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View in PDF(opens in a new window)Detienne, M. L'ecriture et ses nouveaux objects intellectuels en grece
Metis 1986 1 309-324 C7 writing
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Marcel Détienne
Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens , Année 1986, Volume 1, Numéro 2
p. 309 - 324
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Ecriture et objets intellectuels (pp. 309-324)
Approche anthropologique de l'écriture en Grèce : comme activité cognitive, dans ses opérations intellectuelles.
Depuis la mise par écrit des lois, qui fonde la publicité et organise le domaine du politique. Relevé des effets produits
par l'autonomie de l'écrit : un nouveau régime de l'intelligence; des savoirs inédits marqués par l'exercice graphique :
la géométrie, la géographie, la médecine. Premier inventaire d'un travail collectif.
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View in PDF(opens in a new window)L’ECRITURE ET SES NOUVEAUX OBJETS
INTELLECTUELS EN GRECE *
Longtemps la maitrise des signes écrits fut un des attributs les plus éclatants de la Grécité. En tant que modéle de civilisation, la culture grecque
devait surgir avec l’écriture alphabétique. L’irruption soudaine de l’alphabet syro-phénicien vers le milieu du VIII" siècle avant notre ère était une
des données de la rupture qui, naguère, rendait visible le caractère miraculeux de la raison grecque. D'une seule coulée: d’Homére jusqu’à Platon.
Et jusqu’aujourd’hui, la référence aux vertus innées de l’écrit a joué un
rôle déterminant dans la lecture et l’interprétation de l'épopée homérique.
Pour qu’Homére compose un récit cohérent dont la rigueur implique d’ailleurs que le poète soit soumis au contrôle d’un auditoire exigeant, il faut
que le maitre de I’ Iliade dispose déjà de l’instrument alphabétique. Hors
l’acte d’écriture, la première percée de l’activité rationnelle est comme
impensable. Sans le secours de la raison immanente à l’alphabet, Homère
tranche moins nettement avec ce qu’on a appelé «les discordances de la
pensée mythologique!
».
A cette valorisation de l'écriture et des origines de la pensée grecque, on
a répondu, en ces vingt dernières années, en redécouvrant la force de la
tradition et la puissance de la mémoire. En effet, s’il y avait eu une révolu-
* L’essai que Pon va lire a été écrit en Introduction à un volume collectif qui porte exactement le même titre. Il n'a pas semblé inutile d'attirer l'attention et des anthropologues
et des hellénistes sur les problèmes de cette enquête entreprise depuis plusieurs années.
Pour satisfaire la curiosité du lecteur tout autant que pour la commodité de mon discours, je reproduis la table des matières du vulume (à paraître, aux Presses Universitaires de Lille, 1987) qui sera désormais cité: Nouv. obj. (voir, infra, p.324).
1. Qu'il nous suffise de renvoyer ici à un chapitre de L'invention de la mythologie,
Paris, 1981, pp. 50-86 («Par la bouche et par l'oreille»). Les indications de la p. 65 sont à
corriger en fonction des relevés de F. Ruzé et de mes analyses dans Nouv. obj. ,1.2et 1.1.
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View in PDF(opens in a new window)tion de l’écriture dans la Grèce du VIII" ou même du VII° siècle, nous
aurions fini par en étre informés. Le livre-objet ne devient banal que dans
le deuxième versant du V° siècle. Récitation et lectures publiques nourrissent une culture de la bouche et de l’oreille jusqu’au début du IV* siècle.
L’oui-dire ou l’«auralité» sévissent encore dans l’ Athènes de Platon. C’est
au tour de l’oralité d’être valorisée: héros fondateur d’un vaste système
culturel, Homère avec son épopée impose aux commencements le modèle
d’une mémoire rationnelle. L’«encyclopedie-tribale» inventée en Ionie
étend son ombre sur la culture grecque pendant quatre siècles. L'écriture
est marginalisée: publique, elle est confinée dans de vagues fonctions
d’aide-mémoire; privée, elle entre au service de quelques savoirs, soumise
dans sa condition ancillaire aux seules contraintes de la pensée orale?.
Comblée à sa naissance de tous les dons ou tard venue, vouée à transcrire
des énoncés oraux, l'écriture dans l’une et l’autre hypothèses semble pure
idéologie. En soi, aucun système graphique, même alphabétique, n’est
porteur de la rationalité et de ses lumières infuses. Et c'est par un étrange
aveuglement qu’on voudrait voir, à l’inverse, dans l’écriture un sous-produit de la culture orale. Comme si les lois de l’oralité triomphante jusqu’au
TV? siècle devaient nous livrer les règles de la culture écrite et l’intelligence
des œuvres consignées dans le code alphabétique.
Depuis les années soixante, les analyses techniques des spécialistes des
premiers alphabets ainsi que les enquêtes sur les degrés et les modalités de
Palphabétisation entre le VIII" et le IV“ siècles permettent d’esquisser les
grandes lignes d’une histoire sociale et mentale des pratiques de l’Ecriture.
La place de l'écrit dans la série des moyens de communication et d’expression; les statuts des scripteurs, les rôles de ceux qui maîtrisent l’instrument
graphique; comment est distribuée la capacité d’écrire aux différents
moments de l’histoire d’une société; et puisqu'il est entendu que l'écrit en
Grèce ne recouvre pas tout d’un coup, comment se fait la montée des
signes graphiques, quels sont les domaines priviliégiés de l'inscription, les
cheminements de l'écriture, ce qu’une société choisit de tracer sous forme
de graffites, de dédicaces disséminées ou, au contraire, de publications
monumentales, de textes gravés sur les parois des temples, dans des espaces de haute publicité? Il fallait donc préalablement disposer d’un premier
2. Depuis une vingtaine d'années, Eric A. Havelock a multiplié les approches et les
réflexions sur la culture orale et sur l’alphabétisation dans le monde grec, à moins que ce
ne fut en général. Deux repères dans son œuvre: The Literate Revolution in Greece and
its Cultural Consequences, Princeton, 1982; Aux origines de la civilisation écrite en
Occident, (tr. fr. des chapitres 2, 3, 4 et 13 du recueil précédent), Paris, 1981.
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View in PDF(opens in a new window)relevé topographique des marques d’écriture, reconnaitre dans le réseau
diversifié des écrits les plaines étales, les hauts massifs, les dénivellations
et les terres vierges, voire les zones désertiques?.
La réfléxion menée par les auteurs de ce livre -et elle a commencé entre
Pise, la Scuola Normale Superiore, et "Ecole Pratique des Hautes Etudes,
à Paris*- s’est construite autour d’un ensemble de questions que la recherche anthropologique sur les systèmes graphiques a progressivement
énoncé’.
Questions qui se sont levées en même temps que le soupçon
qu’aprés tout rien ne prouve vraiment que l’écriture est là afin de reproduire des discours préexistants. Noter, enregistrer, faire reculer les limites
de la mémoire, n’est-ce pas le plus insignifiant dans l’acte d’écrire, banalisé
bien hätivement? Nous avons choisi une autre hypothèse: que l'écriture,
en tant que pratique sociale, est une manière de penser, une activité
cognitive, qu’elle engage des opérations intellectuelles. Hypothése pertinente, heuristique quand les pratiques scripturales s’intensifient, qu’elles
se font plus denses dans une série de secteurs. Très précisément quand
l'écriture, entre 650 et 450 avant notre ère, devient une activité majeure
qui s’exerce au centre de la vie sociale. Au cœur de la cité, façonnant
3. Histoire sociale de l’écriture en Grèce: elle reste à faire. En guise de repères: A.
Heubeck, «Schrift», dans Archaeologia Homerica, III, X, Göttingen, 1979; L.H. Jeffery,
«Greek Alphabetic Writing», dans The Cambridge Ancient History, III, 1, 1982, pp.
819-833; G. Nieddu, «Alfabetismo e diffusione sociale della scrittura nella Grecia
arcaica e classica: pregiudizi recenti e realtà documentaria», dans Scrittura e civilta, 6,
1982, pp. 233-261; Alii, Oralità, scrittura, spettacolo, dans Introduzione alle culture
antiche, ed. M. Vegetti, I, Torino, 1983.
4. Premier bilan de mes séminaires: Annuaire de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.
Vème section, Sciences religieuses, t. LXXXIX, 1980-1981, Paris, pp. 387-395. Le projet
d’une table ronde avait trouvé auprès de G. Nenci, à la Scuola Normale Superiore,
l’accueil le plus généreux, mais un grave accident ne lui a pas permis de participer pleinement au Colloque qui s’est tenu à Paris, du 19 au 21 septembre 1984, grâce à l’aide du
C.N.R.S., de la Fondation Hugot et de la Maison des Sciences de l'Homme. Jean-Pierre
Vernant a pris une part active aux discussions ouvertes par les rapporteurs. Stella Georgoudi qui avait organisé avec Jesper Svenbro l'inventaire bibliographique m'a donné
sans mesure et son temps et sa peine pour régler les questions matérielles et offrir à nos
hôtes les meilleures conditions de travail.
5. Les travaux de Jack Goody sont à coup stir les plus importants dans un domaine où
la «grammatologie» annoncée naguère s’est révélée très vite une impasse. Première
esquisse:
J. Goody and I. Watt, «The Consequences of Literacy», Comparative Studies
in Society and History, 1963, pp. 304-345; J. Goody, The Domestication of the Savage
mind (tr. fr. sous le titre La raison graphique, Paris, 1979), CUP, 1977; La logique de
l'écriture. Aux origines des sociétés humaines, Paris, 1986.
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View in PDF(opens in a new window)même le politique au plus vif de ses inventions. Comment l’écrit conquiertil son autonomie? Comment s’affirme-t-il pratique intellectuelle? Quels
sont les nouveaux objets qu’il produit? Et ces objets inédits offerts à la pensée par l’activité scripturale, quelles possibilités nouvelles offrent-ils à
Pintellect? C’est autour de ces questions que se rassemblent les diverses
contributions proposées au lecteur.
Préalablement, deux remarques sur le concept d'écriture. En aucun cas,
l’attention portée aux effets de certains systèmes graphiques ne devrait
signifier la validation d’un partage entre sociétés à tradition orale et sociétés à écriture. D’une part, de grandes civilisations se sont édifiées sans
recourir à des techniques écrites, sans développer des technologies de
l’intellect à partir d’un système de notation écrite de la pensée. Les américanistes qui analysent la civilisation des Andes nous découvrent l’existence
dans l’ancien Pérou d’un État centralisé, avec une administration complexe, des capacités de compter, de mesurer, de calculer au point de faire
non seulement des observations astronomiques mais de véritables théories”. Parallèlement, un certain nombre d’indianistes, observant le caractere tardif des marques d’écriture -le III° siècle avant notre ère-, sont
enclins à penser que l’ensemble des savoirs de l’Inde a été produit et transmis par la mémoire, sans support graphique. Grace a une savante technologie de la mémorisation, l’Inde ancienne a élaboré une science grammaticale, avec sa phonétique et sa métrique, une science du rituel, et, dans son
prolongement, une astronomie, une médecine et des mathématiques avec
une algèbre originale’.
Par ailleurs, de trop nombreuses sociétés connaissent un régime mixte,
mi-oral, mi-écrit sans donner d'emblée la préférence à un moyen de communication sur l’autre. L'écriture ou le livre peut avoir une position dominante sans perturber le moins du monde les formes d’apprentissage et de
transmission d’une culture de la bouche et de l'oreille. Les Brahmanes
d’aujourd’hui gèrent de grands ensembles textuels; ils ne sont pas pour
6. R. Tom Zuidema, «Bureaucracy and systematic Knowledge in Andean Civilization», dans The Inca and Aztec States, 1400-1800, ed. R. L. Rosaldo, New York, 1982,
pp. 419-458.
7. Enparticulier, Frits Stall, The science ofritual, Bhandarkar Oriental Research Institute, Poona, 1982: The fidelity of oral tradition and the origins of science (a paraitre).
Sans oublier Ch. Malamoud, «Hiérarchie et technique. Observations sur l'écrit et l'oral
dans l'Inde Bráhmanique», dans Histoire et linguistique, éd. P. Achard, M.P. Gruenais, D. Jaulin, Paris, M.S.H., 1985, pp. 115-122.
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View in PDF(opens in a new window)autant des lettrés ni des intellectuels voués à l’inventaire des techniques du
livre ou de l'écrit. Et une école coranique dans un village africain ne signifie pas nécessairement une révolution dans les mentalités, ni dans les
modes de connaissance.
Deuxième remarque: la distance entre l’autonomie de la chose écrite et
la technologie intellectuelle de l’écriture. Sans doute faut-il que l'écriture,
à travers ses agents, ses spécialistes se découvre en un premier temps
comme un domaine d’activité qui se détermine selon ses propres règles,
avec ses œuvres, son pouvoir, son prestige. Mais il n’y a technologie
qu’avec l’apparition de moyens inédits: l’école, la «maison des tablettes»
avec son système de formation; des lexiques, des dictionnaires, des inventaires explorant les ressources des signes écrits. Ce sont ces nouveaux instruments élaborés dans l'exercice graphique qui peuvent, dans certaines
conditions, jouer un rôle actif dans une nouvelle organisation des savoirs,
contribuer à l’avènemént d’un nouveau régime intellectuel, voire, —et c’est
le cas sur le terrain grec- inventer de nouveaux objets, ou poser des problèmes découvrant à leur tour des avancées de l'intelligence.
Dans la perspective que nous venons de tracer, nous n’avions pas à évoquer la question des origines ni à entrer dans le débat sur la naissance du
premier alphabet, ses commencements mercantiles ou poétiques, la vocation de l'écriture à remplir plusieurs fonctions discrètes ou à servir la littérature, et elle seule, dès ses premiers signes abécédaires?. La documentation dont nous disposons aujourd hui pour la période comprise entre 750 et
650 ne rend nullement évidente une quelconque autonomie de la chose
écrite. La dédicace d'un joyeux buveur sur la panse d'une cruche á vin ou
les lévres d'une coupe millésimée a certes sa place, et de qualité, dans une
histoire des signes graphiques autant que dans une sociologie de la culture
écrite. Elle reste de nature graffitique comme les dédicaces gravées sur des
objets, des statues, des offrandes déposées dans les sanctuaires ou retrouvées dans des tombes.
Aux alentours de 650, avec l’écriture monumentale et publique, commencent á apparaítre les grandes pierres levées couvertes de lettres, les
tables d'écritures, de marbre ou de bronze, de larges supports entièrement
réservés à la gravure. Autre manière d'écrire, nouveau statut de l’écriture.
C'est alors que l’écrit fait son entrée dans la cité: sur une surface largement
déployée et à des fins essentiellement politiques.
8. Débat évoqué par M. Lombardo, Nouv. obj. II, 1. Les mêmes questions se posent
pour l’ancienne Mésopotamie: J.M. Durand, «Diffusion et pratiques des écritures cunéiformes au Proche-Orient ancien», dans L'espace et la lettre, éd. A.M. Christin, Paris,
1977, pp. 13-55 (en part. pp. 35-36).
Page 8
View in PDF(opens in a new window)Aucune réflexion sur l’écriture ne peut faire l’économie de sa relation au
pouvoir politique, ni de sa fonction dans les structures de l’État. Et la
manière grecque d’en user se goûte assurément mieux en compagnie
d’autres, celles, en particulier, familiéres aux civilisations du Proche-
Orient, là où la souveraineté n’a jamais cessé d’être lettrée ni de faire
grand cas de l'écriture dans la conduite des affaires.
Le style hittite, par exemple’. Un royaume d’abord modeste, des guerriers conquérants, ignorants et même indifférents à l'écriture fort prisée
dans les administrations mésopotamiennes. Très vite, la centralisation
devient urgente, et, devant la menace de voisins entreprenants —les Hurrites-, c’est, vers le seizième siècle, le raid de Mursili. Bousculant les Mittaniens, poussant jusqu’à Babylone, et ramenant sur sa charrerie, avec le
reste du butin, une école de scribes au complet. Des techniciens de I’ écriture qui vont installer dans la capitale hittite, sous la surveillance du roi
l'appareil administratif, la chancellerie qui va moderniser l’État hittite, le
rendre compétitif en face de ses rivaux et de leurs traditions scripturales.
Donc un scénario où I écrit est brutalement introduit dans un centre de
décisions politiques. L’ écriture, outil de pouvoir, manipulée par ses techniciens-lettrés; comme une arme mise au service d’une souveraineté gardant jalousement pour elle seule I’ efficace de signes graphiques déjà bien
protégés par leur illisibilité intrinsèque. L’ écriture et ses gens : les scribes
aussitôt cloîtrés dans le palais royal. En même temps, sur I’ atelier des scribes et sur leurs maîtres temporels règne I’ autorité absolue des dieux-scripteurs, les puissances divines qui ont imaginé les signes graphiques, dessiné
le monde et écrit ses commencements immuables. De façon exemplaire, le
hittite cunéiforme est un type d’ écriture qui renforce le caractère monarchique de l'État, l exercice solitaire et secret du pouvoir.
Souveraineté, système palatial, archives : la Grèce en a fait l'expérience
également. Dans son passé créto-mycénien, au temps du linéaire B, du
grec en idéogrammes: l'écriture est confinée dans la demeure du roi; vouée
à des tâches administratives et manipulée par des fonctionnaires ou des
commis surveillant les entrées et les sorties de biens et de richesses. Vers
650, quand apparaissent les premiers textes législatifs ou juridiques, la
9. E. Laroche, «Les Hittites, peuple à double écriture», dans L'écriture et la psychologie des peuples, (Centre international de Synthèse, XXII° semaine), Paris, 1963, pp.
103-113 (en part. p. 105). La documentation hittite, de plus, est «limitée à un palais et un
temple de la capitale, pour tout l'empire» (J. M. Durand, art. cit., p. 53, n. 31).
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View in PDF(opens in a new window)royauté a disparu et jusqu’au souvenir de ces lointains palais. Depuis un
siècle, au moins, l'écriture alphabétique est en circulation : les marchands,
les poètes, les artisans, les particuliers, chacun en use, à son gré et comme
il l'entend. Simple, lisible, elle n’est, elle ne sera jamais réservée à des professionnels. Mais, à partir de 650, avec les législateurs qui choisissent de
mettre par écrit les lois de la cité, l’écriture change de statut : elle devient
un opérateur de publicité, elle est constituante du champ du politique. Par
l'audace de quelques-uns, conscients de l’enjeu. Solon, mieux que tout
autre, affirme le geste fondateur : écrire les lois «semblablement pour le
mauvais et pour le bon», au lieu l’imposer une tyrannie ou d’attiser les dissensions!°. Les règles fondamentales de la vie en cité, l'écriture les rend
monumentales, visibles et parfaitement lisibles afin que chacun se soumette à leur volonté. Une machine complexe leur sert de support dans le
Prytanée, dans le lieu de la décision politique, tables d’écriture dressées au
centre de l’espace public, tableaux graphiques consacrant l’indépendance
de l'écrit. Mais affirmant aussi la volonté d’agir, de transformer la vie
publique, d’imposer de nouvelles pratiques que ce soit l’intervention de la
cité dans les crimes de sang ou l'obligation pour l'assemblée de s’en remettre à la majorité.
Orientation radicale : le législateur des cités grecques ne se présente pas
eninspiré, en prophète d’un dieu, non plus qu’en «Roi de droit»-ainsi que
se nomme Hammurabi; il tend à s’effacer derrière les lois, derrière l’écrit
monumentalisé. Afin de laisser la place à la Cité, la Cité de Protagoras,
écrivant elle-même les lois qu’en maître d’écriture attentif, elle apprend à
chacun à tracer et à suivre dans l’obéissance. Se décide ici le règne de la loi
écrite, impérative, symbole de la cité et de l’«autonomie»: qu’en chaque
cité, la loi est censée commander.
Pour autant, l’oralité n’est pas périmée. Entre l’oral et l’écrit, l’on va
longtemps cheminer. Et d’abord Solon, législateur doublé d’un poète oral,
faisant alterner le dire et Pécrit, faisant retour dans ses poèmes sur son
action scripturale. Pour une part, la poésie solonienne «convertit les lois,
les deouor, en vers chantés», récités mais vraisemblablement déjà confiés à
l'écriture. Assurément afin de leur gagner le prestige de l’épos : Solon
prend place dans la lignée des poètes, maîtres de justice. Mais Nicole
Loraux le montre, c’est le législateur qui l'emporte ; sa «gloire», la vraie,
est d’avoir agi sur la place publique, en écrivant des lois, en libérant la terre
et les hommes. «La positivité de Pécrit déferait donc l’oralité poétique»!.
10. Cf. N. Loraux, Nouv. obj., 1,3.
11. Cf. N. Loraux, Nouv. obj., I, 3.
Page 10
View in PDF(opens in a new window)Le Solon légi-graphant, écrivain public, rend désuet le modéle de Théognis à Mégare quand le poète par son chant veut dire la justice «avec l’aide
des devins, des présages et des sacrifices brülants», faisant de la parole
qualifiée l’équivalent d’un code de lois. L’äge de Thalétas est révolu. Il
n’est plus temps d’octroyer.
C'est également à la lisière de deux cultures que, dans l’aire coloniale du
Vile siècle, Zaleucos fait couple avec Charondas. Législateurs, l’un de
Locres et l’autre de Catane, mais silhouettes lointaines dont les traits sortent de l’ombre avec les historiens du IVe siècle. Leurs lois légifèrent sur le
droit contractuel et l’homicide, sur le nombre des citoyens, sur le tarif des
peines, sur le taux des amendes. L'écriture n’aurait-elle servi qu’à donner
une forme fixe à un code déjà tout composé dans la mémoire des colons
chalcidiens ? On en doutera malgré l’argumentätion de Giorgio Camassa,
sensible à la fortune vocale des lois de Charondas, chantées tantôt dans des
banquets, tantôt dans des Ecoles'?. Car de l’aveu même d’Ephore, un de
ceux qui nous informent trois siécles aprés coup, «une des premiéres
inventions de Zaleucos fut
de fixer les peines dans l’énoncé des lois, alors
qu’on remettait auparavant aux juges le soin de les fixer à l’occasion de
chaque délit, parce qu’il estimait que leurs sentences n’étaient jamais identiques et qu’elles devaient l’Etre»'?. Locres avec l’assemblée des Mille a fait
une brillante carrière oligarchique. N’a-t-elle pas gardé en fonction un
«grand interprète» des lois de“Zaleucos, le Cgsmopolis, toujours disposé à
voir discuter la pensée du législateur, mais à condition que son contradicteur et lui-même exposent leur point de vue, la corde attachée à la
potence, sous les yeux des Mille qui se feraient un plaisir de désigner le
vaincu
#? On ne peut donc exclure dans l'esprit de ces législateurs l’intention de fixer un état de choses. Et dans ce cas, Locres aurait bien mérité de
Zaleucos avec deux siècles sans la moindre modification de ses lois. Mais le
témoignage d’Aristote pour Charondas va dans le même sens que celui
d’Ephore: il vante «l’exactitude rigoureuse de ses lois», la précision du
détail qu’on ne trouve pas chez les législateurs actuels!". Même à Locres, la
mise par écrit a marqué une rupture : en publiant le tarif des peines pour
chaque délit prévu, Zaleucos mettait fin à un état archaïque de la justice, à
son arbitraire, à son mauvais fonctionnement. L'écriture apporte rigueur
et exactitude, certes, mais dans la mesure où elle exerce pour Zaleucos et
12. Cf. G. Camassa, Nouv. obj., I, 4.
13. Cf. Ephore dans FGrHist. 70 F 139 Jacoby.
14. Cf. Polybe, XII, 16, 9-11.
15. Cf. Aristote, Politique, II, 12, 11, 1274 b 7 (akribeia).
Page 11
View in PDF(opens in a new window)pour Charondas son pouvoir de publicité!
$. Seul moyen d'imposer des
barêmes de justice et quelques autres innovations des mêmes législateurs.
Dans la cité d’Erythrées, l’on fait mieux, et Platon en retiendra l’usage en
rédigeant les Lois : les juges sont invités à rendre la justice selon la loi, la loi
écrite, la stèle dressée à leurs côtés, placée sous leurs yeux mémes””.
L’écrit dans son impact législatif impose son efficacité à l’espace politique. Exposées dans les endroits les plus en vue, sur les sites les plus visibles
et dans les lieux les plus fréquentés, les stèles couvertes d’écriture par la
cité invitent, «qui le veut, à prendre connaissance» de ses décrets et de ses
lois. Gravées et peintes en couleur vive, les lettres se veulent lisibles pour
le plus grand nombre. L'écriture affirme sa présence dans la première cité
«isonomique». Et plus précisément de deux manières, analysées par Françoise Ruzé. Avec un personnage institutionnel, fugitif sans doute mais fort
singulier dans la Grèce des cités : le scribe. Mais également par des procédures d’autoaffirmation, d’autodéfense qui préparent l’autonomie de
l'écrit, en motivent l’autarcie.
Retour du scribe. Non pas celui des archives secrètes du roi mycénien,
mais au grand jour: fonctionnaire, magistrat officiel, le maître des signes
écrits, l'artisan de la publicité. Tel qu'il surgit en Crète, dans une petite cité
de la région d’Aphrati, sur un des sites riches en inscriptions étéocrétoises,
sinon en traditions scripturales. Vers 500, un nommé Spensithios est
engagé par la cité afin de mettre par écrit —en lettres de couleur rouge ou
«phéniciennes»— toutes les affaires publiques, celles des dieux et celles des
hommes. Il sera l’écrivain de la cité avec privilège héréditaire et le même
rang que le cosme- premier des magistrats sur le territoire crétois. Un
démiurge de l’alphabet au service de la cité afin d’en être le mémorialiste
autant que l’archiviste. Et d’autres scribes avec lui traversent les cités
archaïques : ceux de l’Acropole, en posture égyptienne, consacrant leur
statue avec la tablette à écrire sur les genoux, très droits ; les maîtres des
écritures, magistrats de haut rang à Phlionte, à Ephèse, à Olympie; éponymes parfois, et si puissants que dans certaine cité de Crète la loi interdit au
16. «Un code de lois archaïque devait ressembler assez à la Bible en latin», suggère
M.I. Finley, L'invention de la politique, (tr. fr.), Paris, 1985, p. 60. Vision à coup sûr
pessimiste, mais comparaison plutôt malheureuse entre des lois gravées par décision de
la cité, sans aucune caution de type religieux, et le livre révélé avec son appareil de clercs
et de théologiens. En même temps que les lois sont mises par écrit, le droit d'interpréter
la loi est offert à chacun, donc «démocratisé». Plus ou moins. Exactement comme il en va
aujourd’hui ou naguère.
17. Cf. M. Detienne, Nouv. Obj., 1, 1.
Page 12
View in PDF(opens in a new window)méme citoyen d’exercer les fonctions de secrétaire plus d’une fois en dix
ans. Par sa vocation à mettre par écrit et à rendre publiques les affaires de
la cité, le scribe vient relayer l’action des législateurs, il contribue à aménager l’espace de la publicité, il conforte la présence de l’écrit au centre du
politique’.
Ce sont ces textes législatifs, juridiques, ces monuments de I’ écriture de
cité qui affirment les premiers l’autonomie de l’écrit. En pratiquant l’autodéfense : prescrivant de ne pas briser la stèle, de ne pas marteler ses caractères ; menaçant le contrevenant des pires malédictions ; contraignant
aussi parfois les magistrats à publier régulièrement à voix haute le contenu
de leurs lettres gravées et rehaussées de minium. Pure volonté politique,
consciente que les tables, les stèles dressées, les machines à écrire les lois
sont les supports indispensables de la présence active de l'écriture sur les
places publiques. De telles malédictions n’ont rien de commun avec les
tablettes enfouies dans la terre pour enchaîner au silence la bouche et le
cœur d'un vivant détesté.
Sur les mêmes stèles, apparaît l’autoréférence. L’écrit renvoie à sa propre lettre ; il évoque des lois contemporaines ou plus anciennes ; il recommande d’obéir à ce qui est écrit, de se conformer à ce que dit la stèle. Dans
toute une série d’indices, des vertus de l’écriture se font jour ; son intégrité, que rien ne doit en être retranché et rien n’y être ajouté ; son acribie :
qu’elle est exacte, impose la mesure, la précision et la rigueur.
A
la fin du VI? siècle, la cité connait la tentation du scribe en même
temps que le désir d’une écriture englobant l’ensemble des affaires communes. Mais elle n’y cède pas. L'écriture ne sera pas confisquée par le pouvoir ; la cité n’entend pas la réserver à son usage ; le scribe à l’égyptienne
s’efface devant les citoyens alphabétisés exerçant à tour de rôle les fonctions de secrétaire. La distance entre l'écrit et la cité-État se marque de
plusieurs manières. D'abord, dans l’indifférence envers un système scolaire laissé à l’initiative privée : les premières écoles ainsi que l’éducation
des futurs citoyens ne sont pas prises en charge par les finances publiques,
ni par la générosité organisée des «liturgies». Autre aspect de la non intervention de l’État : la diversité des pratiques d’archivage ; les différentes
magistratures enregistrent elles-mémes les jugements, les textes des
décrets, des documents aussi détaillés que les descriptions de chevaux
conservées par le haut commandement de la cavalerie athénienne. Quand
les cités instituent des archives «publiques», c’est sous la pression d’une
chancellerie de plus en plus active. Mais on n'y fait dépôt que des lois et des
18. Cf. M. Detienne, Nouv. Obj., I, 1.
Page 13
View in PDF(opens in a new window)décrets, et sans prêter une grande attention à la différence entre copies et
originaux. Stella Georgoudi qui montre ici combien la cité grecque est restee étrangère à un projet d’ Archives centrales de l’État insiste sur le caractere tardif d’une magistrature réservée à l’archivage officiel'®. Le premier,
Aristote, Pinscrit dans l’organigramme d’une cité bien faite, c’est-à-dire
bien administrée.
Troisième dimension, enfin, de la liberté de l’écrit dans la vie sociale et
dans l’espace de la cité: il faut attendre le IV* siècle pour que l'écrit
s'impose réellement dans les pratiques de la vie juridique. Encore le droit
ne reconnaitra-t-il l’acte écrit que dans des secteurs très localisés. Par
exemple, dans le commerce inter-urbain, dans le prêt maritime: dans dés
types d’opérations essentiels pour un milieu qui a joué un très grand rôle
dans la généralisation des techniques scripturales. À des fins d’enregistrements, d’inventaires, de comptabilités, de correspondances commerciales
dont rien n’était destiné à la publication sur stèles ni même confié à des
matériaux durables. Mario Lombardo y insiste, en montrant également à
la suite de Heubeck qu’aux VIII“ et VIT siècles les activités commerciales
ne sont nullement professionnalisées mais dispersées parmi d’autres et que
des citoyens, des nobles ou des familles aristocratiques s’y livrent en toute
liberté. D'ailleurs, le droit n’a pas d’autonomie à l’intérieur de la cité
grecque: les tribunaux sont composés de gens du commun, et si l'écriture
donne son nom à l’action publique, la ypadrj, c’est encore au IV* siècle
seulement que l’écrit vient faire concurrence aux autres types de preuve.
En particulier, quand s’impose l’usage d’avoir rassemblé avant le procès
l’ensemble des pièces et des témoignages entièrement consignés par écrit
et déposés dans le «hérisson», le récipient scellé qui doit contenir la totalité
du dossier?!. En soi, l’écrit n’a aucune valeur probatoire.
La cité ne nationalisera jamais l’écriture. Au contraire, c’est l'écrit qui,
en donnant à la publicité son armature, fait de l’espace de la cité le lieu privilégié de l’échange, de la discussion et du déploiement des savoirs. L’ isonomie, au sens de l’égalité devant la loi écrite, est davantage qu’un programme politique; elle inaugure un nouveau régime pour l’activité intellectuelle. C’est dans cet espace public sur fond d’écriture politique et civique qu’apparaissent les premiers intellectuels, ceux qui vont commencer 4
penser avec l’écrit, avec des tablettes, avec des livres. Philosophes, géomètres, médecins, géographes; leurs activités se développent à l’intérieur
19. Cf. Stella Georgoudi, Nouv. Obj., II, 4.
20. Cf. M. Lombardo, Nouv. Obj., II, 1.
21. Cf. A. L. Boegehold, «A lid with dipinto», Hesperia, Suppl., XIX, 1982, pp. 1-6.
Page 14
View in PDF(opens in a new window)de la sphére publique. Les groupes qui se constituent forment un milieu de
savoir, des écoles avec des orientations, des disciples autour d’un maitre
parfois mais toujours ouverts à l’échange des informations, des écrits ou
des théories des autres, s’entraînant à l’argumentation, aux procès de
démonstration, pratiquant la critique, celle qui permet un savoir cumulatif, la vérification des connaissances. Sous des formes diverses, l’écriture
intégrée à ces différents savoirs institue un régime d'intelligence critique.
Volonté d'interpréter là où le seul fait d’écrire pourrait s’épuiser dans la
notation mécanique d’une chose dite. Alors que, avecle milésien Hécatée,
celui qui met par écrit les «récits» (les 10001) des Grecs et les trouve «risibles», ainsi placés les uns à côté des autres, il y a distance et regard porté
sur la tradition mémoriale. La tablette et le stylet autorisent une écriture
sur ce qui est dit et raconté par tous. Le ypdpetv produit un espace avec des
matériaux, et ces matériaux -les multiples versions d’un «mythe», par
exemple- servent à produire, avec le même stylet un sens second qui sera
distingué d’un sens premier”. Au-delà du savoir historien si lent à s’éveiller, c’est la pratique des cartographes qui va mettre au centre de la discipline géographique l’art et l'éthique de la «rectification» (31óp9wo15):
vérifier les informations écrites, contrôler les calculs, les mesures, la qualité géométrique de la carte, «redresser» les erreurs du discours descriptif
ou du dessin réalisé. Travail de critique qui passe par l’objet écrit et qui
procède dans l’espace même de l'écriture. Un contemporain de Platon, le
rhéteur Alcidamas en donne une description très précise: «prendre son
temps pour écrire, revoir à l’aise sa composition, juxtaposer les
écrits des
spécialistes qui ont travaillé la question et gläner partout les raisonnements que l’on réunit et que l’on rassemble»*. Donc corriger, épurer,
transcrire. Et les philosophes, en écrivant la démonstration géométrique
et l’argumentation détaillée des thèses qui les opposent, joueront un rôle
essentiel pour construire une rationalité dont la dette envers l'écriture
mériterait d’être mieux connue”.
C'est le mérite de Jack Goody, dans La raison graphique, d’avoir attiré
l'attention sur une série de nouveaux objets, produits par l’activité des scri-
22. Cf. M. Detienne, L'invention de la mythologie, Paris, 1981, pp. 134-145.
23. Cf. Chr. Jacob, «Cartographie et rectification», dans Strabone. Contributi allo
studio della personalità e dell’opera, II, ed. Fr. Prontera, Perugia, 1986, pp. 29-64.
24. Cf. Alcidamas, Contre ceux qui écrivent des discours écrits, 4.
25. Que ce soit dans l’atomisme démocritéen avec son «ontographie» (présentée par
H. Wismann,
au cours de cette table ronde), dans la genése de la pensée pythagoricienne ou dans d’autres domaines moins évidents.
Page 15
View in PDF(opens in a new window)dans
les
écoles
mésopotamiennes
entre
Sumer
321
et
Babylone.
Tableaux, tables, formules, listes de mots, de noms, de choses, apparaissent avec l'écrit et ses spécialistes. Leur activité graphique fait surgir des
configurations de mots, des modèles taxinomiques, des systèmes de notation, des analyses de type linguistique, impensables et impraticables sans
recourir à l’écriture. Et la question se pose, à Sumer mais aussi en Grèce,
de savoir si ces nouveaux objets n’ont pas ouvert des possibilités nouvelles
à Pintellect, si une pensée neuve ne s’est pas constituée a partir de l’activité
scripturale et de certaines de ses productions les plus originales.
Parmi les produits bruts de l’écriture, il faudrait mettre en première
place «la loi écrite» et la conversion des mentalités qui s’origine depuis
elle. Citer ensuite, dans le domaine économique: un système de numération alphabétique, les chiffres notés par des lettres au lieu d’être écrits en
entier”, dans le domaine judiciaire, le discours écrit, celui qu’Antiphon,
vers 450, va mettre en circulation pour de l’argent, bouleversant ainsi le
système de référence tant au tribunal qu’à l’assemblée”*.
Mais les interventions décisives se concentrent dans trois domaines: la
géométrie, la géographie, la médecine. Autant de savoirs qui rompent
avec les précédents connus dans les civilisations du Proche-Orient; autant
de disciplines intellectuelles qui mettent au centre de leur activité l’exercice graphique. Au départ de la géométrie grecque, en tant qu'inventaire
des figures en leur autonomie, il y a l'intelligence de la main tragant le
triangle et le cercle, se livrant à des opérations graphiques, réalisant des
configurations afin d’en explorer les propriétés. Aussi loin que Thalès et
Pythagore, tracer une figure c'est -G. Cambiano le montre avec soin?
argumenter, chercher à démontrer, éprouver la rigueur des opérations.
26. Parmi les tout premiers textes écrits de Sumer, il y a un «code d'écriture», «liste de
ce qu'il y a à écrire comme choix» (J.M. Durand, op. cit., p. 36).
27. Il est notable que les modèles orientaux phéniciens en particulier, soient restés
sans effet. Cf. M. Lombardo, Nouv. obj., II, 1.
28. Cf. L’esquisse donnée par L. Gernet dans son édition d’Antiphon (Discours,
Paris, 1923, pp. 1-16), ainsi que M. Lavency, Aspects de la logographie judiciaire attique, Louvain, 1964, pp. 51-59.
29. Cf. G. Cambiano, Nouv. Obj., III, 1. Sur la fonction critique du milieu des
mathématiciens: G. Cambiano, «Archimede e la crescita della geometria», dans La
Scienza ellenistica, ed. G. Giannantoni e M. Vegetti, Napoli, 1984, pp. 129-149. Astronomie et géométrie sont étroitement liées aux commencements de la mathématique
grecque, comme l’a fortement montré M. Caveing, La construction du type mathématique de l’idéalité dans la pensée grecque, (thèse de Paris X), Atelier de reproduction:
Université de Lille III, 1982, II, pp. 573-747.
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View in PDF(opens in a new window)Au terme de la réflexion des géomètres qui sont aussi des astronomes, les
Éléments d’Euclide imposent pour des siècles une géométrie axiomatique.
Toute écrite. Où l'écriture de la démonstration a déjà fait le tri, ne retenant que les séquences logiques, écartant les approximations et codifiant
le définitivement connu. La démonstration s’écrit également dans une
géométrie pré-euclidienne: géométrie de problèmes plus que de théorèmes, quand les connexions entre propositions ne sont pas encore astreintes
à un ordre unique. Mais déjà la figure et l'argumentation vont de pair: avec
des lettres variables écrites sur la figure en fonction des opérations. La
géométrie est pure graphie dans ses opérations et dans ses instruments,
avec la règle et le compas pour dessiner, avec les lettres et le stylet pour
conduire la démonstration. Problèmes formulés et théorèmes entrelacés
sont entièrement tributaires du parcours en écriture.
L’astronomie géométrique est également à l’origine de la carte. Avec
l’audace d’Anaximandre, le premier à oser dessiner la terre habitée, à vouloir écrire le monde et ses continents. Puisque les formes de l’univers sont
pensables à travers les figures géométriques, la terre en sa totalité, bien
qu’elle soit invisible, peut être représentée par un modèle abstrait. Sa
forme globale sera gravée sur une simple tablette ainsi qu'une figure géométrique. C’est la première carte de géographie: elle invite à montrer, elle
incite à discourir, elle sert d’aide-mémoire, malgré une symétrie extrême
qui sera corrigée à la génération suivante entre Hécatée et Hérodote. Produit entièrement graphique, la carte permet à l’œil et à la mémoire de
maîtriser en une figure miniaturisée des informations autrement trop
abondantes et trop disséminées. Et Christian Jacob, dans sa remarquable
enquête”, insiste sur la révolution introduite par Eratosthéne à l’époque
alexandrine pour adapter à la carte géographique les concepts de la géométrie euclidienne. Des lignes qui découpent, quadrillent, un dispositif en
fonction de coordonnées mesurables. Parallèles et méridiens définissent
un espace euclidien. Une nouvelle rationalité mathématique est à l’œuvre.
«La carte impose des contraintes de raisonnement». Elle permet de contrôler, elle fait découvrir de nouvelles informations.
Troisième domaine où l'écriture est créative: la médecine hippocratique. On y parle et on y écrit. Certains traités sont des discours composés
pour être prononcés devant un public. Public de spécialistes: ce sont alors
des cours soucieux de démonstrations, d’argumentations techniques. Ou
bien les discours s’adressent à des auditeurs qu'il s’agit de convaincre.
Mais d’autres, plus de vingt dans le Corpus hippocratique, ont été rédigés
30. Cf. Chr. Jacob, Nouv. obj., III, 2.
Page 17
View in PDF(opens in a new window)en vue d’une publication écrite*!. Le milieu medical, et le plus novateur,
attache une grande importance à «écrire correctement». Autant qu’à examiner, à analyser de près «ce qui est correctement écrit». Il ne s’agit pas
d'ordonnances ni de choses écrites pour le grand public. Les disciples les
plus fidèles d’Hippocrate écrivent pour définir les bons symptômes afin de
choisir parmi l’ensemble des signes ceux qui sont pertinents. Ils recourent
à l’écriture également afin de transformer le qualitatif en nombres, afin
d'entrer dans l’ordre des mesures, à des fins d’acribie, de rigueur et
d’exactitude. C’est dans ce milieu intellectuel qu’on dénonce la naïveté de
ceux qui pour savoir «tracer des lettres» s’imaginent tout connaître et tout
comprendre à partir d’un simple abécédaire. Illusion de croire que la
médecine est l’art de lire des livres sur les maladies ou des séries d’ordonnances. Écrire, c’est pour les médecins, mettre l'écriture au service d'un
nouveau projet, trouver en elle les moyens inconnus d’une recherche
jamais conduite.
L'écriture fondatrice, Jackie Pigeaud la situe dans la description de la
maladie”. Très précisément quand Hippocrate lui-même apparaît au travail: écrivant pour décrire. Ce sont les livres I et III des Epidemies, ces carnets de notes destinés à serrer de très près les signes, les événements qui
font découvrir les symptômes authentiques. «La forme crée la maladie».
Hippocrate écrit pour lui, d’abord, et donc pour les hommes de l’art, ses
disciples. Son style: rapide, tendu, concis, en petites phrases. Quelques
traits pour dessiner le profil de la maladie, observée jour après jour. Hippocrate invente ici avec son stylet une description à l’infra-rouge de la
maladie: telle quelle, dans ses purs symptômes, sans contamination
aucune de la théorie humorale ou d’autres considérations philosophiques.
Trois grands savoirs où l’écriture est également constituante. Mais qui
n’épuisent ni les formes de pensée ni les domaines de la culture où intervient
l'écrit. Que ce soit dans la tragédie, analysée par Charles Segal”, à partir
du fait essentiel qu’elle est un texte entièrement écrit selon la règle même
du concours ouvert par la cité; que ce soit dans le discours philosophique
en donnant aux Atomistes un modèle construit sur le principe alphabéti-
31. Cf. J. Jouanna, «Rhétorique et médecine dans la Collection hippocratique»,
REG, 1984, pp. 26-44.
32. Cf. J. Pigeaud, Nouv. Obj., III, 3. Le même auteur avait donné une première
esquisse, «Écriture et médecine hippocratique. Quelques réflexions sur l'importance de
l'écriture dans la constitution du corpus hippocratique», dans Textes et langages, 1.
L'accession à l'écriture, Université de Nantes, 1978, pp. 134-165.
33. Cf. Ch. Segal, Nouv. obj., III, 4.
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View in PDF(opens in a new window)que. Sans parler d’autres paradigmes cognitifs. Ou enfin qu’elle interroge
par son existence incontournable la métaphysique de Platon, le contraignant à inventer, comme le dit Patrice LorauxTM, un «art d’avoir Pair
d’écrire». Condensé dans des prologues où par une série d’opérations raffinées sont conjurées les vertus délétéres de l’écrit et de tous les supports
du logos. Si bien que Platon, de fait, est un introuvable sujet d’écriture.
Tandis que Mario Vegetti®, suivant les ambiguités de Platon devant
l'invention de Thoth, dénonce à la fois la méfiance du philosophe envers
les vertus épistémologiques des modèles graphiques, et la tentation si vive
d'écrire la philosophielcomme la vraie tragédie, en détournant la cité
assemblée vers le seul spectacle du Bien. A moins que le philosophe des
Lois ne se fasse le défenseur de la légitimation sociale de l’écrit dans une
cité enfin fondée sur les traces saintes d’une ancienne colonie apollinienne.
(Ecole Pratique des Hautes Etudes
Section des Sciences Religieuses)
Marcel DETIENNE
34. Cf. P. Loraux, Nouv. obj., IV, 2.
35. Cf. M. Vegetti, Nouv. obj., IV, 1.
I. Le champ du politique
Marcel Detienne, «L'espace de la publicité, ses opérateurs intellectuels» ; -Françoise Ruzé, «Aux débuts
de l'écriture politique: le pouvoir de l'écrit dans la cité» ; Nicole Loraux, «Solon et la voix de l'écrit» ; —
Giorgio Camassa, «Aux origines de la codification écrite des lois».
Il. Du tribunal aux Archives
Mario Lombardo, «Marchands, économie et techniques d'écriture» ; -Alberto Maffi, «L’écrit et les pratiques juridiques» ; -Luciano Canfora, «Discours écrit, discours réel chez Démosthène» ; Stella Georgoudi, «Manières d'archivage et archives de cité».
III. Savoirs et objets
Giuseppe Cambiano, «La démonstration géométrique» ; -Christian Jacob, «Inscrire la terre habitée sur
une tablette. Réflexions sur la fonction de la carte géographique en Grèce ancienne» ; Jackie Pigeaud,
«Le style d’Hippocrate ou l'écriture fondatrice de la médecine». ‚Charles Segal, «Modèles et fonction
de l'écriture dans la tragédie» ; -Diego Lanza, «Le comédien face à l'écrit».
IV. Platon en mal d'écriture
Mario Vegetti, «Dans l'ombre de Theuth. Dynamique de l'écrit» ; Patrice Loraux, «L'art platonicien
d’avoir l'air d'écrire».
V. Entre le scripteur et les statues écrites
je m'efface. L’énonciation dans les premières inscriptions» ; Pietro Pucci,
Jesper Svenbro, «J'écris donc
«Les inscriptions archaïques sur les statues des dieux».