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Parménide.
Dans le système parménidien, la Nécessité, ou Justice, constitue un
principe analogue au Bien platonicien. Cette divinité est en effet ap-
VA Bo
pelée par la doxographie (cf. Aetius, I 25, 3; D. 321) xpévoux; autrement
dit, on peut l'envisager comme étant située sur un plan encore supérieur que celui du voÿç, puisqu'antérieure à ce dernier; c'est-à-dire,
étant donné l'identité entre l'intelligence et l’Essence, de l'Etre parménidien.
La divine Nécessité, ou justice, située au delà de l'Esprit, engendre,
LA STRUCTURE DU MELANGE
DANS LA PENSEE ANTIQUE
Le Mélange constitue chez les grands penseurs de _Pantiquité
grecque un théme, une image de pensée fondamentale, qui coincide avec
leur intuition méme concernant le Tout.
Héraclite.
Ainsi chez Héraclite nous avons affaire 4 un systéme dans lequel
le processus intégral de la cosmogonie se réduit au montage et au démontage d'un mélange de plus en plus véhément, se renouant á tout
instant, se ruant dans un sens vertical. Considéré analytiquement, le
cycle de la mixtion héraclitéenne comporte trois moments — que les
Stoiciens distingueront soigneusement plus tard: le mélange — juxtaposition, le mélange intime et total, enfin le mélange — confusion infinie. Ce dernier est le synonyme de la conflagration héraclitéenne,
l'acmé de la voie ascendante, comme le mélange — juxtaposition est le
terminus de la voie qui descend.
Quant au mélange intime et total, il est l'intermédiaire entre les
deux et correspond au processus de parcours, au mouvement éternel de
la Justice qui pénétre sous la forme du Feu (Soleil intelligible, selon
Platon) la totalité des choses.
a tant que Causalité supréme, le mixte qu'est la sphére parfaite de
'Etre.
.
Les termes énéônoev, relpac, metlpact sont bien significatifs à cet
égard.
La déesse Nécessité, ou Justice, a enchainé le tout de l’Essence et
en a fait ainsi le mixte parfait de l'Etre tel qu'il nous est décrit dans
la première partie du poéme parménidien: mélange harmonieux et parfait (tel que celui qui caractérisera plus tard les Idées et l’Etre platoniciens) lequel, vu dans la perspective synthétique de la mixtion, ne
comporte pas des parties; ses membres (pour employer un mot empédocléen; cf. fr. 27a, 30, 31) étant fondus les uns dans les autres et, de ce
fait, devenus indiscernables.
Toutes ses régions internes ont toutes absolument la méme tonalité, le même dégré d'essence. La tension de ce mélange parfait qu'est
l'Etre est celle de la plénitude d'un illimité qui se trouve limité; d'un
infini-fini, mixte sphérique parfaitement équilibré. Il n'y a pas ici plus
d’Etre et là moins. L'infini de l’Essence a été pris dans les liens de
l'Enveloppe — limite de la Justice- Nécessité; celle-ci, en le pénétrant
tout entier, le maintient ferme et immuable de chaque còté, mixte entier et inviolable, sphère supréme, forme plastique achevée comportant
la limite extréme de la Divinité.
.
Cette Justice héraclitéenne, synonyme du Logos et de l’Esprit,
ou encore du Feu et de l’Un, se présente chez l’Ephésien comme la cau-
Empédocle.
cause, la limite, le mixte et l’illimité.
les trois sortes de mélange: a) juxtaposition, b) confusion, c) mélange
intermédiaire, que nous avons déjà rencontrées chez Héraclite.
salité instauratrice de toute chose, l'entité qui est en même temps la
Les analyses étymologiques du Cratyle, nous montrent que la Ju-
- limite qui pénètre; or cette dernière
stice-Unité est en effet la Cause
ne peut être qu'illimitée, vu la conception héraclitéenne de l'identité
des contraires.
.
Mais cette cause — limite infinie — est simultanement le mixte:
c'est ce que désigne aussi bien le mot logos que les mots. Evvév et un
qui nous suggèrent une sorte de rassemblement, un état d'étre-avec qui
.
o
est trés proche de celui d'un mélange total.
Nous avons affaire, en dernière analyse, à un principe qui se rassemble et se disperse, à un mixte Un-infini qui présente toute l’unité
et la pureté absolue de la Cause et de la limite, et en méme temps tout
l'emmiettement de T'illimité.
Autrement dit, la limite, coincidant aver l'unité méme du Logos,
se transforme subitement, grâce à l’antinomie et la reversibilité essentielle du système (loi fondamentale de la Causalité) en illimité, en tout
l'infini des êtres et des choses de l'Univers. C'est la Stexéapyore héraclitéenne s’accomplissant dans l'istant intemporel et éternel de la foudre, analogue à l’instantané platocinien.
Chez Empédocle, grand métaphysicien du Mélange, nous retrouvons
Le premier mixte est le résultat du règne prolongé de l'Amour qui
unit; le second celui de la Haine qui sépare; et le troisième, intermédiaire entre les deux, est le mélange proprement empédocléen (infiniment plus plastique que ne l'est le mélange d'Héraclite), situé au
milieu de ces deux extrêmes, qui sont des cas à la limite. En effet,
dans le règne alternatif de l'Amour et de la Haine nous avons tantôt,
sous l'effet de l’action érotique, créatrice des unions, un mélange qui
va se compliquant et s'enchévetrant de plus en plus, pour aboutir,
vers la fin de l’ére de Amour, à une véritable confusion, où tout est
même du mélange primitif d’Anaxagore; et tantôt, sous l'effet de la
Haine (Neîxog), agent des séparations, nous avons une dissociation
de plus en plus poussée, qui nous donnera, pour un moment, le mélange intime et total, état normal et parfait du Cosmos empédocléen;
pour se dégrader par la suite en mélange — juxtaposition — chaos mécanique, où rien n'est en rapport avec rien, et qui ne représente que le
cas extrême du Mélange d’Empédocle.
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View in PDF(opens in a new window)En somme, ce sera que le mixte intermédiaire, où les effets de
l'Amour et de la Haine se font équilibre grace à une interpénétration
intime et totale (crase absolument intégrale), qui constituera, dans sa
sphéricité accomplie, l'image la plus parfait de la permanence et de
l’immobilite du sphairos: Dieu lié «dans l’&troite enveloppe de l'Harmonie », « égal en tous sens», « sphérique et rond », si semblable, dans
sa solitude circulaire, à l'Etre sphérique de Parménide.
Anaxagore.
Chez Anaxagore l'intuition cosmogonique, la structure fondamentale est celle du mélange, ou de l’adjonction de l'Esprit à la matière;
le Nous jouant le rôle de la limite et la matière celui de l’illimité.
Il est évident, en effet, que le mélange primitif qui caractérise la
matière anaxagoréenne, étant infiniment grand et petit, est infini, au
même titre que l’illimité du Philebe.
Quant a l'Esprit, il est l'autre aspect de cet Etre qu'est le mélange
primitif (pris dans un sens aussi absolu que celui de l’Etre parmenidien); en d'autres termes, il est la limite de l’Etre anaxagoréen, considéré dans son ensemble. Or, l'Esprit, d'après le Cratyle, pénètre la
matière et c'est à la suite de cette pénétration — synonyme de limitation — que le Cosmos surgit.
On peut détecter cette pénétration dans le fragment 12 qui nous
dit que la mepryapyotc oeuvre de la mise en mouvement de la masse du
mélange primitif par l'Esprit, a commencé à partir du petit.
En effet, le petit (micron) étant, d'après la métaphysique anaxagoréenne de la grandeur, l'infiniment petit, peut être considéré aussi
petit qu'un point; par conséquent le mouvement premier est rectiligne
et il se trouve ainsi que nous avons affaire à un mouvement de pénétration.
Cette pénétration, qui s'effectue dans la temporalité infinitesimale
et foudroyante de l'instantané — correspondant à la spatialité ponctuelle
et infinitésimale du petit, infini de petitesse — s'avère ainsi intem-
—
— 383
l'injustice consistant en l'empêchement et l'obstacle (éxcddvev: fr. 12)
présentés à ce mouvement ordonnateur.
En faisant remarquer par la suite que cette oeuvre de justice anaxagoréenne est la même que celle par laquelle est définie la Justice platonicienne dans la République, on arrive à la conclusion que les homéoméries du mélange primitif ne pourraient que représenter l'élément
sensible (toutes les sensations et les qualités sensibles) sur lequel
s'exerce l'action de l'Esprit.
Or ce dernier, en tant justement que juge suprême, juge et discrimine les qualités sensibles du mélange originaire: d’où son action de
discrimination et de séparation, grâce à laquelle les choses chaotiques
et primitives, émergeant de leur état de petitesse invisible, constituent,
en s’accroissant, l'ensemble des étants contenus dans le Cosmos.
Mais ces choses originaires, contenues dans le mélange primitif, ne
sont éternellement que des totalités composées et infinies: chaque homéomérie ne fait qu’englober toutes les autres homéoméries à la fois
dans une mixtion intime et totale.
Il faut donc s'attendre à ce que la dissociation aille à l'infini au
lieu de s'arrêter à des éléments irréductibles (comme c'est le cas pour
le système d’Empedocle); et que puisque chaque parcelle de la Totalité
est ainsi un tout infini, capable de constituer à son tour la matrice d'un
univers, le Cosmos anaxagoréen se resolve nécessairement en un ensemble infini de mondes, comportant une‘ temporalité irreversible et
éternellement ouverte.
Les Atomistes: Leucippe - Démocrite.
Avec l'Atomisme le problème se pose d'une façon inverse de celle
avec laquelle il se pose chez Parménide et Anaxagore. En effet, si nous
examinons les atomes, nous pouvons aisément nous rendre compte que
chacun d'eux présente les mêmes caractères que l’Etre de Parménide.
Chaque atome est en réalité un continuum homogène, puisque la
porelle.
nature de tous les atomes est la même. Il est Etre dans le plein sens
Nous pouvons par conséquent affirmer que, de tout temps, il y a
eu mélange de l'Esprit au chaos primitif, autrement dit, Staxéopnotc
parménidien due mot. Nous pourrions ainsi dire que la sphère de l’Etre
de Parménide a fait explosion dans le Vide; et maintenant, avec la
thèorie atomistique, nous assistons à une véritable pullulation dans
l'Espace de ces fragments de l’Un homogène.
Ainsi, à l'encontre de ce que nous avons chez Parménide et Anaxagore, où il ne s’agit au fond que d'une masse infiniment compacte et
homogène de l'Etre (telle en effet se présente chez l’un la Sphère, et
chez l’autre le mélange primitif), nous avons ici, avec 1'Atomisme, tout
et cosmos; et ce n'est qu’analytiquement, par une sorte de factivitè d’ordre méthodologique, facilitant l'exposé du système, que le mélange
primitif nous est présenté avant le Nous et son action ordonnatrice.
C'est ainsi que l'on peut être amené à étudier le mouvement éternel du mélange primitif tendant irrésistiblement vers la limite qu'est
l'Esprit; le contact de cet illimité avec cette limite dans l'instant ‘intemporel de l’instantan& ou du soudain (2Eaxtvne selon le témoignage
du poète Timon dans les Silles); les rapports, enfin, de l’instantané
(instance foudroyante) avec l'accroissement (atEyotc).
On constate, en approfondissant les fragments d’Anaxagore, que le
logos du Nous consisté en une sorte de mouvement brusque qui s'accroît de son infiniment petit (correspondant au repos) à son infiniment
grand (ráxtotov). C'est de cette façon que l'Esprit, en tant que porteur
de la limite, agit de deux côtés sur le double illimité de la masse origilange — pour avoir le Cosmos, agrégat, mixte d’atomes d'après les
Atomistes.
Autrement dit, nous sommes de nouveau devant un problème de
mélange: l'Atomisme se donne dès le début l’Etre (à savoir les atomes
- formes ou Idées) et le Non-Etre (le Vide absolu).
En effet, les atomes sont considérés par les Atomistes comme étant
naire des choses.
l'Etre (Sev) lui-même. Nous savons que Démocrite a appelé des Atomes
Or cette action de l'Esprit, synonyme d'un double mouvement de
pénétration et d’enveloppement, se réduit à l'exercice de la justice;
sont probablement les formes (ou encore Idées) pythagoriciennes qui
d'abord la Séparation; et il s'agit justement de passer .de cet état de
séparation à l'état contraire — à savoir celui de l'union et du méelôn
(formes). J. Burnet (Aurore, p. 54, n. 3) pense à ce propos que ce
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donnérent naissance aux atomes de Leucippe et de Démocrite en méme
temps qu'aux Idées platoniciennes.
D’autre part, en ce qui concerne le vide (notion empruntée aux
Pythagoriciens et trés proche de la Non-Essence, du Néant) il est envisagé par les Atomistes comme le non-étre (undév). Ce non-être existe,
d'après eux, au même titre que l'Etre lui-même. Simplicius nous rapporte (1) que, d'après Leucippe, « l'être n'est en outre rien de plus que
le non-être et tous les deux sont au même dégré cause de tout ce qui
arrive à l'existence ».
Et il s'agira de passer de la séparation et de la dispersion des atomes à la réunion et au rassemblement, c’est-à-dire à l’adjonction, au
mélange grâce au mouvement originaire et absolument dynamique du
tourbillon au sein du non-Etre (ou Vide). Ce mouvement tourbillonnaire
s'avère, en définitive, la cause de toutes les associations, ou mixtions,
atomiques possibles — et par là, de toutes les variétés innombrables
des étants dans l’ensemble des Univers infinis. En somme, nous pourrions affirmer, à la suite de toutes ces considérations, que nous avons,
avec l’Atomisme, un état de choses qui ne présente un certain nombre
d’analogies avec le système anaxagoréen qu'au moment seul de l’intervention de l'Esprit. Dans notre étude sur le mélange chex Anaxagore
nous avons essayé de montrer que le mélange primitif devient aux confins immédiats du Nous, d'un côté — dans le sens du petit — l'ensemble des portions concentrées en une seule semence, particule unique et
infiniment condensée (c'est le óuoú mavta); de l’autre, dans le sens du
grand, la xópa infiniment rarefiée dans laquelle plonge démésurement
cette particule unique.
Or, un principe tel que celui du ép00 rávta fait totalement défaut
à l’atomisme. Par conséquent, à la limite de la divisibilité, ces particules
infiniment petites et condensées ainsi obtenues seront, à l'inverse de
ce qui est le cas pour Anaxagore, les atomes éperdument dispersés dans
la même vacuité du rarefié qu'est la spatialité du vide.
Mais à la limite de la divisibilité nous sommes, d'après l'anaxagorisme, aux confins mêmes de l’action de l’Esprit qui n'est autre que
son mouvement circulaire et extrêmement violent, instaurateur du
Cosmos. Or, nous constatons que dans l'atomisme aussi le mouvement
tourbillonaire apparaît en même temps que les atomes et le vide.
C'est ce mouvement de tourbillon (Stvn) qui, étant à la source de
l'association des atomes, sera la cause spirituelle (2) de la naissance,
par voie de mixtion, des univers infinis.
La vitesse du tourbillon étant superlative, infinie, la structure du
mouvement tourbillonnaire, constitutif du mélange, est celle d'un éclaboussement frénétique, d'un vrai Maëlstrom atomique. Nous devons par
conséquent présumer que les rassemblements des atomes, les mélanges
totaux de la Cosmogonie se font dans la temporalité dynamique de
l'instantané — ce qui enlève, à notre avis, le caractère purement mécanique que la doxographie a attribué à l'Atomisme.
Les Pythagoriciens.
Avec le Pythagorisme (primitif et postérieur) nous nous trouvons
aux prises avec la théorie même du mélange et de sa vertu informatrice.
Car, comme le souligne J. Burnet (cf. Greek Philosophy, Part I, Thales
to Plato, p. 44) c'est bien la notion de la limite et de la forme, correlative de celle de l'infini, qui constitue «la grande contribution de Pythagore à la Philosophie ».
Si, en effet, Villimité phythagoricien trahit l'influence milésienne,
la limite est purement enfant du pythagorisme.
C'est ainsi qu'avec les Pythagoriciens nous assistons, pour la première fois dans la philosophie grecque, à la formulation explicite aussi
bien qu’à l'énumération des entités qui entrent dans l'univers de toute
mixtion: limite et illimité, impair et pair, un et multiple, droite et
gauche, mâle et femelle, en repos et mû, rectiligne et courbe, lumière
et obscurité, bon et mauvais, caré et oblong. (Métaphysique, A 5. 986 15).
Nous trouvons ici une intuition d'après laquelle tout être s'avère
le produit du mélange de la limite et de l'illimité — à commencer par
la Totalité. Dans le Cosmos, en effet, produit de la nuptialité des contraires (PHiLoLaos, De la Nature, p. 45), l'harmonie qui régit les mixtions est toute puissante: le corps et l'âme de l'Univers, aussi bien que
de l'homme, est un mixte harmonieux. Toute la réalité, dans sa racine
la plus profonde, n'est que la force harmonieuse qui résulte de l'union
des contraires. Et cette union s’accomplit grâce à la pénétration de
l'illimité par la limite — modalité érotique constante de la composition des mixtes dans la pensée antique. Or, limite et illimité appartiennent tous les deux à l’univers mathématique d'après les Pythagoriciens,
la
limite étant représentée par l’impair et l’illimité par le
pair. Par conséquent, on n’aura pas le droit d'envisager un fossé infranchissable, un abime entre ces deux entités; comme il n’y en a pas un
entre le carré et l’hétéromèque, entre l’impair et le pair, synonymes de
la limite et de l’illimité.
Il y aura donc moyen de passer de l’une à l'autre, et ce sera justement ce processus de traversée qui constituera en même temps l’Univers et les êtres qu'il contient. Le Cosmos surgira par des opérations
de calcul d’exhaustion et de passage a la limite — tout comme la série
des polygônes inscrits dans un cercle qui naissent dans le mouvement
de la tension vers la circonférence, considérée dans ce cas comme limite
et forme achevée.
Or, il est facile de constater que le passage de l'illimité à la limite
se fait grâce à la causalité de la décade pythagoricienne, ou tetraktys,
qui, constituant le fond (nuôuñv) de toutes choses, s'avère le nombre
parfait enveloppant dans son sein le pair et l'impair, le mouvement et
le repos, le bien et le mal (THÉON DE SMYRNE, p. 106, 7, Hill.); bref les
couples des opposés pythagoriciens.
C'est elle qui, en tant que l’Un (3), englobe la limite et l’illimite,
réalisant la pénétration de l'infini par le principe finitisant.
Elle peut donc être considérée comme la cause universelle qui
épuise tous les modes de l’&tiologie: la décade — tetraktys — unité est
(1) Phys., p. 28, 4 (S 4 A 8).
(2) La dtaxéonnatg ne se fait pas aveuglement et mécaniquement, mais par
une cause rationnelle que Leucippe appelait logos et nécessité
son traité
nepl vo3. (Cf. Aet I, 25, 4). (Dox. p. 321; DV 54 Br).
(&véyxn)
(dans
(3) Cf. Tufo. Smyrn., p. 20, 19.
Page 4
View in PDF(opens in a new window)en effet la cause formelle et matérielle, aussi bien que la cause efficiente et finale.
Cette «essence réalisée
» (selon l'expression de G. Milhaud) constitue toutes les figures (ci3n ou iSéou) des éléments (cf. Burnet, Thales
to Plato, n. 88, n. 1) et par là elle instaure, sous forme des mixtes, la
totalité des étres dans le Cosmos (produit harmonieux de la nuptialité
des contraires que la Tetraktys — causalité suprême — englobe et met
en contact dans son propre sein).
D'après le Pythagorisme, l'harmonie qui
régit le mélange, aussi
bien dans le microcosme humain que dans le macrocosme universel, est
la quintessence même de la Réalité.
En définitive, l'intuition fondamentale du Pythagorisme est une
intuition éminemment esthétique qui sous-tend des structures mathématico-ontologiques. Toute la Nature, sous l’effet de la Cause parfaite
de l’Un pythagoricien (qu'est la Tetraktys: limite-illimitée, mixte accompli) n'est, dans sa racine la plus profonde, que nombre et beauté
pleine de symétrie et de perfection.
L'étre et la composition des mixtes dans le Philèbe de Platon.
En entreprenant ces recherches sur le mélange platonicien, je suis
parti d'une considération d'ordre esthétique: toute oeuvre d'art m'a
toujours paru un mélange. C'est l'être mixte, banal et mystérieux, plein
de résonances profondes, dont le contact suscite cette sorte d'émotion
intellectuelle, toujours à la source de l'intuition première.
J'ai toujours eu à l'approche de toute création artistique le sentiment que ce qui touche le plus dans une oeuvre de Beauté c'est éternellement l'union d'un élément rude et rebelle, jaillissant du fait de
la captation de l'infini, et d’une note efficace et aigüe, infiniment précieuse.
Cette note je me la figurais volontiers telle la goutte de parfum qui
répand une tonalité informatrice à tout un vaste et indécis paysage;
à la façon d'une vibration profonde et fertile qui étonne et déconcerte
de prime abord pour ouvrir par la suite les plus grands horizons à la
pensée esthétique.
_
Ce qui m'a toujours fasciné c'était bien l'emprise et la domination que possédait cette particule sonore, cette irradiation de parfum,
ce tóvos aigu qui harmonise par sa traversée l'indéfini indifférent,
lâche et dispersé de la quantité rebelle.
Or, c'est justement dans le mixte du Philebe que j'ai eu l’impression de trouver, pour la première fois, la source méditative qui reflétait mon intuition première.
Dans l'univers du mélange j'ai découvert cette entité subtile et
toute puissante qui s'appelait la limite.
J'ai aussitôt réalisé que son être régulateur et bianfaisant, porteur
de lumière et de symétrie, constituait tout un message.
Mais du même coup j'ai senti que je me trouvais cette fois avec
Platon sur un plan de réalité supérieur; maintenant il ne s'agissait
plus seulement d'horizons nouveaux pour la sensation esthétique; ici
l'harmonie poussait infiniment plus loin, elle conduisait vers la vision
du Bien lui-même.
Et le mélange m'est apparu dans toute son étincelante valeur, à
savoir un instrument omniscient et divin, une 0eóv déorg qui permettait
de se frayer une voie vers la vision suprême.
J'ai donc aimé cet outil merveilleux qui était fait pour atteindre
le Soleil: ce prisme braqué sur le firmament; cette lunette à travers
laquelle ruisselaient les constellations les plus pures; cette flute celeste
pleine d’harmonies intelligibles.
Et mon plus grand désir a été desormais de décomposer attentivement cette méthode dialectique, afin de la voir par la suite fonctionner dans. toute sa technicité opératoire.
C’est bien d'une telle intuition qu’est né le titre du volume: L’Etre
et la composition des mixtes (4). C’était parce que le spectrométre métaphysique qu’était le mélange servait 4 détecter et révélait en derniére instance la structure du tout de l’Etre, que l'espoir s’est emparé
de moi que, à l’étudier, je serais à même de toucher, dans la mesure du
possible, la nature intime du Bien lui-même.
Une chose qui me ravissait dans cette entreprise c'était la multiplicité des plans et des stratifications ontologiques qu'on rencontrait
au cours de ce voyage dialectique que constituait l'analyse des mixtes:
on se mouvait sans cesse, on parcourait toute l'échelle des êtres depuis
la vie obscure et chaotique de l'illimité (de l’ordre le plus sensible)
jusqu'au soleil du Bien, miracle de l’Un infini.
Ainsi sonder la profondeur de la mixtion revenait en somme à entreprendre une longue et merveilleuse traversée au sein des sphères les
plus verticales.
J'ai eu sans cesse l'impression que le Philebe était hanté par la
vision du soleil, symbole constant du Bien, et que c'était ce feu suprême allumé aux horizons qui guidait toute cette ascension philosophique.
La vision de ce feu, limite ultime du ciel, m'a donné l'idée d'axer
toute ma recherche sur la nature des quatre genres du mélange (illimité, limite, mixte et cause) sur l’acuit& de la flamme. Déjà j'avais noté
l'insistance avec laquelle revenaient les espèces du feu — chaud et
froid, sec et humide — comme exemples de l'infini.
Dès lors une comparaison avec la ligne de la République, toute
dominée par létincelle et l'incendie du soleit, s'imposait. Car là aussi,
dans ce dernier dialogue, Platon ne faisait que chercher à définir le
Bien. Il faut avouer que pour être amené à comparer cette ligne avec
les quatre genres de la mixtion un autre facteur, non moins persuasif
que le premier, m'y a poussé. L'image que je m'étais faite du mélange
du Philèbe, à savoir une sorte de lunette-flúte sidérale braquée sur
l’espace des constellations, se traduisait dans mon esprit par un schéma
linéaire; je voyais les quatre genres former une processione rectiligne,
pointée vers la Hauteur du Cosmos.
La prise de conscience avait jailli: j'ai comparé la ligne de la République à celle des quatre genres du Philèbe.
Cette comparaison m'a permis de jeter une première lueur sur la
nature de ces derniers. Ainsi j'ai pu constater que la Cause enveloppait les Idées et que le monde sensible était un mixte. Une deuxième
(4) N. Boussoutas, L’Etre et la Composition des mixtes dans le PHILEBE de
PLaATON, 1 vol. in-8°, Presses Universitaires de France, Paris 1952.
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constatation était la suivante:
il y avait analogie et proportion entre
les quatre genres, tout comme entre les quatre segments de la ligne
de la République: les quatre genres étaient des parents étroits, ils entraient en composition dans un mélange qui comportait tous les dégrés
d’infinitude, de fini, de mixtion et de causalité, et qui embassait dans
son sein aussi bien le monde sensible que le monde intelligible des
Essences. C'était une autre manière, avant même d’étudier plus profondement et plus systématiquement la structure du mixte, d’en proclamer la haute teneur ontologique ainsi que la portée universelle.
Avec ceci se terminait la première partie de mon travail. La seconde partie était consacrée à l'étude proprement dite de la structure
du mixte.
Ici encore c'est la vision du Bien, soleil suprême, qui m'a guidé.
En me demandant comment se fait l’adjonction de la limite à l’illimité, quelle est en somme la modalité de la constitution du mixte, j'ai
cru voir dans l’éfxtpvns (instantané), seul instant intemporel, si proche
de l’Eternité, le lieu métaphysique où cette composition et cette naissance
pourraient
s'accompir.
Qu'est-ce
à
dire,
sinon
que
dans
cette
foudre d’Héraclite qui gouverne le Tout? Dans une étincelle suprême
le mixte naît, d'un seul bond. Et cette conflagration, qui est sa source et
son origine, d'où vient-elle sinon du soleil de la Causalité? J'ai mentionné dans cette partie plusieurs exemples d’instantanés qu'on rencontre justement dans le VII® livre de la République. Le soleil est toujours là, le soleil intelligible et, avec son acuité terrible, il divise en
pratiquant
des
sections,
instauratrices
d’individualités
nouvelles.
Le
mixte, enfant du soleil et du Bien, voilà ce qui me paraissait de plus
en plus évident; son être est tissé d’étincelles, son entité naît tout entière dans une explosion.
Mais cette notion d’instantané, notion compacte et aigüe, dangereuse à manier, telle le feu, il fallait la traiter à froid, en la dissociant
et en la monnayant en quelque sorte en des notions plus maniables
dialectiquement.
Déjà un premier équivalent se présentait à l'esprit grâce à la qualité d'acuité du feu: la notion de section. Bien d'autres découlaient de
cette dernière: celle de distribution, d’émiettement, de prélèvement, —
ou sondage infinitésimal — qui détecte le degré d’infinitude- de l’illimité. Avec ces notions je commençais déjà à pressentir la structure
profondément mathématique et méta-mathématique du mélange-image
de l'Eternel. Dès lors la modalité du montage des Idées (selon la formule heureuse de Léon Robin) se révélait comme se réalisant entièrement à coups d’éternité. C'est justement grâce à la modalité intemporelle de la constitution du mixte que j'ai pu établir que le temps n'est
autre que l’Eternité émiettée, fragmentée, divisée à l'infini. A ce temps
correspond le tout du sensible, comme à l’Eternit& correspond le toute
de Vintelligibilité. Tout ce qui est valable pour l’un, vaut aussi pour
l’autre terme de cette double correspondance. J’en concluais que le
temps, n'étant que la fragmentation (dissociation) de l’Eternité, l'être
sensible apparaissait comme l’émiettement de l’Etre intelligible.
J'ai retrouvé ainsi de nouveau le fond du problème du mélange:
intelligible et sensible sont tous deux des mixtes. Mais l'un est un
monde plein d'équilibre, tendant vers la perfection de l'unité, tandis
que l’autre est compliqué et instable, sujet à la corruption et à l'anéantissement. Ainsi par le biais du temps, impliqué dans la notion de
l'instantané, je pouvais constater encore une fois, avec Léon Robin,
que le mélange enveloppait l'univers de l’Essence (sensible aussi bien
qu'intelligible) et que la différence entre les deux ordres n'était qu’une
question de compléxité, relevant du ‘mécanisme interne de la composition. J’arrivais de la sorte, vers la fin de la deuxième partie de mon
travail, au même résultat que celui de la première partie, à savoir l’universelle portée ontologique de la mixtion.
Maintenant, avec la troisième partie, intitulée Le mixte parfait,
je m’acheminais vers le terme même du voyage dialectique.
Ici, je n'ai fait que suivre fidèlement le développement méthodiquement graduel de la dernière partie du Philèbe.
Dans un premier chapitre j'ai étudié les composants du mixte de
la vie bonne, constitué par les plaisirs pours, les arts-sciences et la
dialectique des Idées. J'ai constaté que les trois composants ne devaient
leur être qu’à leur participation à une nouvelle triade dont le nom
était: Vérité, Beauté, Mesure absolue. Avec cette dernière on voyait
déjà surgir les signes révélateurs du Bien.
Par la suite j'ai assisté à la composition du mixte de la Vie authentique: je l’ai observé en train de se former, tel un cosmos harmonieux,
ayant la même structure que celle de l’Ame Universelle.
Ainsi en scrutant les rouages intimes de la constitution du mélange,
je me suis trouvé en contact avec une réalité aussi intégrale que celle
de l’Ame du Cosmos.
Le mélange cessait d'être simplement un outil dialectique; il prenait les dimensions, les contours de l’Univers. Mon intuition première,
celle d'une touche merveilleuse, se concrétisait: La flûte était devenue
essence, elle n’exhalait plus la musique, elle était le musique même.
M’appuyant sur le Timée, j'ai étudié les linéaments sonores de cette
Harmonie; j'ai observé les constellations de son ciel et les mouvements
savants de ses voies de connaissance.
Ame était devenue le frêle instrument dialectique du début, esprit
qui contenait le cosmos. Et j'ai étudié les lois de cet univers, sphère
absolue, qui se mouvait sur l’axe de la Justice et de l’Égalité et englobait les dieux et les hommes.
Arrivé à ses confins j'ai vu enfin s'élever le grand soleil, l’astre
du Bien. Il envoyait les signes immédiats de sa triple constellation.
C'était la fin de la montée. La grande cause était là, la source par
excellence de la yéveoto ele odotav. Le Bien se présentait comme l’Univers plastique et parfait de l’Un qui enveloppait la Vérité (ou Etre des
Idées), la Beauté, somme des figures idéales; enfin la Mesure, ciel des
nombres idéaux.
Avec ce mixte suprême on obtenait la procession totale de l’Etre
intégral et la signification absolue de la place de la théorie du mélange
dans la doctrine platonicienne était ainsi dégagée.
Petite esquisse sur la signification esthétique du mixte platonicien.
Le mélange représente dans la pensée platonicienne un thème de
pensée fondamental, maximal, superlatif: l'image même d’Eros. Le
mélange est en effet l’union du mâle et de la femelle, ainsi que nous le
montre le cosmogonie de teneur très pythagoricienne du Timée.
Page 6
View in PDF(opens in a new window)Or, Eros est amour de la Beauté (Banquet) et par conséquent le
mélange s'avère avant tout une entité esthétique.
Mais nous savons, grâce au Philèbe, que tout ce qui existe est un
composé de limite et d’illimite. Il est donc manifeste que le mixte
qu'est l'Univers sera présidé par Eros. C'est sous l'égide du dieu de
l'Amour et de la Beauté que s'instaure la suprême statue cosmique.
Qu'est-ce à dire sinon que le Cosmos, réalité esthétique par excellence,
comport toute la tonalité d'un Festin; qu’il est un Banquet infini dans
lequel les amants parfaits de la Pensée, les philosophes, dialecticiens
de la composition métaphysique des mixtes, contemplent dans le loisir
bienheureux l'avènement de la Beauté?
C'est dans ce Tout, amphore parfaite, qu'ils goûtent au breuvage
divin de la Donation que constitue pour les mortels la révélation du
Mélange (Philèbe).
Cette amphore qu'est le Monde, s'avère la sphère possédant la
même plasticité parfaite que celle de Parménide et d'Empédocle; sphère
dont l'essence est la musique sans cesse ascendante et triomphale de
l'harmonie héraclitéenne. C'est dans cet univers de la Forme qu'éclatent
les constellations des Idées.
Nous pourrions ainsi dire que le mixte qui englobe le tout de l'Etre,
intelligible aussi bien que sensible, étant le produit de la Beauté, signifie de toute évidence élaboration, information, perfection.
Il naît à partir de la limitation de l’illimité, en d'autres termes du
plus profond de l'harmonisation de l'infini, et c'est grâce à cette action
qu'il s'avère symétrique et parfait.
Il sera par conséquent un être de lumière, une entité étincelante,
traversée par toute l'efficacité de l’Un-Bien, soleil créateur.
Il comportera ainsi toutes les vibrations lumineuses et toutes les
irradiations, puisque la structure fondamentale de sa source n'est autre
que ce feu-leumière supra-sensible de la Causalité.
Il sous-tendra des rapports de symétrie, des harmonies plurales
d'ordre mathématique et méta-mathématique et, comme il constitue un
Univers accompli, on pourrait y voir un Parthénon du Logos, être vertical et parfait, temple de l'équilibre, emplacement lumineux des statues des Idées.
Le mixte possédera la plasticité la plus pure, puisque sa forme est
celle de la sphère, la plus parfaite des formes.
Cette plasticité maximale, dans sa vertu infinie de limitation, lui
confère sur le niveau cosmique cette touche intégrale, ce frisson superlatif qui fonde et instaure sa beauté.
Le mixte sera ainsi un être d'harmonie aux accords parfaits, puisque dans un de ses moments les plus authentiques il coincide avec l’Ame
cosmique du Grand Tout, gamme musicale accomplie. Il comportera
des illuminations sonores, il sera l’univers qui enveloppe le chant supréme de l’Etre des Idées.
Nous pourrons en conséquence parler d'une symphonie du mixte
qui se confond dans les instants parfaits de la mixtion avec la peytoty
ovate du Phédon; qui n'est autre que la musique infinie qu'accomplit
la Dialectique et toute la Philosophie.
Ainsi le mixte sera un être de lumière et de son, musical et plastique, enfant de la Cause, appartenant à l'échelle des Constellations, à
l’astronomie-harmonie sidérale.
391
—
Lumière et musique vont parallèlement:
le Soleil, en créant, irradie une musicalité proportionnelle à sa vertu explosive. Et le mixte,
son produit, dont la structure est celle du tout du Réel, acquerra en
correspondance ce rythme de mouvement ascendant qui n'est autre
que celui de sa pulsation-explosion. Il comportera dans sa tendanceconvergence verticale un instant suprême, un centre efficace et vibrant,
qui est, aux confins, celui même de l’Un-infini.
Mais en même temps cette smphonie dynamique se traduira par
une accumulation de plasticités
(ce sont les générations qui
tendent
vers l'essence, que Platon nous décrit dans le Philèbe) qu'elle laisse
derrière elle, tout le long de son processus.
Ces plasticités, êtres particulièrs enveloppés par l'Univers du Mixte
total, sont créées et nourries par la tension d'ascension, essence de la
verticalité du mixte. Le mixte est ainsi un tout dynamique, un dynamisme démiurgique, un tévog uayındc. Dominé par une essence verticale,
celle du feu-lumière-musique infinie, c'est là son pathos créateur. le
rythme et l'instance de sa perfection.
Et cette instance-ascension se révèle dans l'instantané. Le temps
du mixte est I’2Exipync. La temporalité de la mixtion est cet instant
infini d’explosion, cette conflagration perpétuelle au sein même des
‘abimes de l’infiniment petit temporel. Tout le mixte n'est que tension
explosive, volonté de foudre, essence du Toujours. Ainsi, avec l'avénement du mixte, surgit le grand midi dans une vision de l'Etre et de
l'Éternel (5).
Aristote.
La doctrine aristotélicienne concernant la forme et la matière, les
quatre causes ainsi que le premier moteur n'est en somme qu'une explicitation grandiose des structures métaphysiques impliquées par la théorie de la Mixtion.
L'adjonction de la limite a l’illimité, conditionnée par le Bien —
Causalité unique, englobant dans son sein les quatre espèces de cause —
ne signifie, en effet, qu'information de la matière et passage de la puissance à l'acte. Le passage de la puissance à l'acte, autrement dit de la
matière à la forme, nous l'avons déjà rencontré chez Platon où le processus dynamique et hiérarchiquement structurant de ce champ fonctionnel qu'est l’Etre total (xevtedde dv) engendre l'ensemble des architectoniques
du
monde
intelligible
aussi
bien
que
sensible.
Dans
ce
chanp métaphysique constitué par l'univers de la mixtion platonicienne
chaque Entité est, dans le sens ascendant — en allant du devenir au
Bien-Un —, forme par rapport à celle qui la précede. Il y a affinité entre
chaque terme et son voisin de la série des mixtes: cette affinité se traduisant inéluctablement en tendance du plus faible vers le plus puissant. En somme, toute une gamme infinie de petites attractions dominées
par la gravitation suprême du premier principe.
(5) C'est dans le grand
rathoustra
de Nietzsche
Midi que le Monde, l'Univers
(En
plein
midi,
p.
392):
s'accomplit:
«Silence! Silence! Le
Cf.
Zamonde
ne vient-il pas de s'accomplir?... Rond et mir? O balle ronde et doreel...
puits
de l'éternité! Joyeux abime de midi qui fait frémir». Le Cosmos nait.
mixte
parfait, dans cette foudre héraclitéenne qu'est le feu acuminal, son
Démiurge.
C'est dans le grand midi que le Créateur crée suprêmement,
Page 7
View in PDF(opens in a new window)— 393
Or, il en va de méme en ce qui concerne la théorie aristotelicienne
de la forme et de la matiére.
Dans cette série hiérarchique qu’est le monde aristotélicien, chaque
être concret n'est qu'un mixte, qu'un composé, produit de l’union de la
matière et de la forme; autrement dit, de la puissance et de l'acte.
Sa vie, qui est l'acte de l'intelligence souveraine, identique à celle
due Bien souverain, réalise «la plus haute perfection» (ibid., A 7
1072 b 15). Autrement dit, le terme inconditionné de la série universelle
des êtres se confond avec l'intelligible suprême qui n'est autre que la
Divinité dans sa puissance-jouissance éternelle; état auquel nous ne
Ainsi que nous le dit Aristote: « J'entends par matière par ex. Vairain,
pouvons participer,
par forme la configuration qu'elle (à savoir la forme) revêt (cyiua e
(pendant quelques moments « fugitifs », A 9, 1075 a, 15).
iSéac) et par le composé des deux (autrement dit la 3ème espèce de
substance, le composé de la matière et la forme de la puissance et de
l'acte) la statue, le tout concret (obvorov) » (6). Aristote appelle l’airain,
c'est-à-dire la matière qui est toujours en puissance, la cause materielle;
il appelle cause formelle (c’est-à-dire forme, modèle ou essence) l’idèe
de la statue dans l'esprit du sculpteur; cause motrice le sculpteur; et
enfin cause finale la forme de la statue vers laquelle change lairain,
la matière.
nous autres
mortels,
que
«pour peu de
temps»
Nous sommes donc en droit d'affirmer que nous avons affaire ici,
avec l’aristotélisme,
au même mouvement de purification que celui
que nous avons rencontré chez Platon à propos de sa théorie de la
Mixtion.
et l'autre dans la même série, et ce qui est premier dans cette série, est
Cette mixtion, qui n'est au fond qu'une composition de puretés,
d'états purs — comme celle que le Philébe construit dialectiquement, a
l’aide de la Métrétique supérieure — dévore en quelque sorte (tout en
Pinstaurant) sa matière sensible, à savoir sa temporalité et sa spatialité;
pour se ruer, dans une ivresse pleine de science, vers cette pointe maximale, existant hors de tout temps et de tout espace, qu'est l’Entite simple et indivisible, absolument une et divine, qui meut tous les étants
de la série, tous les êtres de l'Univers.
C'est justement dans ce mouvement de convergence irrésistible,
toujours le meilleur, ou analogue au meilleur » (ibid., A 7 1072 a 35).
Dans la série hiérarchique, le tout tend avec avidité vers des structures de plus en plus simples et indivisibles, vers une unité de plus en
synonyme de la tendance vers l'Unité la plus pure, que l'on peut déceler, en dernier ressort, la croissance suprême, l’accomplissement de
l'Univers de la Mixtion harmonieuse, dans son caractère le plus auplus complète; cette ascension s’accompagnant du dépouillement au fur
thentique.
Nous constatons ainsi, chez Aristote, la prédominance de la Forme:
« Dans cette série positive, la substance est première et, dans la substance, ce qui est simple et en acte est premier» (Métaphysique, A 7
1072 a 30). « Mais le Bien en soi et le Désirable en soi rentrent aussi l’un
et à mésure de tout élément de matérialité, d'étendue et d'état mixte.
Comme nous le dit Aristote lui-même dans sa Métaphysique. (A 7 1072
a 30): «ce qui est simple et en acte est premier». Et un peu plus loin
Les Stoiciens.
(A 7 1073 a 5): Le premier moteur vers lequel tend la série entiére, est
Voici, par quels exemples les Stoïciens illustrent, selon le De Mixune substance qui « ne peut avoir aucune étendue mais elle est impartageable et indivisible ». De même encore (ibid.,
A 7 1075 a 5): Le premier
moteur, qui se confond avec l’objet même de la Pensée divine, ne peut
pas étre une substance composée et divisible.
Nous arrivons ainsi au terme final de la série; terme qu'Aristote
appelle la Cause finale. « La cause finale, en effet, est l’être pour qui elle
tione d'Alexandre d’Aphrodise, leur
théorie de la mixtion intime et
totale :
finale, prise en ce sens, meut donc comme objet de l'amour (epepevov),
1. Le feu qui pénètre entièrement le fer, chacun de ces deux corps
conservant son propre être.
2. Les quatre éléments dont les deux, à savoir l'air et le feu, qui
sont subtils et pénétrants, circulent à travers les deux autres — la terre
et l'eau — plus grossiers et privés de tension, tout en sauvegardant les
et toutes les autres choses meuvent parce qu'elles sont mues elles-mémes» (ibid., A 7 1072 b).
et la cohésion qui leur sont propres.
est une fin et c'est aussi le but lui-même » (Méta. A 7 1072 b). « La cause
uns et les autres, au cours de cette mixtion, la nature, la consistance
3. La lumière qui se mêle intimement à l'air.
4. La nourriture, qui pénètre entièrement le corps nourri.
5. L'âme qui pénètre le corps en s'y mêlant intimement.
Ce terme final, substance « éternelle, immobile et séparée des étres
sensibles » (ibid., A 7 1073 a), est le Principe auquel sont suspendus le
Ciel et la nature. « Sa vie, à lui, réalise la plus haute perfection» (ibid.
A 7 1072b 15). Cette vie c'est l'acte de l'intelligence souveraine qui est
celle du Bien souverain.
A ce niveau il y a identité entre l'intelligence et l’intelligible, car
nous avons affaire avec l'intelligence en acte et l'intelligence en acte
est «la possession de l'intelligible » (ibid., A 7 1072
b 20).
Ce terme final, substance « éternelle, immobile et séparée des êtres
sensibles » (ibid., À 7 1073 a) est le Principe auquel « sont suspendus le
Ciel et la Nature ».
Au cours de cette mixtion l'âme et le corps, conservent chacun
leurs qualités propres.
Enfin, le mélange de la forme et de la matière, ou encore du souffle
et de la matière; exemple qui illustre la théorie fondamentale de l’ancien Stoicisme:
D'aprés les Stoiciens la matiére est entiérement traversée par un
souffle
(rvepa) qui lui donne cohésion et consistance, aussi bien que
permanence et stabilité,
rendant le Tout cohérent et uni gráce aux
liens qu'il établit au sein de la matiére.
(6) Cf. Métaphysique, Z, 3, 1029 a.
Cette unification du Tout, cette sympathie universelle d'un monde
tout conspire harmonieusement, est réalisée gráce á la tension
Page 8
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(zövoc) du souffle; tension qui se réduit à un double mouvement périodique allant de la périphérie au centre et du centre à la périphérie
de la sphère de l'Univers. C'est justement la tension du souffle qui fonde
les liens auxquels les choses de ce monde doivent leur cohésion et la
continuité de leur existence: ces liens empêchent les corps de se dél’immensité du vide qui les renferme; vide infini qui communique éternellement, aux plus légers comme aux plus lourds des atomes, un mouvement vertical de haut en bas et de bas en haut, d'une vitesse paríaitement uniforme.
sagréger.
Quant au souffle lui-même, il est une sorte d’air enflammé, un mixte
d'air et de feu. Il circule dans tous les corps en les pénétrant. L'étre de
chaque corps dépend de son mélange avec le souffle.
Or, celui-ci n’est pour les Stoiciens que l'autre nom de Dieu: souffle intelligent et éternellement artiste (teyvexédv) dont la tension merveilleusement créatrice (tévog payixòg), grâce à sa pénétration à travers
la matière, constitue la cause efficiente et formelle de toute action
démiurgique ou poétique.
En effet, d'après le grand philosophe stoicien que fut Chrysippe. le
principe créateur ou poétique de tout produit naturel réside à l’intétérieur de la matière. Chrysippe distingue entre les productions naturelles et les productions artificielles. Ce qui caractérise toute production naturelle c'est le fait qu'elle n'est pas superficielle, à fleur de peau.
Car son produit se trouve être entièrement informé et modelé et c'est
précisement ce qui est à l'intérieur de ce produit qui s'avère le plus
délicatement ouvragé.
Par contre, dans le cas d'un produit artificiel, tel, par exemple, une
statue, seule la surface est élaborée. tandis que l'intérieur reste entièrement informe.
i
C'est le preuve, selon le Stoïcisme, que la cause de la production (le
principe démiurgique ou créateur) est extérieure aux oeuvres de l'art.
Au contraire, pour l’infinie majorité des choses naturelles, le souffle, cause formelle, agit à l'intérieur même de la matière, en se mêlant
à elle.
En définitive, le souffle ou Dieu s’est logé par pénétration à travers
la matière — qui constitue le substrat de toute chose — et réside en
elle, en la faconnant et la modelant perpétuellement; faisant ainsi rejaillir sans cesse « tout ce qui peut naître », exactement comme un créateur de figurines, qui élabore la glaise.
Ainsi, en dernière analyse, le problème de l'union de la Forme et
de la Matière s'avère être, pour les Stoiciens, celui du mélange intime
et total (xeäous St &Awv) dont la modalité n'est autre que la pénétration.
Les Épicuriens.
Il n'est pas difficile de constater que le système cosmogonique d'Épicure est régi par la structure du mélange. La lettre à Hérodote nous dit
‚que l'Univers est formé de corps et que, parmi ces corps les uns sont
composés, les autres les éléments qui servent á faire Jes composés. Ces
derniers sont les atomes « indivisibles et immuables », « puisque rien ne
peut retourner au néant, et qu’il faut que subsistent des réalités quand
les composés se désagrégent » (Diocene Lafnce, X). Ce sont ces corps
élémentaires, pleins et indivisibles, dont sont formés et á quoi se résolvent les composés de toutes sortes que contient Univers.
En dehors de ces éléments premiers et éternels que sont les atomes,
nous avons affaire, tout comme c'est le cas aussi pour l'Atomisme, à
Au prime abord on ne voit pas comment les atomes en viendraient
á se mélanger, pour constituer le Monde, puisqu'ils tombent tous parallélement, animés d'une égale rapidité. Comme nous le dit la lettre à
Hérodote, «il faut de toute nécessité que les atomes soient d'une égale
vitesse quand ils sont emportés dans le vide sans se heurter à rien.
Car les pesants ne seront pas emportés plus vite que les légers et les
petits, quand toutefois il n'y a aucun obstacle pour les arrêter, ni les
petits moins vite que les grands puisqu'ils ont la même puissance de
mouvement tant qu'ils ne sont heurtés par rien» (DioGène Laérce, X).
La rencontre et partant la combinaison des atomes ne pourrait
avoir lieu que si certains d'entre eux ne déviaient de leur trajectoire
verticale: c’est la fameuse déclinaison (mrapéyxioic, clinamen) épicurienne.
La pesanteur, en effet, s'oppose à ce que tout se passe par des rencontres, des combinaisons et des chocs: il faudra ajouter à la gravité
l'effet d'une légère déviation des atomes, d'un écart sponté et infinitésimal de la verticale de leur chute (cf. Ciceron, De Fin., I, 17).
Nous pouvons ainsi dire qu'à l'encontre de l’atomisme présocratique, selon lequel la constitution du Monde, à savoir la mixtion cosmique des atomes, se fait en vertu d'une nécessité rationnelle, appelée
logos par Leucippe (dans son traité sur le voic), l’Epicurisme conçoit
le Cosmos comme étant le résultat des combinaisons contingentes;
comme une sorte de réussite, «après mille essais infructueux », pour
reprendre la formule heureuse d'Emile Bréhier (Histoire de la Philosophie, tome I, fasc. 2, p. 348).
Ainsi que nous le dit Léon Robin: «En vertu de l'indétermination
essentielle de la déclinaison, la rencontre de deux atomes est un pur
hasard. Si petit que soit Vagrégat ainsi formé, il oppose néanmoins une
barrière à la chute des autres: les plus lourds se fixent, les plus légers
rebondissent par Veffet du choc, une rotation s’etablit; c'est le premier
noyau d’un monde, comme muré d’ether brûlant. De même se constituent d’autres mondes, pareillement limités, en nombre infini. Or. dans
ce troisième infini qu'est l'éternité du temps écoulé, toutes les possibilités de rencontre et de combinaison ont pu se réaliser (ce qui légitime
la méthode des explications multiples), jusqu'à ce que, par le jeu même
du hasard, fit obtenue celle qui a été capable de se maintenir et de se
développer» (La Pensée grecque, p. 396). C'est à la suite de la déclinaison, fait éminemment contingent, que les atomes « depuis un temps
infini, sous l'impulsion des chocs qu’ils reçoivent et de leur propre poids,
s'assemblent de mille manières et essayent toutes les combinaisons qu’ils
peuvent former entre eux, si bien que, par l'épreuve qu'ils font de
tous les genres d'union et de mouvement, ils en arrivent à se grouper
soudainement en des ensembles qui forment l’origine de ces grandes
masses, la terre, la mer, le ciel et les êtres vivants» (Lucréce, V.
422,431).
.
Mais ce n'est par tout. L'âme, elle même, s’avére aussi le produit de
la combinaison des atomes. Selon la Lettre à Hérodote, « l'ême est un
corps composé de parties tenues répandue dans tout l'ensemble de no-
Page 9
View in PDF(opens in a new window)tre être, mais aussi tout à fait semblable à un souffle mélé d'un certain
degré de chaleur et tantôt semblable à la chaleur» (DioGkne LAËRCE,
X). C'est un agrégat d'atomes qui se trouve en corrélation et interaction
constante avec cet autre agrégat atomique qu'est le corps qu'elle anime.
Ce mélange psychique se caractérise par sa subtilité, ce qui rend
l'âme unie et mêlée bien davantage à l'ensemble de l'agrégat humain;
ce qui explique aussi tous ses mouvements, à savoir ses affections, ses
pensées, son élan vital. Le composé corps-áme une fois détruit, l'âme
se dissipe.
Même les dieux (qu’Epicure loge, aussi étrange que cela puisse paraître, dans les intervalles des Montes: petuxéopia, intermundia) s'avèrent les produits d'un mélange atomique. Ce sont, eux aussi, des agrégats composés des plus subtils atomes: mais à l’encontre de ce qui est
le cas pour tous les autres agrégats, les mélanges qui constituent l'être
des dieux, vivant à l'abri des chocs dans les intervalles cosmiques, se
trouvent indéfectibles:
En définitive nous pourrions dire que le tout de la Réalité, selon
la conception d’Epicure, est l'affaire de composition de mélange; mélange qui constitue la structure fondamentale, non seulement de la
philosophie épicurienne, mais de toute la Pensée Antique.
Alexandrie d'Égypte.
NICOLAS BOUSSOULAS
Sa Pap