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View in PDF(opens in a new window)Carcobino,
Jérôme
In: Revue des deux Mondes Xgx-
96 - 1926
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- tome 35
p. 781 - 810
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Page 2
View in PDF(opens in a new window)1
LA DÉCOUVERTE DU MONUMENT
LA PORTA MAGGIORE
Le voyageur qui arrive directement de France à Rome
admire déjà la ville antique avant d'être descendu dans la
capitale italienne. Dans les dernières minutes du trajet, il a
suivi du regard le déroulement majestueux de la fortification
que l’Empire, à La fin du n° siècle, dressa, comme un défi aux
Barbares, et dont les hautes masses de brique, si belles en
leur ruineux éclat, ont résisté aux progrès modernes comme
à la ruée dévastatrice des invasions et à l'anarchie du moyen
âge. Au moment où le chemin de fer, pour entrer en gare,
rebrousse, comme la muraille, de l’est vers le nord, surgit la
porte la plus imposante, celle que Îles Romains désignent communément sous le nom de Porta Maggiore, mais qui, plus
ancienne et plus récente à la fois que les murs qui l’enserrent,
revêt un aspect composite auquel trois règnes ont collaboré.
Les arches de la Porte Majeure furent érigées, entre le
25 janvier 52 et le 21 janvier 53, par Claude, pour soutenir
les deux canalisations superposées de ses nouveaux aquedues,
l’Aqua Claudia et l’Anio Novus, au-dessus des deux routes qui
convergeaient eu ce lieu : la Voie Labicane, au sud, et, au
nord, la Voie Prénestine (1). Au passage de chacune d'elles et
(1) Voyez le croquis page suivante.
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View in PDF(opens in a new window)sous l'aftique, haute de 9 mètres, dont les flanes enfermaicnt les
conduites d'adduclion, l’empereur arrondit deux grandes
arcades, de 44 mètres de haut el de 6 m. 35 de largeur, dont le
lemps n'a pas alléré le galbe; puis, entre ces deux Jarges baïes
cavalières et de part et d'autre de chacune d'elles, il ménagea
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(rois poternes que surmontent des frontons triangulaires
reposant sur des demi-colonnes corinthiennes. En 271, Aurélien incorpora le grandiose édifice à son enceinte, sans toucher
à l'élégance de sa solide architecture. En 401 ou 402, Ionorius
le restaura, le flanqua de tours rondes, qui ont élé démolies
en 4838, rétrécil el crénela ses passages, el v ajoula une
longue iuscriplion. Mais ni l'ampleur que Claude lui avait
donnée, n3 la sollicitude aver laquelle les successeurs de Glande
ont pourvu à l’entrelien de la Porte Majeure ne furent dictées
Page 4
View in PDF(opens in a new window)par l’activité humaine ou l’opulence monumentale
de la
région qu'elle dominait alors comme aujourd'hui. Elles
tiennent à l'importance de la fonction qui lui avait été dévolue
d'abord, qu’elle ne cessa pas d'exercer ensuite, quand, par surcroit, elle eut été transformée en ouvrage défensif, et qui consistait à amener dans la Ville les sources limpides et fraiches
dés ravins de Subiaco. Claude l’avait dressée à la rencontre des
anciens aqueducs du 1v° et du r1° siècles avant notre ère, et
au terme de ceux par lesquels il avait enfin doublé et surpassé ces
branchements archaiques, comme on élève un are triomphal; et
elle a continué, pendant toute la durée de l'Empire, à porter
sur ses robustes épaules de travertin le texte unique des deux
inscriptions qui, gravées à l’entablement supérieur de sa double
facade, proclamèrent, au début de 53, au plus tard, l'orgueil du
bâtisseur impérial et l’accomplissement de sa vaste tâche.
Mais la gloire de la Porte Majeure brillait dans la solitude.
Autour d'elle s’étendaient seulement l'ombre des grands parcs
et le silence des sépultures. Nous lisons dans le traité de
Frontin qu’elle était sise aux confins d'immenses jardins : les
Horti Torquatiani, que Néron acquit en 64 par le meurtre de
leur maître légitime, D. Junius Silanus Torquatus, et les Horti..
ani, dont les copistes ont mutilé le vocable, mais qui subirent
aussi la confiscalion, puisque, au 11° siècle, la propriété impériale
avait envahi l'emplacement des uns et des autres. En dehors
d'eux et de leurs bâtiments, les textes anciens ne mentionnent
là qu’un petit sanctuaire, qui était dédié à la Vieille Espérance, — Spes vetus, — et qui n’a pas laissé de vestiges.
Jusqu'à la découverte sensationnelle dont nous allons parler
et à laquelle la Porte Majeure a prêté son nom, les fouilles
n'avaient dégagé dans son voisinage que des tombes : celle du
boulanger et fournisseur de l’Élat, M. Vergilius Eurysaces, à
deux pas à l'est, vers la campagne, et, du côté opposé, vers la
Ville, des colombaires de grandes familles: celui des Arruntii
notamment, et surtout celui des Slatilii, établi au sud-est du
précédent, à quelques dizaines de mètres à l’ouest et en deçà
de la Porte, dans l'espace extra-urbain que les morts gardèrent
le droit de disputer aux vivants, tant que le tracé des murs d'Aurélien n'eut pas reculé jusqu’à elle la ligne pomériale interdite, depuis la législation des XII Tables, aux cendres comme aux
cadavres des défunts. Les routes mêmes au bord desquelles
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View in PDF(opens in a new window)salignèrent ces lombeaux, des deux côtés de la Porte qu'elles
franchissaient, n'étaient guère fréquentées. Ni Labicum, n1
Préneste n'avaient conservé, sous l'Empire, l'importance que
ces vieilles métropoles latines détenaient à l’époque républicaine et dont les convulsions des guerres civiles les avaient
définitivement privées. C'élaiet là de grands noms qui se survivaient en de médiocres bourgades, où les puissants du jour possédaient d'immenses domaines et de luxueuses villas, mais dont
la population s'était peu à peu clairsemée, ct d’où se détournaient
les grands courants du commerce péninsulaire. Les voies qui ÿ
menaient ne pouvaient pas être très passantes, et à leurs carrefours il n’y avait pas à craindre d’encombrement. [lfautstimuler
un peu son imagination pour retrouver, autour de la Porte
Majeure, qu'ébranlent, de nos jours, les autocamions qui la traversent et les express qui la côtoient, le calme et le silence qui
l'enveloppaient autrefois. Ne nous plaignons pas, du reste, de
cette bruyante métamorphose, car sans les chemins de fer
nous ignorerions encore l'existence de l’étonnant édifice qui
s était réfugié à ses pieds ct que, par un paradoxe du sort, un
banal accident nous a rendu (1).
SUR LA LIGNE DE ROME A NAPIES
Le 23 avril 1917, à une centaine de mètres
à l’est de la Porte
\ajeure, le ballast s'affaissait sous les rails de la ligne de Rome
à Naples, entre le pont en ciment armé sur lequel passe la Via
Malabarba et le viaduc qui chevauche la Via Prenestina, superposée en cette section de son parcours à l'antique route de Préneste.
Prévenus de l’éboulement, les ingénieurs de la traction
décidèrent aussitôt d’en chercher la cause, et entreprirent à cet
effet un sondage dans le sol qui, sans raison apparente, venait
de céder sous le poids de la voie ferrée. Ils l’avaient à peine
(4) La bibliograplue, eparptllee, est des maintenant considerable, Une page de
La Revue ne sulfirait pas à la dresser. Qu'on me permette, du moins, de citer ici,
avec reconnaissance, les noms des savants aux iravaux desquels, même quand Je
m'ecarte de leurs conclusions, je me sens particulièrement obligé: les premiers
éditeurs, leu Fornari et M. Edoardo Gatti; — le surintendant des fouilles de
tome, M. Paribeni; — son illustre prédécesseur, M. Lanciani; — MM. Bendinell,
Luglh, Hubaux, Leopold; et, enfin, Mm° Sirong, à qui nous devons la première
description systématique de la décoration, et M. Franz Cumont, dont le Mémoire,
paru dans la Revue Archéologique, dès 1918, mérita, par une science et une divinution également remarquables, d'étre initiateur et demeure fondamental.
Page 6
View in PDF(opens in a new window)approfondi de 3 mètres, qu'à leur vive surprise, 1ls rencontraient un puits circulaire de 0 m. 90 de diamètre, ménagé
comme une prise d'air au-dessus d'un couloir qui, peu après, se
repliait en angle droit. Ainsi les rails reposaient sur le vide
creusé, à neuf mètres au-dessous du sol antique, par une vaste
construction souterraine dont le couloir ne formait que la
moindre dépendance. Car cette galerie, voütée en berceau et
d'une largeur de 2 mètres environ, après s'être dirigée de
l’est vers
l'ouest,
puis du
nord vers
le sud,
conduisait
dans une première pièce, presque aussi large que longue
(3 m. 62 X 3 m. 50), et couverte d'une voute que troue, à la clé,
le rectangle d’un lucernaire. De là, on pénétrait dans une
grande salle de 108 mètres carrés de superficie. Même limité
aux extrémités de cette grande salle, et compte tenu de l'écart
de 4 m. 80 qui s'étend entre son mur septentrional et la galerie
d'accès, l’ensemble couvre une surface totale de plus de quatre
ares. C'est un miracle que le ballast suspendu au-dessus de lai
n'ait pas fléchi plus tôt, et l'on comprend que la direction
des Ferrovie dello Sitato se soit empressée de solliciter le
concours de la surintendance des fouilles. L'archéologie cst
accoutumée, dans Rome, à se mêler au courant de la vie Journalière; et le moyen de rendre à la voie ferrée sa solidité a
consisté, d'abord à explorer à fond, puis à préserver pour l'avenir
le monument qu'elle recouvre, et auquel la profusion de ses
ornements, autant que la singularité de sa destination, confère
la valeur d’un exemplaire unique.
À première vue et à ne considérer que son plan, on est
enchn à le prendre pour une crypte chrétienne, et beaucoup de
touristes, peu familiarisés avec la mythologie d’où proviennent
les moûifs figurés qui le décorent, se persuadent d'emblée
qu'il reçut originellement cet usage. La dernière fois que Jje
l'ai visité, au mois d'octobre 1924, j'étais seul à examiner un
à un les panneaux de stuc dont il est revêtu, quand survinrent
deux étrangers qui cherchaïient vainement dans leur guide
des renseignements que les ouvrages de ce genre n'ont pas
encore eu le loisir de s'approprier. Le carnet sur lequel j'étais
en train de prendre des notes, et la lorgnette que je portais en
bandoulière, en grossissant à leurs yeux ma compétence, les
encouragèrent à s'adresser à moi pour confirmer l'impression
qu’ils avaient ressentie comme un choc, et qu’ils tenaient déjà
JOUME XXXV. — 1996.
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View in PDF(opens in a new window)REVUE DES DEUX MONDES.
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pour fa vérité. « C’est bien ïiei une église, monsieur? » me
demanda le plus convaincu des deux. Je lui répondis, comme
je le pensais : « Qui, monsieur, c'est une église païenne. » Mon
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interlocuteur me fil grâce du resle. Il doute encore, peut-être,
si Je parlais sérieusement. Et pourtant je ne connais point,
pour l'hypogée de la Porte Majeure, de définition sommaire
qui lui convienne plus exactement.
Sa forme est celle d'une église que précède un atrium et que
Page 8
View in PDF(opens in a new window)constilue essentiellement un vaisseau à trois nefs. Celles-ci sont
séparces les unes des autres par deux rangées de trois piliers
et elles comportent, selon la règle, des dimensions inégales.
Longues de 12 mètres, toutes trois sont voûtées en berceau,
mais celle du milieu mesure 3 mètres de large entre les piliers
qui la déterminent, tandis que chacune des deux autres ne comprend que 2 mètres entre le mur latéral et la rangée de piliers
qui l’enserrent. Celles-ci sont terminées à leurs deux extrémités
respectives par un mur plein. Celle du milieu, au contraire,
aboutità une abside qui fait face à la porte ouverte sur l’atrium;
et sur le fond de cette abside semi-circulaire, d’un rayon de
1 m. 55, persiste la trace qu'ont laissée, sur la couche de peinture dont il était enduit à sa partie inférieure, les deux
montants et {a banquetic du siège qui y était adossé.
Ainsi, de la grande nef aux bas côtés, de l’aître ou du porche
que présentent encore nombre de nos cathédrales, jusqu'à la
cathedrasur laquelle s’asseyait l’évêque à l'heure de l'office divin,
toutes les particularités de la « basilique » de la Porte Majeure
se retrouvent dans les anciennes basiliques chrétiennes. Elle
semble calquée sur leur modèle, et l’on devrait, en vertu de
cette identité des
dispositifs, l’assimiler à l’une
d'elles, si
toutes les représentations qui en tapissent les murs, les piliers
et les voûtes ne jJuraient avec le christianisme, et surtout si, à
l'époque où elle fut construite, les chrétiens, qui commencalent à peine à s’asscmbler dans Rome, n'avaient été absolument incapables, dans leur faiblesse alors dérisoire, d’une fondation aussi considérable et somptueuse. Il nous reste donc
loisible d'appeler basilique l’hypogée de la Porte Majeure. Mais
cette basilique n'a pu appartenir à des disciples du Christ,
puisque, comme nous l’allons voir, elle a été bâtie, — et
détruite, — avant la fin du règne de Claude (41-54 ap. J.-C.)
LE MONUMENT DATÉ PAR SA DÉCORATION
Assurément, la preuve de cette chronologie ne nous incomberait point si nous disposions de l’un de ces textes épigraphiques dont la précision supplée à l'incertitude de nos raisonnements. Mais, hélas! st jamais quelque inscription fut apposée
aux murs de la basilique, tout souvenir en est aujourd’hui
Page 9
View in PDF(opens in a new window)évanoui, et nous en sommes réduits, pour remonter vers le
temps qui la vit naître, aux indices plus vagues qui résultent,
par une induction qui n'est point infaillible, de l'ancienneté
des monuments qui l’entourent, ou qui ressortent, par des
analogies plus décisives avec d’autres édifices datés, de Îa
naiare de sa construction et de ses caractères décoratifs. Du
moins ces divers éléments d'information s’accordent-ils entre
eux, ét, uns fois tombée l'animation des premières polémiques,
ia plupart des érudits sont revenus à la conclusion que
M. Edeardo Gatti et le regretté Fornari avaient proposée, dès
l'abord, et qui me semble inébranlable.
Remarquons tout de suite que le quartier auquel appartient
la basilique porte l'empreinte des premières décades de notre
ère. Le tombeau d'Eurysacès, sur lequel on bute en sortant
de la Porte Majeure, dut être élevé quelques années avant notre
ère. Les affranchis de la gens Statilia, dont les cendres ont été
déposées dans le colombaire qui la précède d’une soixantaine
de mètres, avaient servi le consulaire Statilius Taurus qui mourut
en 52 après J.-C. Le colombaire semblable, aménagé au nordouest du précédent pour les gens du consulaire L. Arrunlius, se rapporte, peut-être une quinzaine d'années plus tôt, à la
même époque. Enfin les travaux considérables qui ont valu
à ce coin de banlieue la physionomie qu'il devait garder dans
le cours de l'antiquité et qui n'est point encore effacée, la
restauration de ses anciens aqueducs et la création de nouveaux
branchements, honorent le gouvernement de Claude et furent
terminés en 53 au plus tard. Certes, rien n'empêcherait
a priori que notre basilique les eût devancés ou suivis à long
intervalle. Mais, en l’assignant à la même période que les
primitives arcades de la Porte Majeure et que les tombeaux
environnants, on ne risque point de disséminer dans le temps
ce que le terrain a ramassé, et on laisse, au contraire, au site
où lous ces monuments se sont rencontrés, une homogénéité
d'aspect qui, en soi, constitue déjà une vraisemblance.
Mais il y a plus : certains procédés de construction marquent leur âge et quelques-uns de ceux qu'on observe dans la
basilique de la Porte Majeure sont, en quelque sorte, signés.
Le blocage dont cest formé son gros œuvre n'est point engagé
dans un des « appareils » qui se succédèrent dans l'architecture
romaine et qui ont changé avec Les générations d'architectes.
Page 10
View in PDF(opens in a new window)Il supporte directement, soit l’enduit peint, soit le stuc dont
il est partout recouvert. Mais, à défaut d'un parement dont
l'armature renfermerait la date, il offre en soi de sérieux repères.
Son exécution, dont sa résistance actuelle alteste le soin,
témoigne en faveur d'une haute époque el l'excellent béton
que pressent ses moellons n’a admis, dans sa composition, n1
les débris de tuile, ni les fragments de marbre, qui, durant la
seconde moitié du 1‘ siècle, commencent d’apparaître dans
le mortier romain. C’est là une présomption qu'il n'a pas
élé gàché bsaucoup après l’an 50 de notre ère, au plus tard. En
outre, dans les parties advenlices du monument, où le blocage
fait défaut, dans les rebords du lucernaire, érigé au sommet
de la voûte de l’atrium et décrit par M. Edoardo Gatti, c'est
une maconnerie en appareil réticulé, de la meilleure facture,
qui l'a remplacé; et ce genre de construction a été surtout
répandu à la fin de la République et sous les premiers Césars,
d'Auguste à Claude (27 av. J.-C. — 5% ap. J.-C.)
Or, c'est à la fin de cette période que nous amène une étude
méthodique de la décoration.
À l'origine, le monument, partout pavé d'une mosaique
à fond blanc, était, en son entier, couvert de stucs. Ceux du
couloir d'accès ont été détruits. Les autres onl presque Lotalement survécu. Ceux de l'atrium sont parfois coloriés et
reposent sur une plinthe peinte en rouge. Ceux de la salle
principale, ou cella. sans trace aucune de peinture, drapent
leurs blanches broderies sur tout le corps du bâtiment, à
l'exception d’une plinthe, identique à celle de l'atrium, qui
régnait sur le pourtour des murs et autour de l’abside, derrière
la cathedra qui y était accolée. Ces stucs se répartissent en
une multitude de panneaux qui sont demeurés lisses au bas de
certains piliers et que rehaussent ailleurs des reliefs, tantôt simplement ornementaux, et tantôt figurés: ici, des personnages
isolés et, là, de véritables compositions, tour à tour austères et
plaisantes, paisibles ou dramatiques, empruntées aux usages,
aux ritucls et aux mythes du paganisme. Les unes se rapetissent aux proportions de tableautins; d’autres rejoignent celles
des stèles et des sarcophages; une seule, qui garnit le fond de
la coquille surmontant l'abside, est traitée avec l'ampleur d’une
fresque, aux trois quarts de la grandeur naturelle des personnages qu'elle rassemble. L'esprit reste presque partout confondu
Page 11
View in PDF(opens in a new window)par le merveilleux état de conservation de ces œuvres fragiles;
l'œil est aveuglé par lant de luxe et la mémoire cherche en vain
un ensemble qui soit comparable à celui-là et que n'atteignent,
en effet, ni les lambeaux détachés de la Farnésine, ni Îles fragments ravinés de la villa de Domitien à Castel Gandolfo, ni
même les voûtes, à certains égards plus parfaites, mais sensibfement plus restreintes, des tombeaux de la Voie Latine. C'est
ici vraiment qu'il faudra descendre pour apprécier les ressources que prodiguait à ses maitres cette ancienne forme de
modelage : aux murs de la basilique de la Porte Majeure se
déploie le triomphe des stucateurs romains.
Né en Égypte, d'où il fut introduit dès la xviri dynastie pharaonique dans la Crète minoenne, délaissé par les Grecs de la
période classique, l'art du stuc sculpté se développa surtout
dans le monde hellénistique, sous l'influence d'Alexandrie.
C'est vraisemblablement de la métropole lagide qu'il à pénétré
à Carthage, en Etrurie, dans l'Italie méridionale et finalement
à Rome. Mais il ne s’est pas acclimaté dans la Ville antérieurement aux premières années du premier siècle avant notre ère,
etil n’y pénétra, semble-t-il, qu'après que Sylla eut achevé la
soumission de la Campanie. Il y brilla alors d’un vif éclat, mais
ainsi qu'un feu de paille, car sa faveur n'y a pas tout à fait
duré deux siècles et s’éteignit, sur une dernière flambée, avec
la dynastie des Antonins. Par conséquent, à n’envisager que sa
matière, la décoration de la basilique de la Porte Majeure se
place entre ces deux termes extrêmes, et il est facile de réduire
davantage cette marge déjà étroite par le style dont elle relève
et les sujets qu’elle a préférés.
Assurément, en fait de stucs, tout n’est pas bon à considérer du point de vue du style, ou, si l’on aime mieux, tous les
éléments ne révèlent point le style. Toujours nécessaire, une
prudente discrimination s'impose d'autant plus qu'il s’agit,
avec la basilique de la Porte Majeure, d'un édifice où, de toute
évidence, plusieurs artistes ont travaillé à la fois. Il y a la part
à faire des degrés de leur dextérité et celle des originaux dont
ils s'inspirèrent, aussi docilement qu'un tapissier suit son carton.
S1 on lève le regard vers la voute centrale de la ce/la, on sera
amusé par le mouvement des scènes qui s'insèrent à ses extrémilés: pygmées qui vaquent avec une gaucherie grotesque à
leurs occupations domestiques ou champètres, magiciens qui
Page 12
View in PDF(opens in a new window)préparent leurs jongleries en des poses d'acrobates. Vives
comme une pirouette, spirituelles comme une anecdote, elles
dérivent, à n’en pas douter, de ces ouvrages hellénistiques où
réalisme et fantaisie se mariaient drôlement et frisaient l'imperlinence d’une caricature. Au contraire, l’'Héraclès au jardin
des Hespérides, qui remplit un registre supérieur du pilier
central de [a rangée du nord, paraît, en sa noble gravité, provenir en droite ligne d’une de ces métopes que les Grecs du
vf siècle avant J.-C. sculptèrent aux frontons de leurs temples.
Un éclectisme qui mêle à ce point les genres, les écoles et les
siècles se dérobe à tout classement logique ou chronologique,
et, en outre, la diversité de ses modèles se complique de la
criante inégalité de leurs imitations. Le corps du Ganymède,
qui, à la clé de voùte de la grande nef, est emporté en plein
ciel par le rapt de Jupiter, fut modelé avec une science
consommée de l'anatomie, avec un relief et une sûreté extraordinäires. Au contraire, les grandes figures qui se succèdent au
long des frises des bas côtés ont été dessinées dans le vague,
d'une main négligente et molle. Le profil du vieux pédagogue
qui, sur la voùüte centrale, préside sans aménité à [a leçon des
écoliers, a été enlevé en quelques touches rapides, tandis que
les élégantes danseuses qui, non loin de là, s’élancent auprès
d’un candélabre, en faisant s'envoler le bas de leurs robes, ont
été faconnées avec une minutieuse application. Ces personnages
sont animés d’un même souffle de vie, et pourtant la première
figure, en sa vérité sourcilleuse et massive, à été saisie d’un
trait, à la manière des impressionnistes ; la seconde, d’une grâce
pimpante, a été rendue, à force de patience, par un ciseleur
méticuleux. En somme, en tous ces tableaux éclate la diversité
des manières appliquées par une équipe d’ornemanistes à uno
infinité de modèles; et, à raffiner sur tant de nuances et de
contrastes, l’on s’exposerait finalement à échelonner sur plusieurs générations une facture qui, sans doute, n’a demandé
que quelques mois, et, suivant les compositions et les {ypes,
tantôt l’on vanterait la bravoure d'une exécution digne de la
plus belle époque artistique du Haut-Empire, et tantôt l’on
dénoncerait des faiblesses imputables à la décadence de la fin
du n° siècle.
donc tant de tableaux que pour mieux nous décevoir? Et vic-
Page 13
View in PDF(opens in a new window)time de ces cruels disparates, l’archéologue doit-il désespérer
de l'utilité de sa science? Certes, s’il étend démesurément ses
ambitions, il finira par tomber dans le scepticisme. Mais, pour
peu qu'il discipline sa recherche, il reprendra bien vite confiance
dans l’enseignement du style. Celui-ci, dans les stucs de la
basilique de la Porte Majeure, parle un langage aussi clair que
la plus limpide épigraphe, mais à la condition de ne l'interroger que là où il s'affirme : dans les formes qui se reproduisent
à saliété et dans l'encadrement qu’elles ont reçu, dans les motifs
communs que les stucateurs puisaient à des moules confectionnés à l'avance et qu'ils n’avaient que la peine de plaquer
sur les parois qui leur avaient été respectivement assignées,
enfin et surtout dans l’ordonnance générale dont le chef de
l'entreprise avait divisé les registres, dessiné les nervures et
imposé le rylhme à tous ses collaborateurs. Il nous suffira cette
fois d'un ou deux exemples, choisis dans la masse des rapprochements que son immense érudition a signalés à M. Bendinelli, pour réhabiliter la méthode archéologique et éprouver la
qualité de ses résultats.
Dans l'atrium comme dans la cella, les stucs ne commencent
pas au niveau du pavement. Au ras de la mosaique, court sur
tous les mursune large bande de peinture rouge. Dans l’atrium,
elle a conservé des parties du décor qui y était superposé : une
colonnade, un jardin avec des perroquets, un étang où baignent
des canards et qu'un héron regarde de la rive, des régimes de
fruits que becquellent des oiseaux pillards. Chacun de ces registres est indépendant de ses voisins et délimité, soit par des
candélabres dont une cariatide forme le füt, soit par des Ménades
qui. un thyrse en une main, un tambourin dans l’autre,
s'érigent sur des piédestaux, comme si, elles aussi, avaient dû
servir de supports à des candélabres. Or, s’il y fut appliqué selon
d’autres proportions, le principe d’une combinaison entre le stuc
et la peinture, intervient dans la décoration de la villa que Livie
possédait à Prima Porta (Ad Gallinas); et, dans le colombaire de
la villa Doria-Pamphili, comme dans la chambre funéraire de
Ja pyramide de Cestius, qui remontent l'un et l'autre à la fin
de la République, des Ménades et des cariatides morcelaient
pareillement une suite semblable de paysages conventionnels.
Plus haut, les murs de l’atrium et les pendentifs qui les couronnent sont divisés avec une rigoureuse symétrie en uu cer-
Page 14
View in PDF(opens in a new window)ain nombre de compartiments qui affectent tous une forme
régulière, carrés, rectangles ou ovales et portions de cercles,
et renferment des motifs de stuc se répétant ou se répondant
l'un à l'autre, tantôt blancs comme le fond sur lequel ils se
détachent, et tantôt peints de bleus qui alternent avec les rouges.
Or, cette segmentation géométrique, ce mélange dosé de la couleur et du relief, ce balancement de types plusieurs fois reproduils se retrouvent dans des monuments contemporains ou
immédiatement postérieurs. De même, à la Farnésine, de
sveltes candélabres déterminent les différents panneaux entre
leurs tiges élancées qu’interceptent de minces plateaux et
qu'assouplissent les frondaisons de leurs volutes. De même,
dans la chambre sépulerale de la pyramide de Cestius, des guir{landes feuillues relient ces candélabres entre eux; et à chacune
d'elles est suspendu,
soit un masque, soit l'orbe d'un oscillum par
le nœud d'une bandeleite. Enfin, au haut de la frisè comprise
entre les murs et les pendentifs, M. Bendinelli à discerné les
faux guichets dont les battants ont tourné sur leurs charnières
et s'ouvrent de profil, ainsi qu’à la Farnésine.
La cella fourmille des mèmes analogies. Sur les murs de
fond, sur les murs latéraux, aux flancs des piliers, dans les
courbures des arcades, s’élancent, telles de belles plantes épanouies et flexibles, les cariatides des candélabres, et les Victoires, aux ailes éployées ou recoquillées, qui, de leurs mains
abaissées ou tendues, tiennent la rosace d'une fleur. Ce sont les
sœurs de celles de la Farnésine, et si frappante est leur ressemblance avec elles qu'on les dirait jaillirs du même moule. Près
d'elles, passent des apparitions de la Méduse, dont les chevelures
s'ébouriftent autour de têtes rondes et jJoufflues, à limitation du
Gorgoneion de bronze qui avait été cloué à la proue du ponton de
Caligula et que les scaphandriers ont sauvé naguère des eaux
du lac de Nemi. Dans les bas côtés, vingt fois, un cratère a été
placé entre deux monstres affrontés, thème qui reparaît non seulementsur les plaques de terre cuite réputées les plus anciennes,
et sur la mosaique dont fut orné, au temps de Tibère, le mausolée de Pomponius Hylas, mais, avec la même régularité, sur
le soubassement de la voûte du colombaire des Arruntii, à pou
de chose près contemporain. Aux quatre angles de Ia voûte
centrale, luttent le griffon ct l’arimaspe, en cette sorte de duel
immobile qu'ont fixé à l'envi les stucateurs de la Farnésine
Page 15
View in PDF(opens in a new window)et les peintres de Pompéi qui vivaient à la mème époque, tandis qu’en son milieu ressortent les masques d'Ammon, qui
flanquent communément les cippes et les urnes funéraires du
1e siècle.
Aucun de ces détails n’est indifférent. Mais plus probante
encore se montre l'ordonnance générale des voûtes, spécialement celle de la voûte centrale où, grâce à l'étendue de la surface, le système adopté pour la garniture des nefs a été poussé
jusqu'à ses extrêmes conséquences et se révèle en pleine clarté.
Le plafond a été sectionné, par une série de lignes ou parallèles
ou perpendiculaires à son axe longitudinal, en un échiquier de
carrés égaux. Puis, de place en place, deux ou plusieurs de ces
carrés ont été réunis en un seul par la suppression des divisions
intérieures. A la naissance de la voûte, s'étirent de longues prédelles, cependant qu'à la clé se massent de grands carrés et que,
dans l'intervalle, s'alignent ou se superposent des rectangles,
tantôt équivalents, tantôt inégaux, alternativement posés dans
le sens de leurs bases ou dressés sur l’un de leurs petits côtés.
Ainsi l'artiste, par un procédé invariable, et sans jamais rien
changer que les dimensions ou la position d'une même figure,
est parvenu, non seulement à couvrirsans discordance une paroi
concave d'un décor rectiligne, mais à donner l'illusion d'une
savante diversité, et à
dissimuler, sous l’enchevêtrement du
réseau qu'il a tendu avec une habile simplicité, la monotonie
de mailles uniformes.
C’est une gageure qu'il a brillamment gagnée; mais il n'a
pas été autrefois, dans Rome, le seul à jouer cette partie. Elle
ne sera abandonnée qu'après la chute de la dynastie julio-claudienne, timidement d'abord par les ornemanistes du temps de
Domitien, qui ont multiplié aux voûtes du Palatin les losanges et
les polygones, puis avec éclat par ceux qui ont tendu d'un souple
manteau de stucs complexes et sinueux les plafonds resplendissanls des deux tombeaux que, sous Antonin le Pieux ou MarcAurèle, les Valerii et les Pancratii s'étaient préparés sur la Voic
Latine.
Auparavant, le système paradoxal de notre basilique avait
été suivi, non seulement par les stucateurs de la Farnésine,
mais par ceux du colombaire des Arruntii et par ceux à qui
Néron confia la décoration des voûtes de son nouveau palais;
et, s'ajoutant à toutes les autres, cette dernière et fondamentale
Page 16
View in PDF(opens in a new window)analogie achève de nous instruire. Le style de notre monument
ne peut, n1 descendre plus bas que le règue de Néron, ni remonter plus haut que la fin de la République. À son terme supérieur,
il se relie au colombaire de la villa Doria-Pamphili et à la pyramide de Cestius; à son terme le plus récent, à la Maison Dorée.
La basilique de la Porte Majeure est ainsi placée à coup sûr au
1 siècle de notre ère, plus exactement dans la première moitié
de ce siècie, puisque c’est avec la maison de la Farnésine et
avec le colombaire des Arruntii qu’elle offre les ressemblances
les plus nombreuses et-les plus frappantes. La maison de la Farnésine est généralement assignée au règne d’Auguste. Le colombaire des Arrunlii, qui n’est guère distant que de 250 mètres
de l'emplacement de notre basilique, appartenait à la maison
de L. Arruntius, qui, consul en l’an 6 de notre ère, se tua
en 31 par peur d’une accusation de lèse-majesté portée contre
lui, dans le Sénal, par Macron, le dernier favori de Tibère.
S1 bien que nous n’aurons guère chance de nous tromper en
l'enfermant elle-même, vers le même temps, dans la période
comprise entre le règne d'Auguste, au plus tôt, et l'avènement
de Néron, au plus tard; et l'examen des sujets que ses constructeurs y ont traités va maintenant confirmer les attestations
concordantes du terrain, des matériaux et du style, en resserrant encore les limites de l'attribution qu elles ont fondée.
,
SCÈNES ET PORTRAITS
Les stucs, nous l’avons déjà dit et nous aurons plus d’une
occasion de le voir, foisonnent en une infiniié de sujets. Parmi
ces sujets, il n’y en a qu’un seul, le principal, 1l est vrai, celui
qui plafonne au sommet de l'abside, qui se soit jusqu'ici montré
réfractaire à toute tentative de confrontation avec des motifs
déjà connus par ailleurs. Assurément, Îles autres ne sont pas
tous identifiés sans réserve. Mais, même pour ceux qui se
prêtent à plusieurs interprétations concurrentes, c'ést moins
l'absence de comparaisons possibles que le choix entre de trop
nombreuses réminiscences qui crée notre embarras. [Il semble
dès l’abord que cette abondance de biens doive faciliter la réalisation de notre dessein. Mais on s'aperçoit bien vite qu’elle la
gène, au contraire. Dans l'antiquité, comme dans l’iconographie
médiévale et moderne, les sujets ont eu la vie dure. Ils s’éche.
lonnent sur une longue suite de générations qui ne purent se
Page 17
View in PDF(opens in a new window)déprendre de leur accoutumance, et se les passèrent, de l’une à
l’autre, sans en modifier le caractère fondamental. Nous avons
déjà mentioñné le bas-relief d'Hercule recevant la pomme de
l'Hespéride, dans le panneau supérieur qui, face à la grande
nef, termine le pilier central de la rangée du nord. Or, cet
épisode célèbre est entré dans la familiarité des artistes au
v‘ siècle avant notre ère et il n’en est plus sorti. La remarque
vaut aussi pour la scène qui lui fait pendant, face au bas côté
septentrional, sur le même pilier, et où Démèter, sceptre en
main, enseigne Triptolème, comme sur-de nombreux vases à
peintures rouges du v° et du 1v° siècle avant notre ère. Le type
des griffons, au corps de lion, à la tête et aux ailes d’aigle, dont
les stucateurs de la basilique ont usé à profusion, remonterail,
si l’on en croyait une découverte récente de Sir Arthur Evans
dans les ruines de la Pylos préhellénique, au xvi* siècle avant
J.-C. Il a survécu à toutes les secousses qui ont ébranlé le monde
méditerranéen depuis l'avènement de la civilisation grecque. Il
a traversé les révolutions el les âges, pour refleurir, intact et
toujours semblable à lui-même, aux chapiteaux des églises
romanes. Décidément, l'imagination des hommes est plus courte
que leur histoire, et, comme M. Salomon Reinach l'a affirmé
à propos de la sculpture attique, c'est seulement dans l'adaptation
de motifs quasi immuables aux progrès de la technique et aux
flottements du goût que les artistes de l'antiquité ont, à l'ordinaire, déployé la leur. En sorte que, dans la grande majorité des
cas, un examen des sujets qui illustrent la basilique de la Porte
Majeure coïnciderait finalement avec l'étude de leur style et ne
peut nous conduire plus avant.
Il existe toutefois d’heureuses exceptions à la règle générale, soit que certains sujets aient été affectés d'un fort coëfficient d’évidente actualité, soit que le fonds mythologique dont
la plupart procèdent, ait profité, depuis Homère, de renouvellements dont le gain est l'œuvre appréciable d'une époque
déterminée. Dans le premier cas, le sujet implique sa date.
Dans le second, il indique au moins la date, plus ou moins
récente, au delà de laquelle il ne put être abordé. Et cette
double chance nous est échueavec quelques stucs de Ia basilique,
rares, il est vrai, mais privilégiés.
Les piliers qui soutiennent la ce/la ont reçu une ornementation dont la symétrie demeure frappante, en dépit des dété-
Page 18
View in PDF(opens in a new window)riorations particulièrement recorettables qu'elle a subies. Cepen
dant que leurs faces inlernes sont revèlues de slucs parement
décoratifs, candélabres à cariatides superposés à des candélabres
sans cariatides, les faces extéricures qu'ils présentent aux bas
côtés se subdivisent en plusieurs bas-reliefs figurés dont l'agencement calculé dispose uniformément, au-dessous de la stèr
mythologique du registre le plus haut, un cadre rectangulaire
où s'inscrit, en faible relief, un buste d'homme ou de femme,
de dimensions sensiblement conformes à la réalité. Comme il y
a Six piliers, le décorateur avait modelé au moins six de ces
bustes qui s'alignaient trois par trois au long de chacun les
deux bas côtés. Sans doute même y en eut-il douze à l'origine,
si les vides équivalents, laissés à hauteur égale, dans les faces
des piliers tournées vers la grande nef, correspondent, comme
on l’a conjecturé avec vraisemblance, à l'emplacement de bustes
identiques, exécutés, non dans le stuc, mais dans des plaques de
marbre qui nous manquent aujourd'hui. Quoi qu'il en sait, trois
seulement sur les six, ou plutôt sur les douze, sont parvenu:
jusqu'à nous: l’un, au premier pilier de droite, à partir de
l'entrée, les deux autres, aux deux premiers piliers de la rangee
de gauche. Un seul, le dernier des trois, dans l'ordre de mon
énumération, est un buste de femme. Les deux autres sont des
bustes d'hommes ayant alleint ou dépassé l’âge mûr.
Or, si les érudits discutent sur l'identité de leurs modèles, ils
sont unanimes à leur en chercher à tous les trois, comme àdes
portraits. Aussi bien, ces bas-reliefs paraissent-ils copiés d'après
nature, celui-ci avec son visage glabre, son cou étroit et maigre,
le toupet qui pointe sur son front; celui-là avec sa tête chauve
au sommet, garnie sur l’occiput de cheveux bouclés, ses grasses
lèvres qui ont l'air d’avoir fermé la bouche d'un homme de
couleur. De cette lippe, on a spirituellement déduit que Île personnage dont elle alourdit le visage devait avoir une ascendance
orientale. Quant aux mèches de l'autre, elles ne sont pout-être
qu'un artifice bien connu de la coquetterie masculine; mais, si
la calvitie qu'elles cherchent, ici, à dissimuler st ani, là, au
contraire, aurait exercé ses ravages au point de les rendre
impossibles, vaut un signalement individuel, elle n'est pas plus
affaire d'époque que de nationalité et n'offre pas à la chronologie
les prises qu’elle donne à la plaisanterie. Îl n'en va pas de mAme,
heureusement, de la coiffure féminine. Qu'on interroge pint4i
Page 19
View in PDF(opens in a new window)les figures d’impéralrices qui se succèdent dans les galeries de
sculpture et les collections de numismatique. Les transformations de la chevelure, naturelle, adventice ou combinée, qui
orne ces têles augustes, se suivent, rapides et tyranniques
comme la mode qu'elles consacraient et qu'elles reflètent.
À deux exceptions près, au début du 1 siècle et à la fin du
1e, les types ne se ressemblent que par la complication commune à des formes par ailleurs très différentes. On pourrait
presque retourner Île vieux paradigme de Lhomond, Quot
sententiæ, tot capita, et, d’un regard, au
seul aspect d’un
arrangement qui mit plus d'une fois à la torture l’ornatrix et
sa maîtresse, l’antiquaire le plus novice n'éprouve aucun mal
à distinguer la femme d'Antonin le Pieux et celle de MarcAurèle, qui pourtant étaient la mère et la fille; Plotine, la
femme de Trajan, el Sabine, sa nièce, qu'avait épousée Hadrien;
la triste Octavie et la hautaine Poppée. Or, le portrait de femme
que la basilique nous a transmis se caractérise par la sobriété
d'une coiffure qu'une raie départage, dont les bandeaux lissés
couvrent les tempes et qui se relève sur la nuque par un court
chignon. Cette austere simplicité débute avec Livie, lorsque la
veuve d'Auguste eut renoncé à nouer au milieu du front les
mèches disgracieuses que porte l'impératrice, ainsi que sa
belle-sœur Octavie, sur leurs bustes de bronze, au musée du
Louvre. Elle régna à la cour de Tibère et durait encore à celle de
Claude, où vécurent ces délicieuses anonymes qui posèrent pour
les bustes de l'antiquarium romain et de la glyptothèque de NyCarlsberg, deux créations, exquises entre "toutes, des portraitistes
anciens. Mais elle commence à s’altérer chez Agrippine. Entièrement délaissée par les princesses flaviennes pour des échafaudages orgueilleux et des frisures savantes, elle ne retrouvera
jamais plus tard, même quand, par réaction contre tant
d'atours, les Romaines, sous Commode et les Sévères, s'évertueront
à yrevenir, la pureté d'antan.
Nous ne saurons sans doute jamais le nom de l’héroine, —
ou plutôt de la simple donatrice, — dont le stucateur de la
basilique prétendit immortaliser le visage. Mais, de même
qu'il arrêta net chacun de ses bustes aux clavicules, ainsi que
le faisaient couramment les sculpteurs du siècle d'Auguste, il
a prêté à cette mortelle les traits des femmes qu’on coudoyait
dans la Ville, dans le deuxième quart du premier siècle de
Page 20
View in PDF(opens in a new window)notre ère, après l'exemple que leur avait donné la mère de
Tibère, avant celui que leur donnera la mère de Néron.
Au surplus, les apparitions des immortels dans la basilique
corroborent le témoignage des portraits humains. Tous les
dieux, en effet, ne sont pas nés en même temps à la foi du
paganisme. Si les divinités helléniques firent l’objet, de la part
des Romains, d’une adoption qui, dès la fin de la République,
peut passer pour collective, celles de l'Orient n'ont été introduites qu’une à une dans un Panthéon jalousement policé.
L'Égyptienne Isis, intronisée publiquement dans Rome par
Caligula, n’a vraiment cessé d'y être traitée en étrangère que
sous Vespasien (69-79). La propagation du culte iranien de Mithra
fut plus tardive encore : des centaines de chapelles mithriaques
que les fouilles ont dégagées à la surface de l'Empire, les plus
anciennement datées ne remontent pas plus haut que les Fla.viens. Enfin, ce n’est pas non plus avant le 11° siècle de notre
ère que se groupent en masse les documents du prosélytisme
syrien. Or, à la luxuriante floraison des mythes grecs dont elle
est illustrée, notge basilique oppose, en une criante antithèse,
l’indigence de ses emprunts aux mythologies orientales. Nulle
part, on n’a relevé danssesstues, ni l'image du Mitkra tauroctone,
ni les colombes d'Astarté, ni même l'uræus ou le sistre d'isis.
Son silence est éloquent et, comme l'a écrit M. Cumont, « la
confirmation la plus sûre de son antiquité résulte de l'absence »
de ces éléments dans sa décoration.
Il est pourtant un dieu, étranger à l’hellénisme, qu'eile a
accueilli sous ses voûtes; mais c'est justement celui dont l’avènement au culte romain se place à la fin même de la période à
laquelle nos investigations précédentes nous avaient arrêtés.
Aux quatre angles du registre central qui, à la clé de la
grande nef, représente le rapt de Ganymède, comme pour le
supporter sur la volute exagérément arrondie qui termine, en
la stylisant, sa houlette distinctive, ont été posées quatre figures
du berger divin Attis (4), dans l'attitude méditative où, par la
suite, il continuera, sur nombre de sarcophages, à exprimer
l'attente de la résurrection. Il est vêtu d’une tunique à manches
et d’un pantalon bouffant, ou anaxyris, et sa tête est ceinte
du bonnet phrygien, sa coiffure nationale, selon le type classique
(4) Attis ou Atys, berger de Phrygie aimé de Cybèle qui le fit mourir pour le
punir de son infidélité, puis le ressuscita.
Page 21
View in PDF(opens in a new window)de ses effigies. La jambe droite à plat, la gauche légèrement
détendue, la main droite repliée sous le menton, 1l songe tristement aux péchés de sa vie ardente dans les halliers de l'Ida,
au sacrifice qu'il a consenti de sa virilité, et qui l’eût envoyé à
une mort éternelle si la Grande Mère Idéenne, Gybèle, au culte
de qui il était voué et qu'il avait trahie pour les beaux yeux de
la nymphe Sangaria, ne l'avait, en sa miséricorde, miraculeusement ranimé. Quatre fois, les décorateurs de la basilique ont
répété cette image, dont les traits, empreints d'une émouvanie
mélencolie, sont devenus populaires dans l’antiquité romaine
et restent si nettement particularisés, dans leur expression et
leur emploi, que les archéologues sont convenus d’un qualificatif
pour la distinguer de toutes les autres figurations du dieu: c'est
l'Attis funéraire, l’Attis juvénile et songeur, douloureux et
confiant, que l’Empire placera dans ses tombeaux comme un
rappel de l'au-delà.
Or, Attis n’aatteintà la hauteur de cette signification spirituelle, radicalement différente des conceptions naturalistes de
la Phrygie, que grâce à la réforme qui lui ouvrit toutes
grandes les porles de la cité romaine. Les plus vieux Altis
funéraires que nous possédions jusqu'alors avaient été trouvés
à Pompéi et attribués au règne de Néron. D'autre part, la
réforme qui a, pour la première fois, associé le culle d'Attis à
celui de Cybèle dans le calendrier romain, mais qui têcha,
du même coup, d'en tempérer les rites orgiastiques et d'en
assagir la scabreuse légende, date certainement du règne de
Claude. C'est cet empereur qui, prévoyant le danger que courait la religion officielle, appauvrie dans sa substance et ébranlée
sur ses bases, comprenant la nécessité de faire sa part au mysticisme des foules, pour l'empêcher de tout briser, se heurtant à
l'impossibilité de déraciner du roc natal, pour y convertir le
monde, la vénérable religion d'Éleusis, se flatta de pouvoir, à
limitation de Timothée, le subtil hiérophante du 1v° siècle avant
J.-C., insuffler l'esprit sacré des mystères grecs à la vieille religion, sensuelle et grossière, des plateaux d’Anatolie. Il n'est
certes point parvenu à chasser tous « Les relents d'abattoir et de
mauvais lieu » qui émanent des rites phrygiens; mais c'est tout
de même grâce à lui si le type d’Attis s’est rénové et si la figure
équivoque et malsaine du pâtre émasculé, en qui les Galles (1)
(4) Prêtres de CN:
Page 22
View in PDF(opens in a new window)méprisables et honnis adoraient
le premier des leurs, s’est élevé
à l'éminente dignité d'un dieu racheté et sauveur. Les idées
incarnées dans Attis funéraire présupposent la réforme dont
elles procèdent. La basilique de la Porte Majeure, où elles s'énoncent, n'a donc pu les réaliser auparavant; par conséquent, c’est
au règne de Claude, plus probablement à la seconde partie du
règne de Claude, après que sa réforme, dont la date, au resle,
ne saurait être précisée davantage, eut produit ses premiers
effets, qu’il convient de la rapporter; et comme la basilique a
été pillée et fermée peu après sa construction, c’est aux dernières années de Claude que nous devrons, par force, en attribuer tout ensemble le commencement et la fin.
LA CATASTROPHE
Ïl n’y a point de doute, en effet, que la basilique de la Porte
Majeure n'ait élé soumise à une épreuve mortelle, déménagée
de son mobilier, partiellement comblée des gravats que ses
explorateurs ont eu d'abord à déblayer. De cruelles violences
lui furent alors portées; et ses plaies, largement visibles, sont
aisées à dénombrer.
De Ïla cathedra, qui se dressait au fond de l’abside, nous
ne discernons plus que les traces, sur le mur concave auquel
elle s’appuyait. Nous savons aussi que, dans chacun des piliers
qui flanquent la grande nef, à la hauteur des portraits de stuc
qu'ils présententaux bas côtés, s'encastraient jadis des panneaux
de dimensions égales, dans lesquels d'autres portraits, semblables
aux précédents, avaient sans doute été sculptés en marbre. De
ces bustes absents, nous pouvons reconnaître les places, non
seulement aux six brèches rectangulaires qui évident régulièrement, à ce niveau, le stuc des piliers et mettent à nu le blocage
sous-jacent, mais aux petits crampons de fer qui les y avaient
fixés et dont plus d’un reste enfoncé dans la maçonnerie. Avec
ses consoles hautes de 0 m. 80, larges de 0 m. 35, chacun de
ces cadres subsiste toujours, mais le tableau qu’ils enchâssaient
a disparu.
La mosaique à fond blanc qui pave la basilique est rehaussée
dans la cella, comme dans l’atrium du reste, d'une double
bordure de cubes noirs, qui suit le pourtour des murs et des
piliers. Au long des murailles, celte moulure court cn ligne
droite, et ne s’interrompt que dans la partie où sa présence eût
TOME XXXV. — 1926,
Page 23
View in PDF(opens in a new window)paru la plus indiquée : devant l'abside. Faut-il justifier cette
anomalie comme Sir Arthur Evans, en invoquant le précédent,
seize fois séculaire, de la salle royale du palais de Cnossos, dont
la balustrade suit un tracé analogue et s'arrête pareillement
devant le trône minoen? N’est-il pas préférable, au contraire,
d'imaginer que la moulure, qui règne partout ailleurs, s’effaça,
dans l’abside, devant un
cancel dont le
marbre couvrait
l'espace qu’elle eût, en cet endroit, inutilement rempli? Le sol,
malheureusement défoncé à cette place, ne permet plus d'opter
entre ces suppositions contradictoires. Mais, si la preuve de ce
Jarcin nous échappe, la mosaique en décèle plusieurs autres qui
ne sont pas contestables.
La double bordure noire affecte, autour des piliers, une
forme significative. Parallèle aux parois des six piliers sur leurs
trois autres faces, elle se prolonge, sur celle de leurs faces
qu'ils tournent vers la grande nef, par une saillie crénelée qui
atteste la présence initiale, entre elle et la face correspondante,
d’un cippe, ou d’une base, ou d’une stèle adossée au milieu du
pilier. De fait, à la partie inférieure de chacun de ces quatre
piliers, la face de [a grande nef, à l'exclusion des autres, se
contente d'un badigeon de stuc uni, sans addition du moindre
relief, comme si, dans Île plan primitif des décorateurs, elle
avait dû demeurer invisible derrière le socle, plus ou moins
massif, qui lui était destiné; et, de fait encore, au pied de
chacun d'eux, se creuse, vers l’axe de la grande nef, dans
l'échancrure moulée par le double liséré noir de la mosaique,
un trow carré, profond de 45 à 20 centimètres et de 34 centimètres de côté, où s’emboîitait, en pleine terre, le support qu’on y
avait implanté à l’origine, mais qui en fut arraché par la suite.
De mème, le sol naturel, soustrait à l'application des cubes
blancs qui constituent le fond de
la mosaïque, reparaît, semblablement encadré d’une double moulure à cubes noirs, d'abord
au milieu de la grande nef, entre les deux premiers piliers
à partir de l'entrée, puis sous les arcades qui retombent, entre
la grande nef et les bas côtés, sur les quatre premiers piliers de
la cella. La première de ces excavations, qui est considérable,
et au bord de laquelle se remarquent encore les tenons d’un
scellement, mesure 4 mètre du nord au sud et 0 m. 62 d'est en
ouest. Les quatre autres, symétriques entre elles, sont des reclangles de 0 m. 50 de fong sur 0 m. 40 de largeur. Quoi qu'on
Page 24
View in PDF(opens in a new window)suppose de leur nature, il est certain que les pièces d'un mobilier, à la fois précieux el transportable, y avaient été fichées
sans quoi l’on ne comprendrait, ni qu’elles y eussent été dotées
d'un encadrement aussi soigné, ni qu'elles en eussent été aussi
facilement enlevées. Sans doute élaient-elles de marbre blanc,
d'une blancheur qui vibrait à l'unisson des stucs blancs, de la
blanche mosaique et du marbre où se taillaient, à [a belle époque
de l’art romain, et dans des monuments d’une telle somptuosité,
les stèles et les.cippes, les autels et les tables, les cathedræ et
les cancels: et cette fastueuse richesse, évoquée soudain par la
rapine qu'elle a subie, expliquerait, à elle seule, l'acharnement
de ses déprédateurs.
Mais elle ne rend pas compte de la méthode avec laquelle ils
semblent avoir procédé, non dans les tâtonnements et la hâte
d’un pillage clandestin, mais dans la lenteur d'une effraction de
tout repos, effectuée avec les précaulions et l’aisance d'une opération légitime et publique. Leur sécurité démasque en eux des
favoris ou des agents du pouvoir, et les circonstances de leur
intervention la refoulent au delà des temps modernes et du
moyen âge, jusqu’à l'antiquité. Au cours du moyen âge, les
édifices antiques ont été exposés au vandalisme des fabricants de chaux qui, sans vergogne, installaient leurs fours
à proximité des ruines, et alimentaient leur industrie avec
les chefs-d'œuvre qu'ils déterraient. Lorsqu'en ces siècles de
misère matérielle et de détresse morale, ils pouvaient poursuivre
sans être inquiétés leurs manipulations sacrilèges dans les
décombres de la Rome impériale, il n’est pas vraisemblable qu'ils
aient perdu leur temps à descendre dans les profondeurs de
notre basilique, pour en extraire, à grand peine, les matériaux
qu'elle recélait dans les entrailles du sol et qu'ils trouvaient alors
en abondance, soit à la surface, soit à fleur de terre. Ils ne ravageaient les gloires du passé que pour s’épargner les fatigues et
les frais d'exploitation d'une carrière. Îls n’ont point entrepris
une besogne qui eût exigé d'eux un aussi rude eflort sans leur
procurer un aussi gros profit. Admettons, néanmoins, qu'ils s'y
soient obstinés. On ne s'explique plus, dès lors, n1 qu'ils aient
négligé de décaper les stucs, ni qu'ils aient contribué à étendre
sur le champ de leurs méfaits la couche de terre qui a retardé
le déblaiement récent de l'édifice, et s'élevait, à l’intérieur de la
cella, au tiers de sa hauteur. Les chaufourniers du moyen âge
Page 25
View in PDF(opens in a new window)ont assez de crimes sur la conscience sans qu'on aîtt besoin de
la charger encore de celui-là.
Restent les amateurs dela Renaissance et des lemps modernes,
qui, dans l'aveuglement de leur passion, rémunéraient les concours les moins avouables et laissaient saccager, au seul bénéfice de leurs galeries privées, les plus rares écrins de l'art
antique. M. Lanciani les a tout de suite incriminés et il était
d'autant plus fondé à les soupconner qu’en nettoyant le bas côté
nord de la cella, on ressentit nettement l'impression que la
terre qui le remblayait partiellement avait déjà été passée au
crible. Il appert de cette simple remarque que les archéologues
du xx*° siècle, à qui, du reste, elle ne saurait ravir l'honneur
d'avoir découvert la basilique de la Porte Majeure, y ont été
précédés par les pourvoveurs à gages de quelque collectionneur indélicat. Mais le fait que cette observation ne s'étend
ni à l’autre bas côté, ni à la grande nef, prouve, avec la
même force, que les chercheurs se sont bien vite lassés d’un
tamisage dont le néant de leurs sondages antérieurs leur avait
suggéré le propos, mais dont linanilé de ses propres résullats leur fil prestement suspendre l'exéculion; et, sans que
celte assurance puisse consoler notre amour-propre, il est clair
que notre génération, si elle n’a pas eu {a chance d'explorer
la première les cryptes de la Porte Majeure, n’a pas été, non
plus, la seule à éprouver la déception d'en remonter les mains
vides.
Aussi bien, si nos tristes devanciers avaient été plus favorisés, en saurions-nous quelque chose aujourd'hui? Ils ne
volaient pas pour détruire, mais pour vendre ou conserver,
et nous aurions déjà reconnu quelques-uns des objets qu'ils
auraient emportés de la basilique et dont la nature, les dimensions, parfois même, comme pour Îles portraits des piliers, les
sujets, s'inscrivent dans les iraces ineffacées de leur ancienne
présence. En vain, M. Lancieni a-t-il convié le monde savant
à reprendre une à une les vieilles acquisitions du Louvre, du
British Museum et du Vatican, à dépouiller les catalogues
qu'avaient fait dresser de leurs collections les grands amateurs
du xvn® et du xvin® siècle, les Ottoboni et les Barberini, le
cardinal Camille Massimi, aussi bien que le cardinal Alexandre
Albani. Son espoir de rattraper ainsi les fugitifs ne s'est point
réalisé. Qui mieux d’ailleurs que le grand historien des
Page 26
View in PDF(opens in a new window)fouilles de Rome eût été capable de dépister, à travers leurs
avatars successifs, les marbres dérobés? Si, pour M. Lanciant
lui-même, ils restent insaisissables, c’est qu'ils ne sont jamais
entrés dans nos galeries, et pour cause. Pour n’en avoir rien
extrait, les archéologues de l’ancien temps se sont désintéressés
de la basilique de la Porte Majeure. Ils en ont désappris ou
jgnoré l'emplacement, si bien que, sur les plus vieux plans de
Rome, le site qu’elle occupe, ou bien est désigné par l'appellation fantaisiste et toute livresque d’Horti Torquatiani, comme
sur ceux de ligorio et de du Pérac de 1573 et 1574, ou bien nc
porte plus de nom du tout, comme sur les plans postérieurs de
Bufalini et de Nolli. Avant la nôtre, elle n’a donc reçu dans les
temps modernes que la visite furtive de spoliateurs qui ne récidivèrent pas et ne se sont point vantés de leur déconvenue; et, si
. nous l'avons trouvée nue sous ses oravats, ce n’est pas plus {a
faute des collectionneurs de la Renaissance ou des derniers
siècles que celle des fabricants de chaux du moyen âge; c'est
bien plulôt que, dès l'antiquité, elle a été quittée brusquement,
vidée alors de tout ce qui pouvait en être retiré, frappée d’une
sorte de condamnation brutale qui ne lui laissa que ses murs
et son pavé et en avait matériellement empêché l'accès; et, au
surplus, cette déchéance n'a guère tardé à se produire : à peine
si ses stucs étaient secs, quand, tout d'un coup et à l'improviste,
la basilique de la Porte Majeure a été vouée à un irrémédiable
abandon.
D'abord, son pavement n’a nulle part été usé ou rapiécé.
Sur sa mosaique, n1 éraflures, ni raccords. Les pas semblent
avoir glissé sur elle sans y mordre, comme si l'édifice qu’elle a
pavé, ou bien n'avait pas été fréquenté, ou avait, très tôt, cessé
de l'être.
Puis, sur les murs, on n’a relevé aucun de ces graffiti,
jeux, dessins, devises, acclamalions ou obscénités, que Îles
Romains incisaient à la pointe dans les lieux qui leur étaient
familiers. Ailleurs, on en a déchiffré partout, sur les pavés des
places, sur les briques des parois extérieures, sur les peintures
des lambris; et, jadis, un homme avisé prenait soin, par des
malédictions appropriées, de prémunir son tombeau contre les
auteurs éventuels de ces profanalions courantes. Jusque dans
les maisons des immortels ou des morts, les graffiti sont
venus, à la longue, souligner le passage des vivants. L'absence du
Page 27
View in PDF(opens in a new window)moindre graffito dans la basilique présume que les vivants, ou
bien n’en ont pas pris le chemin, ou bien l'ont tout desuite oublié.
À la clé des arcades qui surplombent les piliers, s'alignent
des trous forés à des distances égales entre eux. Aux tenons
qu'on y avait enfoncés, s’accrochaient jadis les chaînettes
auxquelles étaient attachés les lampadaires éclairant les bas
côtés. Or, les stucs des arcades n’ont pas plus päti que les
autres, et leur éclat n’a pas été terni davantage. Ils n'ont pas
souffert de la fumée. Les lampes, ici, n'ont été, ni souvent, ni
longlemps allumées. Si elles n’ont pas noirei les panneaux auxquels elles se balançaient, c’est sans doute qu'on les éteignit
pour toujours presque aussitôt après les avoir suspendues.
Enfin et surtout, il semble bien que la catastrophe se soit
abattue sur [a basilique alors que ses ornemanistes n’y avaient
pas encore rempli toute leur tâche. Miss Wadsworlh à noté
que les difficultés d'interprétation soulevées par la scène qui
remplit le grand panneau flanquant, au nord-est, l'enlèvement
de Ganymède, tiennent, pour la majeure part, à l'indécision
de l'artiste qui l’a modelée. Difficilement intelligibles si on
les avait constatés dans un édilice depuis longtemps en usage,
ces repentirs vont de soi, s’1l n'était pas encore terminé quand
un accident imprévu vint couper court à son existence.
Il y a plus : pour deux stucs au moins, j’ai cru m'’apercevoir que le modelage est inachevé. Dans celui qui, au sud-est
de l'enlèvement de Ganymède, fait pendant au précédent et
figure la délivrance d'Hésionc, on dislingue, vaguement sur
les photographies, mais netteinent sur le relief lui-même, un
petit rectangle surmonté d’un trapèze, schématisant,à la droite
de l'héroine, la silhouette, qui s'estompe dans le lointain, de
la ville de Laomédon. Tout de suite, La grossièreté de cette
représentation rudimentaire m'avait intrigué. Je songeai,
d’abord, à une dégradation du stuc, qui en aurait fait tomber les
saillies, pour n'en respecter que le contour. Mais le fond ne portait pas même la raie d'une égratignure, et le reste du panneau
était intact. J'accusai alors l’inexpérience du stucateur, inhabile
à traduire par des moyens convenables le recul fuyant d'une
perspective éloignée. Mais la continuation de ma visite confondit bientôt mon erreur. Parmi les registres rectangulaires qui
accompagnent la retombée de la voûte du bas-côté droit, celui
qui, vers les piliers et en partant de l'entrée, fait suite à des
Page 28
View in PDF(opens in a new window)dévotions autour d'un chevreau consacré, représente une scène
de la liturgie dionysiaque. Une femme assise semble s'entretenir avec deux femmes qui l’encadrent debout. Celle de gauche
tourne le dos à un court pilier, qui pourrait être un autel;
celle de droite tient le thyrse de Bacchus, incliné dans lasaignée
de son bras gauche. A sa droite, devait se tenir un quatrième
personnage, mais l'artiste s’est borné à préparer, par quelques
incisions dans le stuc lisse, les lignes où, plus tard, il aurait
appliqué l'image qu’il n’a pas eu le loisir de compléter. Ainsi,
la maisonnefte signalétique des murailles d’[lion, dans le panneau d'Hésione, et la quatrième assistante des rites dionysiaques, dans le bas-côté sud, doivent être, l’une et l'autre, considérées comme des ébauches dont les circonstances ont arrêté
l'exécution.
Les auteurs de la basilique n’ont pas attendu, nous le verrons, que leur monument füt achevé pour s’en servir, mais
il ressort de tous ces indices accumulés, qu'ils venaient à peine
d'y entrer quand ils en ont été exclus pour toujours, et le
désastre qui a ruiné leurs projets en a suivi de trop près l’entreprise pour que nous ne soyons pas obligés de l’assigner, comme
elle, au règne de Claude, et invités, par là même, à chercher.
dans les annales de cet empereur la cause qui le détermina.
LES CRUAUTÉS DE L'EMPEREUR CLAUDE
Cette cause ne saurait dériver de l’ordre physique. La basilique n'a succombé, ni à un incendie, dont la flamme n’a pas
léché ses murs, n1 à un tremblement de terre, dont les secousses
les eussent plus ou moins infléchis ou désaxés, ni à un effondrement qu'à notre époque la formidable trépidation de cent
trains par jour n'a pas suffi à provoquer. Elle fut la victime
d’une raison morale ou, si l’on préfère, de la raison d’État, d’une
sentence fulminée contre ses occupants, d’un interdit jeté sur
son usage : à la muctte protestation qu'exhalent ses salles dénudées, répondent, comme un écho grossissant, les rumeurs de
l'histoire.
Claude, comme tous fes réformateurs religieux, a manqué
de tolérance. Il avait fait aux tendances nouvelles des concessions calculées, mais il n’en a que plus âprement pourchassé les
mystiques qui ne s'en contentaient pas et visaient£ à les dépasser.
Page 29
View in PDF(opens in a new window)Fidèle à la politique de ses grands prédécesseurs, il fut, à sa
manière, conservateur autant qu'Auguste, et rigoriste comme
Tibère. Lui aussi monta une garde sévère autour de la religion
traditionneile dont il était le pontife suprême; et 1l la protégea
avec d'autant plus de zèle que, pour la mieux défendre, il y avait
introduit des innovations, qu'il avait estimées inévitables et
salutaires, mais dont les dévots, en leur for intérieur, blämaient
la hardiesse et redoutaient les périls.
À peine proclamé, 1l s’irrite de l’effervescence que manifeste
la communauté juive d'Alexandrie : il lui adresse une verte
semonce, intimant à ses membres l'ordre de ne pas usurper de
nouvelles libertés, et les avertissant, avec colère, que, s'ils ne
réfrèuent pas Fardeur de leur propagande, il les poursuivra par
tous les moyens dont dispose son autorité, comme on enraye
une épidémie dont la contagion pourrait gagner l'Empire.
En 49, il s'alarme des troubles que propagent sans trève, dans
les milieux hébraiques de Rome, les premières prédications
chrétiennes, ôte aux Juifs de la Ville le droit de réunion, procède à l'expulsion des agitateurs.
Vers la fin de son règne, ses roups se précipitent. En 52,
. un sénatus-consulte, volé à son insligation, exila d'Italie tous
ceux que le vulgaire englobait sous le nom de xaathematici,
qu’ils fussent mages, néo-pythagoriciens ou simples astrologues. Ce fut, nous dit Tacite, une cruauté inutile: Senatus
consultum atrox et irritum. Expulsés par la porte, nos « mathématiciens » rentraient par la fenêtre. La police dut entamer
des poursuites individuelles. Et les procès pour crime de Ièsereligion devinrent à ce point la monnaie courante du régime
que, pour se débarrasser d'un rival ou accaparer les biens
d'un voisin, les grands ne se meltaient plus en frais d’imagination ct, courant au
plus sûr et au plus pressé, l’accusaient
d'emblée de sacrilège. L'impératrice ne dédaigna
pas de recourir
à l’expédient pour assouvir son ambition. En 49, dès le lendemain de son mariage, elle se rappelle avec une fureur jalouse
que Lollia Paulina avait osé lui disputer la main de Claude.
Elle persuade à son mari que l'imprudente s’adonnait à la
magie. Aussitôt l'empereur, que domine sa femme et que hante
le péril religieux, défère au Sénat celle qu’il avait failli épouser
quelques mois plus lôt, prononce contre elle un eruel réquisiloire el, comme si elle avait atlenlé à la sûrelé de l’État,
Page 30
View in PDF(opens in a new window)obtient que Lollia soit frustrée de presque tout son immense
patrimoine et impitoyablement chassée d'Italie.
En 52 après J.-C., Agrippine s'inquiète du prestige croissant
de Furius Scribonianus que la haute noblesse de cet arrièrepetit-fils du grand Pompée paraissait désigner comme un candidat possible à l'Empire ; à tort ou à raison, elle tremble pour
l'avenir de son propre fils et médite la perte de ce concurrent
éventucl à une succession qu’elle ouvrira par un crime, plutôt
que de la laisser échapper à Néron. L’arme de sa vengeance
est tout de suite forgée, et Furius Scribonianus est banni sous
prétexte quil consuliait les Chaldéens et cherchait à savoir
d'eux la fin du Prince. Quelques mois plus tard, en 53, les
jardins’ que Statilius Taurus possédait sur l’Esquilin aiguisent
sa convoilise. Comme il ne sôngeait pas à les donner et n'enlendait pas les vendre, elle n'avait plus qu'à les confisquer.
Elle recruta des complices dans le Sénat. Un ancien légat de
Statilius Taurus, qui l'avait assisté au temps où il gouvernait
l'Afrique en qualité de proconsul, Tarquitius, l’accuse, en
pleine Curie, d’avoir prévariqué dans la province qu'ils avaient
administrée ensemble. Statilius Taurus aurait probablement
obtenu gain de cause devant ses pairs, que révoltaient la félonie
du délateur et l'inconsistance de ses imputations, lorsqu'un grief
d'impiété fut incidemment greffé sur l'accusation principale. Il
aurait pu escompter un acquittement du chef de péculat. Mais
quand il s'entendit reprocher ses superslitions magiques, il se
sentit perdu et n'échappa que par une mort volontaire à une
condamnation désormais inéluctable.
Dès 1918, le chapitre des Annales où Tacite a raconté la disgrâce de Statilius Taurus parut à M. Fornari éclaircir la brume
dont s’enveloppaient les destinées de notre basilique. Peut-être,
en effet, convient-il de lier, par une corrélation immédiate, le
sort pitoyable qui iui est advenu aux malheurs qui, dans le
même temps, fondirent
sur l'ancien consul de 43. Le tombeau
de la famille Statilia contenait plus d'une présomption en
faveur de l'affiliation de certains de ses membres à quelque
secte mystique; l’un
d'eux,
affranchi du consulaire,
avait
donné à son fils le surnom significalif de Mystes, — le myste,
— Jequel préjuge moins les convictions futures de l'enfant
qu’il n'atteste la foi chevillée au cœur de ses parents. Sur Les
flancs d’une urne cinéraire en marbre, extraite de ce colom-
Page 31
View in PDF(opens in a new window)baire, se déroulent en bas-reliefs, comme sur plusieurs stucs de
la basilique, des scènes relatives à des mystères divins, aux initiations qu'ils dispensent, aux sacrifices qu’ils prescrivent. Or, le
monument des Statilii, situé sur le bord seplentrional de la Voie
Prénestine, comme la basilique, n’est distant de la basilique
que de 200 mètres environ, et, puisque le fonds sur lequel il
s'érige dépendait d’un des plus grands propriétaires de Rome,
tout porte à croire que ce fonds comprit, par surcroit, le terrain antique sous lequel elle fut disposée et qu'il appartint,
avec ou sans solution de continuité, au domaine suburbain de
Statilius Taurus, à ces Horti T'auriani dont une partie s’est sûrement étendue au voisinage de la Porte Tiburtine, mais dont la
lacune du texte de Frontin, signalée au début, nous autorise à
placer une autre sur les confins des //orti Torquatiani, aux
environs el au delà de la Porte Majeure.
N'oserait-on pas néanmoins l’affirmer, que le bien subsisterait
encore entre la fermeture prématurée de cet édifice à l'époque de
Claude et le despotisme de cet empereur. Pour que les maîtres
de la basilique laient fuie sans même se soucier d'en finir les
derniers détails, et qu'à peine dotée du luxe qu'ils avaient rêvé
pour elle, ils l’aient désertée sans espoir et livrée sans résistance
au sac et aux profanations, 1l faut qu'ils aient obéi à une nécessité impérieuse, qu'ils aient senti passer en rafale les menaces
et la puissance de l'État. La ce/la solitaire et ses nefs dévastées
résonnent des pas de leur dispersion. Entre les murs spoliés et
sur les mosaiques béantes flottent toujours les réprobations et
les colères qu'ils s'étaient attirées dans cette crypte maudite.
Ainsi, du même coup qui l'a frappée, commencentà se dissiper
les ténèbres qui s’épaississaient autour d'elle. À n’en pas douter,
la basilique de la Porte Majeure fut l'œuvre éphémère d'hommes
qui s’écartaient des limites assignées aux Romains par la
prudence soupconneuse du Prince. Elle à abrilé des pratiques et
des croyances qu'abominait le pouvoir et qui, presque aussitôt,
attirèrent sur elle les fonudres impériales; et cette donnée essentielle implique déjà la destination religieuse qui fut la sienne,
et que nous devons maintenant définir.
JÉRÔME CARCOPINO:
(A suivre.)
Page 32
View in PDF(opens in a new window)CA DESTINATION RELIGIEUSE DE LA BASILIQUE
ds
nn]
La basilique a déjà défrayé toute une littérature : mais, sur
sa destination, les avis diffèrent moins que les langues dans lesquelles ils s'expriment. D’où qu'ils viennent, en effet, Belges,
lialiens, Français, Anglais, Américains, Danois, Hollandais,
Allemands ou Russes, les érudits, depuis qu'elle sollicite leur
euriosité, ne se partagent qu’en trois groupes. Il y a ceux, — et
on peut les compter sur les doigts, — qui assimilent la basilique
à une salle des fètes. Il y a ceux, — ou plutôt il y a celui, — pour
qui elle ne fut jamais qu’un tombeau. Enfin, il y a ceux, qui.
dociles à l'impulsion du premier éditeur, brodcnt leurs appréciations personnelles sur le jugement que, dès le premier jour,
avait formulé M. Fornari, et se réconcilient, malgré leurs dissentiments sur la secte à laquelle appartient l'édifice, dans la
conviction que, cultuel et mystique, il servit de lien de réunion
à des sectaires. Ces savants sont aujourd'hui légion, ct je pense
qu'ils disent vrai. Mais la vérité n’est pas affaire de nombre :
avant de la proclamer, il faut mettre ses contradicteurs en échec.
SALLE DES FÊTES ?...
Deux, ét non des moindres, M. Huelsen el M. Rostovzef,
tiennent, — ou plutôt ont tenu (2), — pour ce que J'appellerai
(1) Voyez la Revue du 15 octobre.
(2) Dans un bel article de synthèse, Auguslus, des Rômische Milleilungen de
1924, M. Rostovzelf a adhéré en termes frappants à l'explication mystique qu'il
aval ecartée dans le Tünes du 16 août 1923
Page 33
View in PDF(opens in a new window)l'explication gaie, celle qui justifie le niveau de la basilique par
une préoccupation de confort, et la prodigalilé de ses compositions
décoratives par le dilettantisme liltéraire. La basilique est profondément enterrée au-dessous de ce qui fut le sol antique. Qu'à
cela ne tienne ! Les Romains savaient se protéger délicieusement
contre les excès de la chaleur méridionale. Que ce füt au Palatin ou à Tivoli, à Anzio, à Baïes ou à Bulla Regia, dans l'Afrique
proconsulaire, ils aimaient à se ménager, en leurs villas, comme
autant de retraites ombreuses et fraiches, ces sortes de Jardins
d’été artificiels, qu’ils appelaient des cryptoportiques. Au propriétaire dont elle dépendait jadis, la basilique a rendu le même
service qu’à Pline le Jeune le eryptoportique de son Laurenir
num : elle a protégé ses loisirs contre les effluves brûlants des
lourds après-midis d'été. Quant aux ornements dont
la basilique
est parée, ils y rappellent, avec plus de splendeur, soit le
mosaique blanche à bordure noire et les stucs dont le crypis
portique du Palatin conserve encore des races, soit les peintures qui retraçaient les principaux épisodes de l’Éthiopide et
de l’Zliade aux murs du cryptoportique dernièrement découvert
dans les nouvelles fouilles de Pompéi. Admirateur du cycle
homérique, le riche Pompéien, qui l'avait annexé à sa demeure,
s’y délassait à ses heures par la récitation de ses rhapsodies préférées. Il s'y berçait à leur chant, qu'accompagnait le murmure
d’un jet d'eau dans une vasque de marbre, et suivait des yeux,
sur les fresques dont il s'était entouré, le drame héroïque ou
touchant de la vieille épopée. A en croire M. Rostovzeff, le fondateur de notre basilique n’avait pas une autre conception de
l'existence et savourait la même douceur de vivre.
À entendre M. Huelsen, il était seulement de goût plus
éclectique et d'humeur plus allègre. Les stucs qu’il a commandés abondent en réminiscences, non seulement de l’{liade
et de l'Éthiopide, mais de bien d’autres poèmes légendaires. Il
aimait les lettres, mais sa dilection n'avait rien d’exclusif. Par
surcroît, il aimait le vin et la bonne chère, qu'évoquent devant
nous les amphores et les tables dressées, dont l’image se répète
en larges bas-reliefs sur les murs des bas côtés: et, par-dessus
tout, s'il est vrai que le stuc principal, celui de l’abside, soil
consacré à la gloire de Sapho, il aimait l’amour. Ainsi la
basilique souterraine de la Porte Majeure, créée par le caprice
de quelques Jouisseurs lettrés, participerait à la fois du crypto-
Page 34
View in PDF(opens in a new window)porlique el de l'Odéon, de l'auditorium el de la WH'einstube : ct,
en somme, elle n’ajouterait qu'un document imprévu à la liste
des raffinements où s’énerva la société romaine sous l'Empire.
Quelle que soit l'autorité des savants illustres qui l’out défendue, cetle thèse optimiste n'a point, que je sache, recruté beau“oup d'adeptes. Elle esl ingénieuse et piquante. Elle Joue avec
les comparaisons. Mais elle s’en joue aussi, et, pour peu qu'on
les presse, les exemples qu’elle allègue se retournent contre elle.
Les peintures de la villa pompéienne se juxtaposent sur les
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Jeux de la palestre
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MOTIFS ORNANT LA VOÛTE DE LA GRANDE DEF
4 droite de ce croquis, la voûte de [a grande nef est prolongée par les bas-reliefs
suivanis : Arimaspes et Griffons, Taureuu, Victoire, Femme porlant une amphore, Gémeaux, Méduse. À gauche : Arimaspes ef Griffons, Calchas et Iphigénie, Héraciès et Atlièna, Méduse, etc.
arois qu’elles décorent comme les paragraphes d’un commenLire suivi : l'action de l’épos a fourni les sujets des fresques et
constilue leur unité. Or, l'unité d'action manque aux stucs de la
basilique. Le plus souvent, j'en conviens, leurs représentations
reproduisent les fables des héros et des dieux; mais d'autres
fixent seulement les gestes des rituels, et d'autres encore, des
scènes de la vie quolidienne. Celles qui procèdent de la mytho-
Page 35
View in PDF(opens in a new window)logie, ou bien s’inspirent tour à lour des légendes les plus
diverses, ou bien, quand elles se ratlachent à la même, en
reflètent les aspects les plus différents et en rappellent, sans
Conlinuité, des épisodes indépendants. Au plafond de la nef,
les grands carrés mythologiques reposent sur des tableaux de
genre : 11, la célébration d’un mariage; là, les exercices de la
palestre ou [a leçon du maître d'école; la délivrance d'Hésione
fait suite à la capture de la Toison d'or; ct celle-ei fait face à
l'enlèvement d'Ilélène. Ou l’on niera qu'un lien ait jamais uni
centre elles ces images si éloignées les unes des autres malgré
leur contiguité matérielle, ou l’on devra le nouer, en dehors de
leurs formes tangibles et de leurs significations apparentes, au
fond des consciences où elles n’ont pu s'harmoniser que par la
verlu d'un symbolisme cohérent et secret. En aucun cas, 1l ne
sera permis de les renfermer dans le répertoire d’un cénacle,
de les interpréter comme les signes d'une vocation et d’un
engouement poétiques qu'elles n’ont nulle part manifestés.
D'autre part, si la basilique offre avec une certaine variété de
cryptoportiques ce trait commun, d'être une construction souterraine, la ressemblance ne va pas plus loin. Les cryptoportiques font toujours partie intégrante d'une habitation, soit
qu'ils s'élèvent à [a surface du sol, comme une galerie couverte,
entre la salle à manger et la chambre à coucher, soit qu’ils se
creusent au-dessous du rez-de-chaussée, d'où quelques marches
y mènent directement. La basilique, au contraire, est isolée.
Les degrés, par lesquels nous y accédons aujourd'hui, ont été
posés, pour notre commodité, par la surintendance des antiquités ; et nul escalier n'y descendait jadis d'un étage qui a toujours manqué au-dessus d'elle. Dans les cryptoportiques de plein
air, un Jeu adroitement combiné de petites et grandes fenêtres
procurait à leurs hôtes le double avantage d'une lempérature
agréable par les jours les plus torrides el de vues choisies sur
des paysages ondoyants et divers. Dans les cryptoportiques souterrains, la lumière se répandait à flots, soit par leurs extrémités, lorsqu 1ls consistaient, comme au Palatin, en un élégant et
bref tunnel, soit, quand ils ordonnaïient, comme à Bulla Regia,
un cortège de chambres autour d'un péristyle central, par les
soupiraux pratiqués au sommet de leurs murs extérieurs, et par
le vaste atrium, enfoncé comme une trouée de lunnière et d'azur
au milicu des pièces auxquelles 11 dispensait le ciel et la vie.
Page 36
View in PDF(opens in a new window)Que la basilique est donc loin de ce plaisant et clair dispositif |
Elle n’a ni fenêtres, ni soupiraux, et, au lieu de la pénétrer,
largement, un modique atrium la précède, qui, partiellement
obturé par sa couverture, ne lui distribue qu'avec une avarice
calculée quelques rayons de soleil, par l'étroit goulet du lucernaire qui le coïfait comme un compluvium ou comme unc
cheminée. Dans les cryptoportiques que les fouilles nous ont
révélés ou que les auteurs nous décrivent, tout est plaisant,
exquis et lumineux, tandis que, sous sa chape constellée de
stucs, la basilique baigne dans une sombre austérité.
J'envie l’archéologue qui porte une telle joie en lui-même
qu'il soit capable d'en communiquer le rayonnement à ces
voûtes splendides et pourtant ténébreuses, et de rèver, près de
leurs piliers écrasants, au charme discret d’un concert mondain,
à la gaieté stridente des flûtes dans les banquets. Quant à moi, je
le confesse, ces flatteuses impressions ne m'ont jamais effleuré
de leur aile légère, et je ne suis jamais entré dans la basilique
sans qu'y pesât l'obsession d'une grave pensée, l'inquiétude
d'un grand mystère. À chaque visite dans sa pénombre anxieuse,
j'ai été étreint par une sorte d'horreur sacrée, et, sans partager
ce sentiment, Je ne m'étonne point que M. Bendinelli n'y ait
perçu qu'un silence de mort et le froid d'un sépulere.
OU SALLE FUNÉRAIRE ?
M. Bendinelli s’est, en effet, laissé convaincre par le décor de la
basilique qu'elle n’a jamais consisté qu’en une tombe plus vaste,
plus profonde et plus ornée que les tombes d'alentour, mais
en une tombe dont les urnes de marbre nous auraient été
dérobées, avec les cendres qu'elles renfermaient et les noms
des défunts inscrits sur leurs flancs. Les motifs des stucs,
qu'il a analysés par le menu sont, pour la plupart, empruntés
à l'art des tombeaux, et, en outre, quelques-uns d’entre eux
dessinent à ses yeux les urnes cinéraires qu'elle conlenait primitivement. De fait, dans la basilique, reparaissent de tous côtés
lestypes habituelsde l'imagerie sépulcrale.Qu'ils’agisse du masque
de Méduse ou de celui de l'Océan, d'Hermès Psychopompe ou
d’Attis funéraire, d'Éros papillonnants ou de Victoires ailées, du
tourment des Danaides ou du supplice de Marsyas, d'Achille qu'enseigne Chiron qu de Phèdre que repousse Hippolyte, d'Héraclès
Page 37
View in PDF(opens in a new window)délivrant Hésione, ou de Jason enlevant la Toison d'or, ce sont
les sujets qui remplissent, soit en peinture, soil en bas-relief,
les paroïs des colombaires et qui 8e déploient au long des sarcophages romains. Puisque la décoration de la basilique se conforme à celle des tombeaux de l’époque impériale, la destination
dut en être identique, et, au surplus, la place des morts
demeure visible dans l'édifice et en commande l'évocation. Car
M. Bendinelli, qui, le premier, aura démontré, hors de toute
contestation, l'existence antérieure des supports de marbre qui
s’'adossaient aux faces des piliers tournés vers la grande nef, a
rétabli à leur sommet les urnes crématoires que les stucateurs
n'auraient eu que ke mal de copier, et dont 1l suffirait de restaurer, par la pensée, l’ancienne présence, pour imposer à la
basilique l'affectation tombale à laquelle il la réduit.
M. Bendinelli n’a pas seulement dépensé au service de sa
théorie une grande puissance d'argumentation et une science
imperturbable, 1l l'a fondée sur deux observations dont l’exacti_
tude défie la critique. D'abord, l’on ne peut nier que nombre des
thèmes ornementaux qui brillent dans l'obscurité de la basilique
reviennent, avec une fréquence monotone, dans les tombeaux
et sur les sarcophages contemporains et postérieurs, et cette
constatation dissiperait à celle seule, si jamais nous en avions
subi l'attrait, la mélodieuse vision du salon de musique auquel
on l’a naguère assimilée. Puis il est évident que toute tentative
sérieuse d'en reconstituer le mobilier disparu devra utilis-r,
avant tous autres éléments, les atiributs représentés sur ses
parois. Mais, à mon humble avis, M. Bendinelli a eu le tort,
dans les deux cas, de ne retenir de ces remarques fécondes que
le secours qu'elles prêtaient à sa thèse. Qu'on s'applique, au
contraire, à les exploiter en elles-mêmes et sans idées préconçues : on sera vite obligé d'en tirer une tout autre conclusion.
En ce qui concerne les thèmes d'inspiration, il est incontestable que la plupart caractérisent l'art funéraire. Mais il en
existe aussi qui, jusqu'à présent, lui furent constamment étrangers, à commencer par le sujet principal, celui qui l’emporte
sur tous les autres par ses dimensions et par la place qu'il
occupe au sommet de l’abside, et dont l'explication, quelle
qu'elle soit, nuancera, de sa teinte particuliere, celle du monument en son entier.
Fussions-nous d'ailleurs capables de
nous prévaloir, non de rapprochements multiples, mais d'une,
Page 38
View in PDF(opens in a new window)coincidence totale, que nous ne serions pas, pour si peu, fondés
à identifier à un tombeau lhypogée de la Porle Majeure. Si
nombreuses qu’on les suppose, les rencontres indéniables qu'a
invoquées M. Bendinelli nous laissent toujours le choix : ou la
basilique de la Porte Majeure n'aura été qu’un tombeau, ou
bien, aussi, elle consista en un sanctuaire traversé des terreurs
et animé des espérances qui s'expriment au fond des tombeaux
de la même période. On part de la diffusion des motifs décoralifs, qu'une doctrine commune aurait partout adaptés à son enseignement, pour nier sa présence cultuelle dans l’hypogée qu'ils
illustrent. Mais le raisonnement se laisse aisément renverser,
et nous gardons le droit de penser que les idées des fondateurs
de la basilique avaient plus ou moins conquis la société de leur
lemps, empruntant en tous lieux Îles symboles intelligibles
alors à toutes les consciences tourmentées de la même angoisse
et soulevées des mêmes désirs. Tant qu'on n'aura pas prouvé,
par ailleurs, que la basilique était un tombeau, peu importe
qu'on en fasse un sanctuaire indépendant des colombaires qui
l’environnent, ou qu'on suppose en elle, selon l'heureuse suggeslion de M. Lugli, la chapelle d'un collège funéraire dont les
tombes étaient voisines; 1l cst possible que sa décoration procède simplement des croyances qui y étaient professées et dont
nous n’aurions plus qu à suivre l'expansion, au fil des analogies
décoratives, sur les murs des tombeaux comme aux flancs des
sarcophages de la Rome impériale.
Or, si nous devons à M. Bendinelli une reconstitution vraisemblable et méritoire du mobilier de l'hypogée, celle-ci ne
recèle pas la preuve annoncée. Après M. Bendinelli et comme
lui, je crois que les stucateurs de l’hypogée ont reproduit des
objets qui lornaient en réalité. Après Lui et comme lui, je
pense que les socles, dont la trace a été relevée sur Îles piliers
auxquels ils adhéraient, portaient, soit des cratères, soit des amphores semblables aux cratères et aux amphores des stues. Mais
je ne puis, pour cela, me résoudre à assimiler ces vases à des
urnes funéraires. Leur aspect, M. Bendinelli le confesse, est
plutôt celui des vases agonistiques donnés en récompense aux
vainqueurs des anciens jeux. Et, du reste, l'artiste ne Les à pas
isolés sur leurs bases de stuc. Les deux cratères, qui se répètent
et s'opposent à la fois, sur la voûte du bas côté nord, sont
flanqués l'un d'un tambourin et d’un oscillum, l’autre d'un
Page 39
View in PDF(opens in a new window)oscillum et d’un grand cercle que détermine, à ce qu'il m'a
paru, la courbe d’un roseau replié sur lui-même. Quant aux
amphores qui s’'intercalent, au long de la frise, entre des imitalions de statues drapées d'hommes et de femmes, elles sont
le plus souvent accompagnées d'une grande palme dont la
tige s'appuie à leur panse et le feuillage s'incline sur le disque
de leur goulot. Aucun de ces détails ne cadre avec la notion que
M. Bendinelli s’est formée de leurs modèles. Tous se rapportent
aux lustrations sacrées : le tambourin dont les battements sont
censés effrayer les démons; l'oscillum, ce disque de marbre ou
de bronze qui, suspendu aux branches des arbres ou aux solives
d'une charpente, nettoie de ses miasmes et de ses souillures
l'atmosphère qu'il agite de son balancement; le roseau ou [a
palme avec lesquels on puise et asperge l’eau salutaire. Si les
amphores sculptées des bas côtés furent copiées sur les amphores de marbre qui s’érigeaient dans la nef, en avant des
piliers, celles-ci n'ont point contenu les cendres des trépassés.
On n'y a Jamais versé que l’eau lustrale, et, au lieu qu’elles aient
servi d'ossuaires en un tombeau, elles furent employées aux
rites purificatoires accomplis dans un sanctuaire.
Au surplus, les amphores ne sont pas les seuls ustensiles
cultuels dont les stucateurs de la basilique aient indiqué les
formes sur ses murs. Dans le bas côté gauche, un des basreliefs qui ornent la retombée de sa voûte sur le mur nord
esquisse les préparatifs d’une cérémonie. À la gauche d’un autel, une femme, drapée de l'himation, s'approche en dansant et
en jouant de la double flûte qu'elle élève de ses bras tendus.
À sa droite, deux femmes, drapées comme la précédente, se
dirigent vers lui : la plus éloignée, un long thyrse sur l'épaule
droite, ébauche une révérence, l’autre s'incline devant lui pour
y déposer une guirlande enrubannée.
Sur sa plate-forme, massive et carrée, brûle la flamme sur laquelle s'égrènera l’encens
et grésilicront les chairs des victimes. Il cest au centre de la composition qu'on pourrait intituler la toilette de l'autel avant le
sacrifice. Ce n’est pas tout : de part et d'autre de l’abside et de
l'entrée de la cella, aux deux cxtrémités de chacun des murs
est et ouest, comme aussi de place en place sur les voûtes
des bas côtés, des tables votives ont été dressées en bas-relief :
elles reposent sur quatre pieds arrondis à leur partie inférieure, réunis en leur milieu par une barre transversale. Sur
TOME XXXVI, —— 1926.
Page 40
View in PDF(opens in a new window)l'une, deux couronnes sont posées; sur une autre, une cisie
el une couronne; sur une troisième, une amphore. Sur la
plus chargée, on compte, de gauche à droite, une écuelle, une
aiguière et deux patères; au-dessus d'elle, des bandelettes
retiennent une grosse couronne de feuillage, et les plis d'une
étoffe s'enroulent autour de ses barreaux ; à sa gauche, s'appuie
une seconde couronne à lemnisques; à la gauche des autres,
s'appuient pareillement, ici, un plateau ou une tablette
quadrangulaire et, là, un osci{/um ou un petit bouclier; sur
l'une d'elles, comme tout à l’heure au-dessus des amphores, s’inclinent les branches d’une palme à aspersion. De toute évidence, ce sont [à autant de tables de proposition, où les dévots
venaient, tour à tour ou pêle-mêle, offrir à la divinité les piécettes de leurs bourses, les fioles de leurs libations et les viandes
de leurs sacrifices.
Mais si les amphores en bas-relief ont été copiées par les
stucateurs sur les amphores qui existaient réellement dans la
basilique, nous ne pouvons nous arrêter arbitratrement dans la
voie inaugurée par M. Bendinelli : il nous faut poursuivre le
raisonnement qu'il borne à leur cas, et, pas plus qu'elles, nous
ne devons négliger les talfles et l'autel que les stucs nous
montrent à côté d'elles. Précisément, les trous qui défoncent le
pavement sous les arcades sont doubles des trous adossés aux
piliers et ne peuvent avoir contenu les mêmes supports; et,
d'autre part, le grand trou qui s’élargit au milieu de la nef,
devant la porte de la cela, est presque double des précédents. Il
n’est que de regarder les stucs pour remplir ces vides. Dans les
lignes concaves du rectangle creusé à l'entrée, Me Strong a eu
raison de circonsciire l'emplacement d'un autel que ses fondateurs avaient taillé en une vague silhouette de peau de bête
pour rendre permanente la vertu des tmmolations sanglantes
auxquelles il était réservé. De même, il convient de relever,
sous les areades des piliers, les tables de proposition qu'elles ont
surplombées à l’origine et dont les slucs voisins continuent
à nous renvoyer l’image. Mais un autel, des tables d'offrandes
nous éloignent des tombcaux, où le premier n’a que faire, où les
autres n'interviennent que rarement, pour nous rapprocher des
sacrifices qui se célébraient dans les sancluaires et dont les
tables de proposition (mensae), avec l'autel (ara), ou à son
défaut, furent, pendant toute la durée du paganisme, depuis les
Page 41
View in PDF(opens in a new window)prescriptions immémoriales du droit papirien jusqu'au dogmahisme de Macrobe, les instruments indispensables.
Que la basilique ait été le théâtre habiluel de cérémonies
sacrificatoires, voilà qui renverse du même coup les deux thèses
adverses, et celle qui prétend qu'elle n’abrita jamais que des fêtes
mondaines, et celle qui soutientque Les morts seuls l'ont habitée.
Or, si l’idée du sacrifice flotte, éparse, sur ses bas-reliefs, les restes
des sacrifices auxquels il y fut jadis procédé, ont été découverts;
etcette simple constatation vaut la meilleure des preuves. D'abord,
en nelloyant le bassin de l’aérium, on en a exhumé des ossements de porc. qu'on y avait jetés, sans doule, en escomptant
que l'eau de pluie, qui y tombait du lucernaire, les entrainerail
à l'égout par Le canal d'écoulement percé dans son mur nord. Ils
proviennent, évidemment, d’un des sacrifices offerts sur l'autel,
qui élait érigé à l’entrée de la cela, et d’où les sacrificateurs
n'avaient que quelques pas à faire pour éliminer les déchets de
Pautre côté de la porte, dans l’impluvium de l’aîitre contigu.
Puis, en déblayant le fond de l’abside, on a dégagé une cavité
artificielle, qui s'étendait en avant du mur de fond el se prolongeait au-dessous de lui. Cette cavité renfermait côte à côle le
squelette d'un chien et celui d'un porcelet, el, en son milieu,
s'évasaient deux orifices, par lesquels, au moment de l'immolation, le sang de ces animaux était allé se mêler à la terre de
l’édifice. Nous n'avons plus affaire là aux débris d’un sacrifice
quelconque. Nous sommes en présence des restes laissés par le
sacrilice obligé de la fondation : chien et porcelet ont élé
immolés au jour de la consécration de la basilique.
M. Bendinelli n'a point nié la réalité de ce sacrifice inaugural, mais, aléguant
les coutumes du christianisme, qui à enseveli ses morts dans ses églises, 1l a contesté qu'elle püt exclure
nécessairement la destination sépulcrale du monument. Avec
la majorité des érudits, je suis intimement convaincu du
contraire : l’analogie, à laquelle il se fie, n’est que spécieuse;
en soi, l'église des chrétiens est un lieu de culte et ne devient un
cimetière que secondairement et par occasion; en outre, l'analogie n’est point valable; car 1] ne serait légitime d'affirmer que
l'immolation d’un chien et d’un porcelet a été consommée pour la
consécration d'un tombeau païen, que s1 d'autres tombeaux nous
avaient déjà livré, comme les temples paiens, des débris de ces
sacrifices propitiatoires. Faute d’un seul exemple de ce genre,
Page 42
View in PDF(opens in a new window)nous sommes contraints de réserver à un sanctuaire celui qu'attestenl les deux squelettes de l’abside. Essentiellement, la basilique de la Porte Majeure est donc un édifice cultuel. Comme
l'église chrétienne, elle a réuni, pour leurs offices, les praliquants d'une même religion. Mais, à l'inverse de l’église chrétienne, elle ne recèle aucun indice que ses fidèles y aient jamais
admis leurs défunis: si des motifs funéraires assombrissent
l'éclat de son décor, c'est que ses hôtes, haniés par l’inévitable
échéance, mais sûrs de la conjurer à temps, ont conçu leur
sanctuaire comme un refuge infaillible contre le néant.
LE CHAMP DE LA MORT ET DE LA VIE
Pour s'en convaincre, il n’est que de surmonter l'impression
d’accablement dont on est d’abord envahi devant celte multitude
de bas-reliefs, la diversité de leurs formats, les contrastes de
leur style et l’apparente incohérence de leurs sujets. Bientôt un
ns
na
ns |
Griffons , figures (bacchantes,amours, etc)
rap
IEhedre et
Obyets rituels
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… Griffons , figures (bacchantes, amours.etc)
<—— vers l'entrée
vers l'abside——>
MOTIFS ORNANT LA VOTE DU BAS-CÔTÉ NORD
À droite du croquis, la voûte est ornée des bas-reliefs suivants : le Culte du liknon,
le Culle du serpent; à gauche : Apollon et Marsyas : les préparatifs du
concours, la condamnation.
ordre libérateur se manifeste sous cette étouffante prodigalité,
et l'esprit finit par discerner les /eitmotivs qui disciplinent et
harmonisent la tumullueuse symphonie des stucs. Trois thèmes
percent, clairs et distincis, sous ioutes les variations, où ils se
suivent et Se rejoignent, s'opposent et s’enchainent inces-
Page 43
View in PDF(opens in a new window)samment : celui de la mort qui, de toutes parts, cerne la destinée des hommes, celui du salut promis aux initiés pour l'élernité et celui de l'initiation qui affranchit de la mort et procure
le salut, Ces idées, simples et puissantes, nous guident, aujourd’hui, dans ce dédale de figures et de compositions, comme jadis,
par leurs affirmations rééditées sous cent formes différentes,
elles attisaient la ferveur des croyants assemblés en ce lieu.
La basilique est enveloppée par la pensée de la mort. Sur
les murs de son atrium comme sur ceux de sa cella, se projette
le souvenir des tombeaux dispersés dans les campagnes environnantes. Entre la plinthe et la frise, s’insèrent de grands panneaux, qui tiennent toute la hauteur de la paroi intermédiaire
et dont Ia largeur mesure deux mèlres en moyenne. Ils se
succèdent sans interruption, dix autour de l’afrium, ;vingt-huit
autour de la ce/la, et sont remplis, les uns après les autres, de
paysages styhsés, qui, dans leurs grandes lignes, se ressemblent
tous. Au milicu se dresse un pilier ou une colonne qu'ombragent les branches inégales d’un arbre au tronc noueux et
qu'entoure généralement une clôture de maçonnerie percée de
plusieurs ouvertures et disposée en cercle ou en fer à cheval.
Rarement, la clôture a été omise. Tantôt, elle est remplacée par
une colonnade supportant une architrave de bois ; tantôt, elle se
dédouble, et deux enceintes ont été tracécs côte à côte : la plus
large, à gauche, circonscrit le pilier habituel; de la plus petite,
à droite, émerge un cyprès isolé.
La plupart des bétyles sont surmontés d'une amphore, ou
d'un grand tambourin ovale, ou même, semble-t-il, d'un œuf
géant, et festonnés de guirlandes. Parfois, ils sont flanqués d’un
piédeslal sur lequel se dresse une statue de dieu ou de déesse;
et parfois, au contraire, le piédestal et la statue se sont substitués à lui sous les frondaisons du vieil arbre tortu. De tous ces
paysages émane une solennité paisible et familière. Ils sont
imprégnés de religion et de sérénité. Visiblement, le bruit des
agitations humaines expire à leurs limites; et la calme poésie
qu'ils exhalent est celle des champs de repos sur lesquels plane
une présence divine. Aussi bien, chacun d’eux n'est-il que
l'effigie conventionnelle d'une tombe. Déjà cette signification
avait été attribuée, par conjecture, à des fresques analogues de
Pompéi et de la maison de Julie au Palalin, ef à certains stucs
de la l'arnésine, qu'on dirait calqués sur le même modèle. Dans
Page 44
View in PDF(opens in a new window)la basilique de la Porte Majeure, elle s'impose comme une
vérité. Le premier tableau à droite, en entrant dans [a nef, el à
la naissance de [a voüte, représente Oreste, lorsqu’après le
meurtre d'Égisthe et de Clylemnestre, dont les cadavres jonchent
le sol entre sa sœur et lui, il se rencontre avec Électre, assise
près du tombeau de leur père, Agamemnon. Sur la voûte du
bas-côté droit, à sa retombée sur le mur du sud, Polyxène,
résignée près du tombeau d'Achille, va recevoir de Pyrrhus Île
coup qui l’immolera aux mânes du héros. Dans ces deux
scènes, le tombeau est figuré par un pilier qui soutient un attribut ovale, et la même représentation, semblablement stéréotypée sur les murs, ne peut y prendre un autre sens. Les sites
qu'elle à partout marqués d’un signe irrécusable s’identifient
avec ceux des cimetières. Une galerie funèbre enserre la basilique comme, autrefois, l’idée de la mort obséda ses visiteurs.
Mais cette idée ne les effrayait pas. Sur leurs trépassés veille
la protection de la divinité. Le quatrième tombeau du mur sud
(à partir de l'entrée) est confié à la garde d'un dieu dont les
dégradations du stuc ne laissent pas ressaisir la personnalité.
Près du bétyle qui surgit à droite de l'entrée, sur le mur ouest
du bas côté nord, se tient une déesse, armée, à ce qu'il m'a
paru, de la lance et du bouclier : peut-être Athèna, à moins
que ce ne soit Artémis (Diane) en appareil guerrier. Dans le
panneau suivant, Diane-[lécate brandit dans sa droite Le fléau
que les anciens remettaient comme un sceptre aux mains de
cette reine infernale, terrible à ceux qui dédaignaient son
pouvoir, secourable à ceux qui l'avaient fléchie de leurs 1mplorations. Sur le mur est, Diane Chasseresse, l’arc dans la main
gauche, le carquois attaché derrière l'épaule droite, se détend,
immobile et les jambes croisées, entre un chien de sa meule et
un cerf arrêté à ses pieds. Les stucs se conforment à l'habitude,
qui s'était répandue, dès les premiers siècles de l'Empire,
d'orner les sépultures de portraits des défunts sculplés avec les
attributs des dieux. Stace, par exemple, décrivant le mausolée
d'une grande dame de ses amies, Priscilla, l'y reconnaît quatre
fois sous les traits de quatre immortelles : dans ce bronze,
Cérès et, dans cet autre, la blonde Ariane ; sur cette coupole,
Maia, mère de Mercure, et plus loin, taillée dans la pierre, une
pudique Vénus, qui, toutes, ont daigné emprunter à la morte
les beaux traits de son visage. De faction perpétuelle autour des
Page 45
View in PDF(opens in a new window)sépulcres, les dieux assumaient auprès des défunts
le
rôle
d'anges gardiens ; et en même temps, les morts, figurant sous
les apparences des dieux, s’exaltaient jusqu’à eux et participaient
à leur sublimité. Lorsque, plus tard, dans les Métamorphores
d'Apulée, Tlépolème eut succombé à un accident de chasse,
Charitè, sa veuve, consumant ses jours et ses nuit: dans les
regrets et le deuil, avait commandé, pour le tombeau de son
mari, une image où il était représenté en Bacchus, et elle se
voua, telle une hiérodule, à ce culte nouveau.
Ces statues idéales héroïsaient les morts dont elles défendaient le tombeau, et les paysages funéraires de la basilique,
auxquels elles président de place en place, respirent un air d’apothéose. Comme Tlépolème, les morts qui les habitent reçoivent
des honneurs divins. Ici, des femmes leur font hommage de
festons, qu’elles ne consacreraient pas avec plus de piété sur un
autel. Là, une autre s'agenouille en suppliante devant leur toutepuissante intervention. Au-dessus de leurs enceintes, tremblent
des oscilla, comme au plafond des temples. Au pied de leurs
enclos, comme entre des tables de proposition, gisent des cistes
mystiques, des tambourins, des doubles flûtes, des thyrses abandonnés sur place après l'achèvement des sacrifices et des rites.
Non loin d'eux, un hermès en marbre du Priape Ithyphallique
a été fiché dans la terre du tombeau, non seulement pour la préserver de toute atteinte, mais pour annoncer la vie qui lève et
palpite en elle. De chacun de ces jardins sacrés, on peut répéter
ce que Priape est censé dire de lui-même en l’une de ses dédicaces : Ego sum mortis et vitæ locus. C'est le champ de la mort
et de la vie. Il s'étend au terme de l'existence humaine et au
seuil de la renaissance divine. Aïnsi le trépas auquel mène le
chemin de tombes qui tourne, en bas-reliefs autour de la cela,
n'est qu’une étape sur le plan éternel; et, dans la funèbre et
douce image vingt-huit fois appliquée sur se$ murs, commence
à poindre l'aube bienheureuse que tant d'autres stucs énoncent
ou sous-entendent, suggerent ou proclament à l'envi.
; DES LMAGES DU BIENHEUREUX SÉJOUR
Les Champs Élysées auxquels aspiraient les fondateurs de la
basilique avaient bien changé depuis l'Odyssée. La vision s’en
était à la fois déplacée et embellie. A mesure que leurs vœux
Page 46
View in PDF(opens in a new window)d'immortalité s'étaient faits plus ardents, les paiens avaient
souffert davantage de l'insuffisance des anciens mythes. Ils en
avaient répudié, sans regret, el la lopographie étriquée et
l'aspect attristant. A quoi bon recommencer une seconde exislence, si elle ne devait consister qu’en un pâle décalque de la
première? Peu à peu, la créance s'était perdue d’un au-delà
souterrain et blafard,emprisonnantles bons etles méchants dans
les remous fangeux de l’Achéron. Mème un poëtecomme Virgile,
qui, pour mieux rivaliser avec Homère, n'avait pu s'empêcher
de descendre dans l'Hadès, s'était empressé d'y introduire
l'éblouissement d'étoiles inconnues, l’exubérance des tournois
de la palestre, l’allégresse des chœurs dansants et chantants
dans les radieuses clairières d'un paysage inimitable. En réalité,
sa visite aux enfers tentait un compromis entre les mornes
visions d'autrefois et les conceptions nouvelles du paganisme.
Vers le milieu du 1% siècle
de notre
ère, les récits des
supplices du Tartare n'impressionnaient guère plus qu’un conte
de nourrice. Dans les cercles cultivés de la société impériale,
les spiritualistes qui eroyaient à la réalité d’outre-tombe, considéraient, d'habitude, l’anéantissement comme le châtiment des
réprouvés, et mettaient la récompense des élus dans {la suite
infinie des joies où s'abreuvaient perpétuellement leurs âmes
désormais indestructibles. L'autre monde n'était plus pour eux
un coin de ténèbres au fond d’un abîime; qu'ils l’eussent reculé,
soit aux confins de l'Océan, vers les antipodes de la terre, soit
dans les astres auxquels la terre est subordonnée, c'était vraiment un monde, immense, enchanteur, élincelant, idéal. La
survie ne consistait plus à leurs yeux en une prolongation
ralentie et indéterminée de la vie; mais bien en une abolition de
ses servitudes, en un épanouissement prodigicux de ses facultés
supérieures. Ainsi transfigurées par une beauté inconcevable,
les « Iles des Bienheureux » demeuraient inaccessibles à l’imagination des poètes; et pour les signaler à l'horizon des vivants,
les artistes en étaient forcément réduits à des comparaisons
inégales et à la suggestion des symboles. Les stucateurs de la
basilique de la Porte Majeure n'ont pu se soustraire à cette
contrainte innée, et, dans leurs bas-reliefs, les jeux de l'amour,
l'ivresse du thiase bachique, l'essor verligineux vers les cimes
de l’'Olympe étliéré remplacent ct signifient un paradis indescriptible.
Page 47
View in PDF(opens in a new window)Dès l'atrium, on est charmé par les panneaux, oblongs ou
circulaires, qui se répliquent sur chacun de ses pendentifs.
De petils Éros s'y adonnent avec une grâce enfantine à leurs
plaisirs insouciants. Celui-ci se baisse comme pour verser,
d'une amphore presque aussi haute que lui, le baume qu'elle
renferme; celui-i se dresse sur un bige ciselé comme un
merveilleux joujou, et rend les rênes aux deux chevreuils qui
l’'emportent au galop; deux autres s'apprêtent à saisir les papillons qui voltigent entre eux. Dans des tableaux pareils, leurs
frères peuplent les bas-côtés, la nef de la cella et jusqu'aux
montants sculptés qui encadrent l'abside: et sur les voûtes et
les piliers, on les voit courir à toutes jambes, une torche à la
main. Ces ornements gracieux sont autant d'emblèmes transparents. Chacun de ces putti éveille une allusion. Leur amphore
est remplie de délices. Leur course capricieuse entraine leur
char dans un rêve d’interminable félicité. La flamme qu'ils
promènent à leur poing potelé embrase de son ardente lumière
les âmes qu'elle attire: et de même que, par une confusion de
vocables qui, procédant d’une métaphysique sans doute plus
vieille que l’hellénisme, a duré autant que lui, le grec n’a
Jamaispossédé qu'un mot, — duyn, psychè, — pour désigner le
papillon sorti de sa chrysalide ‘et l'âme débarrassée de son enveloppe, les papillons que poursuivent les Éros de la basilique
sont des âmes que conquiert la voluplé de l’amour divin.
D'autres motifs de l'atrium, empruntés au cycle dionvysiaque, ne sont pas moins parlants. Sur le mur sud, est figurée
la préparation d'un divin breuvage: au centre du panneau, un
énorme craière est posé sur le sol; de la gauche, un grand
satyre, nu et barbu, s’avance vers lui, comme pour y vider
l’œnochoë qu'il maintient sur son épaule droite de son bras replié.
À droite, et lui faisant face, un personnage plus petit, faunisque
ou Dionysos enfant, ou simple mortel invité du thiase, le corps
couvert d’un manteau, appuie Les mains au rebord du cratère
et se penche sur son goulot comme pour assister de plus près au
délectable mélange qui s'achève dans la cela, sur la face sud
du premier pilier de droite. Nos personnages se retrouvent là
tous les deux : le grand salyre et le petit homme au manteau.
Le premier renverse dans un récipient qu'on distingue mal le
contenu d'une amphore, la main droite sous le pied du vase, la
main gauche à l’anse, cependant que son compagnon, spectateur
Page 48
View in PDF(opens in a new window)avide, tend les doigts au flot qui s’épanche. En vain, s’évertuerait-on à traiter ces tableaux mythologiques comme des
scènes de genre. Quelque interprétation qu'on en propose,
qu'ils schématisent un épisode de l'enfance de Dionysos, ou
bien qu'ils convient les humains à boire le vin du dieu, nous
nous évadons avec eux, hors de la réalité quotidienne, dans le
bienheureux séjour où coule le fiectar des immortels et s’élabore la béatitude des saintes orgies.
Du reste, 1l n'existe pas, dans la basilique, qu'une allégorie
Griffons ,fiqures ( bacChantes, amours, etc. }
Amour | Culte du
Bu Jécythe Chevréeu |
lle
:
Scène liturgique
ere
RUE
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Méduse
Bacchante
Bacchante
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Griffons, figures ( ôacchentes, amours ete.)
<—: vers l'entrèe
1
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Le
UANGES
vers l'abside—»
=
MOTIFS ORNANT LA VOÜTE DU BAS-CÔTÉ SUD
A droite du croquis, cette voûte est ornée des bas-reliefs suivants : {a Lecture
sacrée, les Non-initices (Danaides); à gauche, deux groupes sacrés.
du banquet des élus, et l'ivresse où ils sont plongés, et dont a
parlé Platon, se réfléchit en d'autres miroirs que le cratère de
Dionysos. Deux d'entre eux ont subsisté sur Le deuxième pilier du
nord. Face au bas-côlé gauche, Dèmèter, reconnaissable à son
sceptre et à sa corbeille en forme de boisseau d'où s'échappe un
serpent, serre précieusement sur son ventre, de sa main droite
repliée sur les plis bouffants de sa robe, une poignée d'épis.
Un adolescent, ses longs cheveux sur les épaules, le visage
imberbe, le corps nu sous la chlamyde, un poignard ou une
faucille dans la main gauche, la contemple avec vénération et
incline devant elle une poignée d’épis, que lui aussi tient dans
sa main droite. C’est Triptolème, à qui la déesse chthonienne
vient de remettre, pour le répandre parmi les hommes, le don
Page 49
View in PDF(opens in a new window)sublime de son blé. Dans l'épi divin réside plus et mieux
qu'une nourriture physique. En lui mürit l'aliment surnaturel
qui vivifie les âmes; et sa vue, solennellement dévoilée aux
dévots d'Éleusis dans la dernière nuit des grands mystères,
entrainait leurs cœurs au delà des horizons terrestres, comme si
le grain de Dèmèter, subsistance en cette vie et viatique dans
l'autre, avait été semé sur les sillons de ‘Triptolème pour lever
parmi les champs de l'éternité.
Face à la grande nef, le bas-relief symétrique du précédent
traduit, sous un autre aspect, la même idée. Une Hespéride
debout, les bras nus hors du péplos qui drape son corps et
recouvre sa tête, trois pommes dans une main, une pomme dans
l'autre, les présente à Héraclès qui va les recevoir. L’infatigable
voyageur à consenti à s'asseoir. Toujours vigoureux, l’invincible
athlète, dont le beau corps semble rajeuni, se repose. Il a laissé
tomber négligemment les pans de sa chlamyde sur son siège, et
glisser sa massue, désormais inutile, le long de ses jambes immobiles et nues. Ne vient-il pas detoucher au havre de la délivrance,
et, après toute sorte de tribulations et d'épreuves, de retrouver
une force intacte et fraîche dans le verger, merveilleux comme
un Eden, où chantent les filles de la Nuit sous l'arbre de vie
aux fruits toujours vermeils? Attributs disséminés dans leurs
légendes respectives, le vin de Dionysos, le blé de Triptolème et
les pommes d’or d'Héraclès se rejoignent au paradis entrevu par
le paganisme et s'inscrivent dans la basilique comme autant de
signes avant-couréurs de cette ascension vers l’immortalité que
dessinent avec évidence les stucs les plus beaux des voûtes
Au-dessus du mur ouest de l'atrium, dans un panneau
oblong, un génie aïlé enlève, sur son dos, une femme voilée, et,
dans ses mains, une amphore à l’envers, goulot en bas. Cette
figure étrange n’est pas isolée. À quelques variantes près, on la
rencontre sur le grand camée de France, où elle soutient la
montée de l’âme d’Auguste; sur la base de la colonne Antonine, où elle supporte l’envol, entre les aigles de Zeus, de Faustine et d'Antonin divinisés; sur la cuirasse armoriée d'Auguste,
dans la statue de Prima Porta. Là, comme dans la basilique, le
génie de l'éternité abandonne à la terre les cendres des défunts,
landis qu’il entraîne jusqu'aux astres l'apparition de leurs âmes
immortelles. Au-dessus des murs nord et sud, le médaillon du
milieu est rempli par la chevauchée d'une ménade. Ses beaux
Page 50
View in PDF(opens in a new window)cheveux ceints d’un bandeau, le corps dévêtu sous les plis d'une
écharpe éparpillée autour d'elle, les jambes ballantes, un thyrse
équilibré dans une main, l’autre posé à plat sur le col de sa
monture,
la
suivante de
Dionysos est
assise, sereine
et
triomphale, sur l'échine domptée d’une panthère bondissante.
Elle a déjà perdu de vue notre humble monde; et la bète qui
l'emmène se cabre dans le vide : ce n’est, assurément, ni dans la
jungle indienne, ni dans les vallons de Nysa, c’est au ciel que
Bacchus attire cette bacchante, comme c’est au ciel que sont
ravis et le Ganymède et la Leucippide dont l’histoire s'’abrège au
faîle de la ce//a, dans la grande nef.
Trois sujets convergents, dérivés de fables analogues, se
succédaient à la clef de la voûte dans de grands registres carrés.
Le troisième, vers l'abside, s’est effrité totalement; mais nul
doute qu'il ne s'accordät aux deux autres et ne concourüût avec
eux, soit par la représentation d'un
troisième enlèvement
mythologique, celui de Perséphone par exemple, soit plutôt, et
beaucoup plus probablemennt, par le dédoublement quasi obligatoire du premier, à rendre sensible pour l'esprit la magnifique
promesse dont ils étaient chargés tous les trois.
Du côté de l'entrée, l’un des Dioscures, le chef couvert du
pilos qui les distingue, s'enfuit vers la droite ; les jambes lancées
dans une course aérienne, il détourne à gauche un regard
menaçant, comme s'il éptait les mouvements de l’invisible
adversaire dont nous le savons poursuivi ; et, de ses bras passés
sous la taille et la cuisse d'une des filles de Leucippe,il emporte
sa proie. Saisie par la violence soudaine qu’elle a subie au milieu
de ses noces avec un des fils d'Aphareus, la Leucippide, la tête
renversée, la chevelure éparse, la robe défaite, les bras en l'air,
paraît défaillir d'épouvante, comme si ce rapt était celui de la
mort. Mais qu'on ne s'y trompe point : suivre le sort des Dioscures, c'est mourir pour renaître perpétuellement. En sain,
les Apharides, Idas et Lynkeus, à qui Leucippe, d'abord, avait
promis ses filles, ont-ils rattrapé les audacieux ravisseurs, En
vain Idas a-t-il transpercé Castor. Bientôt Lynkeus succombe
sous les coups de Pollux, et Zeus, qui a foudroyé [das, ressuscite
Castor, à la condition que Poilux partagera désormais avec son
frère sa propre immortaliié. Ils alternent depuis lors entre les
deux hémisphères, et ils passent tour à tour des ténèbres subterrestres à la gloire de l'empyrée, à laquelle ne cessent plus de
Page 51
View in PDF(opens in a new window)participer, avec eux, les deux filles de Leucippe qu'ils ont
épousées : Phorbé, brillante comme le soleil, et Ililaeira, dont
le nom garde, en grec, la caresse d’un rayon de lune.
En revanche, s'il est vrai que, sur le bas-relief de la basilique, la Leucippide frissonne devant un destin dont la beauté
ne fui avait pas encore élé révélée, le tableau qui lui fait suite,
du côté de l’abside, sur le grand axe du plafond, respire un sentiment de plénitude heureuse et d’allégresse. Ganymède, que
soulève un génie, ou un dieu, dont les ailes se déploient toutes
grandes, exulte sur l’azur. Dans l’éclatante nudité d’un beau
corps souple, juvénile et robuste, le héros se livre tout entier
à l'élan qui le transporte. Du bras droit qu'il courbe au-dessus
de sa tête boueléc, l'adolescent élu par Zeus pour remplir les
coupes des immortels incline le goulot d'une amphore. Du bras
gauche, et par un mouvement contraire, il relève une torche
embrasée. Ainsi que, dans l’afrium, le génie de l'éternité renverse l’urne cinéraire dont nous l’avons vu porteur, Ganymède
s'empresse à vider sur ce globe, qu'il a quitté sans regret ni
retour, jusqu'à la dernière goutte de sa vie mortelle; et, tels
les Éros qui, sur les stucs voisins, escortent son ravissement, il
dresse Le flambeau où s'est allumé le feu impérissable de la vie
divine. Ses altributs tiennent entre ses mains comme des trophées. Il réalise enfin cette apothéose, dont les pierres des tombeaux schématisés sur les parois des bas-côtés n’étouffaient pas
l'appel, que Les bas-reliefs des piliers nous ont laissé pressentir,
et qui, au sommet des voûtes et au milieu de la cela, monte
victorieusement avec lui.
L'INITIATION ET SES MYSTÈRES
Mais le salut est une récompense, et si les stucs la garantissent à qui l'a méritée, ils enseignent aussi les mérites qui la
doivent obtenir : la dévotion des cœurs et leur renouvellement
substantiel en la pureté des initiations religieuses.
Dès l'atrium, le signe en apparaît. Sur la voussure surpiombant le mur de l'ouest, dans le troisième panneau à partir
de l'entrée, une femme est assise et lit un vo/umen déroulé
entire ses mains, attentive à ne rien perdre de la bonne parole;
et sur la voûte du bas côté droit, vers l’abside, cette scène se
complique sans comporter une autre interprétation. Une petite
Page 52
View in PDF(opens in a new window)fille s’avance de la gauche, un rouleau à la main, vers une
femme assise qui lit dans un autre rouleau qu'elle tient devant
elle. A droite, une femme debout, armée du thyrse sacré,
écoute une secoride lectrice, qui, carrée dans un fauteuil à haut
dossier, déplie sans hâte le texte qu’elle énonce. Lei et là, nous
assistons au début nécessaire d'une initiation, à la préparation
obligée de toute £é/éfé (1). Sous quelque évocation qu’ils se placent, il n'est point de mystères sans un enseignement préalable, et celui-ci ne saurait se diffuser au hasard des transmissions orales. À chaque felestérion (2), est annexéesi
, pauvre soitelle, une bibliothèque jalousement interdite aux profanes. Nous
connaissons par Pausanias celle de Phéneus en Arcadie et celle
qu'Épitélès déterra du sol de la future Messène. Nous avions
appris de Démosthène que son rival Eschine, parvenu à l’âge
d'homme, devait lire à haute voix pour sa mère illettrée les
écrits des mystères suspects auxquels elle s'était fait admettre.
Dionysos lui-même à dû épeler le livre sacré avant de devenir
le « myste » idéal que tous ses fidèles ont eu à cœur d’imiter; et
Je ne sais pas de peinture ancienne qui répande un charme
plus délicieux en sa solennité que celle de la villa Item, près
Pompér, où l'enfant divin, cambrant avec orgueil son petit
corps nu sur ses pieds chaussés de sandales d’or, serre de toutes
ses forces le rituel qui lui fut remis, et applique l'amusant
sérieux d’une intelligence encore balbutiante à déchiffrer le
texte que la nymphe Mystis, [a main maternellement passée
derrière la Jolie tête brune, souligne à mesure de la pointe de
son calame. Tous ces exemples éclairent les stucs de la basilique, et, sans nul doute, ses pieuses lectrices apprennent dans
le discours sacré du fondateur de ses mystères la parole qui les
sauvera, comme elle a sauvé les grands initiés de la mythologie.
L'un d’entre eux a été représenté comme tel, dans la grande
nef, au-dessus de la frise, et occupe le second panneau de
gauche à partir de l'entrée. Éphèbe au corps alerte, les jambes
en garde et les coudes au corps, il est en train de répéter les
mouvements qué lui montre le centaure Chiron. Est-ce Achille,
comme sur le sarcophage du British Museum, où le centaure
l’entraîne à fa lutte, et comme sur les bas-reliefs de bronze du
char Capitolin, où Chiron le dresse aux jeux de la chasse et de Ia
{1) Célébration de mystère.
(2) Endroit où s'accomplissaient les cérémonies d'initiation.
Page 53
View in PDF(opens in a new window)lyre? Est-ce Apollon qui, suivant l’apologiste Justin, n'aurait
pas dédaigné de prendre ses leçons? Ou seulement l’un des fils
de Phoibos? Soit Aristée, né de la nymphe Cyrène, soit Asclépios qu’enfanta Coronis, car tous deux furent remis par leur
père à l'infaillible pédagogie du centaure. S'agit-il de Jason,
dont ses conseils ont favorisé l’audacieuse entreprise? Ou
d'Héraclès, qui a hanté son antre, comme sur la mosaique de.
Saint-Leu? Ou de Dionysos qui était allé acquérir auprès de lui
les rudiments de la science sacrée? Peu importe. Moins l'image
du héros se caractérise, plus clair devient le symbole qu'elle
comporte.
Frère de Zeus, Chiron fut, au dire d'Homère, le seul juste
parmi les Titans. Il personnifie la perfection dans la sagesse,
selon Pluton; la perfection dans la piété, selon Euripide. En
sortant à vingt ans de son école, les héros qu'il a élevés
pouvaient se rendre cette justice de n'avoir « Jamais ni dit
une parole, ni fait une action inconvenantes » (1) : son esprit
est inspiré, et son intelligence, d’une insondable profondeur,
exerce un pouvoir en quelque sorte illimité. A lui remonte
« l'emploi des remèdes appliqués d'une main légère » aux
souffrances qu'il soulage et guérit; et il s’est montré également
capable de dessiller Les yeux de l’aveugle Phœnix et de rappeler
Pélée d'entre les morts. Issu du temps éternel, le chronide
Chiron est le maître incomparable dont les mains expertes sc
jouent du destin et façonnent les dieux et les héros immortels;
et, dans la basilique où le stucateur l’a modelée, la leçon que
nous lui voyons donner à un héros anonyme n’est qu'un symbole de l’éducation divine.
Faute de l'avoir reçue, les hommes ne sauraient qu'errer
jusqu’à la mort. Elle leur est aussi indispensable que le fil
d'Ariane le fut à Thésée dans les détours du labyrinthe; et de
fait, l’artiste, en un stuc du bas côté droit, a résumé ce mythe
translucide.
Le héros attique porte, dans la saignée du bras gauche, la
massue dont les céramistes du v® siècle avant notre ère l'avaient
déjà muni à l'exemple d'Héraclès, son émule, et qui lui sert
à assommer le Minotaure, sur les peintures de Pompéi comme
sur les mosaïques de la Gaule narbonnaise. De la main droite,
(1) Traduit de Pindare.
Page 54
View in PDF(opens in a new window)il s'apprête à saisir la pelote que lui offre Ariane et dont, pour
plus de süreté, elle a déjà commencé de dévider les fils. Rien,
dans le tableau, ne rappelle la séduction qu'a subie la fille de
Minos; rien, non plus, ne nous laisse pressentir l’infidélité
prochaine de son séducteur. Il ne nous livre que le secret
auquel Thésée à dû sa victoire et sa délivrance: et si tant est
‘qu'Ariane ait failli, ce n’est point sa chute qu'il indique,
mais l'inspiration dont elle fut possédée, et qui, soufflant des
sommets, eut la force de l’y soulever à son tour. Ariane, « la
très sainte », a été purifiée de toute souillure par l'amour de
Dionysos. Devenue la femme du dieu, elle garde, à travers les
siècles, une beauté toujours jeune; et sa couronne nuptiale,
sertie par [léphaistos d'or et de gemmes élincelantes, brille
dans les constellations d’un éclat prophétique. Elle conduit le
chœur dionysiaque, et de tous les mystes qui le composent,
elle est la plus près du dieu, si près qu’elle se confond presque
avec lui dans la dévotion de leurs adorateurs. Au siècle d'Auguste, Horace, le poète-lauréat, se réjouit du droit qui lui fut
concédé de chanter l'épouse « béatifiée » de Bacchus; Ovide
contemple les neuf étoiles d’or qui ont à jamais rivé à la voûte
céleste le souvenir de cette alliance indestructible: et Properce
invoque dans l'exemple d'Ariane, la preuve de la puissance
de Bacchus sur les âmes et le gage de leur affranchissement :
« Puisses-tu, Bacchus, effacer le vice du fond de mon cœur: car
ce pouvoir l'appartient ‘aussi, et tu le manifestes au ciel où tu
as emporté Ariane, sur le dos de tes Lynx, jusqu'aux astres » :
T'u vilium ex animo dilue, Bacche, meo ;
Te quoque enim non esse rudem testatur in astris
Lyncibus ad cœlum vecta Ariadna tuis.
Ainsi Ariane s'est élevée au rang des déesses : de Bacchus,
elle à partagé l'immortalité, le nom et les puissances. Elle a
fini par doubler le rôle initiateur de son époux, comme Thésée
a fini par doubler le rôle d'Hercule, quand ce n'est pas Hercule
qui, « par la faveur de Thésée, est initié aux mystères »; et, dans
la basilique, où il nous guide, le fil d'Ariane n'intervient, à
coup sûr, que comme l'emblème de l'initiation sans laquelle
Thésée eût été dévoré par le Minotaure, et tant de héros ont
succombé dans Îa fable.
Malheur à ceux qui l'ignorent ou l'oublient. Toutes leurs
Page 55
View in PDF(opens in a new window)intentions, si bonnes qu'elles soient, sont vouées à un échec
certain. Tous leurs efforts, à l'avance, sont frappés de stérilité.
L'iniliation est l'unique levain du labeur des hommes; et au
stuc du bas côté droit, où des iniliées de tout âge sont réunies
pour commenter en paix les livres saints, s'oppose, en une 1nstruclive antithèse, un groupe de travailleuses dont la tâche
faligante se poursuit en vain. Deux loutrophores sont parlies
pour l'accomplir, celle de gauche vers la droite, celle de droite
vers la gauche; la première, avec une Aydrie qu’elle a saisie par
le goulot et qu’elle promène au bout de son bras gauche allongé;
la seconde, avec deux hydries à la fois : l’une qu'elle a empoignée du mème geste, et qu’elle traine, tant le poids en est lourd,
à ras de terre, l'autre qu’elle maintient en équilibre sur son
épaule. Au centre, deux verseuses s’emploient à leur impossible besogne : l'une précipite, d'une amphore qu'elle renverse
au-dessus de sa tête, des flots de liquide, qui tombent en cascade
dans un gros pithos qu'ils n'arrivent pas à remplir; l'autre,
le corps plié en deux, se baisse sur un récipient imperceplible,
qui, posé à plat sur le sol, ne peut guère être qu'un crible.
Dans ces quatre malheureuses à la peine perdue, on
reconnaît, soit les Danaïdes, qui, dans l'Iladès, avaient été
condamnées, pour l'assassinat de leurs fiancés, à recommencer
sans trève linterminable remplissage de vases sans fond, suit
plutôt, les « non-initiées » qui, dans une fresque de Polygnote
à Delphes, versaient éternellement, dans des jarres percées, une
eau insaisissable.
Au resie, les profanes ne sont pas les seuls à pâtir de leur
ignorance. Les faux initiés, [es demi-initiés, s'exposent à partager leur malheur. Les deux panneaux qui se regardent sur la
voûte du bas côlé gauche, à son entrée, n’ont pas d'autre objet
que de les en avertir. Du côlé du mur nord, les stucateurs ont
retracé les préparatifs du Jugement de Marsyas, et, du côté des
piliers, ceux de son châtiment. Le premier de ces registres se
compose de deux groupes qui se tournent le dos. A droite,
Apollon, une écharpe autour des reins, est assis sur un trône
rustique à très haut dossier, la lyre dans la main gauche, la
main droite levée à la hauteur de la couronne de laurier dont
est ceinte sa tête divine. À sa droite, une Muse, appuyée à un
court pilier, la main ouverte étendue vers lui, semble lui
parler du coricours musical, qu'elle et ses sœurs auront à juger,
TOME xaxvi. — 1926.
Page 56
View in PDF(opens in a new window)et dont Marsyas, enorgueilli d’avoir ramassé la flûte d’Athèna,
a lancé l’insolent défi. Les cheveux en broussaille, la barbe
inculte et le front sourcilleux, le téméraire s'est assis à l'autre
extrémité du tableau, une étoffe pendant sur son dos et ses
jambes. Une Muse se détourne vers lui, pour le conseiller avant
la lutte. Dans le relief d'en face, celle-ci est déjà terminée. Sur
le Tmolos aux vertes prairies, le chant du /yricine a vaincu
l'aigrelette habileté du flûtiste. Marsyas, lête basse et jambes
croisées, les bras derrière Le dos, a été lié à un tronc d'arbre. Il
jette devant lui des regards haineux et attend le bon plaisir
d'Apollon, auquel l’a livré sa défaite. Près de lui, le Scythe,
dont la légende a fait son bourreau, s'apprête à l’écorcher vif. Le
dieu, du reste, n’a pas encore prononcé sa sentence. Qui sait? il
l’adoucira peut être. Nonchalamment assis sur un tertre, dans
une ample robe aux plis mouvementés, Apollon écoute avec une
calme bienveillance la Muse, qui le supplie à genoux...
Maigré Îles dégradations dont ils ont souffert, ces stucs
comptent parmi les mieux composés et les plus expressifs de la
basilique. Ils ontsûrement gardé quelque chose de l'atmosphère
des modèles grees dont ils dérivent. Le « concours » procède
peut-être de l'école de Pergame, à laquelle se rattache le disque
en marbre de Mantinée, dont l’Apollon est identique au sien.
Le « supplice » remonte probablement au tableau de Zeuxis,
que Pline l'Ancien vit encore exposé dans le temple de Îa
Concorde, sur le Forum romain. Mais, quelle que soit l'origine
des types plastiques qu'elles ont mises en œuvre, la signification
des deux scènes n’est point douteuse. Dans la basilique de la
Porte Majeure, la rivalité d'Apollon et de Marsyas représente
essenüellement un conflit moral. C’est la lutte entre la fausse
et la vraie sagesse, comme la comprenait déjà Xénophon
:
Tepl copixs; el succomberont, coinme Marsyas, tous les présomptueux qui oseront l’engager contre la volonté des dieux,
ou, ce qui revient au même, sans leur aveu.
Mais un pire châtiment est réservé aux violateurs des mystères, et l'horreur s'en devine à la sauvage beauté d’un stuc
situé au milieu du bas côté gauche, à la retombée de la voûte
sur les piliers. Il s’agit d’une sorte de danse du scalp, à la fois
frénétique et rituelle. À gauche, une femme frappe sur un
tambourin de la main droite et regarde les deux danseuses dont
elle scande el précinite le tournoiement échevelé. Celle du
Page 57
View in PDF(opens in a new window)milieu pivote sur elle-même, sans plus se posséder. Elle a rejeté
sa tête en arrière; les plis de sa robe volent autou: d'elle; elle
agite un glaive énorme dans sa main droite ; une tête d'homme,
fraîchement coupée, au bout de sa main gauche levée. Celle de
droite est entraînée par la ronde éperdue. Sa chevelure s’est
dénouée; sa robe se soulève en rafales. Elle a tendu la main
pour atteindre au sanglant trophée. Mais le cœur lui manque,
et son regard fuit l’épouvantable vision. Le stucateur, sans
doute soutenu par un admirable modèle dont nous avons perdu
jusqu'au souvenir, n'a pas plus reculé devant elle que jadis
Éuripide, dans sa tragédie des Bacchantes, dont elle assombrit
l'affreux dénouement.
Penthée, roi de Thèbes, était un bon prince, rempli d’excellentes intentions, mais il était « fermé à l'intelligence de
l'inconnu ». [l niait la divinité de Dionysos, survenu parmi son
peuple pour y fonder la religion nouvelle, et 11 le persécuta.
Malgré qu'il en eût, poussées par une influence invisible, les
Thébaines délaissaient leurs foyers, et s’en allaient former, dans
les forêts d’alentour, le chœur bachique et bondir avec lui dans
ses orgies nocturnes. Pour mieux épier ces mystères qu'il
méprisait et détestait à la fois, Penthée se déguisa en femme et
monta sur la plus haute branche d’un robuste sapin. Mais les
bacchantes, dont la vue perçait la nuit, eurent Lêt fait, à la
lueur de leurs torches, de découvrir sa cachette. Elles déracinèrent l'arbre dans lequel leur roi s'était dissimulé; et, Penthée
une fois abattu, toutes commencèrent à dépecer son corps, et,
comme l'a dit Ovide, les feuilles effleurées par le vent froid
d'automne ne sont pas plus vite emportées que ne furent mis
en pièces les chairs et les membres de l’infortuné roi de Thèbes.
Quand sa tête eut été arrachée, sa propre mère, Agavè, qu'égarait l'ivresse des mystères auxquels elle s'était mêlée, la prit
pour celle d’un lion de la montagne. Elle la saisit entre ses
doigts souillés de sang, et, dansant et chantant en l'honneur
de Bacchos, s’en vint la présenter aux portes de son palais.
C'est à cette phase atroce du drame que s'est arrêté lc décorateur de la basilique. En proie au délire dionysiaque, Agavè
n’a pas encore reconnu son fils. Elle ne se connaît plus ellemême, et le thiase des bacchantes, instrument aveugle de la
juste colère de son dieu, exulte au son des {ympana dans la’
furie de son effroyable victoire. L'artiste n’a point cherché à
Page 58
View in PDF(opens in a new window)nous apitoyer sur la fin de la victime. Mème décapité, l'ennemi
de Ja religion dionysiaque reste marqué de siigmates repoussants. La {tête hirsute que promène l’inconsciente Agavè est
sillonnée de rides profondes, et de sa bouche, fendue jusqu'aux
oreilles, on dirait que s'échappe encore le hideux ricanement
dont Dionysos outragé se devait à lui-même de venger l’injure.
« Vienne ainsi, vienne la justice éclatante, son glaive à la main
pour transpercer la gorge de l’impie, sans foi, ni loi, ni dieul»
Et « s'il en est qui méprisent les puissances divines, qu'ils
contemplent celte mort et reconnaissent les dieux! » Dans la
basilique, comme dans la tragédie, la boucherie qui ruissela
sur le Cithéron symbolise la mort des impies qui ne répondent
que par un dédaigneux silence ou par l'insulte au « doux et
redoulable » appel qui retentit dans les mystères. Les « révérer »
est, en effet, ce qu’il y a de plus beau au monde. En dehors
d'eux, la raison se fourvoie et « la sagesse est folie » (1). Seule,
linilialion communique à l’homme la force de surmonter tous
les
maux ; seule, elle lui transfuse l'essence même de la
divinilé.
Pas plus qu'ils n'évitèrent de rappeler l'horreur des châtiments infligés à ses blasphémaleurs, les artistes de nos stucs
n'ont eu garde d'omettre, en leurs bas-reliefs, l’immunité dont
clle couvre ses mystes et ses croyants. Sur la voûte du bas côté
gauche, dans le registre qui fait suite au concours d'Apollon et
Marsyas, s'inscrit le dialogue de Phèdre et d'Ilippolyte. Sur un
trône sans dossier, la Reine, diadème en tèle et bras nus,
s'arc-boute de la main droite sur le rebord de son siège, et tend
la main gauche levée vers son insensible amant; elle hésite
entre la honte de son aveu et le désespoir de se sentir repoussée.
Hippolyte, debout, la lèle inclinée sur la lance qu'il lient de la
main droite, la 1egarde sans la voir, l'écoute sans l'entendre.
En vain éclateront les fureurs de la passion que son cœur n’a
pas parlagée. Immolé par l'amour coupable et déçu d'une
reine, [ippolyte sera sauvé par l'intervention d'une décsse;
et la chasle Artémis, au culte de laquelle il demeura obstinément fidèle, obliendra pour lui le secours merveilleux des
herbes d'Asclépios et Île fera resurgir parmi les asires de
l'éther, au plus haut des cieux.
(4) Gtations empruntées aux Bacchantes d'Euripide.
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View in PDF(opens in a new window)Une égale piété valut à [phigénie la même protection décisive. Sur la voûte de la grande nef, au-dessus du premier pilier
nord, est figurée sa consécration. Calchas s’est approché d'elle,
un glaive dans la main droite. Îl a passé la main gauche dans
la chevelure éparse de [a jeune fille, et va couper une de ses
boucles, prémices innocentes du sacrifice cruel dont les Grecs,
impalients d'assiéger Îlion, ont arraché le consentement au roi
des rois. La fille d'Agamemnon incline la tête, et s'offre, sans
faiblir, à l'immolation que les oracles ont ordonnée. Son maintien est intrépide et modeste. Elle a ramené sa main gauche sur
l'Aunation qui recouvre sa poitrine. De sa main droite émerge
une brindille du laurier d'Apollon. À ce rameau, dont on la
pourrait croire parée comme une victime, s'attache le présage
de sa prochaine évasion. Sa docilité, en effet, fut sa sauvegarde.
Les dieux n'abandonnent point qui se remet à eux ; et, à l'instant
où le couteau du sacrificateur, après avoir fait tomber ses longs
cheveux dénoués, allait trancher le fil de ses Jours, Artémis,
plus humaine que les hommes, la dérobant à leurs coups, lui a
substitué sur l'autel l'une de ses biches apprivoisées. Dans la
basilique, le geste de Calchas ne peut elfrayer que les profanes.
Les initiés savent, comme l’affirma Dionysos, qu'ils ne marchent
jamais « vers des maux terrifiants » que pour être plus « dignes
de fa gloire qui les porte jusqu'au ciel », et l'exemple d'Iphigénie
les assure de l'immortalité qui fut son lot.
Aussi bien, dans maints registres sculptés de la cela, nous
ne pouvons discerner s'ils la possèdent déjà, ou s'ils appartiennent encore à la terre.
À droileet à gauche de la voûte du bas côté sud, dès l'entrée,
deux scènes d'une inspiration identique s'ouvrent sur la voûte
comme les deux volets d'un diplyque dédié à la calme félicité
des mysies. Du côté du mur, quatre femmes forment cercle.
Deux sont assises à côté l’une de l'autre. La première rêve, le
menton appuyé sur la main. La seconde, un thyrse sur les
genoux, arrange sa coillure de ses deux mains croisées derrière
la nuque. Leurs compagnes, vers la droite, sont restées debout.
L'une, inactive, laisse pendre ses bras derrière le dos, l'autre
s'évente sans hâile de son flabellum. Du côté des piliers, trois
femmes entourent un autel dressé en avant d’un pilier. Deux
sont assises, ainsi que dans le registre d'en face; et dans les
mains de l’une, j'ai cru distinguer la 1yre sur laquelle elle chan-
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View in PDF(opens in a new window)tait: la troisième, debout, manie le plectre, dont la lyre était
frappée. À la conversazione sacra, fait done pendant un concert
mystique, tels qu'aiment à les confronter les peintresitaliens du
cinguecento. Mais, de même qu'on se demande souvent où situer
les suaves visions de nos toiles chrétiennes, nous ne saurions
décider si les stucateurs de la basilique ont imaginé tant de
reposantes douceurs sur le parvis des temples, parmi les
demeures des hommes, ou dans les vallons des nymphes et les
bosquets des Muses. Sur leurs bas-reliefs, les mystes vivent
transfigurés dans la sérénité du paradis que leur révéla l'initiation, et celle-ci, capable tout à l'heure d’éveiller une espérance
sur le visage même dela mort, tend ici à se confondre avec lui,
Elle le rejoint tout à fait dans le premier panneau que nous
offre la voûte de la nef centrale, à droite en entrant. Héraclès
y est accueilli par Athèna. Le héros a endossé, si j'ose dire, sa
grande tenue militaire. Son carquois dans le dos, la léonté sur
les épaules, sa massue dans la main gauche, le front cerclé d'une
couronne laurée, il marche respectueux et résolu, vers Athèna,
debout à sa droite, La déesse se montre, elle aussi, dans la
majesté d'un appareil guerrier. Elle est vêtue d'un long péplos
dont les plis frangés se terminent par de petites boules et
retombent en masse sur son bras gauche, dans la saignée duquel penche une double lance. À sa ceinture est attachée une
courte épée dont la poignée, en forme de croix, remonte à la
hauteur de son sein droit ; mais, malgré ce déploiement de force
et d'armes, elle apparaît bienveillante et pacifique. Le sa main
droite, elle saisit la main droite d'Héraclès pour l'attirer plus
près d'elle, d’un mouvement empressé, fraternel. Ce n'est pas
un combat qui s'annonce, c’est une alliance qui se scelle, entre
le Victorieux et la Promachos (4).
A vrai dire, des représentations de ce genre sont raros. En
dehors de la basilique,
ce motif, à quelques variantes près, n’a été
signalé que trois fois : sur un sarcophage du musée des Thermes,
sur une peinture, aujourd'hui perdue, des thermes de Titus, et
dans le médaillon doré d’un verre à boire, du 1v° sièele de notre
ère. Sur le sarcophage et la peinture, le serrement de mains du
héros st de la déesse s'accompagne d'un baise-mains : Héraclès
approche ses lèvres des doigts d’Athèna qu'il presse dans les
(4) Promachos : ia défenseuse; ce mot désignait souvent Athèna.
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View in PDF(opens in a new window)siens; et on a généralement interprété la scène comme Îa
réception d'Héraclès par Athènes, dans l'Olympe. Mais 11 faut
avouer qu'aucun document ne confirme cette explication. Si,
sur le monument d'Igel, nous voyons le char de Minerve, entouré du cercle zodiacal, enlever Hercule au ciel, l'entrée du
nouveau dieu chez les Olympiens est ordinairement figurée
par ses noces avec Hébé. Et dans nos textes, ce n’est pas à La fin,
c'est au début, qu’Athèna intervient dans la carrière d'Héraclès.
Il est parti pour son premier combat, contre Erginos, rot d'Orchomène, avec l’armure qu’elle lui avait donnée, et, dans la
suite de ses douze travaux, elle a continué de lui prêter assistance. Au surplus, un détail inaperçu de la fresque de l'Esquilin aurait dû nous mettre en garde contre la conclusion qu'on
a tirée trop vite de l’analyse de cet ouvrage. Le héros y aborde
la déesse, le pied droit posé à terre; mais le pied gauche, légèrement plié, est placé sur un escabeau, le pénthos, imité de la
pierre où Dèmèter s'était reposée dans sa halte d'Éleusis, qui
revient, sur une foule de monuments mystiques, comme l'accessoire obligé des initiations. Enfin, sur le verre incisé que publia
le P, Garrucci, et où, de même que dans le stuc de la basilique,
nous n'’assistons qu'à une dextrarum juncto, sans baise-main
cérémonieux, le sens de la représentation, qui est commune aux
deux documents, résulte de la légende inscrite sur le champ
en lettres d’or : « Puisses-tu ici, Ô Hercule, avoir Athèna
propice à tes vœux — [Hic] (hjabeas, Hercule, At(hjenen ti[bi]
propit(iam) ».
Selon Carl Robert, ce motif, étranger à l'époque classique,
daterait du premier siècle avant notre ère. Il procède, à
n'en pas douter, de la propagande des écoles, dont Sénèque
enregisirera le succès jusque dans sa tragédie d'Hercules furens,
et qui tendait, en un vigoureux effort pour rapprocher la spéculation philosophique des croyances populaires, à transformer
Héraclès en un modèle de perfection morale. Héraclès, le philosophe par excellence, — sapiens, — était passé sur la terre
comme l'incarnation de a sagesse que personnifie Athèna
chez les dieux et qu'elle est en train de lui transmettre sur la
voûte de la basilique, comme sur le verre doré du 1v° siècle.
Au resie, pour nous assurer de cette signification, reportonsnous au médaillon qui précède celui-là dans l'énumération descriptive du P. Garrucci. Sur un autre verre, de la même époque
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View in PDF(opens in a new window)et de la même série, près d'Iléraclès debout, sur un trépied
delphique, entre ses adorateurs, on lit ce souhait naïf : « Au nom
d'Lercule, Ô Orfitus et Constantia, buvez, vivez heureux en
l'honneur de celui qui triomphe de l’Achéron. » Une force divine
animait le héros, d'obstacle en péril, dans la vie et dans la mort.
Qu'elle lui vint d'Apollon ou d’Athèna, elle coulait en lui,
comme un irrésislible fluide, de Piniliation qu'il en avail reçue,
el qui, dans ces deux cas, a pris la forme d'une apothéose. Sa
propriété n’est elle pas d'abolir les distances, les frontières, les
différences même entre les hommes et les dieux? « O bienheureux comme un dieu, le mortel qui a la chance, ayant vu Îles
mystères, de sanctifier sa vie et d’inonder son âme de la Joie
du thiase! » L’initiation finit par coïncider avec le salut dont elle
est l'instrument el le gage, parce qu'elle le procure en opérant
une sorte d'identilication sacramentelle entre le myste qu'elle
régénère et l'éternelle essence de la divinité.
Ainsi Je thème de l'initiation, vers lequel les autres convergent, est partout perceptible dans les slucs de la basilique où
furent retrouvés les reliefs d'immolalions consécratoires. Il se
déroule dans les cérémonies que nous n'avons fait qu'entrevoir.
Il se concentre dans les ustensiles rituels, dont l'image se multiplie entre les panneaux figurés.[l se sous-entend dans les représentalions, concrèles ou déformées de la vie journalière (4) à
laquelle il peut seul conférer une valeur et assigner un but. Il
s'exprime dans les mythes qui composent l'illustration héroïque
du monument, soit qu'il suffise à les expliquer, soit qu'il s'y
combine avec d’autres conceptions apparentées. Tantôt 11
s'exprime directement, tantôt il s'enveloppe dans le manteau
diaphane de symboles qui s’enrichissent les uns Îles autres et
supposent à la symétrie visible de l'archilecture ornementale
l'ordonnance cachée de répétitions trop fréquentes pour être
fortuites, de rapprochements voulus et d'antilhèses concertées :
visible ou caché, il est partout présent.
Certes, l’entreprise serait décevante, qui tâcherait à tendre
sur un fil conducteur d’une absurde rigidité le réseau enchevêtré de lant de sujcts divers. Mais s'ils échappent à cette
sorte d’enchainement, progressif et rigoureux comme un
mécanisme, à quoi les classiques de l’art et de la lillérature
(4) Voir les Pygmées dans le premier article.
Page 63
View in PDF(opens in a new window)modernes nous ont accoutumés, mais que ne comportaient,
ni le plan de la basilique, ni les divisions de sa surface décoraiive, ni les habitudes de composition des anciens au temps
où écrivil Sénèque, il n'en est pas moins vrai qu'ils se rarnènent, par un développement dont l'irrégularité n'exclut pas
l'autonomie, à l’unilé d’une même pensée directrice. La tra.
duction peut en paraitre décousue, fragmenlaire. Le sens en
est cohérent et limpide; et si, le plus souvent, l'assemblage
des détails qui la mettent en relief est abandonné à la commodilé ou à la fantaisie des arlistes, 11 arrive aussi qu'elle ait
réservé la place des plus importants, et que de tous, ouvertement ou en secret, elle a diclé le choix. Si bien que, sous
le caprice des formes qu'elle emprunta de toutes parts, transparait l'unité d'une inspiralion qu'on aurait presque le droit de
dire liurgique.
Il est temps de conclure : dédiée, construite, décorée par des
mystes dans l'esprit de leur religion, la basilique de Ia Porte
Majeure leur tenait, par Les voix entrecroisées de ses centaines
de figures, un langage diffus et abstrait, mais intelligible et
concordant. Sur ses murs, sur ses piliers, au creux de ses voûtes,
ils retrouvaient, reproduils ou diversifiés à l'infini, les symboles
de leur ferme croyance. Confiants dans la vérilé de leur
doctrine et dans l'efficace de leurs rites, ils contemplaient la
grande Victoire ailée qui s'élance dans l'abside, avec la certitude
d'obtenir, telles les orantes qui l'encadrent, la couronne des
récompenses définitives. Et 1l ne nous reste plus mainlenant
qu’à reconstituer les éléments dont leur convielion s’est formée,
a remonter, s'il est possible, jusqu'aux sources de cette foi
paienne.
JÉRÔME CARCOPINO,.
(A suivre.)
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View in PDF(opens in a new window)UNE EGLISE PYTHAGORICIENNE
LA MYTHOLOGIE ET LE PYTHAGORISME
Les sectaires de la Porte Majeure n'étaient qu'un petit
nombre : les dimensions relativement restreintes de leur basilique ne se seraient pas prêtées au déploiement des foules.
Mais ce petit nombre comprenait une élite : élite sociale, car, si
les fondateurs de l'édifice n'avaient compté que de pauvres
gens parmi eux, ils n'auraient pu le parer ‘avec tant de somptuosilé; élite intellectuelle aussi, car, s’il ne s’élait pas glissé
quelques docles dans leurs rangs, 1ls n'auraient pas mobilisé
tant de réminiscences et d'allusions. Î y a du raffinement dans
la profusion de leurs souvenirs, comme il ÿ en a dans l’ordonnance compliquée qui a réparti les motifs de leur choix. Enfin
et surtout, les fidèles qui fréquentaient en ce lieu n'étaient point
asservis à la mythologie dont ils tirèrent l'illustration de leurs
sLucs.
On est frappé de la liberté qu'ils ont prise avec elle : au
lieu de l'exprimer en elle-même, ils lui ont demandé des moyens
d'expression pour une foi qui l'absorbe et la renouvelle en
même temps. Toute tentalive pour les emprisonner dans l'adoration définie d'un dieu ou d'un héros du paganisme est condamnée d'avance. Trop de formes divines se partagent leurs
(4) Voyez la Revue des 15 octobre et 1s° novembre.
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View in PDF(opens in a new window)murs pour que leur cœur se soit voué au culte exclusif de l’une
d'elles; trop de légendes s'y étendent ou s'y contractent ; trop
de rites, tantôt étrangers les uns aux autres et tantôt amalgamés les uns avec les autres, y déroulent leurs cérémonies. De
toute évidence, les païens de notre basilique ne furent point les
dévots altitrés d’une divinité entre plusieurs, mais les servants
d'un idéal qui les domine toutes. Leur piété en cherchait les
traits épars dans le panthéon de leur temps; mais elle visait à
les rassembler dans un élan qui le dépasse, de même qu’enrichie
par l'expérience composite de multiples « mystères », elle s'efforçait d’en concentrer la vertu dans une synthèse qu'elle voulut autonome et qu’elle croyait supérieure à tous ses éléments
traditionnels.
Les païens qui ont construit la basilique de la Porte Majeure
puisaient de toutes parts dans les croyances de leur époque,
mais sans s'assujettir à aucune; et par une réflexion savante, 1ls
en avaient dégagé une doctrine et une liturgie également éclectiques. De ces abstractions voulues, ils ont composé une religion
ésotérique où les vieux mythes et les rites vénérables avaient
été détournés et combinés pour les besoins d’une nouvelle théosophie. C'est, du moins, l'impression que laisse d'eux la visite
de leur sanctuaire ; c’est celle que ressentirent, en entrant sous
leurs voûtes, la plupart des érudits et qu’a précisée le grand
savant qui s’est acquis l'honneur de les avoir, le premier,
reconnus et désignés. Par une de ces intuitions qui juihssent
comme un éclair, mais dont l’énergie s’accumula pendant des
années d’études et de méditations, M. Franz Cumont a, d'emblée,
dénoncé en eux des sectateurs de ce pythagorisme qui, dansies
derniers siècles avant notre ère, avait confisqué l’orphisme à
son profit, et qui, ressuscité dans Rome, à la fin de la République, par l’activité du sénateur P. Nigidius Figulus, ne cessa
point de recruter des adeptes sous les premiers empereurs.
Aujourd'hui, toute mon ambition serait remplie si, sans affaiblir les preuves qu'il énonça naguère, comme sans reprendre
ici, en les développant encore, les arguments qu'il a tirés de
l'architecture de Îa basilique, enterrée et éclairée comme les
« antres de Pythagore », je pouvais confirmer, par d'autres
indices, qu'il n'est, en effet, que le pythagorisme pour replacer
la basilique de la Porte Majeure dans le milieu où elle a grandi
et résoudre les énigmes de sa décoration.
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View in PDF(opens in a new window)L'AU-DELA DES PYTHAGORICIENS
« Troischoses seulement, disait un élève d’Aristote, Dicéarque
de Messène, recopié par Porphyre, sont bien connues des enseignements de Pythagore : d’abord que l’âme est immortelle,
puis qu'elle passe en des animaux d'espèces différentes et
qu'après certaines périodes définies, les êtres recommencent
leur vie antérieure, enfin que tous les êtres animés sont congénères ». Mais, à la lettre de cette analyse, le pythagorisme n'eût
apporté aux hommes que l'infini dégoût d'un ennui sans bornes,
l'éternel recommencement d’une lutte sans issue, et, pour leur
désespoir, il eût enchaïné la série de leurs existences au rocher
de Sisyphe. Il n'est pas impossible qu'aux environs de notre
ère, certains esprits, amers et positifs, aient tiré du système ces
perspectives désolées. Il est certain, en revanche, que, constituées en vue du salut, les confréries de la religion de Pythagore
auraient perdu leur raison d’être, si elles n'avaient pas dépassé
ce point de vue. De fait, si elles croyaient savoir qu'il n’est
rien de nouveau sur la terre, si elles affirmaient que les changements, qui paraissent s'y produire, consistent en des retours
sur le passé et que, subordonnée au mouvement céleste, Îa
Nature se retrouve identique à elle-même, dans l'ensemble de
ses corps comme dans chacun de ses éléments individuels, toutes
les fois qu’à l’aurore de chaque grande année, tous les astres
de l'univers recouvrent ensemble leurs positions de départ sur
leurs orbes de révolution, les confréries pythagoriciennes de
Rome, conscientes de cette servitude, ne se réunissaient que
pour acquérir la force d’en briser les chaînes. Puisqu’à l'intérieur de cette prison mouvante qu'est l'instable matière, les
âmes ne pouvaient tromper leur misère qu'en changeant de
cachot, il leur fallait, pour s'affranchir, rompre tous les liens
qui les attachaient aux corps et s'évader de la Nature, où elles
étaient déchues, pour réintégrer le sein de Dieu.
Par bonheur, le dualisme fondamental de la doctrine de
Pythagore impliquait le remède au mal dont elle dénonçait la
cause. Le Maître de Crotone, le premier, avait circonscrit le
cercle désespérant de la Nécessité, mais, en même temps, 1l avait
ouvert toutes grandes aux hommes la voie du retour vers leur
libre patrie, dans l’éther divin, et, par là, 1l avait porté à l'Hadès
de la mythologie un coup aussi rude que celui sous lequel il
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View in PDF(opens in a new window)avait réduit l'Olympe en métaphores. Il ne serait plus question
désormais de scruter l'horizon, pour entrevoir aux extrémités
de l'Océan ces îles des Bienheureux, célébrées par Pindare, que
de douces brises rafraîchissent sans cesse, qu'illuminent des
soleils toujours égaux, et où résonne, au milieu de fruits d’or,
de roses pourpres et d'aromes embaumés, une suave musique
de phormiux. Plus n'était besoin davantage de sonder avec effroi
les redoutables abimes où s’épanchent le Cocyte etl'Achéron, el
vers lesquels descendent, côte à côte, les méchants pour expier
leurs fautes dans les gémissements du Tartare, les bons pour
cueillir leur morne récompense dans les Prairies élyséennes.
Fables que tout cela, bonnes tout au plus à fournir des symboles
inadéquats à la vérité qu'elles avaient travestie : car, tandis que
l'Olympe des pythagoriciens a émigré des montagnes de la Grèce
vers les sommeis du ciel, leur Hadès, suivant qu'ils le destinent
à des impies ou à des justes, ou bien s'étend au monde sublunaire où flotte notre globe terrestre, ou bien s'élève, sur
l'Olympe, au plus haut du ciel. Pour le pythagorisme, le salut,
c'est l’immortalité stellaire: la damnation, c'est, à travers une
suite de métamorphoses plusou moins dégradantes, la dure continualion de l'épreuve terrestre.
Il n'y a point de doute que la conception du salut céleste
ne ressortisse au pythagorisme ancien. On lisait déjà dans
le caléchisme des « acousmatiques » (ou frères mineurs de la
secte), que M. Delatte attribue au v° siècle avant notre ère :
« Qu'est-ce que les îles des Bienheureux? — Le soleil et la lune. »
Euripide, dans sa Ménalippè, faisait écho à celle doctrine,
lorsqu'il saluait dans le saint éther la demeure de Zeus. Les
Alhéniens s’en inspirèrent en 432, lorsqu'ils ont assigné l’éther
pour séjour aux héros tombés pour la patrie sur le champ de
bataille de Potidée. Aristophane la connait aussi, puisqu'il la
raille, et que, dans /a Paix, représentée en 421, il prête à
Trygée la plaisante supposition que Ion de Chios, un poète
pythagoricien qui venait de mourir alors, est tout droit monté au
ciel où tous l’appelaient du titre qu’il avait donné à l'un de ses
dithyrambes : l'étoile du matin. Au r°* siècle avant Jésus-Christ,
elle est devenue banale. Nigidius Figulus, dans son traité de
Signis, rattache systématiquement l’apparition des constellations
à la disparition d'autant de héros. Pour lui, comme pour Posidonius d'Apamée, comme pour Cicéron lorsqu'il pythagorise,
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View in PDF(opens in a new window)comme pour une foule anonyme dont les épitaphes proclament
la foi, les âmes, libérées du corps, rejoignent
les cercles concentriques où se meut la divinité de l’éther : d’abord celui de la
lune où règnent Hécate et Perséphone; puis celui du soleil, qui
aspire à lui le souffle des élus; celui de la Voie lactée, d'où
Scipion l’Africain domine l'univers; enfin le cercle suprême, —
rèv Üiorov, — qui enferme tous les autres. Peu importent les
astres qui circulent dans les flots de l’éther : ils participent tous
à son essence incorruptible et la communiquent à toutes les
âmes qui ont pu monter jusqu'à eux. Ainsi le salut que le
pythagorisme a promis à ses fidèles étincelle des feux de
myriades d'étoiles, et le ‘ciel qu’il déploie au-dessus de leurs
têtes palpite de la vie innombrable de l'humanité qu'il a
rendue à Dieu. De ses raisonnements rocailleux, de ses déductions arides
a fini par sourdre une poésie grandiose, où le paganisme a puisé ses forces ultimes et les premiers chrétiens se
sont abreuvés avec lui. Sur une inscription d'Amorgos qui date
du re siècle avant notre ère, un défunt de vingt ans est censé
consoler sa mère de sa perte prématurée : « Ne pleure pas!
Pourquoi le ferais-tu? Vénère-moi plutôt, car je suis maintenant un astre divin qui paraît vers la fin du soir. » Et, moins
d'un siècle après, saint Paul écrira aux Corinthiens: « Je sais
un homme en Jésus-Christ, qui, il y a quatorze ans, fut ravi
jusqu'au troisième ciel, dans le Paradis. »
Or, en même temps qu'il imaginait, lui aussi, un paradis
céleste, le pythagorisme a aboli l'enfer. Îl est dommage qu'ici
le catéchisme des acousmatiques nous manque pour établir sa
doctrine primitive. Mais elle ne résulte pas seulement de la
logique intrinsèque du système, elle est indirectement attestée
par des témoignages certains. Dès le v° siècle avant J.-C., Empédocle, s’ilse rapproche un instant des orphiques, en présentant
la chute des âmes sur laterre, non comme une épreuve à vaincre,
mais comme la punition d’un crime originel, s’en sépare aussitôt
pour remplacer l'Hadès par la région sublunaire qu'infectent la
discorde et tous les maux qui l’accompagnent. Il l’identifieà la
terre, sur laquelle s'écoule, de douleurs en tourments, le flux
du devenir. C'est dans l'antre de ce bas monde que le carnage et
la haine, les maladies et la pourriture se repandent sur les
champs de Ïa calamité, et que les êtres, en troquant leurs
tuniques de chair contre d'autres formes corporelles, se traînent
Page 69
View in PDF(opens in a new window)en réalité dans la mort. En ce langage âpre, pathétique et
coloré, Empédocle a traduit la pensée du Maitre dont il a chanté
« la sagesse surhumaine », et il a reproduit jusqu'aux images
consacrées dans la secte de Pythagore. La conception qu'il
adopte a pu s'altérer dans la suite, se combiner plus ou moins
heureusement avec une expiation localisée, soit dans les souterrains mythiques, soit dans l'atmosphère où les démons poursuivent les âmes provisoirement désincarnées. Aux environs de
notre ère, elle reparaît dans son intégrité.
Cicéron hésite encore à se l’approprier. Tantôt il affirme que
les âmes de ceux qui furent esclaves de la volupté ou violèrent les
lois divines ou humaines s’en iront tourbillonner dans l’air qui
entoure notre globe, et tantôt, au contraire, il admet qu'elles
sont punies par la déchéance dont les frappe une réincarnation
dans un organisme inférieur. Mais quand Lucrèce, à la fin de
son troisième livre, s'efforce de délivrer les hommes de la terreur d'un Tartare imaginaire; quand, supposant, sous chacun
des supplices inventés par la fable, une allégorie des maux qui
nous assiègent ici-bas, 1] nous montre, dans les oiseaux de proie
labourant le corps de Tityos, les passions qui nous rongent;
dans Sisyphe exténué, l'ambition qui s’obstine; dans le tonneau
sans fond des pauvres filles condamnées à l’emplir, le gouffre de
nos désirs insatiables, il transpose, pour les besoins de la cause
d'Épicure, l’un des thèmes favoris des pythagoriciens d'alors, il
reprend, à son usage, comme l’a montré M. Cumont, les développements que quatre-vingts ans plus tard leur empruntera
Philon, et aussi, ajouterai-je, les explications qu’au même
moment Nigidius Figulus proposait à ses disciples.
Comme les pythagoriciens, Philon ne connaîtra qu'un Olympe
qui est au ciel, et qu’un Hadès qui est la vie terrestre torturée
par les vices. Et au nom de Pythagore, Nigidius établit une
distinction primordiale entre la perpétuité et l'éternité, entre la
perpétuité de la Nature accidentelle et variable, et l'éternité, qui,
soustralte par essence au changement, ne saurait appartenir
qu'à Dieu et exister qu'en Dieu. Il serait surprenant que les
confréries pythagoriciennes issues du mouvement dont Nigidius
fut, à Rome, l'initiateur se fussent écartées, sur ce point capital, de l'enseignement qu'il avait divulgué. À son exemple, au
contraire, elles ont considéré le salut des âmes comme une
ascension vers l'éther et l'Hadès comme le cercle infernal des
Page 70
View in PDF(opens in a new window)métempsychoses indéfinies; et quant aux décorateurs de la basilique que hanta l’une d’elles, de même qu'ils ont, ou représenté
franchement, ou suggéré par allusions, l’immortalité céleste à
laquelle croyait la secte, de même ils se sont détournés à dessein
des souffrances de l’'Hadès traditionnel, auxquelles elle ne
croyait plus : et ils n’ont accordé de place au tableau que les
poètes en avaient tracé qu'en les ramenant sur la terre et en les
interprétant au figuré.
Tous les maudits de la basilique subirent leurs châtiments en
LA DANSE D'AGAVÈ OU LE CHÂTIMENT DE L'IMPIE
Égarée pur Dionysos, Agavè qu'entourent ses compagnes ramène en dansant la têle
de son fils, Penthée, roi de Thèbes, qui avait outragé les mystères du dieu et gu’elle
a tué dans sa dérnence.
ce monde. C'est le cas de Marsyas et du fils d'Agavè ; c’est celui des
malheureuses que des mythographes ont confondues sur le tard
avec les Dansiïdes, mais que les pythagoriciens, comme avant
eux les orphiques, appelaient, sans leur donner d'autre nom, les
non-initiées, et qu'à l'exemple de Philolaos, ils retrouvaient, à
côté d'eux, dans la vie de chaque jour. Chacun de ces réprouvés
fut, par son ignorance ou son mépris de la vérité révélée, l’artisan des disgrâces qui l'ont atteint. Les uns et les autres ont
gàché par leur faute leur existence et mérité les épreuves dont
elle est accablée,
Page 71
View in PDF(opens in a new window)SYMBOLES DH PASSAGE DANS UN AUTRE MONDE :
LA CAPTURE DE LA TOISON D OR
Dans la basilique, les allusions à l'enfer se comptent sur les
doigts. En revanche, le paradis se réfléchit en un grand
nombre de visions. Aussi bien, les mystes y accouraient-ils
Pour jouir, par avance, des joies décernées à leur croyance, el
entrevoir, ne füt-ce qu’en raccourci, et par réfraction, la gloire
du retour à l'Unité divine. Il n’était pas au pouvoir des artisles
de réaliser cette ivresse métaphysique. Mais le langage pythagoricien leur offrait toutes les ressources de son symbolisme, et
is n'ont eu qu’à l'écouter et à le traduire en leurs œuvres pour
faire naître dans les esprits l’idée qu'ils étaient impuissants à
rendre, mais qu'ils se sont ingéniés à suggérer. De même que
l’éther où s'opère le salut des pythagoriciens garde, sur leurs
[èvres, le nom d'Olympe, et que, dans le catéchisme des acousmatiques, les vieilles fictions sur les îles des Bienheureux continuent à prêter leur poésie à la vérité qui les volatilise, les décoraieurs de la basilique ont accommodé les mythologies désuèles
à la révélation nouvelle. fls ont plongé à pleines mains dans
les motifs courants par qui s’annoncaient, de leur temps,et la
victoire sur la mort, et la traversée vers les terres de béatitude; mais, ou bien ils ont choisi ceux qui se pliaient plus
aisément aux exigences de leur entendement, ou bien ils les
ont disposés suivant un ordre qui n'appartient qu'à eux et dans
lequel s’ébauche déjà leur véritable pensée, et toujours ils les
ont subordonnés aux sujets où une ascénsion céleste la manifeste franchement.
Les preuves abondent. Il nous faut choisir. Nulle part, le
symbolisme des bas-reliefs de la basilique n'est plus limpide,
nulle part, non plus, il n'est plus profondément marqué du
cachet de la secte que dans les grands registres de la voüle
centrale, et dans le panneau courbe qui garnit la coquille de
l'abside. En vérité, ils nous conduisent, par des voies familières
aux mystes, mais praiicables aussi aux profanes, tout droit au
spectacle du salut qu'avaient conçu les pythagoriciens.
Au-dessus des scènes de la vie réelle, où s’esquisse déjà le
plän de la vie mystique et dont au surplus le pythagorisme
semble avoir agencé l'ordonnance, s'équilibrent, aux quatre
coins du rectangle où s'inscrit le rapt de Ganymède, quatre
grands bas-reliefs mylhologiques.
Page 72
View in PDF(opens in a new window)Le premier, à droite, en venant de l'entrée, comprend deux
personnages séparés par un tronc d'arbre, ébranché et tordu,
où s'enroulent, à gauche, les replis d'un long serpent et pend,
à droite, la dépouille d’un bélier. Le serpent allonge goulument sa gueule sur l’écuelle que lui tend, de la main gauche,
une femme drapée. Le visage découvert, elle signifie à l'homme
qui lui fait face, par un geste de la main droite étendue, que le
moment d'agir est venu. Celui-ci, tête nue, une chlamyde
volant sur son corps nu, à genoux sur une table qui l'a hissé à
la hauteur de son ambition, tient de la main gauche le fourreau
de son glaive qu'il a dégainé de la droite. Les yeux fixés sur sa
compagne, il n’attend qu’un ordre d’elle pour accomplir sa
mission, transpercer le serpent repu, et décrocher La peau de la
bête. Le sujet s'entend de soi-même : c’est, en Colchide, dans
le bois sacré d’Arès, la capture par Jason, grâce à l’'amoureuse
complicité de Médée, de « la toison rutilante aux franges d'or ».
La légende que chanta Pindare, et que Diodore de Sicile,
en veine d'évhémérisme, s'était appliqué récemment à réduire
aux proportions d’un fait divers, s'était parée, au cours des
siècles, de toutes les subtiles trouvailles de mystiques concurrentes.
D'une part, le hêtre de la forêt de Colchide sur lequel avait
été déposée La fameuse peau de bélier s'égale à l’arbre de vie
dont ies fruits alimentent le eycle indéfini où se meut l'existence
des serpents immortels. D'autre part, la conquête de a Toison
d'or,comme celle des pommes des Hespérides, ou comme Ia sortie de Thésée hors du labyrinthe crétois, figure, dans l'art funéraire, le voyage dans l'autre monde. Les deux allégories s'entrecroisent sur notre stuc. Médée s'approche du serpent qu'elle
doit empoisonner, avec les attentions et la modestie d’une prètresse aux ordres de son dieu; et Jason, à son tour, est agenouillé, tremblant, comme s’il était saisi d’un sentiment
d'horreur sacrée devant la peau de bélier et adorait en elle
l'éternité de « ce manteau indestructible », grâce à quoi, jadis,
Phrixos sortit victorieux des remous de l’Hellespont, comme
l'âme pythagorique échappe aux tempêtes de l'Océan et de la
matière. En droit, les pythagoriciens n'avaient aucune raison
d'abandonner l'un ou l’autre de ces symboles, dont le premier traduisait les forces perpétuellement renaissantes qu’à la
suite des orphiques ils incarnaient dans le serpent, et le
TOME xxxvi. — 1926.
Page 73
View in PDF(opens in a new window)second, leur obsession du salut. En fait, ils les ont ici combinés tous deux ensemble el avec un troisième qui leur esl
particulier.
Un détail, en effet, distingue le stuc de la basilique de tous
les bas-relicfs analogues. Sur les sarcophages qui traitent le
même sujet, Jason est agenouillé sur un (ertre. Sur notre
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JABOK ET MÉDÉE
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Au centre, l'arbre de vie auquel est suspendue lu peau de bélier indestrucibie:
à gauche, Médée endorl la vigilance du serpent qui les garde. À droîle, Jason,
agenouillé sur des tables magiques, va saisir la Toison d’or, gage d'immortalilé.
“
lable, est placée une autre table, sensiblement plus petite, que
surmonte un cube de bois, ou de pierre, formant escabeau.
Dans un décor de plein air, ce dispositif de cabinet est
d'autant plus suggestif qu'il est plus étrange. Ainsi que l’a vu
M. Leopold, il n’est pas possible d'envisager ces tables autrement
que comme un appareil magique semblable à ceux que mentionnent les papyri; el quant à l'escabeau qui surmonte Ja
moindre deg deux, 1] ressemble aux blocs mal équarris sur
lesquels, en mémoire de Dèmèter et de la pierre d'Éleusis où
la déesse s'élail assise lors de sa poursuite de Perséphone, les
Page 74
View in PDF(opens in a new window)initiés se tiennent rituellement, dans la basilique et ailleurs.
Ainsi nous est révélée la nature de Jason qui, dans sa course
au salut, avait obtenu le secours, non seulement de la magie de
Médée, mais de l'initiation idéale que lui-même avait reçue de
deux héros spécialement chers aux pythagoriciens : Chiron, dont
il fut vingt ans l’élève, et surtout le mystagogue par excellence,
le saint conducteur de l'expédition des Argonautes, « le joueur
de phorminx issu d’Apollon, le père des chants mélodieux,
l'incomparable Orphée ». A sa manière, le stuc de la basilique illustre le dogme que les pythagoriciens avaient insinué
aux poèmes orphiques et qui d’ « une toison non travaillée »
avait liré le gage des initiations victorieuses.
LA DÉLIVRANCE D'HÉSIONE
Le tableau qui suit, tout différent en apparence, se rapporte
a la mème légende. Le but de libération que Pélias avait
assigné à Jason y est atteint par Héraclès, le plus valeureux de
ses compagnons. Celui-ci est au centre du registre; le haut de
son corps émerge seul au-de-sus des flots; la dépouille du lion
de Némée orne son épaule. Tourné vers la gauche, il bande son
arc contre un monstre marin à la tête énorme et à [la gueule
béante, qu'à dire vrai, la maladresse de l'artiste a rendu moins
terrible qu’il n'est comique. A droite, une jeune femme, son
péplos flottant, autour de ses reins, au vent qui souffle du large,
est ligotée sur un amoncellement de roches, les bras en croix,
les mains emprisonnées dans d'énormes crampons. En arrière,
une
silhouette, à peine ébauchée, de
murs et de maisons
rappelle la présence, dans le lointain, de la Troie archaïque
sur laquelle régnait Laomédon. Ce roi perfide avait requis les
dieux pour la construction de sa citadelle, puis leur avait refusé
le salaire convenu. Alors, pour se venger, Poseidon jeta sur Île
rivage une baleine vorace qui enlevait Les pêcheurs de la côte et
les laboureurs des campagnes environnantes. Sous la menace de
ses sujets épouvantés, Laomédon dut exposer sa propre fille,
Hésione, qui allait être happée à son tour, quand Héraclès passa
au large. Aussitôt le roi de ici promeltre les chevaux immortels
dont Zeus lui avait fait présent : et Héraclès
d'affronter ce
nouveau péril, de massacrer le monstre et de sauver Hésione.
Dédaigné, semble-t-il, par les céramistes grecs de l’époque
classique, ce
sujet a été
souvent traité
par les
peintres
Page 75
View in PDF(opens in a new window)alexaendrins, notamment par Antiphilos (310-280 av. J.-C.) dont
le tableau, cité par Pline l'Ancien, probablement décrit par
Philostrate le Jeune, a servi de modèle à toutes les répliques
ultérieures des fresques de Pompéi et des sarcophages galloromains. L'apparition tardive du motif et sa diffusion considérable témoignent également en faveur de la signification allégorique qu'il avait contractée et d'où procède son rôle dans l’imagerie funéraire de l'Empire : dans tous les tombeaux où Héraclès délivre Hésione, il intervient en sauveur de l'âme qui à
vaincu la mort.
Mais d'où lui vient cette puissance libératrice, sinon de
l'initiation qui lui fut conférée et doubla la force d’IHercule de
la sagesse d’Athèna? La fable d'Hésione, à quelque moment
qu'on a place dans la suite de leurs navigations, n'est
qu'un épisode de la légende des Argonautes, Or, les cinquantequatre guerriers qui composent leur effectif obéissent à un
prêtre, Orphée, dont les prières calment les tempêtes, et à un
chef qu'ils ont élu pour son énergie, Héraclès. Ce héros esl
le plus vaillant des compagnons d’Orphée et le plus près de son
cœur. Comme Orphée, il a été adopté par le pythagorisme :
avant de devenir l'idéal des cyniques, [léraclès fut l'un des
modèles mythologiques sur lesquels les pythagoriciens élevaient leurs regards et leur conduite, confiants en ses vertus
pour affranchir leurs âmes, comme sa flèche avait abattu le
monstre d'Ilion et assuré le salut d'Hésione.
L'ENLÈVEMENT D'HÉLENE
Les deux registres qui sont disposés symétriquement sur la
courbure de la voûte à gauche, ne se déchiffrent pas aussi facilement.
D'abord, celui de l’ouest (1): un jeune hoïnime, en tunique et
manteau, les jambes serrées, à ce qu'il semble, dans des bandes
molletières, se dirige vers la droite. De sa main gauche, il tient
un bâton recourbé au sommet, tel le pedum des bergers classiques, mais formé d’une branche, fraichement cueillie, qui a
gardé la plupart de ses feuilles. [l regarde derrière lui, vers la
gauche, cherchant à entraîner après soi une jeune femme dont
il a saisi La main droite et qu'il contempleæavec douceur. Celle-ci,
(4) Voir la figure p. 406.
Page 76
View in PDF(opens in a new window)vêtue d’une ample Aëmation, d'où elle a dégagé son bras droit
pour Île tendrè à son guide, avance en hésitant, la jambe gauche
posée à plat, la jambe droite ployée sur la pointe du pied. Elle
fixe sur lui des yeux interrogateurs, mais elle a répondu à son
élan, et, d'une pression pareille à la sienne, elle lui a saisi le
poignet droit, et l’on se demande quel est ce couple et quel
avenir l'attend.
Le tableau est traité comme une idylle; et, avec le premier
éditeur et la majorité des archéologues, j'y reconnais, pour ma
part, l'enlèvement d'Hélène par le Troyen Pâris. Avec sa houlette
silvestre, le jeune homme du stuc nous offre l'aspect pastoral du
berger de l'Ida. Ses jambières rappellent à la rigueur ïes anaxyrides anatoliennes. Sa coiffure ne consiste peut-être elle-même
qu’en un bonnet phrygien dont la mèche serait aplaiie. Dans
l'ensemble, il ressemble au Pâris du cratère de l'Ésquilin; et
son attitude, celle de la femme qu'il emmène vers une vie
nouvelle répondent à la signification morale dont ce conte pas
sionnel avait fini par s'ennoblir.
De bonne heure, en effet, la conscience des Grecs se cabra
devant l’immoralité dont l'épos était tramé. N'était-ce pas,
notamment, une criminelle absurdité qu'une guerre comme
celle de Troie, qui avait duré dix années, jeté l'Europe contre
l'Asie, versé des torrents de sang, provoqué la mort d'Ifector et
d'Achille, accumulé les destructions et les ruines, et déterminé
après coup d’effroyables catastrophes nationales et domestiques,
eût été allumée à la torche d’un hymen adultère? et que tantde
deuils et de carnages n’eussent eu d'autres causes que la beauté
d'une femme et sa trahison? Dès la première moitié du vi*sièele
avant notre ère, Slésichore n'avait pas craint de flageller de ses
vers l’impudeur des filles de Tyndare, « bigames, trigames, et
toujours infidèles ». Puis 1l s'était repenti de son inveclive; il
avait composé une « palinodie » où, pour réconcilier la tradition
et la morale, il supposait que
la véritable Hélène était sans péché
et que seule l'apparence, le « double » d'Hélène, — +0 +%ç
Exémns etdewhov, — avait trahi Ménélas. Et, au v° siècle av. J.-C.,
le dédoublement de personnalité par lequel Stésichore avait
réhabilité sa victime, fournissait encore à Euripide le canevas
de sa tragédie d'Hélène.
De très bonne heure, en effet, les Grecs ont éprouvé le
Page 77
View in PDF(opens in a new window)besoin d’expurger, de redresser leur mythologie: et, assurément, personne, parmi eux, n'a contribué à cette œuvre de
Correclion, aussi arbitraire qu'édifiante, comme les pythagoriciens. C'est un dés chapitres les plusoriginaux des Études pytha-
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goriciennes de M. Delatte, que celui où il a montré comment la
secte, après avoir hésité si elle ne bannirait point les rhapsodes
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A gauche, Hélène, persuadée par Aphrodile, se décide à suivre Püris. À droile,
Päris, en costume pastoral, un rameau feuillu dans la main gauckhe, l’enlraine
vers d'autres terres el une vie nouvelle.
de sa république, recula devant la popularité de leurs chants, el,
changeant de taclique, s'évertua à les gagner à sa cause. Certains
disciples du Maitreavalent commencé par raconter que Pythagore
s'était réjoui, lors de son passage aux Enfers, d'y croiser l'âme
d'Homère pendue à un arbre et ligolée de serpents, en punition
des mensonges qu'elle avait proférés sur les dieux. Puis leur
hostilité avait faibli. Ils s’élaient fait un allié de leur ennemi.
Par une série d'interprélations tendancieuses, voire de falsifications éhontées, ils convertirent si bien Homëre à leur
croyance, qu'au Iv° siècle av. J.-C., ils élaient déjà unanimes
Page 78
View in PDF(opens in a new window)LA BASILIQUE,
DE LA PORTE MAJEURB.
à puiser dans ses vers les témoignages qui le confirmaient et les
exemples dont ils s'accoutumaient à l’illustrer. Alors ils se
servaient couramment de ses épopées pour éduquer les âmes de
leurs frères, imitant en cela Pythagore lui-même qui, souvent,
en chantait sur la lyre les passages les plus propres à £clairer
la conscience de ses auditeurs et adoucir leurs cœurs.
Îls ont ainsi composé un Génie du pythagorisme, où Îles
fables les plus scabreuses, ingénieusement décantées, tournaient
à l'apologétique. Le succès en est allé grandissant par la suite,
Entre les mains du néopythagorisme, l'épopée est devenue la
Bible de sa religion, au point que sur la tombe où il repose, un
pythagoricien du 1* siècle de notre ère se vante d'avoir étudié
avec une égale ferveur les dogmes de Pythagore et les pieux
poèmes du vieil Homère
:
Dogmata Pythagoræ sensi studiumque sophorum
Et libros legi, legi pia carmina Homeri.
À l'époque où fut construite la basilique de la Porte
Majeure, tout un système de contresens dévots et d’exégèse
frauduleuse s'était grefté, à l'usage des « frères », sur l’/iade et
sur l'Odyssée, et c'est à Îui, à n’en pas douter, qu'Hélène et
Pris doivent l'honneur de leur présence sur la voûte centrale.
Aussi bien, d'après lui, n’étaient-ils pas coupables. Simples
instruments de la volonté divine, ils avaient obéi à Aphrodite,
qui, en déchaînant la 'guerre de Troie, entendait, soit guérir
l’'Hellade des maux dont l’affligeait son surpeuplement, soit
tremper Île courage des Grecs, soit élever, sur la ruine des
Priamides, le trône de ses descendants, les fils d'Anchise. Qui
pourrait incriminer Pâris, quand on lit dans l'Odyssée : « Celui
qui possède Hélène est le gendre de Zeus »? Et qui pourrait
accuser Hélène, lorsqu'on sait qu’en s’éloignant ensemble les
amants fugitifs emportaient l'autorisation de Tyndare, la sympathie des Dioscures et les présents nuptiaux? Pour chacun
d'eux, ce départ pour d’autres rivages marque le début d’une
vie nouvelle, et, consacré par la légitimité des justes noces,
l'enlèvement d'Hélène est une initiation. La beauté d'Hélène
a séduit Pôris; la beauté de Pàris a entraîné Hélène. En eux
résident des puissances surnaturelles qui s’attiraient invinciblement. Päris, sur l'Ida, avait contemplé la majesté divine.
Hélène, comme Médée, possède de miraculeux pouvoirs : elle
Page 79
View in PDF(opens in a new window)est capable de lire dans l’avenir; elle apprit à composer les
philtres qui calment la douleur, assoupissent Ia colère,
dissolvent tous les maux el tarissent les larmes des plus atroces
douleurs. Placés l’un en face de l’autre, le panneau de Médée ct
Jason, celui de Päris el Hélène se renvoient les mêmes images,
charmantes ou graves, d’amoureuses et d'initiés.
LA PRISE DU PALLADIUA
Mais cet amour n'est point encore l'amour spirituel, l'amour
tolalement désincarné, dont la pure flamme rejoint les étoiles
ULYSSE ET HÉLÈNL
Au fond, le profil du temple d'Athèna à Ilion. À gauche, Ulysse, le pied posé sur
l'escabtau des initiations, adjure Hélène de lui remettre la sfatue de Pallas
Athèna. À droite, Hélène écoute le héros qu'elle a seule reconnu dans Troie el
lui livre le Palladium, qu'elle tient dans son bras gauche el qui est ici l'emblème
de la sagesse divine.
élernelles; et cette initiation demeure trop imparfaite pour
Re
mériter d'emblée la paix du salut. De même que, tout à l'heure,
sur l'exploit de Jason, s'allongeait l'ombre des tragédies que lui
prépare la passion de Médée, de même, sur les pas de la Tyndaride, s'élève la poussière des cruels combats, dont sa possession
sera l'enjeu.L'espril ne se rassure et ne se repose pleinement que
Page 80
View in PDF(opens in a new window)sur le tableau suivant, à où, vis-à-vis de la délivrance d’Ilésione
par Héraclès, nous assisterons à celle d'Hélène par Ulysse.
À droite, sur un banc à court dossier, formé de deux blocs
quadrangulaires de hauteurs et d'épaisseurs inégales, une
femme est assise, le haut du corps nu, les hanches et les jambes
drapées par une étoffe, dont les plis retombent sur son bras
gauche. Elle appuie le coude droit sur un petit pilier, érigé en
arrière de son siège de pierre, et, cependant qu'elle penche, dans
la saignée de son bras droit, une idole de déesse armée du
casque, de la lance et du bouclier, elle appuie sur sa main
droite un front lourd de souvenirs. En face d'elle, un homme
est en train de lui parler. Il est debout, le pied droit posé à
plat sur le sol, la jambe gauche pliée et le pied gauche placé
sur un cube de pierre semblable à ces escabeaux ou plinthoi,
dont nous savons qu’ils constituaient un accessoire obligé de:
initiations (1). Aussi bien, s'agit-il d’un entretien profondément sérieux. Le héros souligne ses paroles d’un geste de
la main droite croisée sur la gauche, l'index dirigé vers sor
interlocutrice. Autant que l'inclinaison de son visage permet d-.
le conjecturer, il leur communique l'ardeur persuasive qu:
brülait dans son regard. Comme il sied à qui appelle sur lui
l'assistance divine, 1 a laissé tomber son pauvre vêtement, une
lourde chlamÿde, dont les plis, bouffant sur sa cuisse gauchs,
pendent entre ses jambes, et il poursuit, dans la nudité d’un
myste, la conversation commencée. Enfin, pour accentuer ce
caractère mystique, le stucateur a schématisé à l'arrière-plan,
par une succession régulière de barres droites et brisées, le
profil d'un édifice, dont les boucliers, les bandelettes et les
guirlandes fixées au sommet, indiquent
le caractère sacré. Toute
la scène est baignée d’une atmosphère religieuse. Elle ne peut se
passer ailleurs que dans ou devant un temple et il suffirait de
l'avoir identifié pour la comprendre elle-même.
Ni M. Fornari, ni M. Gumont, ni M. Paribeni, ni M. Bendinelli ne l'ont localisée. M. Leopold en a finement dégagé le sens
général, mais il s'est gardé de prononcer des noms. Me Strong,
après quelques hésitations, a pensé qu’elle devait représenter
l'entrevue d'Oreste et d'Inhigénie, sur le seuil ensanglanté du
temple de Tauride.
(41) Voir la gravure Ulysse et Hélène, p. 408
Page 81
View in PDF(opens in a new window)Mais, dans les peintures qui nous montrent Iphigénie et
Oreste en Tauride, Pylade les accompagne toujours. Puis, dans
notre stuc, les interlocuteurs, qu'il affronte, bien loin de chercher
anxieusement à lire sur leurs visages leurs identités respectives,
dialoguent entre eux, comme s'ils se connaïssaient de longue
date. Enfin, l'aspect juvénile d'Oreste manque au personnage
qu'il représente. Celui-ci, avec ses formes déjà alourdies, est
ans la force de l’âge; et M. Lugli qui, au lendemain de la
découverte, a examiné le registre de très près, a bien voulu me
communiquer une remarque dont les photographies attentivement étudiées vérifient l'exactitude. Plus que le reste du corps,
la tête a gravement soullert. Du front au menton, le stuc s'est
elfrité, mais, plus bas, subsistent nettement les boucles pressées
d'une barbe abondante. Ce simple détail achève d'éliminer,
sans retour, l'opinion que le héros du tableau se confond
avec Oreste retrouvant Iphigénie en Tauride; et, puisque la
statue en armes que porte l'héroine ne peut être qu’une image
de l'allas Athèna, je pense, avec MM. Iuelsen et Lietzmann,
qu'il s’agit du Palladium, de la possession duquel dépendait le
deshn d'Îlion, et qu'Ulysse, entré clandestinement dans la
citadelle assiégée, à soustrait aux Troyens, avec la complicité
,
d'Hélène.
De la puissance mystérieuse de cette image d’Athèna, Homère
ne nous apprend encore rien, et 1] ne mentionne aucune des
péripéties du rapt du palladium, par quoi les Grecs devaient
nécessairement préluder à l'assaut final des murailles troyennes.
Mais, dès le vri® siècle avant notre ère, Leschès de Mitylène,
dans sa Petite Iliade, narrait tout au long la conjuration
d'Ulysse et d'Hélène. Nous n'avons conservé de ce récit que
le sec résumé de Proclos; mais celui-ci suffit à nous instruire :
« Ulysse, simulant qu'il avait été maltraité dans le camp des
Grecs, entra dans Ilion pour espionner. Reconnu par Hélène,
il s'entend avec elle sur les moyens de prendre la ville. Après
avoir tué un certain nombre de Troyens, il regagne les navires,
puis, revenant avec Diomède, emporte d’Ilion le Palladium. »
C'est peu. Mais le canon du rapt élait fixé dans ses grandes
lignes: Diomède ne jouait déjà qu’un rôle subalterne; [lélène et
Ulysse étaient les véritables auteurs du larciu.
Le stucateur de la basilique n'a modelé que leurs deux
figures et, pour marquer le sens de leur dialogue, il a placé
Page 82
View in PDF(opens in a new window)dans les bras de la reine de Sparte le fétiche providentiel. La
contenance de l’un et de l’autre s'accorde à la situation. Ulysse
ne porte pour tout vêtement que la courte et grossièrechlamyde
rejetée sur ses jambes : vu du dehors el par des yeux profanes,
il parait sous les traits d’un mendiant en loques. Mais son langage trahit déjà son origine et son génie. Son doigt, impérieux,
démonstratif, trace le devoir d'Hélène, et celle-ci, convertie à
sa voix, mais doutant encore du parti auquel elle s’est déjà
résolue, la tête ployant sous le poids des regrets et des espoirs
qui affluent en elle, paraît s'interroger toujours sur la décision
qu'elle avait prise avec joie, car, alors, « c'était La Joie, dit
Homère, qu'Hélène avait dans le cœur. Déjà ses vœux changés la
ramenalent à Sparte,et combien elle pleurait la folie qu'Aphrodite avait mise en elle pour l’entraîner loin du pays natal! »
À lire ces derniers vers devant l’image qu'ils nous font mieux
comprendre, on perçoit l'idée mystique qu'elle traduisait, on
touche au fond du symbole qu'elle enveloppe. Épisode ajouté
aux données primitives de l’épos, la rencontre d'Ulysse et
d'Hélène, devant le Palladium, résumait en un saisissant raccourci l’enseignement que les pythagoriciens avaient extrait de
l'Odyssée, « plus morale » que l'/Zade, parce que, ramenant
dans son île le roi d'Ithaque, elle ouvrait aux mystes la glorieuse perspective dù retour à la patrie céleste; et, protégés
par l’idole d’Athèna, Ulysse et Hélène personnifient la sagesse
de l’initiation pythagoricienne, le prix qu'elle touchera pour
l'éternité.
|
Ulysse, au début du poème est invoqué comme celui qui « sur
les mers, passa par tant d’angoisses en fultant pour sauver sa vie ».
La secte eut tôt fait de saluer en lui le type même des « frères »
accomplis, qui s'engagent dans l'existence comme dans une
épreuve en vue du salut. En réalité, le héros leur montrait
comment on lutte pour sauver son âme : äpvÜpevog ñv re duynv :
ils admiraient en lui leur patron et leur guide, et Porphyre
rapporte une citation du pythagoricien Nouménios, où Ulysse
est, en effet, comparé à l'homme qui passe par tous les degrés
de la génération, jusqu’à ce qu’il aborde à l'abri de la mer et des
tempêtes, c'est-à-dire, hors de la matière corruptible et des passions. Comme les myste: dont il incarne la perfection, Ulysse
acquit la sagesse qui défie tous les obstacles. De même
qu'Homère a conduit ses pas vers une grotte qu'ombrage un
Page 83
View in PDF(opens in a new window)olivier, parce que l'olivier est l'arbre d’Athèna, et qu'Athèna
esl la sagesse, les continuateurs d'Ilomère lui ont confié le
Palladium, la sainte image où réside la toute-puissance de la
déesse, et ils ont voulu qu’il l’obtint après s'être déguisé en
mendiant, parce que, pour mériter le souverain bien, « il faut
se dépruiller de tous les biens du dehors, prendre les apparences
d'un mendiant, et frapper son corps », et que, seuls, ceux qui
abolirent en eux la vie des sens « s’assiéront un jour auprès
d'Athèna » et apprendront d'elle à déjouer « tous les pièges que
les passions tendent à l'âme ». (Porphyre.) Le butin qu'Ulysse,
assisté par Hélène, rapporte de sa reconnaissance dans Ilion
investie, c'élait, pour un pythagoricien, non pas un bagage de
nouvelles locales et d’intelligences, mais la sagesse et l’intelligence en soi, l'esprit divin : opévv fyaye moXknv.
Quant à Hélène, que le stuc de la basilique nous montre
assise, le Palladium en mains, le même privilège lui fut dévolu
par la secte. Si Ulysse réalise en sa personne la perfection du
myste pythagorique, elle représente les initiés qui réussissent
à s'évader comme elle de leur captivité, et, de la génération,
remontent jusqu'à l’éther. Une glose d’'Eustathe l'affirme en
propres termes. Comme au vers 124 du chant IV de l'Odyssée,
Homère eompare Hélène à Artémis « à la quenouille d'or »,
Eustathe rapporte que de très anciens commentateurs rendaienf
compte du rapprochement par une double allégorie : Artémis,
pour eux, signifiait la lune, et Hélène, la femme qui, déchue
du monde supralunaire, est destinée à le regagner un jour.
On reconnaît là le langage habituel des pythagoriciens. L'on
discerne en outre la raison pour laquelle, ayant réhabilité
Hélène au nom de leur morale, ils l'ont en quelque sorte divinisée au nom de leur métaphysique; et l'on conçoit que, dans
des milieux et à une époque où prédominait leur influence, elle
ait fini par rassembler, autour de sa mémoire fictive, des zélateurs et des dévots : au temps où s’édifiait, dans Rome, la basilique de la Porte Majeure, le père de la gnose, Simon de
Samarie, profitant sans doute de la faveur qu'avait rencontrée
leur propagande, n’imagina rien de mieux, pour justifier le culle
qu'il méditait d'instaurer en l'honneur de la Prounikos, sa
femme, que de répandre le bruit qu en elle revivait l’Hélène
pour qui les Grecs et les Troyens s'étaient battus, et en qui ne
cessaient d'agir Îles forces d'en haut...
Page 84
View in PDF(opens in a new window)Quoi qu'on pense de ces dernières extravagances, on devra
avouer que le pythagorisme, logique jusqu’à l’absurde, a procédé,
avec une méthode rigoureuse, au choix et à la répartition des
quatre grands slucs qui encadrent le Ganymède. Au sud, il «
tiré ses sujets de la légende des Argonantes, abondamment
exploitée dans ses productions orphiques. Au nord, il les a
découpés dans les poèmes homériques où son raisonnement
inséra de gré ou de force tant de symboles imprévus et de
contrefacons. Ce n’est pas tout : il les a tous assemblés de telle
sorte que leur suite, leur parallélisme, leurs oppositions mêmes
concourent au relief de ses dogmes essentiels. Après Jason
agenouillé et tremblant, l'initié qu'agitent encore les passions
d'ici-bas et que guettent de nouveaux malheurs, se dresse
Héraclès, le myste irréprochable, dont la juste force subjugue
tous ses ennemis. Sur Îles panneaux d'en face, Pâris, dont
l'amour entraîne Hélène vers des terresignorées, précède Ülysse,
que sa perfection conduit au terme de tous Les maux. Hasard ou
calcul? Des deux côtés, les tableaux se succèdent comme les
deux degrés que doit franchir l'initiation pythagorique pour
atteindre à la plénitude de son efficacité, et de part et d'autre,
les deux stucs de l’est nous renvoient, telles les strophes finales
d'un poème amoebée, la radieuse promesse du salut : derrière
[lésione, dont la bonté d'Hercule va briser les chaînes, se lève,
pour les fmes instruites, l’aurore de leur propre liberté.
Porteuse du Palladium et inclinant son adhésion aux conseils
d'Ulysse, Hélène figure la rentrée des sages au sein de la divinité originelle. Ici et là, c'est le salut pythagorique que les
sculpteurs de la basilique ont préformé dans leurs bas-reliefs,
et, pour épuiser les enseignements de la secte, 1l ne leur restait
plus qu’à évoquer réellement « Fascension » des élus, ainsi
qu’ils l'ont fait, sur le prolongement de ces tableaux annonciateurs, d'abord à la clé de la grande nef, puis en avant et au
sommet de l’abside.
LA STARCHE AUX ÉTOILES
A la clé de la voüte, on se le rappelle, s’enlèvent dans l'azur
et Ganymède dans les bras d’un dieu et les Leucippides dans
coux des Dioscures.
En ce qui concerne les Dioscures, il est notoire que le
pythagorisme avait assimilé leurs existences alternées à l’alter-
Page 85
View in PDF(opens in a new window)nance éternelle des hémisphères célestes, entrevu dans l'échange
incessant de leurs destinées, ceux de la Nature et de l'éternité,
pressenii dans leur fraiérnilé l'harmonie même de l'univers.
Aux yeux des « frères », l'allégorie du rapt des Leucippides
n'indiquait point une immortlalité indistincte et banale. Elle
représentait la montée des âmes dans l'hémisphère éthéré, vers
la Tune que symbolise Hilaeira, et le soleil que préfère Phoibé,
au milieu du concert des astres dont s'enivrent les âmes ressuscitées ; et c'est celle signification, ésotérique mais certaine, dont
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LEUCIPPIDE
Un des Dioscures, reconnaissable à sa calotle hémisphérique, ou plios, emporie une
des filles de Leucippe qui défaille dans ses bras el partagera son immortalité
céleste,
elle reste chargée dans les deux registres où elle s'inscrivait
primitivement, aux extrémités du grand axe de Îa voûte centrale.
Entre les Dioscures, Ganymède, soulevé par un dieu, comme
dans l’Jliade, escalade l'Olympe. Mais l'Olympe qui l’aspire n'est
pas la montagne que pensent Îles profanes. Il s'égale au
monde supralunaire des pythagoriciens. Ganymède, sur notre
stuc, monte, une amphore à [a main, dans les étoiles. Les
Page 86
View in PDF(opens in a new window)pythagoriciens de Rome étaient convaincus de son « assompon », et avec Nigidius Figulus, leur prophète, ils l'avaient
identifié à la constellation du Verseau : Aquarius putatur esse
Ganymedes.
S1, dans la basilique, le rapt de Ganymède est affecté par le
pythagorisme d’un symbole transparent du voyage des âmes à
travers l’éther, les deux derniers stucs qui ont été ciselés dans
la nef avant qu’elle ne touche à l’abside en ponctuent la sublime
trajectoire.
Sur celui du sud, malheureusement fort endommagé, se
distinguent les formes d’un taureau, debout, au repos, Le corps
tourné à gauche, la tête retournée au-dessus de l’échine, vers
la droite. Deux personnages l’encadrent: l’un, de très haute
taille, vêtu d'une tunique flottante, qui s’arrête aux genoux, et
coiffé d'un bonnet phrygien, lui caresse la croupe; l’autre,
adulte et néanmoins sensiblement plus petit, corps et tête nus,
le flatte à l’encolure. L’inégalité de leurs proportions tient,
comme il arrive régulièrement en pareil cas, à la différence de
leurs âges ou de leurs conditions. Mais le tableau n’est pas
expliqué pour autant, et l’on ne saurait le comprendre sans lui
découvrir au préalable des analogies. Les seules qui aient été
relevées se trouvent, comme l'a vu M Strong, dans deux
fresques de Pompéi; mais la signification de ces dernières
n'est pas certaine. Tout ce qu'on en peut affirmer, dès l’abord,
c'est qu’elles dérivent à coup sûr d'un seul modèle et présentent dans un décor semblable les mêmes figures et des sujets
identiques. À droite, un homme aux chairs empâtées est nonchalamment assis, un pedum à la main, le bonnet phrygien
sur la tête; à droite,
un éphèbe
nu,
la longue chevelure
retombant abondante ou tressée sur les épaules, tient une
lyre et regarde son voisin, comme le serviteur, son maître:
entre deux, sous un feuillage de grands arbres, s’avance le
mufle d'un bovidé, vache, bœuf ou taureau. Helbig a émis
l'avis que ces peintures commémoraient l'esclavage d’Apollon
condamné par Zeus, pour le meurtre des Cyclopes, à servir
en qualité de bouvier chez Admète. Mais le bonnet phrygien
ne convient pas à ce roi de Thessalie, ni ce paysage de collines boisées aux plaines de son royaume. Pour ma part,
tenant pour assuré que le beau citharisie n’est autre, en effet.
qu'Apollon, j'ineline plutôt à situer la scène, où le dieu inter-
Page 87
View in PDF(opens in a new window)vient avec cette position subalterne, dans le voisinage de Troie,
au pied des pentes forestières de l’Ida, et à La reporter au temps
où, tandis que Poseidon bâtissait les remparts de Pergame,
Phoibos gardait par ordre les troupeaux de Laomédon, le
conducteur des peuples de Dardanie. Sur les fresques et sur le
stuc, le roi phrygien est dénoncé, non seulement par sa prestance majestueuse, mais par la coiffure nationale dont il est
ceint et dont s'ornera plus lard le chef de Pâris, son propre
petit-fils. Sur les peintures de Pompéi, l'animal qu’elles représentent au milieu paraît écouter et entendre la conversation
à laquelle ïl est mêlé; sur notre stuc, il n’a non plus rien de
farouche et montre une placidité et une douceur singulières
chez un taureau. Sur le stuc et sur les peintures, il est placé au
centre de lacomposition, comme s’il en était le personnage principal. Inintelligibles, s’il appartenait au cheptel d'Admète où
toutes les têtes de bétail se valaient, son importance et son
maintien humanisé vont de soi, s'1l a fait partie du troupeau de
Laomédon, d'où Poseidon a dû prélever le taureau, doué d'’intelligence humaine, qui fut offert à Zeus pour séduire et ramener
à la nage, sur son dos écumeux, la charmante et trop naïve
Europe.
Sur la paroi du nord, deux jeunes gens nus, que l'on voit de
profil et mal, parce que Île stuc a subi de larges dégradations,
mais qui ont l'air de se ressembler comme deux frères, semblent
moins lutter à coups de poings, comme l’a eru M. Lietzmann,
que se serrer l’un contre l'autre, celui de gauche la main droite
dans la main gauche de celui de droite. Is réalisent un type
très fréquent dans la plastique ancienne, celui des Infants
mythiques dont l'image est commune à des miroirs étrusques
du 1x1 siècle avant notre ère et à des terres cuites de Tarente,
à peu de chose près contemporaines, et que l'absence de xihu
sur leurs têtes adolescentes permet de confondre indifféremment
avec les Cabires de Samothrace et avec les Dioscures. C'est
plutôt aux Dioscures que nous avons de nouveau affaire ici, car
l'adolescent de droite maintient de sa main droite sur son
épaule l'amphore funéraire que nous retrouvons souvent reproduite à côté d'eux, ou en souvenir d'eux, et dont les flancs
recèlent une allusion au tombeau d'où le dévouement de Pollux
fit ressurgir Castor.
En elle-même et isolée, cette seconde représentation des
Page 88
View in PDF(opens in a new window)Gémeaux équivaut à la répétition d’un emblème de l’immortalité qui brille partout sur les murs de la basilique.
Mais nous aurions tort de borner à cette redite sa véritable
signification. La sagacité de Mme Strong ne s’y est pas trompée :
ciselés face à face, le Taureau et les Gémeaux interviennent
celte fois en substituts des constellations zodiacales auxquelles
ils ont donné leurs noms : Gemini, Taurus. Et des textes de
Nigidius Figulus, inexploités jusqu'ici, démontrent que dans la
secte pythagorique, dès le 1** siècle avant notre ère, Les Dioscures passaient en effet pour être devenus les Gémeaux du
ciel, et le taureau de l'enlèvement d'Europe pour avoir obtenu
de Zeus, après le plein succès de sa mission, l'insigne faveur
de sa résidence astrale.
Quand on a lu ces textes, non seulement il n'est plus
permis de nier que les deux derniers stucs exécutés sous la
voûte centrale n'aient eu pour but de capter les rayons des
constellations du Taureau et des Gémeaux; mais on est forcé
de convenir que l'artiste les a exactement modelés sur l'opinion
que les cercles pythagoriciens de Rome s'étaient formée des
origines et du sens du Zodiaque. Enfin, comme nous l'allons
voir, il n’est que le dogme auquel ils adhéraient pour justifier
le choix et la place de ces deux bas-reliefs affrontés, pour révéler tout d'un coup les notions cosmologiques, les idées fondamentales que les stucs dissimulaient aux profanes sous leurs
traits d'apologue.
Les douze sections de la route décrite dans le ciel par l’appa
rente translation du soleil, ou, pour parler comme les anciens,
les douze demeures que le soleil habite les unes après les autres
sur la bande étoilée qu'il semble parcourir durant l’année,
étaient désignées par les douze constellations qu’elles avaient
d'abord comprises en elles; et, de ces douze signes, chacun
à son tour était censé se manifester à l'horizon où monte Île roi
des astres. Déterminé par leur contiguité sur le « Zodiaque »,
l'ordre de leur succession était tenu pour invariable. A l’équinoxe de printemps, règne le Bélier qui inaugure la saison. Au
début de mai, le front du Taureau étincelle de ses sept éloiles.
Le
49 mai, Phébus se réfugie sous le signe des Gémeaux et, entrant
dans l'été, rougit de ses feux
le signe du Cancer. Le Taureau et
les Gémeaux se suivent dans celte progression du soleil, lequel,
en abordant le Cancer, répand sur les jours les plus longs de
TOME XXXVI. — 1926.
Page 89
View in PDF(opens in a new window)l’année sa plus haute lumière. Les pythagoriciens ont réfléchi
sur les étapes ascendantes de cette marche aux étoiles. Dans les
signes avant-coureurs du solstice, ils ont lu [horoscope des
âmes et placé les ultimes stations de leur élévation vers Dieu.
Derrière le Taureau et les Gémeaux émergent les « iles
Fortunées » du pythagorisme et de l’un à l’autre signe scintille
le sillage de la grande traversée.
Dans son traité de Antro nympharum, dont on sait l’inspiration pythagoricienne, Porphyre rapporte que les anciens théologiens appelaient la lune, le Taureau, « car le signe du Taureau est le point culminant de la montée de la lune », et, d'autre
part, puisque les pythagoriciens transféraient alternativement
Castor et Pollux de l’un à l’autre hémisphère, il était inévilable
qu'ils en vinssent à considérer les deux frères comme lexpression mythologique de la pérennité du soleil qui, chaque nuit,
« s’abime dans les profondeurs du monde... pour resplendir
chaque jour au plus haut des cieux » (Macrobe). En un certain
sens, déjà, par conséquent, la lune et le soleil,
— les îles Fortunées des acousmatiques, — réfléchissaient leur éclat sur les stucs
du Taureau et des Gémeaux.
Mais 1l y a plus : les pythagoriciens avaient bäli toute une
théorie sur les rapports du Zodiaque avec la migration des âmes.
À quelle date remonte-t-elle? Il est impossible de le savoir.
Toujours est-il qu'au n° siècle de notre ère, elle s'épanouissait
dans les écrits du pythagoricien Nouménios, auxquels il nous
est loisible d'atteindre, par un résumé sec et tardif de Proelos,
dans son commentaire à la République de Platon, et par une
analyse, à la fois plus ample et plus ancienne, de Porphyre, aux
chapitres XXI et XXII du de Antro nympharum. Nos deux
auteurs concordent pour attribuer à Nouménios la détermination
des points extrêmes du ciel, le tropique d'hiver, sous Îe signe
du Capricorne, le tropique d'été sous celui du Cancer, et pour
définir, évidemment d’après lui, et d'après'les « théologiens »
quil cite et qui lui ont servi de guides, le Cancer et le Capricorne, comme les deux portes du ciel. Soit pour descendre dans
la génération, soit pour remonter à Dieu, les âmes devaient
donc nécessairement franchir l’une d'elles.
Selon Proclos, Nouménios les aurait étroitement spécialisées : par la porte du Gancer, la chute des âmes sur la terre;
par celle du Capricorne, l'ascension des âmes dans l'éther.
Page 90
View in PDF(opens in a new window)Chez Porphyre, au contraire, il est dit seulement que le Cancer
est au nord et favorable à la descente, le Capricorne au midi et
favorable à la montée : de sorte qu’au lieu d'être strictement
assujetties au « sens unique », les âmes auraient conservé, tant
à l'aller qu’au retour, une certaine liberté de circulation. Il est
difficile, en l'absence de l'original, de dégager de ces allusions
divergentes la véritable doctrine de Nouménios, mais il ressort
du contexte de Porphyre que, même exposée sous la forme la
plus élastique, elle resterait en contradiction avec celles de certains de ses prédécesseurs, et, notamment, avec le système que
des pythagoriciens plus anciens avaient appuyé sur leur interprétation des vers de l'Odyssée où Homère a décrit la grotte
d'Ithaque: « Homère, note Porphyre, ne s’est pas borné à dire
que cette grotte avait deux portes. Il a spécifié que l’une était
tournée du côté du nord et l'autre, plus divine, du côté du
midi, et que l’on descendait par la porte du nord. Mais il n'a
pas indiqué si l’on pouvait descendre par la porte du midi. Il
dit seulement: c’est l’entrée des dieux. Jamais l'homme ne
prend le chemin des immortels. »
Aux termes de celle exégèse, on aperçoit, en ce raccourci de
l'univers qu'est l’antre des nymphes, les deux portes qui se
dressent aux cieux et sous lesquelles passent les âmes et, à l’inverse du langage que Proclos prête à Nouménios, c'est celle du
Nord, le Capricorne, qui fut réservée d’abord à la sortie des
ames, et celle du Midi, le Cancer, par conséquent, qu'on assigna
à leur retour à Dieu. Cette conception, plus vieille, sinon plus
raisonnable, à guidé le ciseau des stucateurs; et les deux
ouvrages par lesquels 1ls ont terminé la décoration de la voûte
centrale, le bas-relief du Taureau et celui des Gémeaux, remplissaient l'office de deux plaques indicatrices acheminant les
mystes à la porte de l'éternité. Un dernier pas, et ils vont la
traverser par [a pensée, en contemplant le stuc qui, au-dessus
de la grande Victoire, tapisse à lui seul la coquille de l’abside
et, aujourd’hui encore, attire d'emblée les regards et l'esprit des
visiteurs.
Tout en atteste l'importance : Ia place qu'il occupe au
sommet de l’abside, là où, « dans toutes les églises », est exposé
« le sujet le plus dogmatique »; les dimensions extraordinaires
de ses figures doubles ou triples de toutes les autres; la carence
d’analogies qu'on lui a vainement cherchées dans la statuaire
Page 91
View in PDF(opens in a new window)et la peinture antiques: tout, jusqu’à la complication de sa composition et aux maladresses de sa facture, indices certains qu'en
l'absence de modèles fournis par les maîtres de l'art, l’ornemaniste y réalisa strictement l’enseignement de la secte. Il
domine la basilique tout entière. Il concentre et couronne le
symbolisme de sa décoration. À priori, il détient la clef de tous
les secrets qu’elle recèle; et nul ne pourra se vanter de l'avoir
comprise avant de l'avoir déterminé. Or, je crois pouvoir prouver
qu'il procède exclusivement des leçons ésotériques des pythagoriciens et qu’il résume, dans le tableau qu’il déploie, leur foi
dans la vertu de leur initiation et leur espérance du salut
élernel.
PTÈCE MAITRESSE ET ARGUMENT DÉCISIF : SAPHO A LEUCADE
Au premier plan, s'agitent les houles de la mer, qui battent
un îlot au centre, des falaises aux extrémités. Sur celle de
gauche, un homme est assis; tourné vers la droite, 1l se cache
tristement le visage dans les mains. Le reste de la scène se joue
en dehors de lui, comme s'il en était banni sans retour. Au plus
haut du registre, Apollon, sur Îles rochers de l'ile, est campé
comme sur un piédestal. [l brandit son arc de la main gauche
et semble encourager de la voix et du geste une femme résolue
à franchir coûte que coûte le bras de mer qui les sépare et à
étreindre la droite secourable que le dieu lui a tendue. Entièrement drapée, le vent gonflant ses voiles au-dessus de sa tête,
une lyre à la main, elle ne pose déjà plus qu'un pied sur le
rivage abrupt et boisé où elle se tenait tout à l'heure et d'où
elle est en train, à ses risques et périls, de descendre dans la
mer. Derrière elle, un Amour ailé semble la pousser doucement
par la taille. En face d'elle, en avant et en contre-bas de l'île
d’Apollon, un Triton se dresse, portant sa rame et soufflant
dans sa conque. Au-dessous d'elle, une figure que M. Cumont a
prise d’abord pour une Sirène, puis pour un second Triton, mais
que les mutilations du stuc ne permettent pas de définir avec
certitude, et qui pourrait aussi bien n'être, ni une Sirène, ni un
Triton, émerge, à mi-corps et nue, au-dessus des flots, et déploie
sous les pas de la lyricine les plis d'une large étoffe dont la
courbe dessine vaguement la forme d’une nacelle.
Personne n’a douté de l'identité d’Apollon. Tout le monde,
Page 92
View in PDF(opens in a new window)dans le solitaire de gauche, plaint le malheureux profane, cloué
aux terrestres rivages par son dédain ou son ignorance de la
vérité.
Cette première allégorie est d'une clarté limpide; mais son
élasticité se prête indistinctement à toutes les sectes qui révaient
de la migration des morts au pays des Bienheureux et n’en
accordaient la joie qu'à leurs coreligionnaires. Rien n'empêche
que le non-initié de l’abside ait été rélégué par les pythagoriciens dans la morne solitude de son exil spirituel; mais rien,
non plus, ne nous en assurerait, si la femme qui s'oppose à lui,
à l’autre bout du stuc, n’avait incarné l'initiation et le salut
pythagoriques.
Dès l’abord, M. Cumont y avait discerné l'allégorie de l’âme
humaine qui, poussée par Éros et secourue par les Sirènes ou
les Tritons, figures pythagoriciennes de l’amour divin, tenant
l'heptacorde vibrante de l'harmonie des mondes, s’avance, au
delà des houles de la matière imparfaite, vers Apollon, figure
pythagoricienne du Soleil qui est baigné par l'éther, comme
les îles Fortunées le sont par les flots de l'Océan mythique.
Mais, depuis, cette exégèse s'est heurtée au scepticisme de ceux
qui, orientés par feu M. Densmors Curtis dans une tout autre
direction, ont reconnu à sa suite, en ce bas-relief énigmatique,
l'illustration fidèle des vers qu'Ovide, en sa quinzième Wéroïde,
a prêtés à la poétesse lesbienne, et l'interprètent comme le saut
épisodique de Sapho dans la mer de Leucade. En vérité, la
coïncidence entre la description du poète et la réalisation de
l'artiste est trop exacte pour qu'on ait le droit de la négliger.
Mais, au lieu qu’elle ébranle l'opinion de M. Cumont, j'estime
au contraire qu'elle la vérifie avec éclat et achève du même coup
la déroute de toutes les théories différentes.
Sans doute, si Sapho s'élait tuée par amour, en se précipitant du haut des rochers de Leucade, sa lamentable aventure
n'aurait jamais pu offrir un modèle à des pythagoriciens. Que
Statilius Taurus ait anticipé sur la condamnation capitale qui
allait l’atteindre, ne suffit: pas à nous détourner de l’inserire
au nombre des disciples de Pythagore : autant vaudrait prétendre qu'il ne se produit pas de suicide parmi les chrétiens et
que, dans les âmes faibles, les circonstances ne l’emportent
jamais sur les principes. Que certains pythagoriciens aient
accrédité la version que leur maître, banni, persécuté, se laissa
Page 93
View in PDF(opens in a new window)périr d'inanition à Métaponte, passe encore : cette forme, en
quelque sorte passive, de mort volontaire, où la main de
l’homme n'intervient pas ouvertement, suppose, pour ainsi
dire, l'adhésion du destin et la complicité des dieux. Mais le
pythagorisme, dont le dogme rencontre en ce point l'idéalisme chrétien, a essentiellement converti la vie terrestre en
une épreuve d'immortalité dont il ne saurait appartenir à
l'homme d'abréger la durée et de rejeter le fardeau : logique
avec lui-même, il a toujours inlerdit à ses adeptes de forcer
la nature et d’attenter violemment à leurs jours. Ses disciples
ne pouvaient donc, sans une inconséquence qui eût confiné à
l'absurde, mettre à la place d'honneur de leurs conventicules
le suprême péché de Sapho; etsi vraiment, comme on n’en peul
plus douter, c'est le saut de Leucade qu’a modelé l'artiste de
notre basilique, il est impossible ou qu'elle ait appartenu à une
secte pythagoricienne, ou que le saut de Leucade y ait été compris comme une course à l’abime et la glorification du suicide.
Or, cette dernière interprétation est certainement erronée :
en un mémoire clairvoyant et personnel, qui, malheureusement,
ségare vers la fin, sur la fausse piste de je ne sais quels
mystères de Cotylto, M. Hubaux a établi, selon moi, sans
réplique, que le saut de Leucade, tel qu'il est raconté dans
Ovide, tel qu'il se présente en notre basilique, n’a rien à voir
avec le drame d'une mort volontaire. lei et là, c’est un rite de
rénovation spirituelle, que Sapho a religieusement accompli
avec une sereine confiance dans les puissances palingénésiques
de Ia divinité.
Suivant Ovide, Sapho a voulu se libérer du malheureux
amour dont elle était victime. Elle est allée poursuivre à
Leucade l’exorcisme qui s'accomplissait en ce lieu. Elle ne
demande pas, en se plongeant dans ses eaux miraculeuses, à y
disparaître à jamais. Elle écarte le présage sinistre. Elle ne
veut pas mourir. Elle espère que son âme renaîtra, transformée, de la mer où elle se jette avec vaillance, allégée des passions qui la troublent et la corrompent.
Regardons maintenant la Sapho de la basilique : nulle agitation, nulle frayeur en son attitude. Autour de son buste, s’envole, gonflée par le vent, l'écharpe qui l'aidera dans sa chute
salutaire. Elle descend, avec calme, vers les flots d’où se dresse
soit un homme, Triton ou vent personnifié, soit une femme,
Page 94
View in PDF(opens in a new window)une Néréide, ou plutôt une incarnation de la brise favorable
qui souflle vers les célestes séjours, les voiles mollement soulevécs en une courbe qui s'évase en forme de barque comme
pour FPy recevoir. Et un Amour qui la pousse semble lui donner
jes ailes qui lui feront franchir le pas décisif. Cependant que,
sur l’autre rive, le dieu de Pythagore, semblable à l’Apollon de
Leucade qui orne les monnaies d'Épire, Phœæbus Apollon, qu'invoquent les derniers distiques de la quinzième Héroïde, l'arc
d'une main, l’autre tendue vers Sapho, s'apprête à la recevoir.
La correspondance entre la poésie d'Ovide et les détails
du bas-rglief est telle qu'elle procède inécessairement d'une
imitation directe ou d’une influence commune. Le premier
terme de l'alternative, invérifiable en soi, est, par surcroît, peu
vraisemblable, si la basilique est postérieure de vingt-deux ans
au moins à la mort du poète. Le second s’imposerait à nous, si
le pythagorisme, auquel Ovide a emprunté le thème fondamental et consacré plus de quatre cents vers de ses Métamorphoses,
avait dès longtemps annexé à ses dogmes ce récit du saut
régénérateur de Sapho à Leucade; et voilà de quoi, Justement,
je crois pouvoir fournir la preuve.
En soi, le thème qu'implique cette version et sur lequel se
déroulent uniformément les variations du poète et celles du
modeleur s'accorde à merveille à 14 doctrine des pythagoriciens.
Il est construit, non sur le néant, où 1ls se refusent à sombrer,
mais sur le concept, qui leur est propre, des métamorphoses
qui prolongent la vie en la changeant et dont la dernière finira
par l’éterniser. Il contient leur idéal entier. Il condense leur
morale et leur métaphysique. Délivrée du mal qui la torture,
par son abandon, à Leucade, à la volonté d'Apollon, Sapho est
un exemple toujours vivant pour ceux qui cherchent, comme
elle, à s'évader des chaînes matérielles de l'humanité, et, convertis à l'amour de Dieu, — versus amor, — à répondre, d’un
cœur renouvelé, à son sublime appel : £rov 8eü,.
En même temps, elle incarne Ie rêve qui resplendit à
l'horizon des vicissitudes humaines. Pour le vulgaire, Sapho est
la grande poétesse qui chante sur sa Îyre, la grande amoureuse
aux prises avec le délire qui la possède. Pour l’initié, elle person‘nifiera l'âme de l'homme, qui, enivrée de l'harmonie des sphères
et transportée par elle, vivra éternellement de cette communion divine. Pour le vulgaire, son amant n'est qu’un mortel,
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View in PDF(opens in a new window)un Lesbien
comme elle, Phaon. Mais déjà, sur des œuvres
grecques ct étrusques, où se reflètent tant de croyances anciennes
de la Grèce, Phaon apparaît comme une figure surnaturelle,
comme un héros céleste. Pour l’initié, son nom, Phaon : Eau,
le brillant, l’assimile au père de Pythagore, à l’Apollon solaire
au sein de qui se reposeront, dans sa lumière incorruplible, les
âmes sauvées par sa vérité. Conjecture, dira-t-on? Non, certitude. De leur conte des amours de Phaon et de Sapho, la spéculation des pythagoriciens avait extrait des figures pour leur
enseignement. Pline l'Ancien, du moins, nous fl'aflüirme :
«L'amour de Sapho pour le Lesbien Phaon! la sotte présomption,
non seulement des mages, mais des pythagoriciens n'a su
qu'inventer tout autour.— Phaonem Lesbium diuectum a Sapho:
multa circa hoc non Magorum solum vanitate sed etiam Pythaqoricorum. » On peut être surpris que personne n'ait encore
fait état de ce texte primordial perdu au milieu de fiches de
botanique. On se demandera, sans doute, par quels artifices et
quels détours les pythagoriciens, entrainant Sapho jusqu’à
Leucade, l'ont embauchée au service de leur religion. Mais on
doit confesser que, non seulement le témoignage de Pline
aidera sans doute l'historien de la littérature à débroussailler
les fictions qui <s’emméêlent à l’histoire de Sapho, mais que,
tout de suite, il décide le pythagorisme de la basilique, en élucidant la source de son symbole majeur. Qui sait même si Pline,
en insérant cette brève digression dans son énumération de
l’herbe aux cent têles, ne songeait pas à notre monument et
à ses avalars tout récents? La phrase où 1l englobe mages et
pythagoriciens rend le même.son que la phrase de Tacite sur les
superstitions reprochées à Statilius Taurus et semble sortir de
la formule sléréotypée que Suétone, copié par saint Jérôme,
accole aux noms des proscrits du pythagorisme, Anaxilaos de
Larissa el P. Nigidius Figulus, lui-même, exilés ous deux en
tant que « mages et pythagoriciens ».
Quoi qu'il en soit, le symbole pythagorique de Sapho à
Leucade, tourné en dérision par Pline, dramatisé par Ovide,
rayonne au fond de la basilique de la Porte majeure. Après
bientôt deux mille ans, les idées qu'il traduisait pour les
pythagoriciens qu'elle abrita, l’idée d'une régénération sacramentelle et morale qui transforme les initiés, celle de l'éternité"
bienheureuse dont ils jouissent dans l'ile du soleil, après une
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View in PDF(opens in a new window)suprême métamorphose, l’illuminent encore de leurs tremblantes clartés.
CONCLUSION
Ainsi, dans l'instant même où les visiteurs terminent Îs
visite de la basilique souterraine, et viennent de comprendre le
bas-relief où s'arrête, comme à une conclusion, la suite de son
décor, l'archéologie achève d'accomplir sa tâche. Aux indices
que l'érudition avait tirés de l’âge, de l'emplacement, de la
structure du monument, à tous ceux que lui avaient apportés
en foule tant de stucs où de vieux mythes,
usés par les
âges, reprennent lustre et vigueur au contact des spéculations pythagoriciennes, s'ajoute maintenant l’éclatante confirmation d'une image, qui est la pièce maitresse de la décoration
et qu’on ne saurait expliquer sans recourir à elles.
La preuve est là, irrécusable et péremptoire, que cette religion de Pythagore, dont quelques textes, trop rares, hélas!
elliptiques et décousus, nous avaient appris l’existence à la fin
du 1 siècle avant notre ère, possédait, dans la Rome
impériale du règne de Claude, une église avec tout ce que le mot
comporte de piété et de discipline, d’effusions mystiques et
d'organisation matérielle, de dogmes et de symboles, d’idéalisme et de liturgie: et de ce fait, établi désormais sur des
bases qui semblent inébranlables, découlent d'immenses conséquences pour l'histoire de l’art et de la littérature antiques,
sur l’évolution dissolvante de la mythologie et du paganisme,
et jusque dans la composition des forces qui, coalisées au service de la foi chrétienne, en déploieront le triomphe dans un
monde renouvelé.
JÉROML CARCOPINO.