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View in PDF(opens in a new window)4 ACTUALITÉS SCIENTIFIQUES ET INDUSTRIELLES
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE MM.
des Hautes Etudes
Professeur dla Sorbonne
ELECTROCHIMIE THEORIQUE
GEOMETRIE
Directeur de Laboratoire à l'Ecole
J.-P. BECQUEREL
va za
bocce
E. CARTAN
René AUDUBERT
BSRONSEMNCG
Lag} SCIENTIFIQUES ET INDUSTRIELLES
OPTIQUE ET MAGNETISME
AUX TRES BASSES TEMPERATURES
i
v2
a
446
CONFERENCES
DU
CENTRE UNIVERSITAIRE MEDITERRANEEN DE NICE
M. CAULLERY
Professeur au Muséum d'Histoire Naturelle
\
Membre de l’Institut
Publiées sous la direction de
BIOLOGIE GÉNÉRALE
M. Paul VALERY
L. CAYEUX
Administrateur du Centre
Professeur à la Faculté des Sciences
de PAcadémie Française,
G. BERTRAND
Membre de l’Institut
Professeur à l'institut Pasteur
.Membre de l’Institut
Frofesseur au Collège de France
CHIMIE BIOLOGIQUE
1
. GÉOLOGIE
L. BLARINGHEMMembre de l'Institut
A. COTTON
BIOLOGIE VÉGÉTALE
Professeur à la Sorbonne
Frofesseur à la Sorbonne
Membre de l’Institut
*
MAGNÉTO-OPTIQUE
Georges BOHN Professeur à la Faculté des Sciences
RÔLE DU PYTHAGORISME
Mme Pierre CURIE
ZOCLOGIE EXPÉRIMENTALE
LE
Professeur à la Sorbonne
Prix Nobel de Physique
Prix Nobel de Chimie
J. BORDET
RADIOACTIVITE |
Prix Nobel
Directeur de l'Institut Pasteur de Bruxelles _
ET
MICROBIOLOGIE
PHYSIQUE
NUCLEAIRE
DANS L’EVOLUTION DES IDEES
Véra DANTCHAKOFF
J. BOSLER
Ancien professeur à l’Université Columbia
(New-Yor!
.
Organisateur de l’Institut
de Morphogenèse Expérimentale
(Moscou Ostankino)
Directeur de l'Observatoire de Marseille
ASTROPHYSIQUE
Léon BRILLOUIN
LA
CELLULE
GERMINALE
DANS
PAR
LEON BRUNSCHVICG
L’ONTOGENESE ET L’EVOLUTION
Professeur au Collége da France
THEORIE DES QUANTA
E. DARMOIS
Louis de BROGLIE ""
FProfesseur à la Sorbonne
Membre de l'Institut
CHIMIE-PHYSIQUE
Professeur à la Sorbonne
Prix Nobel de Physique
K. K. DARROW
I. PHYSIQUE THEORIQUE
Il. PHILOSOPHIE
DES
Bell Telephone Laboratories
SCIENCES
CONDUCTIBILITÉ DANS
LES GAZ
Maurice de BROGLIE
Arnaud DENJOY
de l'Académie Francaise
et de l'Académie des Sciences
Professeur
ä la Sorbonne = ~~
PHYSIQUE ATOMIQUE
EXPERIMENTALE
THÉORIE DES FONCTIONS
DE VARIABLE RÉELLE
D. CABRERA
J. DUESBERG
Directeur de l'Institut de Physique et Chimie
de Madri d
Recteur de l'Université de Liége
EXPOSES SUR LA THEORIE
DE LA MATIERE
EN RAPPORT AVEC LA CYTOLOGIE
eme
BIOLOGIE GÉNÉRALE
>
’
PARIS
HERMANN & C°, EDITEURS
6, Rue de la Scrbonne, 6
Page 2
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La Sagesse du Nombre.
E sujet que j'ai l'honneur de traiter aujourd’hui
m'a été proposé par M. Paul Varérv, Administrateur, et par M. Maurice Mienon, Directeur du Centre universitaire méditerranéen (1),
d’après le plan quinquennal établi par M. le Recteur Max
Sorre, lorsqu'ils ont bien voulu m'inviter à prendre la
parole au Centre méditerranéen. J'ai immédiatement accepté parce que je l'ai trouvé magnifique, sans savoir à
quel point il était redoutable.
Faute de pouvoir l’embrasser dans toute son ampleur,
je me bornerai à quelques aperçus généraux.
C'est du moins un sujet méditerranéen. Pythagore est
un lonien de Samos qui aurait émigré, sans doute pour
échapper à la tyrannie de Polycrate; ce qui permettrait
de rapporter l'événement au milieu du vi® siècle avant
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays,
Copyaicat 1937 ey Linrainte SCIENTIFIQuUB Hermann et Cie,
Paris.
Jésus-Christ. Il se serait établi dans le sud de l'Italie, à
4. Conférence donnée le 16 mars 1936 au Centre Universitaire Méditerranéen de Nice.
Page 3
View in PDF(opens in a new window)Crotone où se trouvait une école florissante de médecins ;
il y aurait fondé une confrérie contemplative et cependant militante puisqu’elle exerga le pouvoir pendant un
certain temps, mais contre laquelle le peuple paraît s'être
soulevé; ce qui aurait contraint Pythagore à se réfugier
à Métaponte. Suivant une autre tradition, la catastrophe
ne se serait produite qu'après la mort du fondateur de la
secte.
Quand nous aurons dit cela, et encore en termes conditionnels, nous aurons à peu près tout dit ; car ce que nous
savons de plus assuré à propos de Pythagore, c'est que la
légende s’était emparée de lui, et déjà bien avant le 1° siècle
de notre ère où l'on verra ceux que l’on désigne comme
néo-pythagoriciens rivaliser d'inventions prodigieuses, de
fantaisies surnaturelles, avec les récits les plus extravagants. C'est d’Aristote que nous tenons la classification
des animaux raisonnables en trois espèces : Dieu, homme,
Pythagore.
Une fois le principe de l'Homme-Dieu admis, on ne
s’etonnera plus que les écrivains de l’antiquité deviennent
intarissables dès qu'ils prononcent le nom magique de
Pythagore, intarissables et contradictoires, empruntant
sans vergogne, pour les dériver au profit de leur héros,
tous les traits merveilleux que la tradition attribue à ses
prédécesseurs et qu'elle ne manquera pas de transférer
à ses successeurs. Pythagore est le fils d’Apollon, sinon
n:&me son incarnation ; aux Jeux Olympiques il montre une
cuisse d’or pour attester son origine divine; il multiplie
les miracles, les prophéties, il accomplit, aller et retour, le
voyage des Enfers, et disparaît enfin dans un nuage.
Cependant, il reste que Pythagore a donné son nom à une
doctrine ou à un ensemble de doctrines qui s’appeile le
pythagorisme. Mais il serait imprudent de conclure du
mot à la chose, et de décider que le pythagorisme est elfectivement l’œuvre de Pythagore. Non seulement, il n’a rien
écrit; mais ceux de ses disciples, immédiats ou indirects,
qui ont découvert telle ou telle proposition, qui ont énoncé
telle ou telle thèse, n’ont rien eu de plus pressé que d'en
DANS L'ÉVOLUTION DES IDÉES
5
rapporter la paternité à leur Maître, sans doute pour rendre
public l'hommage de leur reconnaissance, et, je ne crois
pas les calomnier en ajoutant, avec l'arrière-pensée de lui
emprunter une autorité qu'il eût été sacrilège de ne pas
reconnaitre comme infaillible.
Nous laisserons donc passer les générations, et nous nous
arréterons de préférence à l’époque où, sous lPimpulsion
d'hoinmes comme Philolaos qui vint résider à Thèbes
vers la fin du ve siècle, et comme, au ıv® siècle, Archytas de
Tarente, l’ami de Platon, se constitue d'une extrémité à
l'autre de l’échelle encyclopédique un enseignement régulier de science et de philosophie pythagoriciennes.
Naturellement, pour nous faire comprendre, nous devons en distribuer la matière dans les rubriques auxquelles nous sommes habitués ; mais, il est à peine besoin
d'en faire la remarque, ces cadres n’existaient pas pour les
Anciens comme ils existent pour nous. L'ensemble devait,
au contraire, présenter une apparence d’homogénéité qui
en accroissait considérablement la portée ; à partir de quoi
vont se définir les courants de pensée qui marquent le
rôle du pythagorisme dans l’évolution des idées, et ces
courants sont divergents, peut-être parce que l’homogénéité n'était en réalité que de façade.
Le trait original du pythagorisme, dont on ne peut garantir qu'il est le trait primordial, mais qui en tout cas est
devenu le trait essentiel, c'est la souveraineté du nombre,
entendant par là le nombre entier positif pris à partir de
deux — l'unité est conçue à part et n'entre pas dans la
série des nombres. Les choses sont des nombres, ou tout au
moins se représentent par des nombres. Ces formules classiques caractérisent la conception pythagoricienne du
monde et de la vie, Elles ont l'air toutes simples, et pourtant il faut faire attention : pour les Pythagoriciens, le
nombre n'était pas seulement ce qu’il est pour nous, le
résultat d’une opération arithmétique ; il était aussi quelque chose qui existe en soi, indépendamment de tout
exercice de la pensée et qui, sans attache avec le calcul
ou mème avec le raisonnement, n’en revendiquera pas
Page 4
View in PDF(opens in a new window)moins la confiance, ne prétendra pas moins au prestige,
qui sont inhérents à l'exactitude et a la précision d'un
nombre justement calculé.
Notre langage nous accoutume aujourd'hui à opposer
astrologie et astronomie qui, jusqu'au xv11® siècle ont
navigué de conserve. Il nous faudrait ici deux mots, arithmélique et arithmologie, comme le suggère M. DELATTE,
Pun des érudits auxquels nous sommes le plus redevables
pour la connaissance du pythagorisme. Nous distinguerions
ainsi les deux acceptions que comporte le nombre, suivant
qu'on s'en sert pour démontrer ou pour éblouir, instrument de calcul ou moyen de mystification. J’insisterai
d’ailleurs sur la nécessité de prendre conscience de cette
dualité afin de vous inviter à l’effacer provisoirement de
votre esprit, pour saisir à sa racine la confusion qui a permis au pythagorisme de se donner son apparence d'unité.
Sous ces réserves, quel que soit l’état d’esprit dans lequel
les Pythagoriciens se sont livrés aux recherches d’arithmétique pure, c'est avec une grande emotion que l'historien, abordant ce domaine, enregistre les résultats qu'ils
ont atteints. Quiconque y réfléchit ne peut pas ne pas
voir l'événement décisif de la civilisation occidentale
dans la découverte et dans l'établissement rigoureux
d'une méthode incorruptible pour la conquête du vrai, par
laquelle il devient manifeste qu'à l’intimité de l'effort d'une
pensée dégagée de toute fin utilitaire correspond la joie
d’une communion radicalement universelle.
L'intelligence humaine a-t-elle jamais rendu plus
transparent son objet, s’est-elle donné meilleur témoignage de la fécondité de son labeur réfléchi, qu'en démontrant une loi comme celle qui explique la génération
m a
©
I
OP
OX
Ot EN
des chiffres impairs ?
+ ||
des nombres carrés, 4, 9, 16, etc. par l'addition successive
+++
++|
DANS L’EVOLUTION DES IDÉES
°
L]
oo.
©
eele
3
e eje
ik
a
efe
ee
2
je
.
+ |e
7
Cette loi s'établit u priori; et en même temps elle se représente à l’imagination, les unités arithmétiques étant
figurées par des points, et chaque nombre impair, à mesure
qu’il apparaît dans la série, encadrant le nombre carré qui
précède pour engendrer le nombre carré qui suit :
ele
|
.?
ee
_ Intelligible et réel semblent ne faire qu'un ; et en effet,
dans cette construction en équerre (gnomon) la genèse et
la structure des nombres, que nous continuons encore
maintenant d’appeler carrés, saute immédiatement aux
yeux, comme parlaient aux yeux les systèmes qui semblaient dessinés dans le ciel par les points lumineux des
étoiles et que les anciens individualisaient en désignant
d'un nom spécial les constellations.
Cette attention aux procédés de composition des nombres
avait amené les Pythagoriciens à mettre en relief certains
caractères internes qui confèrent à tel ou tel nombre un
privilège de qualité. C'est une perfection de 28 ou de 496
d’être égal à la somme de ses diviseurs ou, comme on disait autrefois, de ses parties aliquotes.
28—1+2+44+7+
1,4.
496 est, lui aussi un nombre parfait :
496 =1+2+4
+48 +16 + 31 + 62 + 124 + 248.
6 pousse la perfection jusqu'à se constituer à l’aide des
mêmes nombres aussi bien par le processus multiplicatif
que par le processus additif : 6 = 1+2+3—1 x 2 x 3.
amis, tels 220 et 284. En effet: 220 — 1 + 2 + 4 + 71
Voici maintenant deux nombres qui, par eux-mêmes, ne
sauraient prétendre à la perfection, qui doivent s'associer
pour y suppléer, étant égaux chacun à la somme des diviseurs de l’autre, les Pythagoriciens diront qu’ils sont des
+ 142, qui sont les parties aliquotes de 284; et 284 — 1
Page 5
View in PDF(opens in a new window)+ 20 + 22 + 44 + 55 + 110,
+2+4+5+10+11
qui sont les parties aliquotes de 220.
Là-dessus, il y a une remarque à faire, qui n’est pas sans
intérêt. Contrairement à ce que l’on serait amené à supposer si l’on reconstruisait idéologiquement la marche de
DANS L’EVOLUTION DES IDÉES
9
à laquelle toute l'antiquité a cru, veut que Pythagore
entendant par hasard des forgerons qui frappaient des
morceaux de fer sur des enclumes, reconnut les intervalles de
quarte, de quinte, d’octave. Par une divination de génie
la pensée humaine, c’est dans un domaine aussi abstrait
il aurait supposé que la différence était liée au poids des
que possible que la méthode scientifique a pris conscience
de son aptitude à entrer en une possession absolument
assurée de la vérité. Nous assistons ainsi, avec le pythades cordes tendues par des masses variables. Ainsi aurait-il
vérifié que les rapports simples des nombres rendent raison
gorisme, à la naissance de la partie purement intellectuelle
des mathématiques, celle dont on a pu dire que, détachée
de toute application, elle était cultivée pour le seul honneur de l'esprit humain.
En ce qui concerne la géométrie, les Pythagoriciens
n’ont pas eu à découvrir le théorème de Pythagore. Du
moins dans ses applications numériques les plus simples,
il a été connu des civilisations auxquelles la Grèce est si
redevable, l'Inde, peut-être aussi la Chine, et en tout cas
l'Egypte. Mais sans doute est-ce aux Pythagoriciens que
revient le mérite d'en avoir fourni une démonstration
régulière et universelle, d'avoir apporté au monde le modèle de ce scrupule et de cette rigueur dont les exigences se
sont définitivement codifiées avec Euclide et qui font qu’à
travers les siècles il est demeuré l’éducateur de la civilisation occidentale.
En même temps les Pythagoriciens se plaisent à la
contemplation des figures qui, par leur régularité, flattent
leur goût de la symétrie, à mettre en lumière leurs propriétés internes,
|
La construction des polyèdres réguliers sur lesquels
Platon dans le Timée fait reposer la constitution du monde
passe pour être leur œuvre, et l’inscription du dodécaèdre
dans la sphère serait leur chef-d'œuvre au point que le
péché par excellence contre le pythagorisme aurait été
d'en divulguer le secret.
L'accord merveilleux de l'esprit et des yeux, de l’intelligence et de l'imagination, se poursuit par l’enchantement
des oreilles. Une anecdote, imprécise en ses détails, mais
marteaux, et il aurait eu l’idée de refaire l’expérience avec
de l’harmonie, et il aurait compris que la beauté sensible
est le reflet, le pressentiment, d’un ordre spirituel.
Nous n’irons certes pas jusqu’à dire avec Lereniz, plus
pythagoricien sans doute que Pythagore lui-même: à
écouter un concert, on n’éprouve d'autre plaisir que de
compter sans en avoir conscience. Du moins est-ce le lieu
de répéter la parole d'Henri Poincaré : « Si les Grecs ont
triomphé des barbares et si l’Europe héritière de la pensée
des Grecs domine le monde, c’est parce que les sauvages
aimaient les couleurs criardes et les sons bruyants du
tambour qui n’occupaient que leurs sens, tandis que les
Grecs aimaient la beauté intellectuelle qui se cache sous la
beauté sensible et que c’est elle qui fait l'intelligence sûre
et forte. »
Ainsi la notion de physique rationnelle, telle qu’elle
s établira définitivement au xvi siècle sur les ruines de la
scolastique issue d’Aristote, a été dégagée par les Pythagoriciens. Ils ont compris que la science positive n’a pas
d'autre instrument que la mathématique; et c'est pourquoi aux noms de Philolaos et d’Archytas se rattache
l'étude des trois médiétés ou proportions fondamentales auxquelles ils ont donné des noms significatifs: Médiété arithmélique, définie par l'égalité — = — ; médiété géométrique
m = —;
© ;la troisième e I = ——,
où mes t
—
é
où
Bb
m— b
m
m—b
moyen harmonique.
Nous devons avouer maintenant que les Pythagoriciens
ne sarretaient pas là. Leur théorie de la musique nous
,
A
:
A
4
Page 6
View in PDF(opens in a new window)DANS L’EVOLUTION DES IDÉES
introduit en un monde de correspondances qui ne se
laissent pas enfermer dans les bornes de l'expérience husymétrique de celle de la terre et qui, par conséquent, se
maine. Si le nombre est à la fois ce qui charme nos yeux et
ce qui charme nos oreilles, de telle sorte que les intervalles
des astres dans le ciel s’apparentent aux intervalles des
sons dans l!octave, comment les laisserait-il sans lien les
uns avec les autres ? Les dévots de Pythagore n’auront aucune hésitation pour se persuader qu’il y a une harmonie
céleste, un concert enchanté, que la faiblesse ordinaire de
l’homme ne leur permet pas de percevoir, que le divin
Maître a eu le privilège de goûter.
On peut attendre que la hardiesse des spéculations ou,
si vous préférez, des imaginations pythagoriciennes, aille
se déployer presque sans frein dans le domaine de la cosmologie. C’est à eux que l’on doit le mot même de cosmos,
désignant l’arrangement qui préside à l’ensemble des
choses, le tout esthétique qu’il constitue. Il serait sans intérêt pour notre objet d’insister sur les details de leur
astronomie, d'autant qu'elle a recueilli amplement l'héritage de cette astrobiologie dont M. René B£erRTHELOT a
magistralement étudié les origines asiatiques et retracé
le développement quasi-universel.
J'ai seulement à relever un trait à la fois original et
caractéristique : 10 est le nombre sacré du pythagorisme,
invoqué dans la formule du serment qui se prononce par
la Tétractys, décade puissante et mystérieuse, source et
racine de l'éternité. Et en effet la décade est la somme des
nombres élémentaires auxquels tous les termes de la série
emprunteront leurs vertus arithmétiques et arithmologiques, propriétés internes et oppositions fondamentales :
un qui est la monade, ni paire ni impaire, — deux qui est le
premier pair, — trois le premier impair, — quatre le premier carré.
De là cette présomption a priori qu’il doit y avoir dix
corps célestes ; et, si en fait nous n’en apercevons que neuf,
il faudra en conclure qu'il existe un corps invisible, une
antiterre, qui occupe par rapport au feu central une place
11
dérobe toujours à notre regard.
Pure fantaisie assurément, et il semble que les érudits
qui ont travaillé pour débrouiller les témoignages disparates et confus qui nous ont été transnns de la cosmologie
pythagoricienne, restent très loin de l'avenir humain. Et
pourtant cette hardiesse spéculative des Pythagoriciensaura sa récompense. Nous n’avons qu’à ouvrir le livre qui
marque la séparation du moyen âge et des temps modernes,
qui renouvelle dans l’idée même de son principe le rapport de l’homme au monde et par suite à Dieu, le livre
auquel demeure suspendue toute la spiritualité de notre
civilisation, le Traité de la Révolution des Orbes célestes,
et nous y trouverons les déclarations les plus précieuses
pour le sujet qui nous a été proposé.
Copernic écrit: « Je pris la peine de lire les livres de
tous les philosophes que je pus obtenir, pour rechercher si
quelqu'un avait jamais pensé que les mouvements des
‘sphères célestes sont autres que ceux qu’admettent ceux
qui ont enseigné les mathématiques dans les écoles et
j'ai trouvé d’ahord que Nicetus (ou plutôt Hicetas, qui se
rattache à l’Ecole de Pythagore) soutenait que la terre se
mouvait. » Et Copernic cite encore Plutarque : « Philolaus,
le Pythagoricien, dit qu’elle se meut autour du feu en un
cercle oblique, de méme que le soleil. Partant de la, j’ai
commencé, moi aussi, à penser à la mobilité de la terre. »
Page 7
View in PDF(opens in a new window)Nous n'avons pas à développer davantage pour définir
le spectacle que nous avons maintenant à méditer.
Sans que le nombre paraisse nous abandonner, nous
Il
Mathématiciens et Acousmatigues,
Sans qu'il soit besoin d’insister davantage, nous sommes
assurés qu'à une distance de plus de vingt siècles on aurait trouvé dans la bibliothèque pythagoricienne les bases
de ce qui constitue pour nous le savoir exact et positif.
Mais arithmétique et géométrie, acoustique et astronomie,
sont loin d’épuiser les ressources et les conséquences de la
méthode, telle que le pythagorisme la concevait.
Le fantôme de l’arithmologie se profile à l'horizon. C'est
la clé universelle, c'est le secret des êtres, que la considération du nombre est appelée à révéler. Et pour cela voici
la recette qu’Aristote nous fait connaître en la rapportant
à la pratig
pratique d’un certain Eurytos
: on Pp prendra des cail-.
y
loux de couleur, on les disposera de fagon à dessiner par
leur assemblage la forme d'un cheval ou d'un homme, et
ainsi s’obtiendra le nombre constitutif de leur essence.
Ce qui est dit des individualités spécifiques sera également vrai des réalités morales, qui sont encore plus plastiques et semblent se préter avec plus de complaisance au
jeu des symboles.
Un nombre carré, 4 et méme 9, c’est la justice dont le
fondement est l’egalite. 5, qui est la somme du premier
nombre impair et du premier nombre pair, c’est le mariage,
Vimpair étant male,
le pair femelle, suivant la table pythagoricienne des oppositions qui est héritée des Chaldéens.
7 est dans la décade le seul nombre qui n’est produit par
aucun autre et qui n’en produit aucun : il figure la parthénogénése et la virginité de Pallas-Athéna.
avons passé de la théorie pure où la vérité s’impose dans la
force et la sûreté de la démonstration à un système de représentations fantastiques dont l'autorité repose avant tout
sur le prestige de la tradition collective, sur le penchant
humain, trop humain, à la erédulité. Et, bien entendu, ce
passage n'existe que pour nous, modernes,
qui ne pouvons
pas ne pas traduire dans le cadre d'un langage et d'une
pensée différenciés les informations que les doxographes
de l’antiquité nous transmettent. Il faut se représenter les
choses tout autrement quand on songe au pythagorisme
primitif qui, avant d’être une Ecole, a sans doute été
une Eglise apparentée aux sectes orphiques, et qui, en
tout cas, devenant une Ecole, n'a pas cessé de conserver la forme morale et sociale d'une Eglise. La liaison
ou, si vous aimez mieux, la confusion des deux aspects
avait sa racine dans la pratique du secret sévèrement et
farouchement censervé: les initiés se séparent du vulgaire
aussi bien par la profondeur et la subtilité d'un savoir qui
virtuellement cependant demeure accessible à tous, que
par le privilége d'un mot d'ordre sur lequel ils veilleront
avec d'autant plus de jalousie et d’inquiétude qu’il est
appelé à leur conférer plus d'avantages dans la vie et après
la mort.
Seulement, derrière cette uniformité d’attitude extérieure, il y a un drame intime qui va traverser les siècles, le
drame de
la raison et de la foi. Pourquoi les Pythagoriciens
s’attachent-ils au nombre ? Est-ce parce qu'il porte avec lui
la lumière de l’intelligence, ou parce qu’au contraire il contient une vertu occulte qui surgira du sein de la nuit mystique ? Devons-nous, pour emprunter à Pascar son langage, trouver une clarté dans l’arithmétique qui mérite
qu'on révèle les obscurités de larithmologie — ou, nous
souvenant cette fois de Marrrrinck, avouerons-nous que
‘éclat de la vérité est tel qu'il éteint nécessairement tout
ce qui n'est pas elle ?
Page 8
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Je crois qu'on peut le dire sans ironie (et d'autant que
ironie est un aspect du génie grec qui manque totalement
dont les Pythagoriciens utilisent le bienfait non sans y
introduire une arriére-pensée d’incantation mystique.
La diversité de ces aspects du pythagorisme pose dans
histoire un problème auquel l’histoire va répondre.
aux Pythagoriciens), ce n'est pas le moindre service rendu
par le pythagorisme que de s’étre élevé au sentiment aigu
du problème et de nous avoir instruit de nos contradictions
par les siennes, nous contraignant ainsi à prendre parti
sur le point crucial de notre destinée spirituelle.
Nous sommes obligés par l’histoire d’admettre, tout en
ayant peine à comprendre, quc ce sont les mêmes hommes,
4
les premiers Pythagoriciens, qui se soumettaient à la
discipline austère du raisonnement scientifique et qui
auraient cru sacrilège de manger, je ne dis pas seulement
de la chair des animaux, mais des fèves. Ils pratiquaient
l'examen de conscience avec le sentiment profond du Dieu
intérieur ; ils se seraient regardés comme coupables s'ils
avaient omis de cracher sur leurs cheveux ou leurs ongles
coupés, laissé sur la cendre l'empreinte de la marmite.
Sous l’autorité de l’enseignement pythagoricien, est-ce
que ne nous ont pas été transmises deux conceptions de
lame qui semblent appartenir à deux âges de l'humanité ?
L'une s'apparente à l’orphisme et reflète ce mouvement
d'Orient en Occident qui n’a jamais été interrompu au
cours de l'antiquité : l’äme est une réalité qui se suffit à
elle-même, pour qui l’incarnation à travers les corps successifs qu’elle revêt est une déchéance, un emprisonnement. L'espérance de linitié sera de rompre le cycle des
émigrations terrestres pour jouir
de la vie bienheureuse,
qui se conquiert à la poursuite de Dieu et qui a son siège
dans le libre éther. Or, dans le Phédon, Platon fait exposer par le pythagoricien Simmias une théorie qui
rompt avec le passé asiatique, qui s’inspire de l’observation
médicale tout autant que d’un sentiment esthétique.
L'âme est au corps ce que le son de la lyre est à la lyre;
elle est une harmonie qui dure tant que le pouvoir du
nombre maintient dans la juste mesure les qualités opposées — chaud et froid, sec et humide — comme il unit aigu
et le grave dans l'accord musical. Au concert des sphères
célestes correspond ici-bas la vertu curative de la musique,
45
À une époque qu'il n'est guère possible de préciser, car la
chronologie pythagoricienne laisse toujours à désirer, probablement vers la fin du v® siècle, se produit à l’intérieur
de la société pythagoricienne un événement qui nous est
connu par des témoignages elliptiques mais concordants.
Elle se divise en deux groupes qui l’un en face de l’autre se
définissent par les dénominations les plus caractéristiques
qu'on puisse trouver, d'un côté les mathématiciens, ceux
qui cultivent la science pour eux-mêmes et par eux-mêmes,
de l’autre les acousmatiques, ceux qui écoutent et répètent
ce qu'ils ont entendu, récitant des eatéchismes dont plus
d'un fragment est venu jusqu'à nous avec la consécration
de la parole révélée : « c'est Lui qui l’a dit ».
Il a pu se faire qu’à l’origine il n'y ait eu là qu’une difference de degré dans Vinitiation, suivant une notion familière aux Anciens. Il semble bien que la séparation ait dégénéré, suivant une expression de M. De arte, en un « veritable schisme », le conflit étant rendu inévitable par l'antagonisme des tendances qui s'étaient développées à l'intérieur
du pythagorisme : courant rationaliste et progressiste qui
transformait une secte secrète et mystique, comme il y en
avait tant dans le monde méditerranéen, en un foyer d’enseignement lumineux et public — d’autre part, résistance
de ceux qui étaient venus, attirés par le prestige du mystere, par la promesse d'immortalité élective, et qui avaient
le sentiment de rester plus fidèles, sinon à l'inspiration
profonde, du moins à la forme primitive de l'institution.
Ces querelles intestines, et aussi les circonstances, mal
connues en leur date et en leur détail, d'une révolte
populaire, d’une persécution sanglante, contre ceux des
Pythagoriciens qui exerçaient une influence politique dans
les cités fédérées du sud de l'Italie, amènent la dispersion
des fidèles. Et pendant les derniers siècles avant l’ère chrétienne le pythagorisme semble s’effacer de l’histoire jusPYTHAGORISME
Page 9
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& «faire jaillir des étincelles de sublime vérité du frottement
enfantin des sons et des mots».
qu’au moment où nous vovons la secte se reformer sous
la direction de Nigidius Figulus, contemporain et ami de
Cicéron.
Une bonne fortune a voulu qu'en 1917 Vaffaissement du
ballast sur la ligne de Rome à Naples ait donné l’occasion
d’explorer une basilique souterraine dont nul document
Une seule chose demeure acquise; la victoire compléte
des acousmatiques sur les mathématiciens, victoire telle
que les acousmatiques, pour avoir conservé pieusement,
pour avoir amplifié follement la foi dans les propriétés
occultes du nombre, se feront appeler mathématiciens ; en
ne permettait de soupçonner l'existence, et qui a rencontré
cette qualité ils subiront, à côté des mages, les persécutions que les Empereurs exercent contre les groupes religieux qui se constituent à l'écart du culte officiel.
Ce qui obscurcit encore le problème pour l’histoire des
immédiatement des archéologues et des historiens capables de mettre en pleine lumière la portée exceptionnelle de la découverte. Résumant, critiquant et complètant leurs travaux, M. Cancorıno a consacré un ouvrage
meets in
idées, c'est un facteur très important dont nous avons di
ere
admirable de style et de pensée à l'exégèse de la décoration, déconcertante de richesse et de variété, qui orne cette
basilique de la Porte Majeure. En sa conclusion il y voit
«la preuve irrécusable et péremptoire que la religion de
Pythagore possédait dans la Rome Impériale du règne
de Claude une église avec tout ce que ce mot comporte
de piété et de discipline, d'effusion mystique et d’organisation matérielle, de dogmes et de symboles, d’enthousiasme et de liturgie ».
Seulement dans cette religion de Pythagore nous serions
bien embarrassés de dire quelle part revient en propre au
pythagorisme. Quand nous cherchons, en serrant de près
Le néo-pythagorisme n’a pas dérogé à la règle, s’ingéniant sans trêve, comme dit précisément M. Carcorıno,
aerden
cela n’empêche nullement que le procédé de fabrication
soit identique. C'est toujours sur la divinisation d’un
homme qu’elles font reposer une espérance privilégiée
d’immortalité bienheureuse; et au profit de cet homme
elles font converger tout ce que légendes et traditions
peuvent offrir d'appui à la erédulité humaine.
faire abstraction jusqu'ici pour ne pas compliquer notre
exposé, la combinaison de l’éclectisme néo-pythagoricien
avec l’éclectisme néo-platonicien. Que le pythagorisme
ait préfiguré le platonisme, cela est incontestable; on
retrouve des thèmes pythagoriciens à chaque détour de
l'œuvre platonicienne, appelée à en multiplier la diffusion.
La méthode dialectique s'appuie à la rigueur de la démonstration mathématique: les Idées sont apparentées
aux nombres, et, à mesure que Platon accuse dans le
les témoignages, à préciser le lien du culte néo-pythagoricien à la doctrine primitive, nous n’avons plus devant
nous, comme le dit M. Isidore Lévy au terme d'une enquête irréprochable, qu’un champ de ruines.
Les cultes de mystère qui, à cette époque, se disputent
l'avenir ont des marques de fabrique différentes: mais,
comme il n'arrive que trop souvent dans le commerce,
47
cours de sa carrière l’ascétisme de son enseignement, elles
finissent par se confondre avec eux. D'autre part, lorsque
les sages, savants et législateurs, se détournent du monde
purement intelligible pour devenir attentifs à l’ordre de
l'univers physique et de la société politique, ils se réfèrent
à une norme de mesure qualitative, de limite harmonieuse,
d'équilibre heureux — norme que les Pythagoriciens
avaient appliquée, non seulement à la physique et à la
médecine, mais encore au gouvernement des cités italiennes, de même que Platon en caressera le rêve pour
Syracuse et pour Athénes.
La pénétration des doctrines parait avoir été si loin que
nous serlons très embarrassés pour décider dans le détail
en quels cas il est permis de dire que Platon pythagorise
et en quels cas, au contraire, ce sont les Pythagoriciens
qui, transposant audacieusement les noms et les dates, ont
revendiqué pour leur Ecole le bénéfice des progrès qui sont
Page 10
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dus au génie de Platon. Il est seulement à retenir que cette
dualité de tendances qui a provoqué le schisme entre les Pylibération
thagore. Et d'autre part, sans nous attarder à de pures
extravagances comme celles dont Philostrate s'est fait
l'écho en racontant la vie surnaturelle et miraculense d’Apollonius de Tyane telle qu’Apollonius lui-méme décrivait
la vie de Pythagore, nous n’avons qu’à reproduire les
lignes de M. Rrvaup sur Nicomaque de Gérasa, « le plus
curieux peut-être des Pythagoriciens platonisants au
ier siècle de l’ère chrétienne. Pour cet Arabe dont nous
possédons plusieurs écrits mathématiques le nombre est
le modèle préexistant à la création dans l'esprit Divin
et suivant lequel toutes choses sont construites par Dieu.
Entre les nombres, les dix premiers ont une situation
privilégiée et ils dérivent d'eux-mêmes d’une dualité, d’une
unité primitive, qui sont en Dieu ».
|
Nous sommes déjà en plein moyen âge, et il faudra revenir de bien loin pour faire à nouveau des mathématiques
instrument d'une physique véritable. La Renaissance
elle-même n'a guère connu et pratiqué le pythagorisme,
comme le platonisme d’ailleurs, que sous son aspect mystique. Nous devrons attendre le xvır® siècle pour que la
s’aceomplisse définitivement. En 1635, Des-
CARTES pouvait écrire à Constantin Huvenews : « On voit
thagoriciens traverse à son tour la littérature des Dialogues.
bien plus de gens capables d'introduire dans les mathématiques les conjectures des philosophes que de ceux qui
hrs a beden gmg den
2
SeADS
[ ya un Platon qui raffine sur les procédés de la mathématique pythagorieienne; il y a un Platon qui exagèrera
attitude acousmatique par le recours délibéré aux
mythes, non seulement afin d’exposer son système du
monde, mais encore afin de consacrer l'autorité de sa politique. De là l’ambiguité de son influence, parallèle à l’ambiguité de l'influence pythagoricienne, et dont le résultat
sera fatal à la civilisation hellénique. On parlera encore de
Pythagore et de Platon; mais ce ne seront plus que des
prête-noms derrière lesquels s’abriteront les pratiques et
les superstitions pour lesquelles les côtes asiatiques de la
Méditerranée étaient une patrie d'élection.
Ainsi, au témoignage de Josèphe, ceux qu'on appelle
les Esséniens parce qu'ils observaient la loi du silence,
menaient un genre de vie conforme aux préceptes de Py-
19
peuvent introduire la certitude et l'évidence des démonstrations mathématiques dans les matières de philosophie,
telles que sont les sons et la lumière. »
C'est l'exigence cartésienne des idées claires et distinctes
qui a entrainé les querelles sans trêve et sans issue entre l'augustinisme d’un Pascar et d’un Arnaurn qui proclament le
primat de la fides ex auditu et l'augustinisme d’un MazeBRANCHE pour qui «l'application aux mathématiques est
l'application à Dieu, la plus pure et la plus parfaite dont
on soit naturellement capable ».
Et deux siècles plus tard, y aura-t-il spectacle plus saisissant et plus significatif que de suivre l’évolution du positivisme d’Auguste Courr, tour à tour Ecole et Eglise,
reflétant terme à terme l'histoire tourmentée du pythagorisme? Parmi les disciples de Comte, les uns ont le
sentiment que l'on ne demeure positiviste qu'à la condition de ne pas dépasser les frontières de la science proprement dite, telles que Comre les a rigoureusement définies
dans le cadre strict d'une méthode constituée sur la base
des mathématiques. Les autres seront des acousmatiques
cent pour cent, puisqu’a l'exemple de Courr vieillissant
ils refusent à la mathématique le primat que le Cours de
philosophie positive lui avait accordé.
Après avoir proclamé la loi du progrès à la manière des philosophes du xvrit siècle, le comtisme remonte décidément
l'histoire de l'intelligence humaine jusqu'à réintégrer dans la
synthèse subjective la [oi en la vertu des «nombres sacrés »
pour laquelle le prestige du pythagorisme avait servi de véhicule. Prenant l’histoire à rebours, reliant la « spontanéité
fetichiste »a la « systématisation positive », il nous fait plonger à nouveau dans le lointain de la mentalité primitive.
Les études classiques de M. Lévy-Brunt n’ont-elles
pas moniré comment, dans les sociétés inférieures que
nous pouvons observer aujourd’hui, la pensée numérique,
Page 11
View in PDF(opens in a new window)en même temps qu’elle est capable de compter très exactement, par exemple, des poissons ou des heures de travail, crée autour d'elle comme un champ de forces surnaturelles? « Dans l'usage pratique le nombre est encore
plus ou moins adhérent aux objets nombrés. Dans les
représentations collectives, le nombre et son nom participent encore si étroitement aux propriétés mystiques
des ensembles représentés qu'ils sont bien plutôt des réalites mystiques eux-mêmes, que des unités arithmétiques. »
«Il est à+ remarquer (ajoute M. Lévy-Bruxz, et la remarque nous renvoie brusquement au pythagorisme), que
les nombres qui sont ainsi enveloppés d'une atmosphère
mystique ne vont guère au delà de la première décade ».
L'exemple du comtisme est précieux parce qu'il doit
nous rendre indulgents pour le pythagorisme, mais nous
engager aussi à être vigilants et rigoureux vis-à-vis de nousmêmes. Pour nous défendre contre une débilité qui risquerait
de nous ramener en enfance, il importe de dénoncer le danger de cet acousmatisme qui ne cesse de projeter son
ombre sur la lumière perpétuellement renouvelée des mathématiques.
Est-ce que les annonceurs de la Loterie Nationale n’ont
pas exploité au profit de leur propagande la rencontre, en
ce mois de mars 1936, d'un vendredi et d'un 13 ? Est-ce
que l’on ne voudrait pas augmenter, je ne sais s’il faut
dire nos inquiétudes ou nos espérances, en attirant notre
attention sur ce fait que cette année 1936 est une année
carrée, ce qui ne s'était pas produit depuis 1849.
Disons donc qu’à travers les siècles le bienfait du pythagorisme aura été de s’étre mis «à
la devine», et d’y avoir
mis l’esprit humain. Il fait apercevoir, d’une façon frappante, comment à l'intérieur d'une même doctrine philosophique ou religieuse, en dépit de l'identité des formules
et des symboles, qui d'ailleurs ne servent peut-être qu’à
dissimuler sous un masque illusoire de synthèse l’opposition irréductible des courants de pensée, deux attitudes
continuent à s'affronter — churnelle et spirituelle — entre
lesquelles il faudra toujours choisir.
III
Une Découverte scandaleuse.
Enfin, le pythagorisme a un autre droit à notre reconnaissance. Non seulement il a fait fond surla parfaite intelligibilité du nombre arithmétique pour établir les principes
des sciences exactes,
il a posé, avec une telle netteté que son
cette découverte, la plus certaine et la plus merveilicuse,
institution s'en est trouvée ébranlée, le problème général
des rapports entre la raison et la foi; mais sur le terrain
même du savoir rationnel les Pythagoriciens ont fait
la plus scandaleuse et la plus féconde à la fois, que leur
doctrine logeait son ennemi dans son propre sein ; et par
là leur rôle historique s’est trouvé singulièrement élargi.
En figurant par des points les nombres, nombres carrés,
nombres rectangulaires, nombres triangulaires, les Pytha‘goriciens se donnaient le spectacle d’une constante et parfaite harmonie entre ce qui se combine pour l'esprit et ce
qui se représente à imagination. Or, cette harmonie entre
Vintelligible et le réel sur laquelle reposait leur conception
du monde et de la vie, voici qu'elle se rompt avec une évidence contraignante, avec un éclat douloureux et cruel,
par l’application scrupuleuse des méthodes qui avaient fait
Thonneur de l'Ecole. Le théorème auquel le nom de Pythagore demeure attaché prouve que le carré fait sur
Vhypoténuse est égal à la somme des carrés faits sur les
deux côtés de l'angle droit. Or le triangle rectangle le plus
simple serait le triangle isocèle qui a pour côté l’unité.
Un raisonnement irrécusable, dont Aristote a conservé
le mécanisme, démontre que dans ce cas la longueur de
Page 12
View in PDF(opens in a new window)Vhypoténuse si facile à tracer, si nettement déterminée
dans l'espace, ne comporte aucune mesure exacte, aucun
nombre défini. Si Vhypoténuse est commensurable avec le
côté du triangle rectangle isocèle, le rapport peut être mis
sous forme d’une fraction irréductible —. Le théorème de
c
Pythagore d? = 2c? montre immédiatement que d est pair,
d'où l’on peut conclure, puisque d et c sont premiers entre
eux, que ¢ est impair. Mais la parité de d permet d’exprimer le théorème sous la forme suivante :
4 (+) = 2 ¢ ou (5) =e:
ce qui entrainerait la parité de c; et sid et ¢ sont supposés
commensurables, il résuite de l'hypothèse que c est à la
fois impair et pair.
.
Cette ligne qui devrait être à la fois paire et impaire, ne
pouvant être représentée ou exprimée par aucun nombre,
n'a pas d'état civil qui lui permette d'être reçue dans le
monde mathématique du pythagorisme.
lly a donc des grandeurs qui ne sont pas numériquement
exprimables, et pourtant elles existent. Ce qui vient compliquer la question et en rendre les termes mêmes inextricables, ce qui va verser dans les esprits comme un poison
intellectuel dont l'effet se fait encore sentir à travers les
siècles, c'est cette malheureuse circonstance que les Grecs,
ignorant toute autre langue que la leur, désignaient d'un
même mot : Logos, la raison et le calcul d’une part, de
l’autre l’expression verbale, de sorte que par une habitude
qui s'était enracinée en eux jusqu'à prendre la force d'une
nécessité interne, le numériquement inexprimable devait
leur apparaître comme irrationnel. D'où résulte qu’ils ont
vu un scandale inexpiable, l’œuvre d'une malice diabolique,
dans la plus belle de leurs découvertes, celle qui attestait
le mieux la portée de leur méthode incorruptible et irréprochable, et qui, avec l'analyse infinitésimale et la physique mathématique des modernes, a ouvert à lintelligence scientifique les horizons les plus imprévus dans le
DANS L'ÉVOLUTION DES IDÉES
23
domaine de l'infime petitesse comme dans celui de l'immensément grand. Et toute l'autorité dont ils disposaient, ils
Font employée à l'exorciser comme un sacrilège. Les Dieux
naturellement, ou surnaturellement, s'en sont mélés; et la
légende veut qu'Hippase de Métaponte, l’un des chefs des
mathématiciens, ait trouvé une mort misérable pour avoir
divulgué lincommensurabilite de Fhypoténuse du triangle
rectangle par rapport à ses côtés ou, ce qui revient au
même, de la diagonale du carré qui aurait l'unité pour côté.
Il a mérité l'excommunication majeure pour avoir (osé
exprimer l’inexprimable, représenté Vinfigurable, dévoilé
ce qui eût dû rester secret ».
Alors il est arrivé que l'attitude pythagoricienne s'est
cristallisée en une garde jalouse autour du fini et du discontinu qu’il s’agira de défendre contre toute contamination du continu ou de l'infini, position précaire et sans
cesse menacée. En fait, c'est contre le postulat pythagoricien de la décomposition du réel en éléments discrets que
Zénon d'Elée dirigera sa dialectique victorieuse, si généralement interprétée à contre-sens; et Platon, se souvenant de Parménide autant que de Pythagore, ouvrira une
brèche dans la muraille en distinguant des plans de participation à Vintelligibilité des nombres ou des Idées, plans
où les irrationnels trouveront place aussi bien que le devenir.
Enfin le cours de l’histoire se transforme lorsque, dès
les premiers siècles du Christianisme, l'infini cesse décidément d'être l’imparfait et l'inachevé, principe de désordre
et de mal qu'il faut dompter et limiter pour le soumettre
à la loi de la mesure et de l'harmonie. Le Divin change de
camp : il passe du fini à l'infini, de telle sorte que, par un
curieux renversement du pour au contre, Pascal invoquera
Virrationalité de l'infinitésimal, qu’il manie avec une
extraordinaire virtuosité dans ses travaux de géométrie
transcendante, pour contraindre la raison humaine au
silence devant les mystères de l’Ecriture, pour confondre
l'homme du monde, ignorant et libertin, qui se vante d'être
sceptique en matière de mathématique comme en matière
de foi. « Incroyable que Dieu s’unisse à nous» (objecte-t-il
Page 13
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avec une fausse humilité); et Pascar se croit en droit de
répondre: «Tout ce qui est incompréhensible ne cesse pas
du moins l'annexion à l'intelligence d’un domaine qui
d'être, le nombre infini, un espace infini égal au fini. »
marquer notre gratitude aux Pythagoriciens, même s'ils
Font accomplie malgré eux, même si elle leur a inspiré
une sorte de panique sacrée.
Nous pouvons dire plus encore. A suivre le développement interne des parties de la science qui traitent de l'infini
et du continu, soit en mathématique,
soit en physique, on
apercevrait quels services y ont rendus les exigences de
clarté et les scrupules de rigueur, nés sur le terrain de
Varithmétique pythagoricienne.
.
Quand on examine les conditions dans lesquelles s’est
déployé à travers les siècles notre cffort pour élargir et
approfondir l'harmonie entre l'homme et la nature — modèle
de l’harmonie que nous ne devons pas, en dépit de la complexité inouïe du problème, désespérer jamais d'établir
entre les hommes eux-mêmes
— on est amenéà se demander
sil ne faut pas, pour que la valeur en soit absolument
assurée, requérir, suivant l’expression leibnizienne, que
les règles du fini réussissent dans l'infini. Ce n'est pas seulement en politique que la meilleure sauvegarde des gouvernements réside dans la vigilance d'une opposition.
Il est vrai que les successeurs immédiats de Pascar,
Newton et Leısnız, accomplissent la rationalisation
positive de l’infini, qui avait jusque-là paru excéder les
forces de l'esprit humain. Néanmoins, au xıx® siècle, Re-
NOUVIER se rencontre qui refuse cette rationalisation, qui
édifie une logique et une ontologie sur la base de la « loi
du nombre ». Et, comme pour confirmer la thése pascaenne, ReNouvrer en conclut, du moins dans l’une des
phases de sa longue carrière, la condamnation de l'infini
même en Dieu; et par la il contribue à nourrir un courant
de retour au polythéisme qui sera une des singularités de
Vhistoire. Si ce mouvement ne réussit pas par lui-méme,
du moins voit-on comment il a servi, par exemple chez un
disciple fervent de Renouvier tel que William James, à
limiter l'horizon de ce qui sera regardé comme rationnel, à
donner par suite toute licence pour que s’épanouissent
toute les variétés de l'expérience métaphysique ou religieuse, toutes les fantaisies de l’acousmatique traditionnelle ou surnaturelle.
Ainsi, par une liaison d'idées à coup sûr inattendue, le
rôle du pythagorisme dans la marche de la pensée scientifique et philosophique n'est pas terminé. La place même
que les plus grands des penseurs contemporains ont réservée
à la discussion des arguments de Zénon d’Elée en serait
une preuve suffisante.
Resterait à décider si cette influence doit êire portée,
dans le chapitre des profits et pertes, à la colonne de l'avoir
ou du doit.
|
Et cela suppose qu’on ait soi-même pris parti sur des
questions qui mettent en cause la structure de l'esprit
humain, sa relation au monde et à Dieu. Nous n’aurons,
quant à nous, aucune peine à reconnaître que, si c'est
s'entêter dans un dogmatisme étroit que de prendre au
sérieux, pour vénérable qu'il soit, le jeu de mots renouvelé
des Grecs qui assimilerait Vinfinitésimal et l'irrationnel,
semblait lui échapper est une conquête dont nous devons
Page 14
View in PDF(opens in a new window)TABLE DES MATIÈRES
Pages
8
Il. — La Sagesse du No
mbre. tiré
e
s
IT. — Mathématiciens
et Acousmatiques … 0
0
21
scandaleuse 6
IT, — Une Découvert