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View in PDF(opens in a new window)Melanges de l'Ecole francaise de Rome 1976 88 669-704 C8 numbers
batca
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View in PDF(opens in a new window)Persée
http://www.persee.fr
Gros Pierre
Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité, Année 1976, Volume 88, Numéro 2
p. 669 - 704
Voir l'article en ligne
Pierre Gros,~~ Nombres irrationnels et nombres parfaits chez Vitruve~~, p. 669-704. La faible familiarité de Vitruve
avec les irrationnels, et son goût pour les rapports arithmétiques élémentaires le conduisent à éviter le recours
explicite aux schémas géométriques faisant intervenir des incommensurables; en face d'une construction complexe,
comme celle de la volute du chapiteau ionique, il préfère s'en tenir, au niveau du discours, à une présentation
incomplète, quitte à donner un dessin coté au terme du chapitre. Inversement, plusieurs rapports fractionnaires des
livres III et IV du ~~De architectura~~ ne sont en fait que des approximations arithmétiques de montages
géométriques simples. Les véritables formules opératoires se trouvent ainsi faussées, comme on le constate à propos
de l'implantation du tribunal de la basilique de Fanum. Dans le passage du livre III concernant les nombres parfaits,
Vitruve se fait l'écho des spéculations des euclidiens, sans s'aviser qu'il énonce des rapports harmoniques
fréquemment mis en œuvre dans les ordonnances ioniques. Le plus souvent, dans son traité, l'atomisation modulaire
entraîne une méconnaissance de ces rapports, pourtant toujours présents.
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View in PDF(opens in a new window)NOMBRES IRRATIONNELS
ET NOMBRES PARFAITS CHEZ
VITRUVE
PAR
Pierre Gros
Ancien Directeur des Etudes à l'Ecole
Nombreuses sont les données chiffrées contenues dans le De architectura, du moins dans les livres III à VI qui traitent des édifices publics et
privés. Elles se présentent le plus souvent comme des relations numériques
simples, avec ou sans référence explicite à un module de base et à ses
sous-multiples. A feuilleter les commentaires de A. Choisy et de A. Birnbaum on retire même l’impression que la matière de ces livres peut se
réduire en dernière analyse à une série de rapports, et que la connaissance
de ces rapports garantissait aux yeux de Vitruve la correction d'un entablement, la beauté d’un portique ou l'agrément d’une domus!.
Tl
y a
cependant quelque légèreté à exploiter ces textes, si riches d'indications
apparemment fort précises, comme de simples répertoires de proportions,
sans s’interroger, avant d’en faire l’application directe aux vestiges archéologiques qu’on entend analyser ou restituer avec leur aide, sur la
nature et l’origine des recettes qu’ils proposent 2. Car on s'aperçoit vite,
et tous les commentateurs en ont fait l’expérience, que ces recettes ne
sont pas toutes faciles à comprendre. Il arrive en effet, si l’on en tente
loyalement la transcription graphique, que l’on bute sur des difficultés qui
tiennent soit à la teneur même des développements, soit à leurs silences;
d’où des hypothèses souvent contradictoires, et diverses corrections, qui
1 A. Choisy,
baumn,
Vitruve, t. II-III, Paris, 1909 (réédit. en
Vituvius und die griechische Architektur, Vienne,
2 Un exemple récent d'utilisation maladroite, parce que
lologiquement
et
peu
fondée
historiquement,
des
«cotes
1974);
A.
Birnassurée
phivitruviennes»
est
fourni par le livre de N. Ferchiou, par ailleurs utile et bien documenté, Architecture romaine de Tunisie. L'ordre: rythmes et proportions dans le Tell, Tunis, 1975.
Page 4
View in PDF(opens in a new window)s’appuient à l’ordinaire sur deux types de postulats également invérifiables: la tradition manuscrite est fautive!; Vitruve a mal lu sa ou ses
sources grecques 2. Il arrive en outre, même quand la presentation théorique est satisfaisante, que l’on reste perplexe devant le caractère peu
«opératoire » de certains rapports, et des schémas de construction qu'ils
impliquent, dès lors qu’on en imagine concrètement la mise en œuvre
sur un chantier antique.
Aussi est-on en droit de se demander si le caractère parfois déconcertant de certaines données chiffrées ne tient pas d’abord aux traitements
qu’elles ont dû subir pour entrer dans la trame des développements vitruviens. Ces traitements peuvent avoir été imposés soit par la nature
même du « genre » théorique, dont nous avons essayé de dégager quelques
lois dans un article précédent 4, soit du fait des rapports très particuliers que — c’est l’un des acquis important des études les plus récentes
sur le De architectura 5 — l’auteur latin entretenait
avec les mathématiques grecques et hellénistiques qui restaient ou du moins auraient dû
être celles de son temps. Autrement dit, malgré la succession linéaire des
chapitres, et Vuniformité voulue de leur présentation, les chiffres fournis
par Vitruve ne semblent pas avoir tous la même portée. Il convient de
distinguer les données premières des données déduites, celles qui sont des
points de départ inévitables de celles qui sont des points d’arrivée plus ou
moins arbitraires. Il convient également de démêler ce qui, d’une construction arithmétique ou géométrique trouvée dans un manuel hellénistique,
pouvait être absorbé par le discours vitruvien, de ce qui, pour des raisons
de principe ou par manque de compétence, devait en être passé sous
silence ou transformé.
C’est une relecture de ce genre que nous proposons ici d’une série
de passages significatifs, où nous essaierons d’abord de retrouver certains
emplois masqués ou méconnus des nombres irrationnels.
1 Voir l'attitude de Choisy à l'égard du texte de III,
5,8 concernant les
architraves ioniques (op. cit., I, p. 82 et II, p. 154). Cf. P. Gros, dans Latomus,
34, 1975, p. 995 sq.
3 Tendance assez bien représentée par A. Birnbaum,
qui paraît
souvent
tenté de corriger le texte pour le rendre plus proche des préceptes présumés
d’Hermogenés (cf. op. cit., p. 13 sq.).
3 C’est le cas pour la porte dorique (IV, 6,1). Voir infra, p. 692.
4 Structures et limites de la compilation
vitruvienne
dans
les livres III et
IV du De architectura, dans Latomus, 34, 1975, p. 986 sq.
5 Cf. J. Soubiran, Vitruve, De Varchitecture, IX,
Collect.
des
Universités
de France, Paris, 1969, p. XXVI sq.; E. W. Marsden, Greek and Roman Artillery,
Tecnical Treatises, Oxford, 1971, p. 197 sq.
Page 5
View in PDF(opens in a new window)Mais auparavant, il convient de cerner au plus prés les connaissances
théoriques de Vitruve sur ce point précis.
Les difficultés éprouvées par cet écrivain pour concevoir et par suite
nommer certaines notions mathématiques ont été rappelées par J. Soubiran dans son édition du livre IX. C’est en effet dans la préface de ce
livre que se trouvent rassemblées les démonstrations les plus « savantes »
de tout l’ouvrage, et que le théoricien aborde en particulier, à propos de la
duplication du carré, le problème des nombres irrationnels 1.
Ou plutôt qu’il devrait l’aborder, car on constate, à cette occasion,
qu’il est incapable de définir clairement le carré d’un nombre et, à plus
forte raison, la notion d’irrationnalité. « Si l’on a un emplacement ou un
champ carré, et qu’on veuille le doubler, comme cela exige une sorte de
nombre que les multiplications ne permettent pas de trouver — genus
numeri quod multiplicationibus non invenitur — des tracés linéaires corrects
amènent la solution » 2. Or le nombre qu'il faut trouver, en l’occurrence,
est une surface, laquelle est par définition le produit d’une multiplication.
Vitruve veut dire en fait, et il explique ensuite, que si l’on a un terrain
de 100 pieds de côté et qu’on souhaite le porter à 200, on ne peut y parveair en multipliant 14 par 14 ou 15 par 15 3. Mais la façon dont il s’exprime
prouve qu'il ne sait plus voir dans les irrationnels ce que Platon et Euclide
appelaient des puissances — Suvduers — c'est-à-dire des longueurs qui ne
sont
commensurables
que
potentiellement,
par
les
surfaces
qu’elles
«peuvent», comme disaient autrefois nos mathématiciens 4.
Une fois constatée l’impossibilité d’une solution arithmétique, Vitruve
expose donc la solution géométrique. Sans revenir sur le détail des ignorances d'ordre historique ou technique que révèle son texte, soulignons
qu’il paraît n’avoir pas saisi le lien qui existe entre ce problème de la
1 IX, praef. 48q.
2 Ibid.: Locus aut ager paribus lateribus si erit quadratus eumque oportuerit
duplicare, quod opus fuerit genere numeri quod multiplicationibus non invenitur,
eo descriptionibus linearum emendatis reperitur. (= 213,14 sq.)
3 Ibid. (= 213,23 sq.). Vitruve peut sembler effleurer ici la méthode d'Archytas qui fait intervenir la moyenne arithmétique et la moyenne harmonique
de deux nombres inégaux pour former le nombre », non carré parfait, qui est
le produit de ces deux nombres. Mais il est peu probable qu'il ait compris le
principe de cette méthode, selon lequel une racine carrée est
enfermée dans
l'intervalle de deux nombres rationnels différents, dont la différence peut être
réduite à Vinfini. Cf. P.-H. Michel, De Pythagore à Euclide, Paris, 1950, p. 426
et p. 520.
4 Cf.
Théététe,
148 b, et note complémentaire, p.
264,
de
l'édition
A. Diès, dans la Collection des Universités de France. Voir aussi A. Rey, La maturité de la pensée scientifique en Grèce, Paris, 1939, p. 330 sq.
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View in PDF(opens in a new window)duplication du carré et le théorème de Pythagore, dont il traite pourtant
dans le paragraphe suivant. Et de même qu'il
ne
voit
pas
dans la
première démonstration un cas particulier — celui du triangle rectangle
isocèle — de la seconde, il ne dit rien qui puisse nous empêcher de douter
qu'il a vraiment compris le caractère constant de la propriété des triangles
rectangles, puisque seul le triangle « égyptien » 3-4-5 est invoqué ?; on
s'étonne de surcroît que ce praticien ne fasse aucune allusion à deux
autres figures semblables, souvent mises à contribution en architecture
car elles possèdent aussi des côtés à nombres entiers, les triangles 5-12-13
et 48-55-73 3,
Méme en tenant compte de la maladresse ou de la sottise de sa source — une compilation orientée sans doute vers aspect anecdotique des
«grandes découvertes »* — on conviendra que le
maniement
des
irrationnels et leur construction géométrique ne lui sont guére familiers. Au
niveau des principes, du reste, existence de ces êtres mathématiques
devait constituer pour Vitruve, comme pour beaucoup d’esprits antiques,
une maniére de scandale. Dans la mesure oú la beauté d'un édifice réside
d'abord dans la symmetria ou commodulatio, c'est-á-dire dans la commensurabilité de toutes ses parties entre elles et des parties avec le tout, les
irrationnels trouvaient difficilement place au sein d'un systéme, qui nous
apparait fondé sur la transparence arithmétique des relations modulaires 5.
Aussi s’étonnera-t-on que plusieurs auteurs aient cru devoir postuler
l'existence
de modules
irrationnels,
dans un
contexte
où
la
proportio
implique, dans toutes les mensurations d’un édifice, la présence d’une unité,
la rata pars, qui en constitue une partie «aliquote » en ce qu’elle y est
contenue un nombre exact de fois.
D’une
littérature
abondante,
et
parfois ésotérique, on nous permettra de ne retenir que trois exemples,
1 IX, praef. 6.
2 J. Soubiran, op. eit., p. XXVII et p. 47.
3 Cf. F. W. Schlikker, Hellenistische Vorstellungen von
der
Schonheit
des
Bauwerks nach Vitruv, Berlin, 1940, p. 54.
4 Comme le note J. Soubiran (p. XXIX, n. 4) on retrouve des
séquences
du méme ordre chez Plutarque (Non posse suaviter vivi secundum Epicuri decreta,
XI = Moralia 1094 BC), issues sans doute d'un manuel de compilateur comparable sinon identique.
5 III, 1,1. Sur la notion de symmetria chez Vitruve, cf.
F.
W.
Schlikker,
op. cit., p. 60-61 et p. 68-71. Pline, HN, 34, 65, note: non habet latinum nomen
symmetria. Cf. en dernier lieu Th. Lorenz, Polyklet, Wiesbaden, 1972, p. 57 sq.
$ III, 1,1 (= 65,3 sq.): proportio est ratae partis membrorum in omni opere
totoque commodulatio, ex qua ratio efficitur symmetriarum
busch).
(texte de C. Fenster-
Page 7
View in PDF(opens in a new window)qui ont en commun un mode de lecture plus ingénieux que rigoureux des
textes sur lesquels ils prétendent s’appuyer.
J. Hambidge ', et après lui M. Ghyka®, ont tiré parti d'une brève
notation de I, 1, 4 sur l'utilité de la géométrie, pour faire de Vitruve le
représentant d’une théorie «dynamique» de la symétrie des surfaces,
fondée sur la notion platonicienne de « puissance ». Quand on sait le faible degré de conceptualisation auquel était parvenu l’écrivain latin en ce
domaine, on mesure d'emblée le caractère hasardeux d’une telle hypothèse.
D'autant que le passage en question ne lui offre qu’une base des plus minces: « Grâce à l’arithmétique, dit Vitruve, on calcule le prix des constructions et on développe le système des mesures; quant aux questions difficiles
de symétrie (c’est-à-dire de commensurabilité), on les résout par un raisonnement et des méthodes géométriques » 3. Replacée dans son contexte,
cette phrase offre une signification concrète: Vitruve donne à savoir que
les éléments qui n’auront pu être réduits à un ensemble de relations numériques simples (certaines difficiles quaestiones, précisément), il se contentera
de les dessiner; la géométrie, comme il le rappelle dans le même paragraphe,
se définit pour lui comme l’ensemble des techniques faisant intervenir la
règle, le compas et l’équerre; c’est un moyen d'exécution, et non une source
de réflexion 4. Ainsi l’entasis des colonnes ® ou le renflement central des
stylobates (les trop fameux scamilli
impares ®)
doivent Virritante concision des développements qui leur sont consacrés au fait qu’ils étaient
l’objet d'un croquis, forma descripta, à la fin du livre III’. Relevés dans
1 J. Hambidge, The Parthenon and other Greek Temples.
Their
dynamic
Symmetry, New Haven, 1924.
2 M. Ghyka, Le nombre d'or, rites et rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occidentale, 2 vol., Paris, 1931. Voir particulièrement I,
p. 40 sq. et p. 52 sq.
3 I, 1,4: per arithmeticen vero sumptus aedificiorum consummantur, mensurarum
rationes
explicantur,
difficilesque
symmetriarum
quaestiones
geometricis
4 I, 1,4: geometria autem plura praesidia praestat architecturae;
et primum
rationibus et methodis inveniuntur.
ex euthygrammis circini tradit usum, e quo maxime facilius aedificiorum in areis
expediuntur descriptiones normarumque et librationum et linearum directiones.
5 III, 3,13.
$ III,4,5. On ne compte plus les interprétations
auxquelles
ce
texte a
donné lieu depuis celle de Barbaro dans son édit. de 1567. Les dernières en date
sont celles de H. Altrogge, dans AA, 1963, col. 717 sq., de S. Sinos, dans AA,
1974, p. 157 sq. (à propos de la courbure du stéréobate du Parthénon), et de
S. Stucchi, Architettura Cirenaica, Rome, 1975, p. 25, fig. 14 et p. 28 (temple de
Zeus à Cyrène).
? Sur les formae descriptae du livre III, cf. III, 3,13 (entasis); III,
(scamilli impares); III, 5,8 (volutes du chapiteau ionique). On saisit mal pour-
Page 8
View in PDF(opens in a new window)des manuels hellénistiques, ces croquis dispensaient le théoricien de toute
mise en forme discursive: ils représentaient à eux seuls les geometricae
rationes.
Cette prédilection pour l’arithmétique et les nombres entiers, imposée
dans une large mesure par les responsabilités financières auxquelles l’architecte était confronté 1, trouvait sa caution dans l’idée, chère 4 Vitruve,
que les mensurations idéales de l’être humain, réduit pour les besoins de la
cause à un seul plan, sans aucune prise en compte des volumes ?, manifestent l’attachement de la nature à des conceptions où triomphe la transparence des rapports, le commensus. Ces rapports, tirés pour l’essentiel du
«Canon » de Polyclète, mais présentés en III, 1,2-3, comme des données
physiques permanentes, et non pas comme des choix esthétiques, constituaient à ses yeux le fondement légitime du système modulaire en architecture 8,
Or tout récemment E. Lorenzen à voulu définir, à partir du « Canon »
vitruvien,
deux
sortes
de
«grilles»,
l’une rationnelle,
applicable
aux
schémas architecturaux, l’autre irrationnelle, plus particulièrement réservée à la sculpture 4. Sans entrer dans le détail d’un raisonnement complexe,
rappelons que cet auteur, féru des théories de Le Corbusier sur le
«modulor » 5, s'attache d’abord à évaluer numériquement le diamètre du cercle
quoi W. Sackur (Vitruv und die Poliorketiker, Berlin, 1925, p. 12-19) met en
doute l'existence d'illustrations dans l’œuvre originale. Comme le note C. H.
Krinsky, dans Journal of The Warburg and Courtauld Institute, 30, 1967, p. 43,
n. 65, il est difficile d’imaginer que Vitruve aurait pu présenter à l'Empereur
un livre où les illustrations promises n'étaient pas données. Sur ce problème voir
aussi J. Soubiran, op. cit., p. 46. Les croquis qu’on relève dans quelques manuscrits du De architectura sont de pure fantaisie (Voir par exemple les dessins de
corniches et de chapiteaux prétendant illustrer III, 5, dans le Scletstatensis 1153
b nunc 17). A cet égard, la situation est très différente de celle des IloAiomxntixé
d’Apollodore de Damas, où l’on peut tirer parti des très nombreux croquis dont
s’agrémente la tradition manuscrite, et qui semblent remonter pour la plupart
à des archétypes antiques (cf. R. Schneider, Griechische Poliorketiker, 1, Berlin,
1908, (= Abhandlungen der Kôniglichen Gesellschaft der Wissenschaften zu Géttingen, Philolog.-Histor. Klasse, Neue Folge, X, 1)).
1 Voir le passage déjà cité de I, 1,4, sur l’utilit de l’arithmétique pour le
calcul des sumpius aedificiorum.
2 III, 1,2-3. Cf. Th. Lorenz, op. eit., p. 57.
3 III, 1,2 (=
65,9 sq.): corpus enim hominis ita
natura
composuit.
Cf.
P. E. Arias, Policleto, Florence, 1964, p. 47.
4 E. Lorenzen, Technological Studies in the Ancient Metrology, Copenhage,
1966, p. 9 sq. et p. 23 sq. Voir aussi, du méme, Along the Line where Columns
are set, Copenhague, 1970, p. 17 sq. et p. 30, et Th. Thieme, dans Opuscula
Romana, XI, 1976, p. 127 sq.
5 Technol. Studies, p. 23, fig. 6.
Page 9
View in PDF(opens in a new window)où, selon Vitruve, doit s’inscrire le corps humain: il parvient au résultat
de 214,66 cm, soit, nous dit-il, quarante fois la valeur du module architectural de base, lequel se déduit, d’ailleurs laborieusement, d’un examen
métrologique de la planimétrie du Parthénon!. En manière de justification d’une démarche qui laisse perplexe, Lorenzen évoque les phrases
où Vitruve établit, à un niveau d’extréme généralité, un parallèle entre
la «symétrie » des temples et celle de la figure humaine?.
Constatant
ensuite que cette ordonnance modulaire ne s’applique pas à la statue du
Doryphore — ce
qui,
convenons-en,
est fâcheux,
pour un
«Canon »
dérivé de celui de Polyelète — l’auteur imagine un second cercle, de 240 cm
de diamètre cette fois, impliciment postulé, nous affirme-t-on, par Vitruve
lui-même, qui se trouve être dans le rapport irrationnel Vs avec le rayon
du cercle précédent?. Il y a lá, au total, un échafaudage d’hypothéses
qui repose sur une série de manipulations textuelles et sur la contamination
de données hétérogénes. A titre d'exemple signalons que, pour obtenir
le côté du carré tangent au cerele où s’inscrit le corps humain, Lorenzen
limite la hauteur de ce dernier à la racine des cheveux 4, alors que Vitruve
parle explicitement du summum caput >; sans méconnaître la difficulté,
l’auteur passe outre, invoquant «des études récentes concernant la statuaire égyptienne »*. La crédibilité d'une telle recherche demeure done
faible. Plus convaincante apparaît en ce secteur l’analyse que R. Tobin
vient de donner du «Canon » polyelétéen 7; bien qu’elle ne se réfère nullement à Vitruve, on peut en inférer la démarche réelle de celui-ci, qui
consiste précisément à éliminer les éléments irrationnels. Selon Tobin en
effet, la mystérieuse phrase de Pline sur les statues « carrées » de Polyclète n’exprimerait pas un jugement esthétique, mais serait en quelque
sorte le résidu incompris d’une méthode de construction desdites statues 8,
1 Ibid., p. 111 sq.
2 III, 1,3: similiter vero sacrarum aedium membra ad universam totius magnitudinis summam ex partibus singulis vonvenientissimum debent habere commensus responsum; III, 1,4: ergo si ita natura composuit corpus hominis [..... ] cum
causa constituisse videntur antiqui, ut etiam in operum perfectionibus singulorum
membrorum ad universam figurae speciem habeant commensus exactionem.
3 Ibid., p. 25 sq.
4 Ibid., p. 24, n. 11.
5 III, 1,3: nam si a pedibus imis ad summum caput mensum erit...
$ Ibid., p. 448q.
? R. Tobin, The Canon of Polykleitos, dans AJA, 79, 1975, p. 307 sq.
® Pline, HN, 34,56: quadrata tamen esse ea (sc. signa) ait
Varro
et paene
ad unum exemplum. Sur les interprétations antérieures, voir le commentaire ad
loc. de H. Gallet de Santerre, dans Collection des Universités de France, p. 222-223.
Page 10
View in PDF(opens in a new window)Reprenant les mensurations du Doryphore de Naples, la copie la plus soignée du célébre « Canon », il montre que toutes ses dimensions entretiennent des rapports irrationnels et que plus précisément
deux
mesures
voisines sont liées par la relation dite des «carrés dynamiques »: c’est en
rabattant la diagonale du carré formé sur la longueur de la petite phalange
qu’on obtient la phalange médiane, et ainsi de suite, jusqu'aux plus grandes mensurations. Si nous prenons l’exemple du visage, nous parvenons au
tableau suivant (mesures exprimées en cm)! :
racine des cheveux
: 20,09
medium supereiliorum : 14,2
milieu de l’arête nasale : 10,4
base du nez : 7,1
ligne de séparation des lèvres : 5,02
base du menton : 0
Toutes ces mesures se déduisent les unes des autres en multipliant la
plus petite par 12 pour obtenir la suivante, avec une marge d'erreur qui
oscille entre 0,01 et 0,08.
Mettons en regard le texte de Vitruve: « Quant au visage, on mesure
le tiers de sa hauteur du bas du menton jusqu’à la base du nez; le nez,
de la base des narines jusqu’au milieu de la ligne des sourcils en mesure
autant; de cette limite jusqu’à la racine des cheveux on obtient de même
un autre tiers » 2. Qu'est-ce à dire, sinon que le théoricien, au prix d'approximations minimes, et d’ailleurs imperceptibles dans le système d'unités
qu’il utilisait, a choisi un type de subdivisions qui certes ne rendait plus
compte du mode de calcul originel, mais assurait entre les divers points
remarquables des relations arithmétiques simples ?.
Tout en reconnaissant le caractère essentiellement répétitif de la
division modulaire, et son apparente incompatibilité avec les irrationnels,
l’architecte J. Vicari 4 n’en présente pas moins une restitution du temple
1
R. Tobin, loc. eit., p. 315, fig. 10.
2 III, 1,2: ipsius autem oris altitudinis tertia est pars ab imo mento ad imas
nares, nasum ab imis naribus ad finem medium superciliorum tantundem, ab ea
fine ad imas radices capilli frons efficitur item tertiae partis.
3 Pour les subdivisions du pied, Vitruve (III, 1,8) ne descend pas en-dessous du digitus, qui vaut environ 1,85 em. Il avait le choix, en l’occurrence,
entre deux types de progressions: 1-2-4 (5,02; 10,4; 20,09) et 1-2-3 (7,1; 14,2;
20,09). Il est remarquable qu’il ait choisi la progression la plus linéaire.
4 J. Vicari, Actualité de Varchitecture gréco-romaine,
lart, Lausanne, 1976, p. 335 sq.
dans
Mélanges
Page 11
View in PDF(opens in a new window)eustyle de Vitruve qui fait intervenir le nombre 9 (= 1,618), lequel définit
comme on sait la «relation dorée » de la Renaissance italienne, et n'est
autre que la transposition arithmétique de la division euclidienne «en
moyenne et extrême raison » 2. Selon lui le module vitruvien hérité d’Hermogénès serait un élément variable multiplié par cette constante, ce qui
revient à le transformer évidemment en un nombre irrationnel 3. L’ensemble de sa démonstration s’appuie en fait sur l’idée que le mot &vadoyia
désigne toujours et uniquement la relation p+. C’est là une définition
inacceptable car, pas plus chez Platon que chez Vitruve, la notion d’« analogie » ne s’applique exclusivement à cette médiété géométrique d’un type
particulier: dans le « Timée », où l’on en trouve les applications les plus
explicites, elle définit la psadtys yewpetpxy à caractère continu qui permet de réaliser, de multiples façons, la récurrence analogique des formes,
des longueurs ou des volumes 5. Chez Euclide, son acception n’est guère
moins
large,
puisqu'elle
désigne
l’«identité
rationnelle »6,
et
lorsque
Vitruve la recueille, il n’en limite pas davantage le champ sémantique,
puisqu’il l’assimile, dans le seul passage du De architectura où il en fasse
mention, à la notion de proportio 7. Autrement dit, et quelles que soient
les réserves qu’on puisse faire sur cette équivalence, établie en premier
lieu par Cicéron, semble-t-il, entre le mot latin et le mot grec 8, ’dvoAoyia
1 Cf. L. Pacioli di Borgo, De divina proportione,
Venise,
1509.
Voir sur
ce point M. Ghyka, op. cit., I, p. 43 sq. et P.-H. Michel, De Pythagore à Euclide,
Paris, 1950, p. 600 sq.
2 P.-H. Michel, op. eit., p. 523 et p. 526 sq. (où
toutes les constructions proposées par Euclide
Pon
trouve
explicitées
de ce partage en extrême et
moyenne raison, &xpov xal uésov Adyov (Eucl. VI, défin. 3)). Voir aussi J. Vicari,
loc. eit., p. 336-337.
3 J. Vicari, loc. cit., p. 340 sq. et fig. 6, p. 341.
4 C’est du moins ce qui ressort des notations des p. 336 et 340.
5 Timée,
31c,
32a-c.
Voir sur ce point les remarques
de
M.
Ghyka,
op. cit., I, p. 77, n. 1. L’&vaAoyia définit une chaîne de relations conçue de telle
façon que, dans une progression, tous les termes jouent le même rôle les uns
par rapport aux autres. Ainsi des quatre composantes du monde qui sont « accordées par l’analogie », &v& tov abröv Aóyov. Voir de même, en 31c, la définition
de la progression de trois nombres selon ces
normes:
c'est
l’&vdoyla xdAMota.
$ Cf. P.-H. Michel, op. eit., p. 367 sq.
7 III,
1
(=
65,2-3): ea autem paritur a proportione, quae graece dicitur.
8 Cf. Cicéron, Timaeus, IV, 13 (p. 217 édit. Mueller): id optime adsequitur
quae graece dvadoyia, latine (audendum est enim, quoniam haec
primum a nobis
novantur) comparatio proportiove dici potest. Voir sur ce point la note ad loc. de
S. Ferri, Vitruvio, p. 94 sq. Il est piquant de relever, dans un tout autre contexte,
cette remarque de R. Barthes, qui ne songe sans doute guère à Vitruve: « En
Page 12
View in PDF(opens in a new window)n’implique rien d’autre, chez Vitruve, que la présence d’un module dans
une construction. C’est surinterroger gravement le texte que de lui demander une spécification de ce module.
Une fois écartées ces diverses interprétations, il convient de garder
en mémoire, pour essayer de reposer le probléme sur des bases plus saines,
les modalités du maniement des irrationnels dans la pensée grecque, et le
caractère empirique de leur découverte comme de leur utilisation.
Les travaux de A. Rey! et de P.-H. Michel? ont retracé l’histoire
de cette question: si les Pythagoriciens avaient constaté depuis longtemps
l’incommensurabilité de la diagonale du carré, 22, il fallut attendre la fin
du Ve s. pour qu’une méthode graphique de détermination des irrationnels fût mise au point. Platon nous apprend que c’est à Théodore de Cyrène,
mathématicien contemporain de Socrate et du néo-pythagoricien Philolaos
de Tarente, qu’on en doit l’invention : « Théodore, que voici, avait fait
devant nous (c’est le jeune mathématicien athénien, Théétète, qui parle)
les
constructions graphiques relatives
montré que f/3 et j/5
à quelques-unes
des puissances,
ne sont point commensurables à l'unité, et continué
à les étudier une par une jusqu’à racine de 17;
il s’était, pour une certaine
raison, arrêté là »3, Anderhub a montré que la figure de Théodore n’était
certainement pas celle des «rectangles dynamiques » (Fig. 1) qu’on lui
attribue encore souvent‘, mais celle de
la
genetrix
irrationalium,
qui
présente le double avantage de requérir seulement l'emploi de la règle et
dehors de ces transgressions, ce qui s'oppose bénéfiquement à la perfide Analogie,
c'est la simple correspondance structurale: l’Homologie, qui réduit le rappel du
premier objet à une allusion proportionnelle (étymologiquement, c'est-à-dire en
des temps heureux du langage, analogie voulait dire proportion) » (Roland Barthes par lui-même, Paris, 1975, p. 48). En fait, dans le sens où l’utilise ici Barthes,
le mot proportion a déjà perdu sa signification originelle; la seule équivalence
réelle eût été un composé de ratio, et non pas de portio, qui eût désigné valablement
un
phénomène
de
correspondance.
Plus
qu’à
l’étymologie,
c’est
à
l'usage que le mot proportion doit le sens qu’on lui prête maintenant.
1 A. Rey, op. cit., p. 330 sq.
2 P.-H. Michel, op. cit., p. 412 et p. 420 sq.
3 Théétète, 147 d:
repl Suvdpedv tt hulv Ozódwpos Bis Eypape, tHe te Tpimodog
mépt xal mevréroSos drropalvov Ste pixel ob cbupetptot TH modtalg, xal obtw xard ulav
Éxéornv mpomtpotyevos péxpr Tic éxtanatdexdmodog: dv Sé
tatty
mag
Evfoyeto.
Cf.
P.-H. Michel, op. cit., p. 455 sq.
4 J. H. Anderhub, Jocaseria aus den Papieren eines reisenden Kaufmanns,
gewidmet den Freunden des Hauses Kalle und C.A.G., Wiesbaden-Biebrich, 1941,
p. 159 sq., cité par J. Bousquet, Le trésor de Cyréne, Fouilles de Delphes, II,
Paris, 1952, p. 79 et
Page 13
View in PDF(opens in a new window)de l’équerre, et d’expliquer pourquoi Théétète s’est arrêté à 171; comme
le rappelle J. Bousquet, la construction ainsi définie (Fig. 2) contient en
elle-même l’explication de l’irritant rws du texte platonicien, puisque, audelà de [/17,, les triangles se chevaucheraient, dtant ainsi clarté et valeur
pédagogique à la figure tout entière 2.
v2
Va
Va
Vs
Ve
1
Fig.
1 - LES
« RECTANGLES
DYNAMIQUES ».
Mais parallélement 4 ce procédé fort simple, il existait sans doute,
dès l'époque de Platon, de Théététe et d’Archytas de Tarente, des formules d’approximation des premières racines =
Théon
de
Smyrne, ce
glossateur du II® s. ap. J.-C., nous en a conservé une, celle des deux colonnes d’entiers appelés respectivement «côtés»
et
«diagonales »4
On
en
trouve du reste un exemple chez Platon lui-même, qui présente 7 comme la
«diagonale rationnelle » de 5, c’est-à-dire comme la valeur entière la plus
proche de la diagonale du carré de côté 5, à une unité près ®.
1 J. Bousquet, op. cit., p. 102. Sur les
raisons
antérieurement
invoquées
pour l'arrêt à 1/17, cf. P.-H. Michel, op. eit., p. 463 et p. 477.
2 Ibid., fig. 16.
3 A. Rey, op. cit., p. 335.
4 Théon de Smyrne, Expositio rerum mathematicarum
ad
legendum
Platonem utilium (édit. E. Hiller, Teubner, 1878), I, chap. 31: rrepì rAeupixdiv xal diapetpv dpuduöäv. Cf. P.-H. Michel, op. cit., p. 427.
5 République, VIII, 546 c: &xaröv uèv dprdudv drrd Stayétpwv Aytav reurddog,
Seouévov évèc ixdorov ... 7 = | 49 alors que la diagonale du earré de côté 5
vaut V50.
MEFRA 1976, 2.
Page 14
View in PDF(opens in a new window)GROS
PIERRE
Fig. 2 _ La
« GENETRIX
IRRATIONAL
IUM Be
Page 15
View in PDF(opens in a new window)Il paraît légitime de penser que les architectes du IV* s. ne sont pas
restés étrangers à ces recherches, et qu’ils ont essayé d’en tirer un profit
à la fois théorique et pratique. Sans évoquer le cas très particulier du ou
des bâtisseurs du trésor de Cyrène, à Delphes, qui semblaient travailler,
si du moins on accepte l’ingénieuse reconstitution de J. Bousquet, dans la
droite ligne des spéculations de leur compatriote Théodore, on peut
supposer qu’un Pythéos de Priéne, qui se prétendait, au témoignage de
Vitruve, le dépositaire de la culture de son temps ?, avait tenu à exploiter les applications possibles de ce progrès des mathématiques. Or, si les
études abondent sur son temple d’Athéna Polias, elles ne font guère apparaître, parmi les très nombreuses relations arithmétiques qui s’établissent entre tous ses éléments, un recours patent aux irrationnels 3.
De
même la monographie récente d’A. Bammer, sur l’Artémision du IVe s.
à Ephèse, insiste avec raison sur l'aspect « atomiste » du système modulaire
qui rend toutes les composantes interchangeables au sein de la structure
d’ensemble, et ne fait nullement apparaître des éléments non commensurables ou seulement approchés 4 On constate en fait un recul devant
l'emploi des irrationnels, qui s’explique sans doute, indépendamment des
raisons idéologiques ou métaphysiques que l’on se plaît parfois à imaginer 5, par une nécessité pratique, liée aux exigences du devis, du cahier
des charges, et de la facturation des travaux: le caractère minutieux des
comptes, dont l'épigraphie nous conserve quelques exemples $, excluait
1 J. Bousquet, op. cit., p. 77 sq. Voir aussi S. Stucchi, Architettura Cirenaica, Rome, 1975 (= Monografie di archeologia libica, IX), p. 61 sq., et p. 95 sq.
(à propos du Strategeion de Cyréne). Sur Théodore et ses épigones, cf. F. Lasserre,
The Birth of Mathematics in the Age of Plato, Londres, 1964, p. 65 sq.; P. M.
Fraser, Ptolemaic Alexandria, Oxford, 1972, p. 381; S. Stucchi, op. cit., p. 99.
2 I, 1,12: ideoque de veteribus architectis Pytheos, qui Prieni aedem Minervae nobiliter est architectatus, ait in suis commentariis architectum omnibus artibus
et doctrinis plus oportere posse facere, quam qui singulas res swis industriis et
exercitationibus ad summam claritatem perduxerunt.
3 Cf. par ex. Th. Wiegand, H. Schrader, Priene, 1904;
G.
Gruben,
Die
Tempel der Griechen, Munich, 1966, p. 357 sq.; M. Schede, Die Ruinen von Priene,
Berlin, 1964, p. 25 sq.
4 A. Bammer, Die Architektur des jiingeren Artemision von Ephesos, Wiesbaden, 1972, p. 34 sq. Sur Paeonios d’Ephése et l’architecture du IVe s., cf. W.
Voigtlander, Der jiingste Apollontempel von Didyma, Tübingen, 1975, p. 14 sq.
5 On ne lit pas sans quelque réticence les analyses sociologiques et idéologiques de A. Bammer, dans Architektur und Gesellschaft in der Antike, Vienne,
1974, particulièrement p. 83 sq.
$ Voir entre autres les comptes de construction du temple d'Asclépios à
Epidaure (IG IV, 2,102) présentés par G. Roux, L'architecture
aux IV et IIIe s. av. J.-C., Paris, 1961, p. 424 sq.
de lV Argolide
Page 16
View in PDF(opens in a new window)l’intrusion de mensurations importantes, qui n’eussent pas été transposables en des nombres entiers de modules, lesquels, pour des raisons de commodité faciles 4 comprendre, étaient le plus souvent des multiples ou des
sous-multiples d’unités de mesure courantes 1.
Au IITe et au IIe s. les choses évoluent cependant; les temples d’Hermogénès à Magnésie présentent un réseau de rapports dont la clarté arithmétique est moins nette que celle de Priène?,
et de
fait
le
retour
à
certains montages géométriques s'accorde bien avec la recherche archaisante d’une époque où l’on s'efforce de se dégager de l’emprise des schémas
hérités du tardo-classicisme. La notion même d’eurythmie, qui semble
présider aux compositions de cette période, tend à briser, F. W. Schlikker
l’a bien montré, les cadres rigides de la symmetria, et à gauchir les données
quantitatives dans un sens harmonique, où peuvent intervenir des données
irrationnelles 3,
Mais au moment où Vitruve recueille ces traditions, elles se sont souvent dégradées, coupées désormais de la réflexion théorique qui les avait
vu naître, en de simples conventions dont la raison d’être n’apparaît plus
à ceux même qui en recommandent l’emploi. Aussi est-ce à l’état
de
traces, parfois volontairement dissimulées sous des rapports numériques,
que subsistent dans son texte les montages irrationnels.
Les rares passages où il recommande l’emploi de schémas géométriques faisant intervenir la diagonale du carré sont étrangement syncopés,
et l’on n’y rencontre jamais un développement qui tire les conséquences
des prémisses.
Le seul cas vraiment clair est celui des atria de la troisième catégorie,
dont la longueur est obtenue par le rabattement de la diagonale d’un carré
construit sur la largeur 4. Vitruve évoque done explicitement la valeur
Vv2, mais pour en faire le dernier terme d’une série numérique, non pas
pour en exploiter les propriétés spécifiques; en cela l’indication n’est pas
différente de celle du livre IV où l’on apprend que les périptères doriques
de six colonnes sur neuf présentent un rapport longueur/largeur compris
entre 1,409 et 1,429, selon qu’on englobe ou non dans le calcul du dénomi-
1 Cf. sur ce sujet les notations de W. Hoepfner, dans
AM,
84,
1969,
Martin,
dans
Grèce
lateribus
describatur
p. 165 sq., à propos du module adopté au temple d’Athena à Ilion.
2 G. Gruben, op. eit., p. 364 sq.
3 F.-W. Schlikker, op. cit., p. 72sq. Voir aussi R.
hellénistique, Paris, 1970, p. 36 sq.
4 VI, 3,3: tertium, uti latitudo in quadrato
paribus
inque eo quadrato diagonios linea ducatur, et quantum spatium habuerit ea linea
diagonii, tanta longitude atrio detur (texte de C. Fensterbusch).
Page 17
View in PDF(opens in a new window)nateur le rebord du stylobate de part et d’autre du portique des longs
cótés 1; choisissant indifféremment la construction géométrique
ou
sa
valeur approchée, Vitruve révéle qu’il se préoccupe assez peu du caractére
hautement opératoire de v2, et ne prétend en exploiter les ressources ni
au niveau du «design», ni à celui des recettes de chantier 2.
Dans trois autres cas la construction qu’il suggère implique le recours
à V2, mais il n’est pas sûr qu'il s’en soit avisé. En tout cas il ne juge pas
utile de l'indiquer, et affecte d'ignorer que son schéma comporte une
mesure irrationnelle.
1. - La construction des volutes du chapiteau ionique: « Que la ligne
verticale soit divisée en 9 parties et demie et que huit d’entre elles soient
affectées aux volutes. Ensuite, au point de séparation entre 4,5 et 3,5,
qu’on place le centre de l’oculus, et qu’on trace depuis ce centre une circonférence dont le diamètre ait la longueur d’une de ces huit parties. Que
dans cette circonférence qui délimitera la grandeur de l’oculus, on tire
un diamètre horizontal répondant à la ligne verticale. Ensuite que le
tracé de la volute, commencé par le haut, tangentiellement à l’abaque,
diminue, à chaque quart de cercle, de la moitié du diamètre de l’oculus,
jusqu’à ce qu’on rejoigne le premier quart, situé sous l’abaque » 3 (Fig. 3).
Tous les commentateurs ont noté que la description de Vitruve était
incomplète en ce qu’elle n’indiquait pas le moyen de placer les centres de
chacun des quarts de cercle qui composent cette volute 4. Mais pourquoi
ne l’indique-t-il pas? C'est là ce qui importe. De la lecture d'un croquis
facial coté trouvé dans un « Skizzenbuch » hellénistique, il ne retient que
des rapports simples, calculés à partir de points remarquables répartis sur
1 IV, 3,3, et IV, 3,7. Cf. F..W. Schlikker, op. eit., p. 144 sq.
2 L'étude récente de J. J. Coulton, Towards Understanding Doric Design:
the Stylobate and Intercolumnations, dans Ann. of the British School of Athens, 64,
1974, p. 61 sq., a mis en évidence le caractère discontinu des préceptes vitruviens
concernant le projet en plan et en élévation, même dans le livre
III, le plus
unitaire. Voir particulièrement p. 67 sq.
8 III, V, 5-6: tune ex novem partibus et dimidia (...) reliquae octo volutis
constituantur (...) Tune in eo loco, qui locus dividit quattuor et dimidiam et tres
et dimidiam partem, centrum oculi; signeturque ex eo centro rotunda circinatio tam
magna in diametro quam una pars ex octo partibus est. Ea erit oculi magnitudine,
et in ea catheto respondens diametros agatur. Tunc ab summo sub abaco inceptum
‘schema volutae) in singulis tetrantorum actionibus dimidiatum oculi spatium
minuatur, doneque in eundem tetrantem, qui est sub abaco, veniat (texte de C. Fensterbusch).
4 Cf. en dernier lieu C. Fensterbusch, Vitruv, zehn Bücher über Architektur,
Darmstadt, 1964, fig. VII, 3.
Page 18
View in PDF(opens in a new window)Fig. 3 — LE SCHEMA DE CONSTRUCTION DES QUATRE PREMIERS SEGMENTS
DE LA VOLUTE IONIQUE D’APRES VITRUVE.
Page 19
View in PDF(opens in a new window)des lignes perpendiculaires 1. Et il
interrompt
son
discours,
685
lorsqu’il
serait contraint d’évoquer des constructions ou des mesures irrationnelles.
Nous avons là exemple type de ces difficiles quaestiones qui requièrent
des croquis. Un peu plus loin, conscient d’avoir été incomplet, Vitruve,
comme saisi d’un remords, reprend la question en ces termes: « Au sujet
des volutes, un croquis méthodique indiquera à la fin du livre comment
les tracer, pour qu’elles présentent un enroulement correct, exécuté au
compas » 2,
Dans la pratique, les choses sont assez simples. Comme le notait
déjà Lohde en 18735, les architectes de la fin
du
XVIe
s.,
Palladio,
Vignola et Delorme, sans se référer directement au texte vitruvien, avaient
trouvé empiriquement, en praticiens habiles qu'ils étaient, ce qui peut
se démontrer par l’arithmétique, à savoir que les centres des quatre premières volutes doivent se trouver au milieu de chacun des côtés du carré
inscrit dans l’oculus, et dont les diagonales sont les deux lignes perpendiculaires qui se croisent en son centre4 (Fig. 4). Vitruve laissait d’ailleurs
entendre que ce carré devait être construit, en mettant en place un diamètre
horizontal:
type
de
notation
apparemment
inutile
puisqu'elle
waboutit à rien dans le texte, mais qui représente en réalité l’embryon,
ou le résidu, d’une construction géométrique préalable à la localisation
des centres; si cette construction reste hors de portée du discours vitruvien
c’est qu’elle comporte une mesure irrationnelle, non réductible à un multiple simple du petit module qui régissait jusqu'ici tout le montage: si
le diamètre de l’oculus est égal à d, le côté du carré inscrit vaut en effet d/ÿ/ 2.
1 Cf. P. Gros, Structures et limites de la compilation
vitruvienne
dans
les
livres III et IV du De architectura, dans Latomus, 34, 1975, p. 990 sq.
2 III, 5,8: de volutarum descriptionibus, uti ad circinum sint recte involutae,
quemadmodum describantur, in extremo libro, forma et ratio earum erit subseripta.
3 A. von Mauch, Die architektonischen Ordnungen, Nachtrag,
1873,
Taf.
18 sq. avec explication de M. Lohde.
4 Voir à ce sujet R. Martin, Chapiteaux ioniques de | Asklépidion d'Athènes,
dans BOH, 68-69, 1944-45, p. 340 sq. et D. Constantinidés, A propos d'un chapiteau de Délos: le problème du tracé des volutes ioniques dans l'Antiquité, dans
Etudes Déliennes, Supplément I au BOH, Paris-Athénes, 1973, p.
137 sq.; on
consultera aussi l'excellente étude de W. Hoepfner, Zum ionischen Kapitelle bei
Hermogenes und Vitruv, dans AM, 83, 1968, p. 213 sq. Claude Perrault, dans les
notes de son édition de Vitruve de 1673 (p. 94 et pl. XXI), avait repris l’ensemble
de la question et rappelé les solutions proposées par ses prédécesseurs. (Ces notes
n’ont malheureusement pas été reproduites dans la réédition de 1965). Pour
Philibert de l’Orme, qui offre également une bonne illustration du texte vitruvien, cf. Architecture de Philibert de Orme, Rouen, 1648, V, 27, p. 162 sq.
Page 20
View in PDF(opens in a new window)‘SIy—SATSAYUVOSIINOSNISNVA»I(SAINOO4AVI‘HENTOASŒUAV,Œ‘OIGVTIVA[»OULIVAdTHAI
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GROS
T‘V“UIHNLOSPALVAdNHEG«OTWOV
Page 21
View in PDF(opens in a new window)2. - Le tracé de la cannelure dorique. «Si les colonnes doivent être
refouillées, on obtiendra le gabarit des cannelures en procédant ainsi:
que l’on dessine un carré dont le côté ait la même dimension que la largeur
d’une cannelure, qu’au milieu de ce carré soit placée la pointe d’un compas
avec lequel on tracera une courbe qui touche les angles du carré, et que
la distance entre la portion de circonférence et le côté du carré soit celle
dont les colonnes doivent être refouillées au gabarit »1. Si l’on donne la
valeur 1 au côté du carré, la distance en question, h, qui indique la profondeur des cannelures, sera égale à Pt (Fig. 5). Prenons garde
qu’une telle figure n’est pas, par définition, opératoire, puisque, après
Fig. 5 — LE TRACK DES CANNELURES DE LA COLONNE DORIQUE D'APRÈS VITRUVE.
1 IV, 3,9: sin autem excavabuntur sic est forma facienda, ita uti quam magnum est intervallum striae, tam magnis paribus lateribus quadratum
describatur;
in medio autem quadrato circini centrum conlocetur et agatur linea rotundationis,
quae quadrationis angulos tangat, et quantum erit curvaturae inter rotundationem
et quadratam descriptionem, tantum ad formam excaventur (texte de C. Fensterbusch).
Page 22
View in PDF(opens in a new window)son exécution sur la planche à dessin, elle devait donner lieu à une approximation (h
=
1/5 du côté du carré) pour pouvoir être utilisée. En fait
l'intérêt de la notice vitruvienne est de verser une pièce an dossier de la
polygonisation des colonnes doriques, en ce qu’elle implique le dégagement préalable d’une série de facettes sur les tambours; les exemples
archéologiques ne manquent pas d'une telle pratique, et W. Dinsmoor a
mis en évidence l’importance technique de cette phase intermédiaire 1,
Mais il est certain qu’elle devait présenter aussi, aux yeux des bâtisseurs,
l'avantage de faciliter, füt-ce au prix d’approximations, la réinsertion dans
le système rationnel d'éléments qui, de par leur forme circulaire, tendaient
naturellement à lui échapper ?. Le plan théorique des théâtres grecs ou
latins, avec l'inscription dans un cercle de trois carrés ou de quatre triangles, définissant sur la circonférence une douzaine de points remarquables
où s’accroche le tracé régulateur, participe certainement d'une recherche
du même ordre 3. Dans le cas particulier de la colonne à vingt cannelures,
la détermination de la longueur de la facette peut d’effectuer encore plus
simplement, sans recourir à l’un des procédés employés par les mathématiciens grecs pour la résolution géométrique du problème de la quadrature
du cercle, au moyen d'un montage très simple, dont la fig. 6 donne le
schéma 4.
1 W. B. Dinsmoor,
The Architecture of Ancient Greece,
2e
édit.,
1960,
p. 176, fig. 65.
2 Cf. $. Ferri, op. cit., p. 122 sq.
8 V, 7 et 8.
4 Un schéma du même type est suggéré par F. Rakob, pour
la
mise
en
place de l’axe des colonnes de la tholos du Forum Boarium (Der Rundtempel am
Tiber in Rom, Mainz a/Rhein, 1973, Beilage 21).
On notera que le montage géométrique ne permet d’atteindre qu’une valeur
approchée de la longueur théorique du côté (x) du polygone régulier à vingt
côtés, qui doit s'inscrire dans le cercle. En effet: AB = 2x = ye + XP
_
4
t2
gi x T, ce qui correspond à: 0,618.. r. En procédant par la trigonométrie
(x étant considéré cette fois comme la base d’un triangle isocèle dont les deux
côtés égaux sont des rayons formant un angle de 18°), la valeur de 2 x est en
réalité de 0,627... r. L'erreur,
de 0,008, soit
1,3%, n'empéche pas une construction satisfaisante.
Ce qui est intéressant, c'est que la valeur approchée de 2 x fait intervenir
V5 —
le rapport 9, puisque m2 at , et l’on sait que J.-P. Adam a mis en évi?
dence une construction simplifiée du « rectangle d’or » qui s'apparente au montage de la fig. 6 (cf. Le temple de Hera II à Paestum, dans RA, 1973, p. 226).
Que Vitruve ne fasse état ni du caractère irrationnel de ladite facette, ni
des particularités remarquables de sa détermination
graphique, nous paraît
Page 23
View in PDF(opens in a new window)p
une nouvelle confirmation indirecte du faible intérêt qu'il porte à ces questions,
et de l’incertitude des moyens dont il dispose pour les appréhender. Il est peu
probable que la figure annoncée en IV, 3,10 (= 94,8 sq.), pour expliquer l’entasis,
ait aussi présenté un procédé de polygonisation de la colonne.
Page 24
View in PDF(opens in a new window)3. - La construction de l’abaque du chapiteau corinthien. Ce dernier exemple nous parait, plus que d’autres, révélateur de la volonté vitruvienne de gommer la présence des irrationnels: « La largeur de l’abaque
doit se calculer ainsi: que les diagonales qui vont d’angle en angle mesurent deux fois la hauteur du chapiteau»!.
Comme
cette
dernière
est
égale à un diamètre de base de la colonne, l’indication vise à préserver la
transparence modulaire de l’élément, füt-ce aux dépens de celle de son
schéma de construction. Car on attendrait plutôt, d’un point de vue pratique, une indication précise concernant le côté de ce carré qu’est le tailloir, du moins dans sa phase initiale. Mais si l’on pose que la diagonale
vaut 2D, le côté n’entre plus dans la symmetria d'ensemble, puisqu'il vaut,
lui, D {/ 2. Jean Goujon à présenté depuis longtemps la seule figure qui
réponde au texte vitruvien, et permette une construction rapide: un carré
de côté D sur la diagonale duquel on développe un second carré; les mesures
de celui-ci répondront exactement
aux
préceptes
du
théoricien 2
(Fig. 7). Nous retrouvons donc ici un cas d'application du procédé de la
duplication du carré. Mais Vitruve, s’il s’en est avisé, n’en souffle mot,
et affecte même d'ignorer le caractère irrationnel du côté, puisqu'il propose
ensuite de prendre 1/9° de sa mesure pour la profondeur de la lunnle qui
déterminera la concavité des faces du tailloir, dans leur état définitifs,
* * *
Au total, qu’elles soient latentes ou explicites, les constructions irrationnelles de Vitruve ne dépassent pas le stade élémentaire du rabattement
de la diagonale du carré ou de la duplication de celui-ci: l'attitude est sans
doute davantage dictée par la prudence que par un principe quelconque,
mais les effets limitatifs de cette prudence sont accrus par les silences et
les syncopes d’un discours qui, de toute évidence, n’est pas fait pour
absorber les incommensurables,
et tend
à
en minimiser l’importance,
voire, chaque fois que cela est possible, à les faire participer à la commodulatio.
Aussi paraît-il légitime
de
chercher,
derrière
certaines
relations
numériques, des rapports irrationnels approchés traduisant des montages
géométriques simples à valeur harmonique; ce mode de décryptage s’im-
1 IV, 1,11: abaci latitudo ita habeat rationem, ut,
quanta
fuerit
altitudo,
tanta duo sint diagonia ab angulo ad angulum.
2 Jean Goujon, p.
50
de
l'édition
de
J. Martin,
Architecture
ow
art de
bien bastir de Marc Vitruve Pollion, autheur romain antique, Paris, 1547.
3 Ibid.: frontes simentur introrsus ab extremis angulis
latitudinis nona.
abaci
suae
frontis
Page 25
View in PDF(opens in a new window)NOMBRES
IRRATIONNELS
NOMBRES
PARFAITS
CHEZ VITRUVE
DV2
Fig. 7 - LA CONSTRUCTION DE L’ABAQUE DU CHAPITEAU CORINTHIEN
PAR LA MÉTHODE DE LA DUPLICATION DU CARRÉ.
Page 26
View in PDF(opens in a new window)pose lorsqu’on observe à la fois le caractère faiblement opératoire de l’indication chiffrée et l'embarras éprouvé par Vitruve pour la transcrire dans
le langage arithmétique qui lui est propre.
Il n’est pas inutile à ce propos de rappeler la façon dont s’énoncent,
à l’ordinaire, les fractions et les rapports fractionnaires dans le De architectura: l’auteur s’efforce presque toujours de maintenir le numérateur
égal à l’unité, quitte à devoir garder des dénominateurs non entiers; par
exemple il préfère dire 1/12,5 à 2/25 1, Cette convention le conduit à une
présentation paratactique des rapports les plus élémentaires: au lieu de
2/3, il parle de 1/2 + 1/6*?; au lieu de 3/16°, de 1/82 + 1/1683, ete...
Lorsque Vitruve doit se résoudre à modifier ses habitudes, il recourt à
une circonlocution qui consiste à répéter la définition même du nombre
fractionnaire: « Divisez l’unité en tant de parties, et prenez tant de ces
parties »*. Mais le plus souvent il évite, et plus
de
80%
des
rapports
présentés dans les livres III à VI conservent le chiffre 1 comme numérateur 5. Aussi peut-on admettre qu’a priori
une
fraction présentant
un
numérateur supérieur à l’unité trahit, d'une certaine façon, une difficulté
de transcription.
Voyons par exemple le rapport hauteur/largeur de la baie de la porte
dorique, tel qu'il est donné en IV,6,1:
«Que la hauteur soit divisée en
douze parties, et que de celles-ci on prenne cing et demie pour obtenir
la largeur de l’ouverture à la base » 9. Cette relation de 12/5,5, assez difficile à mettre en œuvre, perd son étrangeté si l’on constate qu’elle correspond à une valeur approchée très satisfaisante de 4/5, rapport qui, lui, se
construit avec beaucoup de facilité, par le rabattement de la diagonale
d’un rectangle de côtés 1 et 27. L’approximation, à 0,055 près, est plus
satisfaisante, notons-le, que celle de 7 pour V50 proposée par Platon 8.
1
III, 5,8 (=
80,14-15).
2 IV, 3,6 (= 92,20); IV, 6,5 (= 98,19).
8 III, 5,8 (=
78,5).
4 Ch. A. Choisy, Vitruve, I, Paris, 1909, p. 337 sq.
5 Cf. les remarques de J. J. Coulton, loc. cit., p. 62.
$ IV, 6,1: haec autem (sc. altitudo) dividatur in partes XII et ex eis quinque
et dimidia latitudo luminis fiat in imo.
7 V5 = 2,2360... et 12/5,5 = 2,181... Je dois remercier ici l’architecte
G. Hallier, qui attira mon attention sur la parenté de ces deux rapports. Sur les
proportions des portes doriques, cf. J.-P. Michaud, Le trésor de Thèbes, Fouilles
de Delphes, II, Paris, 1973, p. 71 sq. et n. 1 (avec bibliogr.) et Ch. Llinas, Inter
duas ianuas à la Maison du Lac, dans Supplément I au BOH, 1973, p. 291-328.
On notera que la baie de la porte dorique du « Donario degli Strateghi » à Cyrène
offre un rapport hauteur/largeur de base égal à 2,171.
fig. 87, p.
98).
8 1/50 = 7,071...
Stucchi, op.
Page 27
View in PDF(opens in a new window)Un autre ensemble de relations nous aide & mieux comprendre le
type de gauchissement numérique que Vitruve se plait apparemment
à faire subir à ces procédés géométriques dont tous les ateliers devaient
posséder depuis longtemps le secret. Dans le chapitre 3 du livre III, ot
il décrit les divers types de colonnades, il utilise comme une sorte de postulat non formulé mais très efficient une curieuse règle aux termes de laquelle la somme de la hauteur de la colonne (H) et de la distance entre les
axes de deux colonnes voisines (E) doit toujours valoir 12,51. Dinsmoor
considère cette équation, H + E = 12,5, comme dérivée de la théorie
d’Hermogénés ?, ce qui est une hypothèse vraisemblable mais non certaine si l’on songe que l’architecte des temples de Magnésie est précisément celui qui a brisé le schéma contraignant des anciennes ordonnances
classiques en réintroduisant une différence sensible entre les entrecolonnements latéraux et l’entrecolonnement axial: il devait done se soucier
peu d'établir une constante aussi abstraite entre le plan et l’élévation de
chacune des composantes de la péristasis 3. Ce qui, de plus, est irritant,
c'est l'aspect peu satisfaisant et non signifiant d’une telle convention:
quel intérêt peut en effet présenter pour le constructeur le fait que la
somme de deux mesures perpendiculaires soit invariable? Plus que les
sommes, ce sont en fait les rapports qui ont un rôle pratique. Or examinons
les rapports:
H
E
rythme pycnostyle
10
2,5
HE = 4
rythme systyle
9,5
3
H/E = 3,166
rythme diastyle
8,5
4
H/E = 2,125
rythme araeostyle
8
45
H/E = 1,77
On constate que les deux premiers sont remarquables, et se construisent
aisément, puisqu’il suffit, pour obtenir la dimension verticale, de quadrupler la dimension horizontale dans le rythme pycnostyle, et, dans le rythme systyle, de rabattre la diagonale d’un carré de côtés 3 et 1, puisque
3,166 est selon toute apparence une approximation, au reste excellente,
de 4/104.
On entrevoit dès lors comment procédait Vitruve: à partir d'énoncés
sans doute fort simples, relevés dans ses sources grecques parmi les procédés couramment employés pour établir une élévation en prenant pour
1 III, 1,2-5 et
10.
2 W. B. Dinsmoor, op. eit., p. 273 sq.
8 Cf. G.
Gruben,
op.
4 Y10 = 3,1622...
Page 28
View in PDF(opens in a new window)base de calcul une dimension horizontale, il ne se contente pas de transposer en rapports numériques les schémas géométriques, mais il entend
également tirer de ces rapports une donnée contraignante, qui lui permette
des applications systématiques 4 d’autres cas, non envisagés par sa source.
Peu lui importe que ladite donnée — en l’occurrence une somme
— n’ait
aucune utilité pratique, pourvu qu’elle soit constante. Elle lui fournit un
cadre rigoureux, quoique implicite, où faire entrer les proportions des
autres rythmes de colonnades, le diastyle et l’araeostyle.
Un dernier exemple, à titre de contre-épreuve, nous paraît éclairant,
en ce qu'il concilie l’hypothèse philologique et l’hypothèse « opératoire ».
Le texte de IV, 6,1, qui présente les proportions relatives de la hauteur de la porte du temple dorique et du mur de fond du pronaos est fautif.
Les manuscrits donnent en effet: quae altitudo aedis a pavimento ad lacunaria fuerit, dividatur in partes tres semis et ex cis duae partes lumini valvarum altitudine constituantur 1. Ce rapport de 3,5/2 entraîne la mise en
place d’un couronnement décoratif au-dessus des piédroits d’une hauteur
parfaitement démesurée, si l’on essaie de la concilier avec l’indieation de
la phrase précédente, qui préconise un méme niveau pour le sommet de la
porte (corona summa) et celui des chapiteaux du pronaos ?. Comme cette
dernière notice trouve de nombreuses cautions archéologiques, en milieu
grec ou italique 3, il convient de corriger la première. Les éditeurs ou
commentateurs n’y ont pas manqué: Choisy propose de lire 2,5/2 (rapport
5/4); Birnbaum 3/2,5 (rapport 6/5). Hypothèses qui contraignent 4 une
correction arbitraire du texte. Depuis Rode les philologues préfèrent la
leçon: in partes tres semis et ex eis duae partes <semis) 4...
Et avec raison:
c'est évidemment la solution la plus satisfaisante, dans la mesure où le
mot semis, souvent noté par un simple s, surtout lorsqu’il doit être répété
dans une méme phrase, peut étre facilement absorbé par la finale du mot
qui le précéde, si celle-ci est précisément un s. Dans un autre passage,
1 IV, 6,1 (= 96,22 sq.) Texte de C. Fensterbusch.
2 IV, 6,1 (=
96,19 8q.): uti corona summa,
quae
supra
antepagmentum
superius inponetur, aeque librata sit capitulis summis columnarum, quae in pronao
fuerint. Déjà J. Goujon (appendice à la traduction du De architectura par J.
Martin, Paris, 1547) notait: « Au regard des portaulx, ouvertures ou lumiéres,
mon advis est que le texte de Vitruve n’est guére facile & entendre ».
3 Cf. F. W. Lehmann, Samothrace, The Hieron, Princeton,
et p.
1969, p.
58-68,
189 sq. Pour le temple dorique de Cori, cf. P. B. Vitucci, Cora, Forma
Italiae, I, 5, Rome, 1968, p. 80 sq. et fig. 141, p. 81.
4 La lecture de Rode (Berlin, 1800) a été suivie par V. Rose et H. MiillerStrübing, Leipzig,
1867; par V.
Rose, Leipzig,
1899; par F.
Krohn, Leipzig,
1912; par S. Ferri, Rome, 1960; par C. Fensterbusch, Darmstadt, 1964.
Page 29
View in PDF(opens in a new window)en VI, 3,4, la même correction, par adjonction d’un semis est imposée,
dans les mêmes conditions, par les données du contexte!. Or cela nous
conduit à un rapport de 3,5/2,5 qui équivaut à une bonne approximation
de V2, ou si l’on préfère à un rapport 7/5, où l’on retrouve au numérateur
la «diagonale rationnelle » et au numérateur le «côté du carré », selon la
terminologie déjà évoquée, que Platon avait vraisemblablement héritée
d’Archytas de Tarente 2.
Concluons done: étant donné l’affinité de l’irrationnel et du géométrique, reconnue depuis longtemps par les
Grecs, Vitruve ne pouvait,
pour des raisons à la fois pratiques et théoriques, qu’accorder une place
quasi clandestine à ces notions particulières que sont les nombres irrationnels: faciles à construire, ils ne sont qu’exceptionnellement énongables, du
moins avec les ressources limitées de la langue technique qu’il maîtrise 4.
Le but de Vitruve est de présenter en un discours élémentaire, tout entier
transmissible en termes arithmétiques simples, les principes qu’il glane
dans des manuels hellénistiques. C'est le devoir des exégètes du De architectura que d'essayer de retrouver, quand le besoin s’en fait sentir, la
réalité géométrique ou harmonique impliquée par certains de ses montages ou le ses relations numériques. Cela non pas pour corriger le texte,
mais au contraire pour le mieux saisir tel qu’il est, et comprendre derrière
lui le dynamisme de formules dont il ne nous laisse trop souvent qu’une
image figée.
Rien ne donne une meilleure idée des conventions que le théoricien
croit devoir s'imposer dans ce domaine des chiffres que le passage concernant l’exèdre du tribunal de la basilique de Fanum. S'agissant d'une cons-
1 VI, 3,4 (=
141,13): longitudo dividatur in partes tres semis.
2 Sur Archytas de Tarente, cf. M. Timpanaro
Cardini,
Pitagorici,
testimonianze e frammenti, Florence, 1962, II, p. 262 sq. Sur ses liens avec Platon,
ef. E. Frank, Platon und die sogenannten Pythagorder, 1923, p. 133 sq. et F.-W.
Schlikker, op. eit., p. 63.
3 Cf. P.-H. Michel, op. eit., p. 414 sq.
4 Sur la terminologie grecque concernant les irrationnels
Suvuetc mentionné p.
671,
cf.
P.-H.
Michel,
op.
outre
cit., p. 414,
le
mot
qui recense
les emplois de &éntov, &obuuetpov, ¿hkoyov. Sur les emplois de radix dans le latin
des architectes de la Renaissance, voir par ex. L. A. Alberti, De re aedificatoria,
Florence, 1485, IX, 6 (= 168 v): haec enim quanta sit ad numerum, ignoratur; sed
esse hanc constat radicem areae octonariae (à propos de f/8, diagonale du carré
de côté 2).
MEFRA 1976, 2.
Page 30
View in PDF(opens in a new window)truction dont il affirme avoir été à la fois le commanditaire et l’architecte 1,
on est en droit d’espérer y découvrir la formule génératrice, dans l’état
exact où il l’a utilisée, puisque aucun relais livresque ne peut être invoqué
ici pour expliquer un éventuel raidissement des données de base, ou une
mauvaise compréhension des recettes. Il n’en est rien. Relisons le texte
de V, 1,8: « De même le podium absidé (tribunal) qui est dans cette construction est formé par une courbe en forme de segment de cercle; sur la
corde de ce segment de cercle on mesure une distance de 45 pieds, la profondeur de la courbe étant de 15 pieds »?. Ces deux indications chiffrées
ne permettent pas de construire immédiatement une abside semi-cirenlaire
en plan, puisque, cette fois encore, l'élément principal fait défaut, à savoir
le centre. Certes il est facile de le déterminer géométriquement en abaissant
les médianes des deux côtés égaux d’un triangle isocèle de base 40 et de
hauteur 15 (Fig. 8b), selon l’application de la vieille méthode dite des
«points perdus », familière à Philibert de l’Orme par exemple?. Mais les
valeurs numériques présentées par Vitruve laissent à penser qu’il procéda
autrement: la première donnée de départ est celle des 46 pieds de la corde,
qui correspondent à l’espace libéré par les deux colonnes centrales du
portique interne (Fig. 8a), dont l’auteur nous dit qu’elles ont été supprimées
pour laisser libre la vue vers l’aedes Augusti*. Mais un autre élément
décisif doit être tiré de V, 1,6 où l’on apprend que la largeur du promenoir
périphérique, entre colonnade et murs extérieurs, est de 20 pieds*. Or
si l’on admet que le triangle rectangle dontles cathétes mesurent respectivement 10 et 23 pieds et l’hypothénuse 1/629, devait être considéré par
les architectes antiques, coutumiers de ce genre d’approximation, comme
équivalent d’un triangle rectangle remarquable à trois côtés entiers, la
valeur approchée de l’hypothénuse étant de 25 €, on est en droit d’ima-
1 V, 1,6 (=
2 V,
106,12): conlocavi curavique faciendam...
1,8: item tribunal, quod est in ea aede,
hemicycli
schematis
minoris
curvatura formatum; eius autem hemicycli in fronte est intervallum pedes XLVI,
introrsus curvatura pedes XV... Sur le plan de la basilique de Fanum, ef. en
dernier lieu l’étude précise de K. F. Ohr, dans Bonner Jahrb., 175, 1975, p. 113 sq.
3 Philibert de l’Orme, op. eit., p. 55 et fig. p. 56.
4 V, 1,7 (=
107,2-3).
5 V, 1,6 (=
106, 16).
$ y629 = 25,0798... Certes 25 n'entre pas dans la série des « nombres
diagonaux » du systéme dont Théon de Smyrne nous a conservé le souvenir
(ef. P.-H. Michel, op. cit., p. 427-428), mais il constitue une approximation aussi
satisfaisante. Il est certain que des triangles rectangles de ce type devaient être
utilisés dans la pratique: un autre exemple est fourni par le triangle 48-55-73,
déjà mentionné, dont on semblait admettre, pour en simplifier la construction,
que ses cathètes étaient dans le rapport 8/7. Cf. F. W. Schlikker, op. cit., p. 54,
Page 31
View in PDF(opens in a new window)NOMBRES IRRATIONNELS ET
NOMBRES PARFAITS
CHEZ VITRUVE
Fig. 8a — PLAN PARTIEL DE LA BASILIQUE DE FANUM, D'APRÈS K. F.
697
OHR.
7
\
\
N
|/
£
i
Y
;
'
La
méthode du
triangle isocele
Fig. 8b — LA DÉTERMINATION DU CENTRE DE L'ABSIDE, SELON LA MÉTHODE
DES « POINTS PERDUS » (Philibert de l’Orme, op. eit., p. 56),
OU DU TRIANGLE ISOCÈLE.
|
46
23
La
méthode du
triangle
rectangle
remarquable
Fig. 8c — LE TRIANGLE RECTANGLE REMARQUABLE DE 10 x 23 x 629 (225).
Page 32
View in PDF(opens in a new window)giner un mode de construction de l’exèdre particulièrement simple et
efficace: prenant pour centre le milieu du promenoir périphérique, sur
l’axe perpendiculaire à la corde, on obtenait, en joignant ce centre à l’une
des extrémités de ladite corde, un cerele dont le rayon, très proche de 25
pieds, permettait le tracé d’une courbe de 15 pieds, à moins de 8/100€ près
(Fig. 8c).
Autrement dit, le nombre 15 a toute chance d’être, dans le schéma
opératoire, une résultante plus qu’une donnée première, et une résultante
approchée. Ce qui nous paraît instructif en l’occurrence c’est que Vitruve
présente comme une donnée brute, et immédiatement exploitable, ce qui
n’est que l’aboutissement d'une technique de mise en place qu'il ne croit
pas devoir décrire en tant que telle, parce qu’elle met en jeu un irrationnel ou son approximation. Il préfère, là encore, et sans y être contraint
par les déformations simplificatrices d’un manuel intermédiaire, l'apparence
de clarté à l'efficacité pratique, un logos lourd d’illusoire rigueur à une
praxis concrète.
L'autre versant de la réflexion vitruvienne sur les nombres semble
décidément coupé de toute pratique architecturale réelle, c’est celui des
nombres parfaits. Plus qu'ailleurs on constate ici un divorce entre des
passages théoriques elliptiques et partiellement fautifs, et, dans la suite
des développements, des indications chiffrées qui semblent ne rien leur
devoir.
Le divorce est tellement patent que plusieurs
commentateurs,
parmi les plus récents, ont décidé que toute la fin du ITI, 1,6, consacrée aux
propriétés du chiffre 6, était interpolée, ce qui les autorise à ne pas la
commenter 1.
En réalité Vitruve s’y fait l'écho — un écho bien amorti, et apparemment peu concerné par ce qu’il répercute — d’une querelle, interne aux
écoles mathématiques grecques, entre les tenants du nombre 10, le téAcov
des pythagoriciens, appelés antiqui, et ceux du chiffre 6, les mathematici,
c'est-à-dire les néo-pythagoriciens et les
euclidiens?.
Entrer
1 C’est le parti adopté par A. Choisy, op. eit., p. 127, n. 2
et
dans
les
S.
Ferri,
p.
89-90.
op. cit., p. 98, à la suite de V. Rose, dans son édition de 1899, p. 66.
2 Cf. F. W. Schlikker, op. cit., p. 63 et J. Bousquet, op.
cit.,
Sur le nombre 10 des pythagoriciens, cf. Aétius, Placita, I, 38 (H. Diels, Doxographi Graeci, p. 280-281
Philolaos,
(=
=
Id., Die Fragmente der Vorsokratiker, 1%,
p.
349);
Theologumena arithmetica, p. 81, 15 sq. et p. 82, 10, édit. De Falco
M. Timpanaro Cardini, op. eit., II, p.
138, 1. 206 sq.); Théon de Smyrne,
Page 33
View in PDF(opens in a new window)méandres de cette querelle n’aurait guére d’intérét pour notre propos,
mais il faut constater que la série, présentée par le théoricien, des sousmultiples de 6 et des chiffres entiers qui jalonnent la voie de 6 à 12 est
riche de substance. Si fastidieuse qu’elle soit, avec ses cascades de mots
grees et d’approximations latines, elle atteste que l’auteur a eu accès à
une source assez bien informée:
«Les mathématiciens, quant à eux, raisonnant d’une façon différente,
ont déclaré parfait le chiffre appelé 6, pour la raison qu’il présente, d’après
leurs calculs, des divisions en accord avec lui-même: ainsi le sixième est
un, le tiers deux, la moitié trois, les deux tiers, appelés par les Grecs Síporpos,
quatre, les cinq-sixièmes, appelés revtéuotpoc, cing, et le chiffre parfait, six.
En augmentant celui-ci jusqu’à la duplication, on rencontre après six,
par l’adjonction de l’unité, le chiffre Épextoc, sept; lorsque huit est accompli du fait de l’adjonction d’un tiers, c’est le chiffre sesquitierce, en grec
érirerroc; par l’adjonetion de la moitié, quand neuf est accompli, c'est
le chiffre sesquialtére, appelé fu6Aoc; lorsque deux tiers sont ajoutés et la
dizaine accomplie, c'est le bessaltère, nommé ëmêtuotpoc; dans le nombre
onze, obtenu par l’adjonction de cing, on a le second quintarium, appelé
énineurroc; douze enfin, réalisé par Vaddition de deux chiffres simples,
est le dimAdcotos » 1.
p. 106, 10-11, édit. Hiller. J. E. Raven, dans Class. Quarterly, 44, 1951, p. 151,
montre que la liaison entre le développement vitruvien sur le « Canon » de Polyelète et le nombre 10 atteste une ancienne liaison entre le sculpteur et les cercles
pythagoriciens. La force de la « tétraktys » est précisément de contenir le nombre 10, qui est lui-même la somme des quatre premiers chiffres. Sur les spéculations platoniciennes autour de la « tétraktys », cf. Timée, 35, b-c et 36 a; Théon
de Smyrne p. 94 sq. de l’édit. Hiller. Voir J. Bousquet, op. eit., p. 86, n. 2.
Sur le chiffre 6 chez Euclide, ef. Morris R. Cohen et J.
E.
Drabkin,
A
Source Book in Greek Science, Cambridge (Mass.), 2e édit., 1969, p. 10 sq. Théon
de Smyrne, p. 44, 4-15, édit. Hiller, affirme que 6 est préférable à 10, car ce dernier est supérieur à la somme de ses facteurs. Cf. P.-H. Michel, op. cit., p. 343 sq.
(Voir infra, p. 700, n. 2).
On trouve un écho tardif de ces recherches chez Augustin, Civitas Dei, XI, 30.
1 III, 1,6: mathematici vero contra disputantes ea re perfectum dixerunt esse
numerum, qui sex dieitur, quod is numerus habet partitiones eorum rationibus sex
numero convenientes sic: seriantem unum, trientes duo, semissem tria, besem quem
diuorgov dieunt quatiuor, quintarium quem nevreuowov dicunt quinque, perfectum
sex. Cum ad duplicationem crescat, supra sex adiecto asse, epextov; cum facta sunt
octo, quod est tertia adiecta, tertiarium alterum,
qui
enirgiros
dicitur; dimidia,
adiecta cum facta sunt novem, sesquialterum,
qui modos appellatur; duabus partibus
additis et decusis facto bes alterum, quem emdiporgor vocitant; in undecim numero
quod adieti sunt quinque, quintarium, quem enıneuntos dicunt; duodecim autem,
quod ex duobus numeris simplicibus est effectus, dınAaowva.
sterbusch, p. 139-140).
(Texte de C. Fen-
Page 34
View in PDF(opens in a new window)Cette curieuse échelle numérique reflète à sa façon les spéculations des
euclidiens, qui faisaient de six leur chiffre parfait pour les raisons suivantes:
il est la somme de ses parties aliquotes, 1,2,3; il est lui-même épimore
de 4 et de 5, et a pour épimores les chiffres 7, 8 et
91. Autrement dit, tout
nombre entier peut prendre l’une de ces formes: 6 n, 6 n +1, 6n + 2,
6n +32. Vitruve ne veut rien dire d'autre, mais à son habitude, au lieu
de généraliser, et de dégager, en s'élevant au niveau des principes, Vintérét
des propriétés qu'il énonce, il s’en tient à la littéralité des données numériques; cédant à la pesanteur, il dépasse même le terme significatif de 9
pour chercher dans 10 et 11 des rapports avec 6 qui n’ont plus d'interêt;
son embarras, à cet endroit, se traduit par une impropriété: le mot ¿ntreyrrog est abusivement employé pour le nombre 11, alors qu'il signifie,
chez Théon de Smyrne, glossateur de Platon, un entier plus un cinquième 3;
appliquée à 6, cette définition ne peut valoir que 7,2.
Les autres équivalences grecques proposées tout au long du texte,
pour être plus correctes, ne sont pas cependant satisfaisantes, en ce qu’elles ne devraient désigner que des rapports. Mais, comme si souvent chez
Vitruve, la ratio, réduite à une valeur numérique, perd sa portée universelle. En fait, l'ërirorros est le rapport épimore 4/3, l’hurdatog est le rapport
épimore 3/2, le Siraaouos est le rapport épimore 2/1 4. Tous les trois représentent d’abord des médiétés harmoniques, et doivent leur importance
au fait que, chez Philolaos, Archytas ou plus tard Théon de Smyrne, ils
correspondent aux accords consonnants de cithare, ceux qui, obtenus par
le mélange de deux sons, créent la cuupovia, c’est-à-dire une seule émission
tonale 5. Le lien entre le Aöyog et le dı&ompa, entre le rapport arithmétique et l’intervalle musical était fourni — les pythagoriciens l’avaient
1 Sur la définition de l’értuopiog A6yos ou
ratio
superparticularis (rapport
d’inégalité défini par la formule "Ssh, ef. Théon de Smyrne, p. 76,21-77,2,
1
edit. Hiller. Voir Timpanaro Cardini, op. cit., II, p. 262 sq.
2 P.-H. Michel, op. eit., p. 359. Le chiffre 6 possédait aussi d’autres propriétés, qui lui avaient valu une faveur particulière dans le néopythagorisme:
sa prétendue puissance « paychogonique » est attestée dans plusieurs textes (cf.
M. Timpanaro Cardini, op. eit., II, p. 124 sq.). On en trouve une trace chez Vitruve, qui évoque en V, praef. 3-4, le principe de la composition poétique en cube
(216 vers — 6°); sur l’origine sans doute varronienne de ce passage, cf. E. Oder,
dans Philologus, Supplementband VII, 1899, p. 366, n. 186.
3 Sur la terminologie des rapports chez Théon de Smyrne, cf. p. 22, 1. 20 sq.
de l’édit. Hiller: 6 38 tie &&&d0g npdg thy revrdda Enineuntog.
4 Sur la terminologie des rapports épimores, cf. P.-H.
p. 353.
5 Cf. A. Rivaud, Timée (Belles Lettres), p. 42 sq.
Michel,
Page 35
View in PDF(opens in a new window)montré depuis longtemps! — par les longueurs respectives des cordes
appelées à consonner: c’est elles qui définissent la quarte (4/3), la quinte
(3/2) et octave (2/1), soit en grec, Sid tecodpwv, did mévre et Sid aodiv ?.
Or il est remarquable qu’en V, 4,7, évoquant les problèmes de l’harmonie
à propos de la construction des théâtres, Vitruve parle de ces accords, en
les désignant par les locutions que
nous
venons
d’indiquer3.
Mais il
n’etablit aucun rapprochement avec les rapports numériques qui ne sont
que leur transcription arithmétique, et auxquels il avait fait une allusion,
maladroite il est vrai, au livre III.
Nous rencontrons ici une autre caractéristique de la réflexion théorique chez Vitruve: l’imperméabilité des sources 4.
Dans
le
livre V,
il
recourt à une source, issue, il nous le dit lui-même, d’Aristoxéne de Tarente 5, lequel, dans son traité, ne se soucie en effet que des écarts tonaux:
c'est avant tout un musicien, qui part des faits acoustiques, et l’on a pu
dire de lui qu’il était l’homme de Vato9no:s 6. Dans le livre III Vitruve
suivait vraisemblablement une tradition un peu antérieure, dérivée d’Archytas ou de tout autre mathématicien contemporain de Platon, et ne
s’intéressait alors qu’aux rapports numériques. Mais il ne s'est pas avisé
qu’il parlait à chaque fois de la même réalité, envisagée sous un angle
différent.
1 Voir par exemple R. Da Rios, Aristoxeni elementa
harmonica,
Rome,
1955, Appendice, p. 103 sq.
2 Sur l’&quivalence entre les consonances et les médiétés, voir par ex.
le
fragment 6 de Philolaos (M. Timpanaro Cardini, op. cit., II, p. 208-210); Théon
de Smyrne, p. 56, 11-12; p. 59, 1-2; p. 79, 15-24, ete.... de l'édition Hiller; Piutarque, De E delphico, 10 (= 389 D), p. 24 de l’édit. Flacelière (Belles Lettres,
1974). Pour les textes platoniciens, cf. essentiellement A. Rivaud, Timée (Belles
Lettres, 1925), p. 45-46. Aristoxène, Elem. harmon., I, 22,2-5 (= R. Da Rios,
p. 28) remarque que l’expression 3% tecodpwv est déjà vieillie en
son
temps,
car elle appartient à une époque où l’on ne mesurait pas encore les intervalles
réels; mais elle marque un progrès sur les locutions de Philolaos (fragment 6
déjà cité): & dt cuMafà Exitprtov, ro Sì SV S£ZeTav huródov, Tb Sid macy Sì durado.
8 V, 4,7 (=
113,15-19): eoncentus, quos natura hominis modulari
potest,
graece quae cvupuviar dicuntur, sunt sex: diatessaron, diapente, diapason et disdiatessaron, disdiapente et disdiapason.
4 Voir notre étude dans Latomus, 34, 1975, p. 995 sq.
5 V, 4,1 (= 110,20 sq.): itaque ut potuero quam apertissime ex Aristoxeni
scripturis interpretabor...
$ Cf. M. Timpanaro Cardini, op. cit., II, p. 310 sq. Sur Aristoxène, outre
l'édition déjà citée de Da Rios, les études les plus importantes sont celles de
L. Laloy, Aristoréne de Tarente, disciple d’ Aristote, et la musique dans l'antiquité,
Paris, 1904, avec le très utile Lexique d' Aristoxéne, et de F. Wehrli, Die Schule
des Aristoteles, Texte und Kommentar, IT, Aristorenos, Bâle-Stuttgart, 1945,
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View in PDF(opens in a new window)Pourtant
les
architectes
tardo-classiques
faisaient un grand usage
des médiétés harmoniques; elles constituaient un élément essentiel des
tracés régulateurs et des ordonnances décoratives. A cet égard les travaux
de A. Bammer sur l'architecture d’Ephöse au IVe s. ont mis en évidence,
à Ventablement de l’Artémision ou sur la frise du grand autel, de nombreux rapports épimores, qui attestent une recherche concertée des dimensions harmoniques !; sans sortir du système modulaire, elles assuraient
entre les composantes des modénatures ioniques un lien organique dont
la «valeur musicale » devait contribuer, du moins le croyait-on, à la beauté
de l’ensemble: des rapports de quarte, de quinte et d’octave, avec leurs
dérivés, la grande tierce (5/4), la petite tierce (6/5) et la seconde (9/8),
se décèlent à tous les niveaux de l’ordre ?.
Il est d’autant plus étonnant que Vitruve, dans sa description de
l'ordonnance ionique, qui occupe pratiquement tout le livre III,
n’en
fasse pas mention. Là encore, les procédés de présentation nuisent à
Vappréhension des schémas originels, les seuls qui pourtant méritaient
qu'on s’y arrêtât. Souvent cependant les rapports qu'il propose semblent
appeler d'eux-mêmes une transcription «harmonique »: à l’intérieur de
Parchitrave, la media fascia est dans un rapport de quarte (4/3) avec
Vima fascia®, de même que l’architrave, considérée dans son ensemble,
avec la
frise
non
décorée‘;
le rapport hauteur/largeur des denticules
définit une octave (2/1) 5, cependant que le rapport entre les pleins et
les vides, sur la face antérieure de ces mêmes denticules, définit une quinte
(3/2) 9. Parfois Vitruve est conduit à diviser la modénature en une série
de portions trés petites, et cette atomisation fait disparaitre toute relation vivante entre les diverses moulures: le cas le plus significatif est
celui de la base attique, pour laquelle le théoricien préconise une division
en quatre parties, assez inattendue si l’on songe que la spira, c’est-à-dire
la partie ondée de ladite base, à l’exclusion de la plinthe, ne comporte
1 A. Bammer, op. cit., p. 34 sq. et Geometrie und
Ornament
als
Antithese
bei Doppelmäander in Ephesos, dans Festschrift für F. Eichler, Vienne,
p.
1967,
148q.
2 On notera que tous ces rapports sont épimores et, à ce titre, répondent
au principe de la consonance (M. Timpanaro Cardini, op. cit., I, p. 102 sq. et II,
p. 310 8q.).
3 III, 5,10 (=
81,6 sq.).
4 A condition qu’on ne corrige pas abusivement
le
texte
de
III,
5,10
{= 81,8 aq.) comme le fait Choisy, qui prétend lire septima au lieu de quarta.
5 III, 5,11
(=
81,16 8q.).
6
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View in PDF(opens in a new window)que trois éléments * (Fig. 9). Il faut, nous dit-il, réserver 1/4 de la totalité
pour le tore supérieur; 3/4 pour la scotie et le tore inférieur, qui devront
être égaux entre eux ?. Cela signifie que tore et scotie se trouvent chacun
dans un rapport de quinte (3/2) avec le tore supérieur. De la méme fagon,
on peut relever que, dans les bases ioniques, les deux scoties seront avec
le tore dans un rapport de quarte (4/3) 3, etc. ... Il serait aisé de multiplier les exemples 4.
seh
(tore supérieur
%
=
——————
—
D
—
—
—
—
—
scotie
El
tore inférieur
Division
.
Division
plinthe
vitruvienne harmonique
Base
attique
Fig. 9 — DIVISION VITRUVIENNE ET DIVISION HARMONIQUE DE LA BASE ATTIQUE.
Sans doute, ce type d’ordonnance ne rencontrait-elle plus beaucoup
de faveur chez les contemporains de Vitruve, et si l’on observe encore un
rapport épitrite entre le tore inférieur et le tore supérieur des bases de
l’Odéon d'Agrippa, à Athènes, rien ne permet d’affirmer qu'il n’était pas
1 III, 5,1 (=
77,684.)
2 III, 5,2 (=
77,13 sq.)
3 III, 5,3 (= 77,20 sq.): reliquumque praeter plinthum, quod erit tertia pars
crassitudinis columnae, dividatur in partes septem, inde trium partium torus qui
est in summo, reliquae quatiuor partes dividendae sunt aequaliter, et una pars fiat
cum suis astragalis et supercilio superior trochilus, altera pars inferiori trochilo
relinquatur.
4 Dans l’ordre dorique, on retrouve des mensurations qui s’ordonnent
selon les mêmes rapports: la hauteur des triglyphes vaut 1,5 module et leur
largeur 1 module, ce qui donne là encore une quinte (3/2). Cf. IV, 3, 4 (— 92,1-2).
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View in PDF(opens in a new window)fortuit +, Mais les sources sur lesquelles s’appuyait l’auteur latin devaient,
elles, en garder un souvenir précis, voire en préconiser l’emploi. Nous retrouvons en fait par une autre voie la conclusion à laquelle nous avait
conduit l’examen des irrationnels: Vitruve ne nous donne que l’état amorphe d’une réalité qui a été vivante. Il est encore possible, sans gauchir ni
surinterroger le texte, de la retrouver derrière les sèches formules d’un
théoricien, qui ne saisit plus toujours la portée des informations qu’il
manipule. Encore faut-il, pour ce faire, considérer les livres du De architectura, non pas comme un point de départ, mais comme un lieu de convergence, où se seraient stratifiées, et fossilisées, diverses traditions.
Pierre Gros
1 Voir J. Travlos, Bildlexikon zur Topographie des antiken
gen, 1971, p. 370, fig. 475.
Athen,
Tübin-