
un caractère concret indélébile, et si « tout change, excepté la Loi
du changement, » je ne puis même affirmer à priori qu’il est constant, et que le théorème de Pythagore n’est pas en train de devenir
faux.
Mais qui me force, après tout, à modifier à ce point mes habitudes
d'esprit? Qu’ont fait en somme Lobatchewsky et Bolyai? Une tentative de démonstration par l’absurde qui n’a pas abouti. Il en résulte,
À. C’est la conclusion à laquelle arrive M. Helmholtz, après une analyse trèsminutieuse, dans le remarquable article publié dans le numéro du Mind de
juillet 1876.
Page 21
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je le veux bien, que le postulatum d’Euclide est irréductible aux
autres axiomes de géométrie, que le concept de l’espace est accompagné d’un jugement synthétique à priori de plus que certains géomètres ne le supposaient. Mais si l'habitude de le considérer hypothétiquement comme faux a réellement entrainé les novateurs à
douter de sa vérité, suis-je obligé de les imiter? Ils n’ont fait qu'un
travail logique; du faisceau profondément entrelacé des axiomes fondamentaux de la géométrie, ils en ont détaché un, et ils se glorifient
de la dislocation qui en résulte dans la série des conséquences. Mais
qui a jamais dit que ces axiomes, — appelez-les d’ailleurs du nom
que vous voudrez, hypothèses avec Platon, inductions immédiates
de l'expérience avec tel autre, — qui a jamais dit qu’ils découlassent
tous logiquement d'une seule et même proposition? Qui dira qu’un
semblable effort ne peut à son tour détacher du même faisceau une
seconde proposition et ainsi de suite? Et ce faisceau lui-même tout
entier, Kant ! ne le rejetait-il pas, quand il supposait la possibilité
d'un espace à plus de dimensions que le nôtre? Il ne vous est pas
permis de conserver à votre choix, de rejeter à votre fantaisie; tout
est à prendre ou à laisser en même temps. Autrement nous ne faisons plus ni critique, ni métaphysique; vous me remettez « aux
« conditionales, lesquelles, en dialectique, reçoivent toutes contra-
« dictions et impossibilités. Si mon mulet transalpin volait, mon
« mulet transalpin aurait ailes 2. »
Voilà ce que je dirais, si j’appartenais à l'école critique. A l’autre
pôle de la philosophie, au milieu des positivistes, mes conclusions
seraient les mêmes, si le point de départ était différent. Auguste
Comte, dont personne ne niera la compétence, a pris une position
irès-nette. Très-probablement au courant, dans une certaine mesure
au moins, des idées qui s’agitaient à l'étranger, mais écrivant en
France, où la tendance était alors toute autre, il s'élève très-vigoureusement contre la prétendue démonstration du postulatum par
Legendre à l’aide du principe d'homogénéité 3, et en discerne le
paralogisme profondément caché. D'après lui, tous les axiomes viennent de l'expérience; nous ne les formulons immédiatement que
grâce à leur très-grande généralité, qui nous permet l'induction sans
4. Voir la citation faite dans la Revue Philosophique de mai 1876, p. 511,
par M. T. V. Charpentier. Je ne partage nullement, au reste, comme le lecteur
a pu s’en rendre compte, la façon de penser exprimée après cette citation.
9, Rabelais. Livre III, ch. 30,
3. Cette démonstration revient au fond, à admettre à priori, la possibilité de
construire sur un plan une figure semblable à toute figure plane, c’est-a-dire
ayant les angles égaux chacun à chacun, et les côtés proportionnels. C'est le
postulatum admis dans tous les arts du dessin.
Page 22
View in PDF(opens in a new window)aucune hésitation; ils sont constamment vérifiés à posteriori dans
les applications pratiques de leurs conséquences. De ces deux circonstances, résulte pour nous la certitude. Il est-certainement désirable, au point de vue logique, que ces faits généraux, immédiatement constatés par nos sens, soient rigoureusement énumérés et
réduits au moindre nombre possible; mais pour les progrès effectifs
de la science, cela importe peu, au fond.
On voit dès maintenant ce que dirait aujourd’hui un héritier de
ces doctrines. Vous avez établi que l’axiome XI d’Euclide ne pourra
jamais recevoir que des vérifications & posteriori ; le maître Pa dit
pour tous les axiomes. Mais n’allez pas plus loin; n’essayez pas de
faire de la géométrie une science d'un autre ordre, comme la physique mathématique, où l’on épuise toutes les hypothèses rationnelles
possibles avant de procéder à des déterminations de coëfficients et
à des vérifications expérimentales. Nous ne vous attendions pas
pour retourner la proposition du platonicien Dercyllidesi : De
même qu’il faut des hypothèses en géométrie, il en faut en astronomie. Mais prenons cet exemple; l'hypothèse de Copernic a deux
mille ans de moins que le postulatum; elle ne se prête qu'à des
vérifications expérimentales beaucoup plus incertaines. Prétendrezvous qu’il faille l’abandonner pour une autre plus générale, et refaire
tout à nouveau la mécanique rationnelle? Employons mieux nos
efforts: ne vous arrêtez pas au début de la route frayée en révant
d'en percer une autre; tächez de prolonger celle où marche l'humanité. Ce qui nous sépare n’est au fond qu'une question de méthode,
nous reconnaissons toute la valeur de l'appui que vous nous apportez ; mais n’en modifions pas le sens. Le postulatum d’Euclide est
une hypothèse, mais il en est de même de tout autre prétendu
axiome, et il est aussi légitime, comme hypothèse, que affirmation
des trois dimensions de l’espace,
il serait juste maintenant de donner la parole à un des défenseurs
actuels de la nouvelle géométrie. Je terminerai cette étude en.essayant, après les deux autres, de remplir aussi ce nouveau rôle,
tâche que me facilitera surtout l'amitié dont veut bien m’honorer
M. Hotel, homme qui aurait sans doute, en France, le plus d’autorité pour le prendre?2,
Nous reconnaissons parfaitement, dirai-je dans mon nouveau personnage, que l'œuvre de Lobatchewsky, de Bolyai et de leurs suc4. Theonis Smyrnæi platonici liber de astronomid, publié par Th. H. Martin.
— Paris, Dezobry et Magdeleine, 1849 — ch. XLI.
2. Du rôle de l'expérience dans les sciences exactes, par M. J. Hoüel, profes.
seur à la Faculté des sciences de Bordeaux. — Prague. Ed. Grègr, 1875,
Page 23
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cesseurs est purement logique. Mais faisons un peu de métaphysique : je ne parlerai pas pour le moment aux positivistes, puisqu'ils
s'y refusent et trouvent un criterium de certitude dans la vérification à posteriori d'une hypothèse, jointe à quelque vague caractère
de conformité de sa formule avec les données immédiates de l'expérience. Je constate, en tout cas, que la certitude que me donne le
principe de contradiction et les lois du raisonnement est d'un ordre
tout différent, et que toute expérience à posteriori ne pourra jamais
avoir l'exactitude que je réclame. Je sais d'ailleurs que le principe
de contradiction seul est infécond
; c'est un cadre vide où je dois
mettre d’Aulres prémisses, Est-ce de mon propre fonds seul que je
les tirerai? est-ce uniquement de l'expérience? Ni l'un ni Vautre ;
pour tout concept, il y a synthèse de l’objet et du sujet. Il n’y a dans
le monde extérieur ni ligne droite, ni plan; que dis-je? abandonnons
la géométrie, reportons-nous au commencement de l’arithmétique;
il n’y a pas d’unites, au moins telles que je les conçois, pouvant se
substituer les unes aux autres dans toutes les opérations logiques
auxquelles je les soumettrai; ce concept de l'unité, tel que je l’introduis dans le raisonnement, n'est-il pas formé de deux éléments,
Yun emprunté au monde extérieur, sans lequel toute représentation
d'unités distinctes me serait impossible, l’autre emprunté à mon
moi intelligible, l'identique permanent, la movks de Pytha
gore, le —
tabro xx0’ abro de Platon, le summum genus de Ferrier1 ?
C'est par des synthèses un peu différentes, mais analogues, que se
forment les concepts géométriques. L'importance de l'élément extérieur est plus grande; mais l’intérieur n'est pas annulé. De la sorte
je
puis construire des propositions primordiales, empreintes, par suite
de leur double origine, d’un double caractère. Elles peuvent servir
à la déduction, être le point de départ de théories rigoureuseme
nt
enchainées, sous la seule condition de ne pas admettre en même
temps des thèses fondamentales contradictoires, ce que la suite de
la déduction ferait d'ailleurs nécessairement reconnaître. D'autre
part, elles ne peuvent jamais être vérifiées complétement par l’expérience ni directement, ni indirectement, et par suite un doute
reste toujours sur la parfaite exactitude de leur application dans la
pratique. Je puis les déclarer absolument vraies subjectivement
;
elles restent hypothétiques relativement à l'objet.
Il en est de même pour toutes les autres sciences dans lesquelles
1. Voir dans la Revue Philosophique d'août 1876, l'article de
Ferrier. — p. 130-167. On peut faire
M. Penjon sur
de nombreux rapprochements entre les
idées que nous exprimons, et celles du métaphysicien anglais.
TOME I. — 1876.
Page 24
View in PDF(opens in a new window)les mathématiques ont été introduites; la géométrie ne sen distingue que par le degré d’abstraction.
|
En tout cas, l'expérience joue son rôle dans toute science exacte;
c'est elle qui fournit la matière que l’esprit s'assimile avant de formuler ses axiomes ou ses hypothèses.
Qu'on ne nous accuse pas maintenant, du faisceau des principes
fondamentaux de la géométrie, de vouloir rejeter l’un, conserver les
autres. Depuis Lobatchewsky, Yon a marché. Nous ne prétendons
rien rejeter; nous voulons essayer de débrouiller Pécheveau et de
reconnaître la part de chaque principe dans la série des conséquences. Il nous faut, pour cela, arriver à supprimer complétement
le rôle de l'intuition géométrique, et tout reconstruire par pure déduction logique à partir des premiers principes; il nous faut aussi
avoir le droit de faire abstraction de tel de ces principes que nous
voudrons et même de le remplacer par un autre différent ou plus
général, afin d'examiner les conséquences. Nous disloquerons ainsi
la géométrie actuelle, mais nous relierons toujours les parties séparées par des constructions que l'on pourra trouver artificielles ou
parasites, qui n’en auront pas moins, sinon immédiatement, au
moins un jour, leur utilité. On peut évidemment — question de méthode — mettre en doute Putilité pratique du travail que nous pré* conisons. Mais nous sommes prêts à accepter la discussion sur ce
terrain; il nous suffit de rappeler Beltrami retrouvant la théorie
d’une surface de l’ancienne géométrie déjà toute faite dans la théorie
du plan de Lobatchewsky.
Nous aurions à répondre à d'autres questions; si nous considérons la notion de l’espace comme un complexe formé de certains
concepts tirés de l'expérience, mais auxquels nous nous attribuons
le droit de donner subjectivement des formes différentes, il n’en
parait pas moins certain que de tous les complexes de la sorte, formés logiquement avec les concepts modifiés de toutes les maniéres
possibles, il n’y en a jamais qu'un seul qui puisse s'appliquer à Pobjet. N'y a-t-il pas dès lors un criterium absolu qui doive nous permettre de le discerner ? N'y a-t-il pas un pourquoi en raison duquel *
ce complexe objectivable soit tel plutôt que tel autre ?
Sur le premier point, nous croyons dès maintenant pouvoir répondre négativement. Dès que nous voulons objectiver, nous n’avons
plus qu’un criterium, l'expérience, qui ne peut fournir de certitude
absolue, à aucun degré d’abstraction que ce soit. Pratiquement, il
n’est pas douteux que la notion euclidienne ne sera jamais contredite par notre experience. Mais nous avons toujours le droit de
maintenir contre la formule de Kant qu'il n’y a aucune nécessité
Page 25
View in PDF(opens in a new window)Paul TANNERY,
GÉOMÉTRIE
IMAGINAIRE
451
à priori dans la notion de l’espace, même nos sens
étant ce qu’ils
sont, si nous faisons toutefois abstraction de la nécessité
logique de
non-contradiction entre les concepts simultanément admis.
Pour la seconde question, il semble difficile de rien répondre
pour
le moment. C’est précisément lorsque le travail de la nouvel
le géométrie sera suffisamment avancé, lorsque l’entrelacement
des différentes propositions fondamentales aura été dénoué, lorsqu
e Von
connaitra leurs
corrélations réciproques, leurs tenants et aboutissants, que l'on pourra peut-être commencer des études
dans ce
sens, et donner des réponses partielles, affirmatives ou négati
ves.
Si la physiologie a d’iei là fait des progrès correspondants, peut-ê
tre
pourra-t-on reconnaitre que tel principe
nos sens, tel
tient à telle constitution de
autre non. Jusque-la la question reste ouverte, et
la
nouvelle géométrie ne peut que demander crédit.
PAUL TANNERY,
(A suivre.)