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View in PDF(opens in a new window)LALUMIA, JOSEPH, De la science à la métaphysique et à la philosophie , Diogène, 88
(1974:oct./déc.) p.5-48
SEEN
LALLULTMAN 1X .
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View in PDF(opens in a new window)ET A LA PHILOSOPHIE
JOSEPH LALUMIA
La plupart des historiens de la science et des historiens
de la philosophie ont prétendu que la philosophie avait
précédé la science au cours du développement de la pensée
— les philosophes, de Thalès à Démocrite, auxquels on a
donné le nom de Présocratiques, auraient ainsi été à l’origine d’une impulsion qui a donné naissance à la pensée
scientifique.
Quelques historiens ont considéré les Présocratiques
comme des hommes de science. Néanmoins, en ce qui
concerne la qualification qu’il convient de reconnaitre a
deux de ces Présocratiques, les mémes historiens se montrent hésitants : Parménide leur parait essentiellement étre
un philosophe ou un logicien, et Zénon, l’Eléate, attire
vivement leur attention, principalement du fait de
Pinfluence qu’ont exercée ses paradoxes sur le développement historique des mathématiques.
D’autre part, divers auteurs estiment que la démarche
de la philosophie contemporaine présente des caractéristiques révolutionnaires par rapport à celles de la philosophie classique moderne, et également par rapport à la
philosophie médiévale et à celle de l’Antiquité. Il me
semble néanmoins que l’on pourrait démontrer l’existence
d’une ligne de continuité dans le développement de la
pensée philosophique, de Parménide et Zénon jusqu’à la
période actuelle, et que le fait de découvrir là une « révolution > témoigne d’une connaissance trop superficielle de
ce qui distingue le mode de pensée du philosophe de celui
de l’homme de science — différence qu’Emmanuel Kant
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View in PDF(opens in a new window)fut sans doute le premier a percevoir, bien que d’une facon
encore incomplete.
Je m’efforcerai en conséquence, au cours de cet article,
de montrer que l’histoire de la science et l’histoire de la
philosophie paraitraient plus cohérentes, et que leur développement continu, depuis les Présocratiques jusqu’à
l’époque actuelle, serait perçu plus clairement si l’on
saccordait à voir dans Parménide et Zénon, non pas seulement les premiers représentants de la philosophie occidentale, mais encore des philosophes de la science. Ce qui
implique, contrairement a la doctrine établie 4 laquelle
nous avons fait allusion, que la science en fait a précédé
la philosophie et qu’elle a fourni l’impulsion nécessaire à
son développement.
I. PARMÉNIDE ET LA PHYSIQUE IONIENNE
1. Les origines de la science théorique.
La plupart des historiens s’accordent à penser qu’au
cours du vr siècle avant Jésus-Christ, sur la côte ionienne,
s’est déroulé un phénomène remarquable, une sorte de
mise en scène, qui n’avait eu encore aucun précédent dans
une autre partie du monde. Ce phénomène n’était autre
que l'instauration d’un dialogue, qui conduisait à l’institution d’une profession nouvelle. Bien que de nombreux
historiens aient estimé que ce dialogue devait prendre le
nom
de philosophie, la profession nouvelle pouvait se
définir comme une science de la nature, ou plus exactement comme une physique théorique, science qui cherche
à déterminer de façon de plus en plus élaborée la composition de tous les éléments matériels.
Il importe de préciser avec netteté ce qu’il convient
d'entendre par cette affirmation. Certains historiens sont
apparemment persuadés que la recherche empirique et
rationnelle a été inventée par les Grecs, négligeant ainsi
l'existence de grandes civilisations plus anciennes, qui
n’ont pu se développer sans utiliser et recenser diverses
catégories de faits qu’il était impossible de reconnaître
sans recourir à l’observation et au raisonnement. Il ne
suffit pas pour assigner à la science une origine bien définie
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View in PDF(opens in a new window)de constater qu’en un certain lieu et pour la première fois
quelqu’un accomplit une action, voire un ensemble d’actes
qui sont considérés comme caractéristiques de la méthode
scientifique. Ces actes — l’observation, la généralisation,
l'hypothèse, le recours à l'expérience, l'exposé d’une théorie — ne sont pas, en tant que tels, inséparables de la
science. Tout être humain, à un moment ou à un autre,
accomplit certains d’entre eux, et tous parfois, en poursuivant divers objectifs — la guerre, les voyages, la culture,
la chasse, la fabrication d’objets, la construction d’immeubles, la recherche de la guérison, voire la poursuite du
plaisir. Quel est donc, dans ces conditions, l’élément spécifique de la science qui se retrouverait chez ces penseurs
ioniens, qui sont considérés comme étant à l’origine de la
science? Nous trouvons la réponse dans cette simple constatation que la plupart des hommes ne font pas de la
connaissance une véritable profession, alors que tel est
bien le cas pour les hommes de science. La véritable novation, qui se manifeste avec ces théoriciens de la physique
ionienne, est le fait que nous découvrons là une première
prise de conscience, au niveau social, que l’étude de la
nature n'est pas simplement une nécessité accessoire de
Pexistence, mais qu’elle constitue une façon de vivre, c’està-dire une fonction et un métier que l’on pourra pratiquer avec le plein consentement et la compréhension de
son milieu social. Et c’est précisément là cet élément que
l’on ne découvre pas dans les sociétés de l’Antiquité, antérieurement au vr siècle avant Jésus-Christ.
Il y avait à Babylone des hommes dont la tâche habituelle était
de se livrer à l’observation des étoiles, mais ils
accomplissaient cette tâche en qualité de conseillers du
roi ou en vue de l’élaboration du calendrier. Toutes les
connaissances géométriques de l’ancienne Egypte étaient
inséparables de l’art ésotérique de l’ingénieur des travaux.
On trouvait, en Egypte, des médecins, des embaumeurs.
des teinturiers, des fabricants de drogues et de poisons,
mais aucun homologue de nos chimistes actuels. En un
mot, toutes les occupations professionnelles, tous les
métiers, tous les moyens de gagner sa vie reconnus par la
société étaient partie intégrante d’un art ou des activités
auxiliaires de cet art.
Il est indéniable, par ailleurs, que la technique a des
origines historiques beaucoup plus lointaines que celles
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View in PDF(opens in a new window)la science, de sorte que, s’il peut paraître naturel de situer
l’origine de la science au vr siècle avant Jésus-Christ, il
paraitrait absurde de faire remonter simplement à cette
même période les débuts de la technologie. Benjamin
Farrington estime que les différences de condition politiques et sociales qui existaient dans l’Antiquité entre les
hommes de science et les hommes de métier avaient été
préjudiciables aux progrès de la science, et il y a là, certes,
une bonne part de vérité; il semble néanmoins avoir
reconnu lui aussi que peut se situer historiquement à
l’époque du vr siècle avant Jésus-Christ la différenciation
d’une fonction scientifique, distincte ainsi de fonctions
purement technologiques. Ce ne fut pas en effet leurs
réussites technologiques, voire la recherche de réalisations
de cette nature, mais bien une œuvre toute théorique, qui
a pu valoir aux penseurs ioniens du vr siècle avant Jésus-
Christ la place enviable qu’ils occupent dans l’histoire.
2. Signification de l'œuvre de Thales.
Thalès, considéré comme le premier penseur d’importance ayant sa place dans cette construction théorique
d'ensemble, doit cette considération à l’énoncé d’une doctrine fort simple : savoir, que la matière, sous son apparente hétérogénéité dans l’espace et ses transformations
dans le temps, a néanmoins une constitution ou une
composition identique — celle de l’eau. Si fruste que puisse
aujourd’hui paraître cette conception, n’oublions pas qu’il
lui aurait été difficile de dire, comme le firent certains
chimistes du xix* siècle, que la matière est partout un
composé d'hydrogène. Le point important est que Thalès
semble attirer notre attention sur le type même de problème auquel nous devons nous intéresser, si nous voulons
pouvoir disposer d’une définition théorique du monde,
simplifiée par rapport à ses apparences — précisant, par
exemple, qu’il se compose de 92 ou de 100 éléments.
L’argumentation de Thalès semble avoir été fondée sur
de simples analogies, mais, encore une fois, nous aurions
tort de lui en faire grief, pour cette évidente raison que
1. B. FARRINGTON, Greek Science, Penguin, New York, 1944, chap. 1.
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View in PDF(opens in a new window)les méthodes n’existent pas préalablement au travail que
l’on veut accomplir, mais c’est le travail lui-même qui va
inciter à l’élaboration d’une méthode qui lui soit appropriée. Apparait ici encore le danger de vouloir découvrir,
à l’origine de la science, quelqu’un qui utiliserait pour la
première fois ce que l’on a nommé la « méthode scientifique », cependant qu’il conviendrait de rechercher cette
origine dans la démarche de celui qui, pour la première
fois, se fixe une tâche similaire à celles qui relèvent désormais de la méthode scientifique. L’objectif de la science
n’est pas la découverte de la méthode scientifique. Son but
est la compréhension du monde, et sa méthode actuelle est
une sorte d’outil qu’elle a élaboré au cours d’un effort
séculaire et auquel elle a appris à se fier en vue de la réalisation de cet objectif. Habituellement des problémes de
méthodes ne se posent que lorsque les premiers efforts
pour accomplir une tâche ont échoué. Il se produit alors
une sorte de remise en cause de l’action poursuivie, au
cours de laquelle la tâche à accomplir est temporairement
suspendue. C’est pourquoi, à la différence des problèmes
de technologie, les problèmes méthodologiques constituent
presque toujours des problèmes de philosophie; et cette
période d’indécision va se traduire, dans les sciences où
des problèmes de méthodologie se posent ou sont susceptibles de se poser, par l’élaboration de nombreux textes
de nature philosophique; comme c’est le cas, par exemple,
pour une bonne partie de la psychologie et de la physique
modernes. En résumé, la science est extérieure à la
méthode scientifique; et, de nos jours, l’élaboration de
cette méthode résulte du fait que les hommes qui poursuivent l’étude de certaines catégories de phénomènes. non
seulement apprennent à connaître le phénomène qui les
intéresse, mais apprennent également comment ils doivent
le connaître.
Ce problème de la méthode revêt toutefois un aspect
plus subtil, en rapport avec les origines de la science, et
auquel, dans l'intérêt de la clarté de l’exposé, il nous faut
prêter attention. Il importe peu que Thalès n’ait pas eu
recours à la méthode expérimentale. Mais il ne suffisait
pas qu'il ait posé le type de question qu'il a posé et qu’il y
ait répondu de la façon dont il l’a fait pour ouvrir la
voie à la science, telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Si Pon se penche sur la mythologie grecque, on découvre
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View in PDF(opens in a new window)que beaucoup d’autres ont dit, avant Thalés, que le monde
entier est composé d’une méme matiére et que cette
matière est de l’eau. Mais ces hommes étaient des poètes
ou des prophétes. Dans les sociétés anciennes, poétes et
prophètes occupaient une position particulière. Ils étaient
considérés comme des êtres pourvus d’un certain don
de voyance, de sorte que, si l’un d’entre eux déclarait que
l’univers est composé d’eau, ce don de voyance particulière
était considéré comme étant à l’origine de cette déclaration. Il en résultait que le discours du « voyant>» passait
pour l’expression d’une vérité que lui seul avait la faculté
de percevoir, de sorte que nul ne tentait d’en disputer avec
lui ou de discriminer quelle pouvait être la part d’erreu
ou de vérité.
|
Ainsi, ce qui est important dans le cas de Thales et de
sa doctrine, déclarant que le monde est composé d’eau,
c’est que lui-même ne semble nullement s’étre considéré
comme un « voyant > ou avoir émis la prétention que cette
qualité lui soit reconnue par la société, mais, au contraire,
qu'il entendait s’appuyer sur des raisons susceptibles de
convaincre quiconque se donnerait la peine de les examiner. Autrement dit, il invitait chacun à soumettre ses
déclarations à l’épreuve de la critique. Il s’agit d’un point
important car, en nous référant aux origines de la science,
nous entendons parler, non pas d’un soliloque, mais du
début d’un dialogue. Le trait caractéristique du dialogue
est qu'il ne saurait s'instaurer qu’entre personnes se trouvant, d'un commun accord, dans une position d'égalité
par rapport aux possibilités d'approche d'un certain sujet
et par rapport á une aptitude commune á juger des mérites
d'une argumentation traitant de ce sujet. Le fait que
Thalés, en présentant sa doctrine, ait adopté, en face de
la société, une attitude conforme á celle que la science,
telle que nous la concevons, nous parait devoir imposer,
nous est confirmé par les raisons de premiére évidence
qu'il invoquait pour l’appuyer, raisons que rappelait Aristote en se référant 4 la tradition — par exemple, la nature
liquide du sperme des animaux, l’importance des crues
annuelles du Nil pour assurer la fertilité des terrains
bordant ses rives, l’eau qui tombe du ciel, et l’eau venue
des sources souterraines qui coule sur la surface terrestre,
la masse liquide des océans qui parait plus importante que
celle des terres émergées, cette terre qui semble sortir des
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View in PDF(opens in a new window)DE LA
eaux sous une forme sédimentaire, la chaleur du soleil,
qui paraît absorber l’humidité terrestre, comme si elle la
transformait en sa propre substance, etc. Mais nous trouvons encore une indication plus précise de cette attitude
dans le fait qu’Anaximandre, qui suit immédiatement
Thalès dans cette ligne d’une pensée scientifique, ait non
seulement fait état de son désaccord avec Thalès, mais en
ait encore exposé les raisons, susceptibles à ses yeux de
convaincre quiconque. Cela signifie que l’idée s’imposait
qu’il était bon d’émettre une opinion divergente, à condition qu'elle ne fût pas arbitraire, et que s’imposait également cette idée que la logique et la vérité représentent
des valeurs sociales.
3. Anaximandre.
Thalès avait prétendu que l’eau constitue l’unique
élément primordial. Anaximandre exprimait un avis
contraire, et il faisait notamment valoir que, si cet élément
fondamental était de l’eau, le cycle habituel des quatre
saisons devrait peu à peu disparaître, en faisant place à un
climat humide et totalement uniforme. Rien de semblable
ne paraissait se produire. Mais d’autre part, si l’univers
entier se composait d’une même et unique matière, cette
matière ne pouvait pas plus être l’eau qu’elle ne pouvait
être la terre, le feu ou l’air. Si cette substance avait été le
feu, tout aurait dû, avec le temps, se réchauffer et se dessécher, les qualités spécifiques du feu l’emportant alors sur
les qualités qui semblent caractéristiques de la terre, de
Pair ou de l’eau. Et le même argument serait applicable
dans le cas où l’on admettrait que cette substance fondamentale pourrait être la terre ou l’air (remarquons le cours
que suit la pensée : on part du concept de l’existence évolutive d’un élément fondamental et, tour à tour, la terre,
Pair, le feu et l’eau sont considérés comme susceptibles de
former l’élément de base dont sont obligatoirement composées
toutes les substances, en dépit des apparences
contraires).
Le désaccord en matière scientifique porte normalement
sur la réponse qu’il convient de fournir à une question
spécifique, maïs il peut s’agir aussi parfois d’un désaccord
concernant la légitimité de poser une telle question. Le
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View in PDF(opens in a new window)désaccord entre Anaximandre et Thalés reléve de la premiére forme, moins radicale. Il s’agit d'apporter une
réponse a la question suivante : quel est le matériau unique
dont se composent toutes les substances? Anaximandre
accepte que cette question soit posée: lui aussi estime
que toutes les substances sont formées d’un seul et unique
matériau.
Mais
il
n’admet
pas
que
l’eau
fournisse
la
réponse et, de plus, il se refuse à reconnaître que l’eau
soit susceptible de satisfaire à cette question, de même
que ne sauraient y satisfaire d’autres types de substances
envisagés, tels que le feu, l’air ou la terre. A ce propos,
il peut étre intéressant de remarquer que les crises dans
le
développement de la science impliquent en général
l’existence d’un désaccord portant sur le second type de
constatation, savoir qu’il y a erreur dans l’énoncé même
de la question.
|
Quant à Anaximandre, il avait pris le parti de répondre
que toutes les substances procèdent, reviennent et sont de
tout temps constituées d’une substance unique qu’il appelle
To Apeiron, autrement dit l’Indéfini. Cette substance
répond exactement à sa qualification
: il s’agit d’un élément matériel, ne comportant aucune des qualités caractéristiques de la terre, de l’air, du feu ou de l’eau, et qui
s'étend partout, sans limites ni frontières distinctes. En
cela il se conforme à la logique, car il estime, avec Thalès,
que la substance dont se compose le monde est de nature
homogène; et, comme nous l’avons indiqué, il pense que
s’il était possible de percevoir cette substance, comme on
peut percevoir la terre, l’air, le feu et l’eau, on verrait à
la longue apparaître une manifestation de sa présence,
telle une progression de l’humidité, ou
au contraire le
développement de la chaleur et de la sécheresse. Mais cette
perspective ne paraît pas encore satisfaisante, car il faut
comprendre comment des substances aussi différentes
apparemment que la terre, l’air, le feu et l’eau peuvent
provenir ou être composées d’Indéfini. En conséquence,
Anaximandre va postuler que la masse indéfinie se trouve
constamment
animée
d’un
mouvement
tourbillonnaire,
d’où résulte la « séparation » de la terre, de Pair, du feu
et de l’eau. Toutefois, cette perspective ne paraît pas
encore satisfaisante, pour diverses raisons qui seront exposées ultérieurement.
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View in PDF(opens in a new window)4. Anaximéne.
Selon ce dernier penseur, Anaximandre et Thalès sont
l’un et Pautre dans l’erreur. Le monde se compose bien
d'une substance unique, mais cette substance est Pair.
Rien autre n’existe que de l’air en mouvement. La chose
n’est pas évidente, mais la vérité n’a rien de commun avec
Pévidence, sinon nous n’aurions nul besoin de la recherche
scientifique pour l’établir. En réalité, tous les penseurs
que nous venons de citer remettent l'évidence en question;
tous ont établi une distinction qui se trouve à la base de
tous les travaux scientifiques : la distinction entre le paraitre et l’être de la réalité. Il n’est nullement évident que
mon poing soit un composé d’atomes; néanmoins, la
science nous assure qu'il en est ainsi. Ces penseurs se
sont tous engagés dans une démarche qui doit leur permettre, en fin de compte, d'aboutir à des affirmations du
genre
de celles-ci: mon poing n'est autre chose qu’un
composé d'un nombre limité d’atomes, unis par des rapports d’un type spécifique.
Une grande quantité d’air, concentrée dans un espace
très étroit, forme, si l’on en croit Anaximène, un objet
que je puis apercevoir et qui d’autre part offre une résistance au toucher. Prenons un bloc de glace et laissons-le
fondre dans un seau. La glace et l’eau en laquelle elle se
transforme sont l’une et l'autre des choses tangibles, mais
si je m’efforce d’enfoncer le poing dans la glace j’éprouve
une résistance considérable, autrement dit j’en éprouve la
dureté; tandis que si je plonge la main dans l’eau, je
m'aperçois de sa fluidité. Supposons que l’on fasse bouillir
cette eau, elle devient vapeur ou air, c’est-à-dire une substance qui n’offre pas de résistance appréciable quand je
m’efforce d’y enfoncer mon poing, une substance que je
ne parviens même pas à apercevoir. Quelle est alors la
relation qui existe entre le bloc de glace, l’eau qui en
résulte lorsqu'elle fond et la vapeur ou l’air en quoi elle
se transforme ensuite? Anaximène répond que ce sont là
des apparences de la terre ou de l’élément solide, de l’eau
ou de l’élément liquide, de Pair ou de l’élément gazeux
(dirions-nous), qui dépendent du volume plus ou moins
important occupé par une même quantité d’air originelle.
Autrement dit, les différents aspects de la matière dépen-
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View in PDF(opens in a new window)dent des différences de densité d’une méme et unique
substance. Si la substance se raréfie, la densité diminue,
et s’il y a condensation, la densité augmente et les aspects
sont modifiés en conséquence. La raréfaction et la condensation représentant simplement l'accroissement ou la
diminution des distances qui séparent les particules d’un
même type de substance dont se composent tous les
objets — c’est-à-dire de l’air. Il est possible d’expliquer
ainsi des transformations, comme celle de la glace en eau,
et de l’eau en vapeur ou air. Et nous pourrons dire, par
analogie, qu’en dépit des aspects différents que semblent
avoir les objets l’un par rapport à l’autre, tous ont la même
composition. L’air est ainsi visible ou invisible (opaque
ou transparent), rigide ou fluide, tangible ou intangible,
dense ou inconsistant, inerte ou mouvant, saisissable ou
insaisissable par les moyens sensoriels, selon la densité
sous laquelle il se présente.
Par la diversité des phénomènes qualitatifs dont elle
permet de rendre compte, cette théorie se révèle supérieure à celle d’Anaximandre d’une façon qui mérite d’être
notée. Les qualités de la matière qui semblent particulierement avoir attiré l’attention de ces penseurs ioniens
sont la chaleur, le froid, la sécheresse et l’humidité. Le
feu est chaud et sec, l’air (la vapeur, le brouillard)
est
tiède et humide, la terre est froide et sèche, et l’eau est
froide et humide. Anaximène apparaît parmi eux comme
une remarquable exception, en ce sens qu’il différencie la
terre, l’air, le feu et l’eau, selon les degrés de qualités tangibles (la dureté ou resserrement et la fluidité ou ténuité),
selon la visibilité (de l’opacité à la transparence) et selon
la mobilité dynamique (de l’inertie à la vitesse) d’un
seul et unique élément matériel, c’est-à-dire Pair. Nous
avons de bonnes raisons de penser que cette théorie a fortement influencé la théorie des « esprits >, naturels, vitaux
et animaux, qui apparaît beaucoup plus tard, dans l’œuvre
des physiologues, allant de Galien jusqu’à Harvey et Descartes ?.
2. « Esprit » doit s’entendre dans le sens où l’on parle « d’esprit
d’alcool ou de vin ». Dans la théorie physiologique de Galien, les esprits
< naturels », « vitaux» et «animaux
> désignent le sang veineux (épais,
rouge sombre et léthargique), le sang artériel (plus fluide, rouge clair
et plus vif que le sang veineux) et l’air (plus léger que le sang artériel,
incolore et très vif) que les nerfs moteurs, supposait-on, faisaient passer
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View in PDF(opens in a new window)5. Des théoriciens de la physique, non des philosophes.
Nous pouvons ici nous arréter un instant pour nous
demander de quelle catégorie de recherche relève l’œuvre
de ces hommes. Il ne s’agit pas là de philosophie; car ils
s’attachent à des thèmes de physique théorique. Nous ne
voyons pas se poser ici des problèmes que nous qualifions
habituellement de philosophiques, et les réponses qui y
sont faites n’ont aucun caractère philosophique. Ce sont
là des questions de physique, analogues à celle que se
posait Robert Boyle au xvir siècle: quelle peut être la
composition
de l’air
atmosphérique?
Ou
encore Joseph
Black, qui se demandait : qu'est-ce que la craie? et découvrait qu'il s’agissait d’un mélange de calcium et d’acide
carbonique ou « air fixé ». On ne trouve là aucune réflexion
sur le mode de raisonnement utilisé, aucune remise en
question de ses propres conclusions, et aucune attention
n'est portée à la cohérence logique des réponses qui sont
formulées. On découvre plutôt un développement à partir
d'un postulat, ou une recherche qui utilise un postulat
— toutes choses existantes sont composées d’une seule et
unique substance — en vue de satisfaire une curiosité,
éveillée par l’aspect de la mer, des montagnes, de l’atmosphère, des nuages, des fumées, ainsi que par la dureté
ou la malléabilité de divers matériaux.
Cette physique primitive ne procède pas de l’expérimentation, où nous avons pris l’habitude de voir le fondement
de ce que nous appelons désormais la science; mais pourquoi, à ce stade, s’y serait-elle référée? La physique, à
cette période, était plutôt comparable à l’astronomie, à
laquelle est indispensable une théorie des phénomènes qui
ne se prêtent généralement pas à des combinaisons de
facteurs qui puissent être manipulés par l’homme. D’autre
part, une méthode demande toujours à être modifiée
ou affinée quand on a quelque raison de penser que, dans
l’état d'utilisation où elle se trouve, elle ne peut permettre
de se faire une opinion valable à propos du problème envidu cerveau aux muscles pour exécuter toutes les décisions du comportement animal. On pensait que l’esprit vital était le produit d’une sorte
d’épuration de l’esprit naturel, et l’esprit animal d’une épuration ultérieure de l'esprit vital, tous ces processus constituant les degrés progressifs d’une épuration chimique accomplie par les organes du corps.
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View in PDF(opens in a new window)JOSEPH
LALUMIA
sage. Quoi qu'il en soit, lors même que la physique devient
expérimentale, elle s’efforce simplement par ce moyen
de conclure de facon plus satisfaisante le dialogue engage,
qui porte sur les mérites respectifs des différentes hypothèses proposées. L’ceuvre de ces physiologues grecs est du
domaine de la physique parce qu’elle traite des problémes
de physique. Il serait aussi stupide de dire que ces activités ne sont pas du domaine de la physique scientifique
parce qu’elles n’ont pas recours aux mémes méthodes que
la physique utilise de nos jours, que de prétendre que l’on
ne faisait pas autrefois de la peinture murale, car on se
servait alors d’un pinceau, tandis qu’on utilise aujourd’hui un rouleau ou un pistolet ad hoc. La science est un
métier, et nous nous intéressons ici aux origines historiques de ce métier; tandis que la méthode scientifique est
un outil que la science a inventé et perfectionné au cours
des efforts accomplis pour atteindre les objectifs spécifiques de ce métier. Finalement, l’œuvre de ces chercheurs
est une œuvre scientifique, en dépit du fait qu’ils n’ont
pas eu recours à l’expérience, car la logique à laquelle ils
se réfèrent est à l’evidence une logique qui fait appel à
l'observation pour apporter des réponses aux questions
posées. Leur recherche théorique s’attache à toutes les
formes changeantes observables, à toutes les variétés
d’expériences susceptibles de concorder avec les données
de la théorie, de façon que quiconque puisse se rendre
compte de cette concordance. Le point important et significatif est de savoir si, lorsqu'un dialogue se trouve engagé
sous cette forme, il est susceptible d’aboutir à une expérimentation, et dans ce cas précis il est hors de doute qu’il
nous faut répondre par Paffirmative. Et nous pourrions
aller jusqu’à dire que l'opinion contraire ne saurait procéder que d’une vue superficielle des caractéristiques de
la science moderne, ne tenant aucun compte du long processus de son développement historique, comme s’il était
possible qu’un homme parvienne à l’âge adulte sans avoir
passé par le stade de l’enfance. La question posée par ces
premiers physiciens avait trait à la composition matérielle
du monde; et quand on songe au temps qu’il fallut pour
concevoir un simple appareil comme la cuve à eau, permettant de donner une réponse expérimentale à la question de savoir de quoi se compose l’air atmosphérique, on
peut apprécier l’ardente et audacieuse curiosité de ces
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View in PDF(opens in a new window)hommes et les qualités logiques qu’ils ont déployées pour
établir ces premières bases de la science.
6. Différence singulière de Parménide.
Nous nous trouvons ici en présence d’un penseur dont la
position dans l’histoire de la pensée est à la fois controversée et singulière. Les historiens de la philosophie lui
attribuent une importance considérable; l’histoire de la
science l’ignore ou, en tout cas, elle hésite à lui reconnaître
la qualité d’un précurseur de la science. En fait, ce n’est
ni un homme de science, ni un physicien, mais plutôt un
philosophe de la science, et probablement le premier en
date des philosophes occidentaux. Par ce que nous connaissons de son œuvre, Parménide nous apparaît, non pas
comme un homme qui se livre à des recherches sur la
composition matérielle de l’univers, mais comme un analyste des recherches que d’autres ont effectuées sur ce
problème. Un chercheur de ce type pourra découvrir,
dans ce monde exploré par les physiciens, des caractéristiques que les physiciens observateurs ont bien peu de
chances d’apercevoir, du fait qu’ils s'intéressent uniquement au comportement de la matière, cependant que luimême fait porter sa réflexion sur le comportement des
physiciens eux-mêmes. Nous voyons, en conséquence, que
sa théorie de l’univers ne cherche pas à nous dire ce qu’est
réellement l’univers, mais ce qu’il devrait être, compte
tenu des conclusions auxquelles sont parvenues les physiciens. Parménide admet, avec Thalès, Anaximandre et
Anaximene, que le monde est un composé d’une seule
substance; mais ce dont il va faire grief à ces derniers,
c'est de ne pas avoir abouti à une théorie de l’univers
telle qu'il la conçoit, du fait qu’ils n’ont pas fait porter
leur réflexion sur leur propre recherche; autrement dit,
ils ont énoncé leurs diverses théories sans s’être rendu
compte que les conclusions auxquelles ils aboutissaient
étaient incompatibles avec leur première affirmation commune. Or, il s’agit là du défaut caractéristique de ceux
qui ne comprennent pas les implications de ce qu’ils affirment, de ceux qui ne se livrent pas à une réflexion logique
et consciente d'elle-même. Il peut être utile en conséquence
d'éclairer les conceptions de Parménide, en les confrontant
Page 15
View in PDF(opens in a new window)avec celles d’un des trois physiciens précédemment cités,
Anaximène, et en tenant compte de trois éléments: ce
dont Anaximène était convaincu, ce qu’il a affirmé, et ce
qu'il aurait pu dire s’il avait clairement apprécié les implications de ce qu’il affirmait.
7. Parménide, critique de la physique ionienne.
De même que Thalès et Anaximandre, Anaximène affirmait que, dans l’univers, la variété et les changements ne
font que dissimuler une unité profonde, que la variété et
les changements ne sont que les < apparences > du monde,
dont la «réalité» est faite d’une unique substance homogène. Mais quelle est la nature de cette substance? Anaximène répond que cette substance est de l’air, et il prétend
nous le démontrer en déclarant que les différenciations
apparentes
et les modifications visibles
proviennent
de
différences d'expansion ou du resserrement de l’air dans
des emplacements divers. Mon poing, par exemple, est de
Pair, bien qu'il n’en ait pas l’apparence, et le fromage
blanc sur la table est également de l’air, bien que son
aspect soit tout autre.
Mais demandons-nous à présent quelle est la nature
de ce qui se trouve entre le poing et le fromage blanc. Et
prenons garde
avant
de
répondre.
Il
ne
s’agit pas
de
déterminer ce qui paraît exister entre le poing et le fromage blanc, mais bien la nature essentielle de ce qui se
trouve
entre
ces
deux
objets.
La
réponse
que
semble
fournir Anaximéne est qu'il y a là simplement de I’ « air»,
pour la simple raison que l’air est la seule substance réelle.
Il y a donc de Pair à l'emplacement où nous croyons voir
un poing, de l’air à celui où apparaît un fromage blanc, et
encore de l’air entre le poing et le fromage blanc. Quelqu'un pourrait nous dire cependant: «Mais non, ce qui
se
trouve
entre
le poing
et le
fromage blanc,
c’est
de
l’espace! » A quoi nous répondrons, en nous référant à
Parménide : « Ce que, selon votre conception, vous appelez
espace est, ou bien une chose réelle, et alors, selon notre
conception, c’est tout simplement de l’air, ou bien une
chose irréelle, et en ce cas l’espace n’existe pas entre le
poing et le fromage blanc. Or, quel que soit votre choix
entre ces deux solutions, vous serez contraint d’admettre
Page 16
View in PDF(opens in a new window)qu'il ne peut y avoir quelque chose de différencié qualitativement entre le poing et le fromage blanc; il ne saurait
donc y avoir entre eux ni discrimination numérique, ni
solution de continuité.» Toutefois, direz-vous, la théorie
d’Anaximene explique la difference de dureté que Pon
constate entre le poing et le fromage blanc. Mais cette
explication, en fait, n’en est pas une; car, pour rendre
compte de la ferme dureté du poing, Anaximène nous
demande de le considérer comme un composé de particules
d’air resserrées dans un espace restreint, et, pour expliquer la fluidité du fromage blanc, de concevoir que les
particules d’air ont entre elles plus de jeu. Mais comment
pourrait-on admettre cette forme de présentation si l’on
ne reconnait pas que l’air se présente sous la forme de
petits granules, séparés par des espacements plus ou
moins étendus? Si l’on admet ce mode de présentation,
il faut bien admettre la pluralité numérique des particules
d’air et reconnaître que les espacements entre les particules sont réels. Mais ces espacements réels ne peuvent
être autre chose que de l’air, et comment alors les particules peuvent-elles étre des particules? Comment peut-on
concevoir entre elles une différenciation et reconnaitre
leur pluralité? D’autre part, si les espacements ne sont pas
réels, il ne saurait y avoir de particules, et il n’y a pas
plus de particules dans le poing que dans le fromage blanc;
ainsi voyons-nous disparaître la possibilité même de
l’explication de leur différente dureté. En résumé, la
conception d’Anaximene, concluant à l’existence de particules d’air séparées par des espacements plus ou moins
étendus et qui devraient eux-mêmes être qualitativement
différents des particules, est en elle-même incompatible
et contradictoire avec son premier postulat, selon lequel
tout ce qui existe est composé d’air.
Anaximène ne s’est pas rendu compte que si le réel était
réellement composé d’une substance unique, il ne saurait
comporter ni différenciations qualitatives, ni pluralités
numériques. C'est-à-dire, en des termes plus philosophiques, que tout en se prétendant moniste et en voulant construire une théorie monistique, il utilise un langage pluraliste. Il pense en réalité en termes d’atomes et de quanta,
mais il ne s’en est pas rendu compte.
Appliquons le même raisonnement logique aux mutations de la matière. Qu’un morceau de beurre ferme fonde
Page 17
View in PDF(opens in a new window)et devienne fluide, Anaximéne expliquera ce changement
en déclarant qu’une certaine quantité d’air, concentrée
dans un espace étroit, s’est détendue pour occuper un
emplacement plus large. Mais la chose ne peut avoir un
sens que si l’on concoit le beurre comme formé de particules d’air, séparées par des espacements étroits qui se
seraient élargis. Et cela encore signifie que nous concevons
comme réel quelque chose de different de l’air, c’est-à-dire
les distances séparant les particules d’air dans le premier
état et, en second lieu, la portion d’espace qui doit s’ajouter
a ces distances pour les élargir.
Quelle fut donc la conclusion de Parménide? Comme
nous avons vu, il acceptait le postulat selon lequel il
n’existe au monde qu’une seule forme de réalité, et il en
concluait que ce qui peut étre décrit de la réalité ne saurait
impliquer ou suggérer qu’il existe en elle une forme quelconque de différenciation, que ce soit dans l’espace
(variantes coexistantes) ou dans le temps (mutations). En
termes philosophiques, la seule définition vraie de la
matière ne pouvait prendre pour lui une autre forme
que celle d’une proposition analytique, proposition n’attribuant au réel aucune autre qualité intrinsèque et, selon
l’enonce même de Parmenide, « l’étre est ce qui est ». Cette
proposition
a
une résonance
quelque
peu
mystérieuse,
mais elle signifie simplement que la réalité constitue un
continuum, solide, illimité et immobile, de sorte que la
variété et les changements apparents ne sauraient trouver
en elle leur explication, ainsi que l’imaginaient les physiciens grecs. Si la réalité était une et assimilable à l’eau,
elle ne pourrait que se transformer en eau, ce qui, à l’évidence, ne saurait être considéré comme un changement.
Si la réalité est une et si l’on prétend qu’elle est assimilable
à l’eau, ou à l’Indéfini, ou à Pair, il ne saurait y avoir
quoi que ce soit à côté, derrière, au-dessus, au-dessous, en
face, ou autour d'elle, ou à l’intérieur d'elle-méme, qui
soit different d’elle, de sorte que la distinction de l’espace,
de la variété, de la multiplicité, doit être rejetée en bloc.
D’autre part, rien autre ne doit exister, antérieurement,
simultanément ou postérieurement à elle-même, de sorte
que doit également être rejeté le temps considéré comme
distinct de la réalité, et en conséquence tout changement.
Mais en vertu de quoi nous est-il possible d’affirmer
cela? Apparemment, il faut répondre, en vertu de la
Page 18
View in PDF(opens in a new window)DE LA
SCIENCE A LA
METAPHYSIQUE
21
logique. Parménide pouvait 4 juste titre prétendre avoir
compris ce qu impliquait réellement le postulat d’une
unité de la matière, formulé par les physiciens d’Ionie, et,
contrairement à ces derniers, il pouvait prétendre en tirer
des conclusions parfaitement cohérentes. Revenons par
exemple a Anaximandre. Il avait affirmé que la terre, Pair,
le feu et l’eau étaient séparés par le mouvement tourbillonnaire d’une masse primordiale de substance indifférenciée. Mais, 1°, comment pouvait-il y avoir mouvement
s’il
n'existait
pas
d’espace, concurremment avec cette
et comment y aurait-il de l’espace
si la masse indifférenciée constituait l’unique réalité?
2° Comment la terre, l’air, le feu et l’eau pouvaient-ils
être séparés de la masse primordiale, à moins que la terre,
l'air, le feu et l’eau ne se fussent trouvés répartis dans
masse primordiale,
cette masse, sous une forme
diffuse que le mouvement
tourbillonnaire serait venu modifier? Imaginons que l’on
observe cette masse. Il serait impossible d’y apercevoir
ou de distinguer séparément de minuscules particules
d’eau, jointes a de minuscules particules d’air, de terre
et de feu. Mais il s’agit là d’un problème conceptuel, à
envisager sur un plan purement logique. Sur ce plan,
Anaximandre tombe dans le défaut d’incohérence logique
en faisant procéder la variété apparente d’une variété
réelle non apparente. Mais que dire alors de l’expérience
de la variété et du changement? Parménide répond que
ceux-ci ne peuvent être réels, ils ne sont que des modalités
de l’apparence du monde, ils ne peuvent être l’étre du
monde. Si la réalité est unique, l’apparence qui est multiple n’est pas la réalité.
Le lecteur déconcerté, exaspéré peut-être, répondra sûrement sur ce point que la science a toujours tiré ses enseignements de l’expérience, et que l’expérience ne saurait
être pour elle une illusion. Mais ce point de vue n’avait
pas échappé à Parménide. Sa critique s’adresse aux physiciens qui ont élaboré des théories à partir du postulat
selon lequel le monde est constitué d’une substance unique,
en dépit des apparences contraires. Alors qu’il reprenait
lui-même un postulat identique, ceux-ci ne pouvaient pas
trouver matière a le contredire, mais ils ne pouvaient pas
non plus trouver de faille à son raisonnement logique. On
pourrait dire que Parménide avait découvert ce que ces
physiciens auraient pu découvrir si, au lieu de s’absorber
Page 19
View in PDF(opens in a new window)entièrement dans le développement de leur entreprise, ils
avaient fait un retour conscient sur ses implications logiques. Comme nous le verrons, d’autres physiciens tirérent
profit de ces observations, en modifiant le postulat de
base, de la manière même dont Parménide avait suggéré
qu’il était nécessaire de le modifier si l’on entendait poursuivre rationnellement la recherche d’une théorie de la
réalité qui soit susceptible d’expliquer les apparences.
8. Le dilemme de la science et sa solution : l’atomisme.
Nous avons pu constater, dans la physique ionienne, une
tendance inconsciente à utiliser des explications quantitatives et pluralistes, concurremment avec un effort conscient pour expliquer tous les phénomènes physiques par
les fonctions et les propriétés d’une substance unique. Nous
pourrions dire qu’une physique de ce type nous offre
un modèle de prise de conscience de l’univers sur un mode
dépourvu de réflexion consciente personnelle, un exemple
d'intérêt apporté au monde des phénomènes, avec la bonne
conscience logique qui résulte du défaut de réflexion sur
la démarche personnelle. Par contre, à la suite de la critique de Parménide, les physiciens, ayant perdu cette première innocence en ce qui concerne les impératifs de la
logique, devaient décider: 1° soit de s’efforcer de considérer comme erronée la démonstration de Parménide, et
de poursuivre leurs efforts pour faire procéder multiplicité et variété d’une seule et unique substance assimilée à
la réalité; 2° soit de s’efforcer d'expliquer la multiplicité
et la variété en considérant qu’il s’agit là d’apparences
subjectives; 3° ou encore de rejeter le postulat selon lequel
la réalité serait faite d’une substance unique. Seul un
homme dépourvu de toutes qualités réflexives pouvait
choisir
la première alternative, cependant que la seconde
impliquait Paveu d’une inconsistance subjective de la
science. Ce fut en fait la derniére solution que choisirent
les penseurs de l’Antiquité de la période suivante, c’est-àdire Empédocle, Anaxagoras et Démocrite. Il ne sera pas
nécessaire pour notre dessein d’examiner en détail l’œuvre
de chacun d’entre eux; nous nous contenterons donc de
résumer la théorie physique du dernier en date, Démocrite, qui paraît avoir eu une idée fort claire des postulats
Page 20
View in PDF(opens in a new window)qui lui étaient nécessaires s’il ne voulait pas tomber sous
le coup de reproches identiques à ceux que Parménide
avait formulés à l'encontre des physiciens d’Ionie.
Parménide avait démontré, peut-on dire, que le postulat
selon lequel l’univers est composé d’une seule substance
exige, soit que l’on nie l'existence de l’espace, soit que
l'espace soit entièrement rempli de son contenu, et ne
puisse ainsi être distingué de ce qu'il contient. La facon
dont Parménide s’est exprimé laisse apparemment le choix
entre les deux interprétations, maïs les conséquences en
sont identiques. Il en résulte que la réalité est immobile
et indivise, et forme littéralement un continu homogène,
aussi bien dans l’espace que dans le temps. Partant de cette
base, Démocrite va formuler cinq postulats: 1° l’espace
existe; 2° existent également des corpuscules indivisibles,
autrement dit des atomes, qui se trouvent dans l’espace et
qui en sont distincts; 3° les atomes ne se distinguent les
uns des autres que par la force ou par le volume: 4° les
atomes existent de tout temps, ils ne peuvent être détruits
ni subir une modification quelconque; 5° les atomes sont
constamment en mouvement. Nous pourrions nous représenter la conception de Démocrite de la façon suivante :
prenons la réalité telle que la conçoit Parménide et plaçons-la dans un cube d’un volume plus important que le
contenant de la réalité de Parménide; et supposons que
cette réalité soit une fois pour toutes divisée en parcelles
désormais immodifiables et sans cesse en mouvement:
ainsi aurions-nous une image de la réalité conçue par
Démocrite. Evidemment, si l’on se souvient des caractéristiques de la réalité conçue par Parménide, on ne saurait
supposer que celle-ci puisse avoir un volume limité, ou
puisse être divisée ou agitée d’une façon quelconque, sans
oublier que Parménide rejetait toute responsabilité de
distinction entre la réalité et l’espace; de sorte que cette
façon de présenter la conception de Démocrite dans le
même cadre que celle de Parménide ne saurait nous
fournir qu’une image grossièrement illogique. L'élément
capital de la conception de Démocrite est que l’espace y
est
conçu
comme
existant
d’une
facon
distincte
de
la
matière qu'il contient.
Mais voyons à présent ce qui en résulte. Aucune des
particules atomiques ne peut être modifiée ou détruite.
La composition atomique du monde est immuable, et ne
Page 21
View in PDF(opens in a new window)peut connaitre aucun changement, car les atomes ont toujours existé (et aucun d’eux ne peut étre ébréché, comprimé, déformé, etc.). Il existe néanmoins des possibilités
de changements, des modifications laissant intactes les
caractéristiques mêmes de l’atome, mais provenant de ses
rapports dans l’espace avec d’autres atomes. En conséquence, les changements qui se manifestent sont toujours
des modifications apparentes d’ensembles composés d’atomes, qui demeurent eux-mêmes inchangés et inaltérables.
Par des impacts dynamiques les atomes peuvent influer
Yun sur l’autre, et les ensembles composites offrent des
apparences
(autrement
dit,
nous
pouvons
les
voir,
les
entendre, les toucher, en éprouver l’odeur ou le goût) du
fait que les atomes dont ils sont constitués impressionnent nos sens par leurs impacts. Remarquons que, par
lui-méme, un
atome ne posséde
aucune
apparence:
il
est trop petit pour que son impact nous affecte d’une
facon significative. Pour qu’il y ait perception, il faut
que nous soyons affectés par l’impact simultané de nombreux atomes; mais ce que nous percevons alors, ce n’est
pas
la réalité
atomique,
individuelle
ou
groupée,
mais
bien plutôt un changement dans notre propre condition
— changement qui provient des effets provoqués en nousmêmes par l’impact d’un groupement d’atomes sur le petit
monde atomique qui constitue notre corps. Démocrite
construit ainsi une théorie de compromis par rapport à
celle de Parménide. La réalité, représentée par l’atome,
est qualitativement indifférenciée et inaltérable. Ce qui
est qualitativement différencié et qui nous paraît changer,
c'est Papparence, et l’apparence n'est pas la réalité. La
réalité est définie, non pas par l’apparition des phénomenes, mais par l’atome; mais cette définition doit pouvoir se rattacher aux modifications et à la multiplicité
phénoménales, de façon que la réalité atomique permette
de les expliquer.
Il ne faudrait pas sous-estimer les mérites et la hardiesse
conceptuelle de cette construction théorique de Démocrite.
Nous disions plus haut que le postulat selon lequel l’espace
est un élément distinct de la matière qu’il contient en
représente le point capital. Démocrite, de même que Parménide et d’autres penseurs grecs de cette époque, se sert,
pour désigner l’espace, des termes « néant », « vide», « cequi-n’est-pas », et, aux yeux d’autres penseurs scientifiques
Page 22
View in PDF(opens in a new window)de la méme période, il semble vouloir faire quelque chose
du rien, ou proclamer l’existence du non-existant. Cette
démarche pourrait nous rappeler celle des physiciens de
ta fin du xxx? siècle, qui attribuaient à l’éther des propriétés
apparemment contradictoires, du fait qu’il ne leur semblait pas qu'il puisse y avoir d’autres façons d’expliquer
les phénomènes
electromagnetiques ou interplanétaires;
ou encore la démarche de physiciens contemporains qui,
en dépit des contradictions logiques, postulent que le
composant matériel de la lumière est à la fois continu
et discontinu. Mais pourquoi Démocrite s’était-il décidé
à prendre cette position?
9. Conscience de l’homme de science
philosophe.
et conscience du
Il semble que l’on puisse répondre que la conscience du
chercheur, comme celle de l’homme ordinaire, tend apparemment, pour expliciter ses rapports avec le monde et
son contenu, a se servir de toutes les idées qui concordent
avec ces rapports. Autrement dit, et contrairement à Parménide, Démocrite ne pouvait se contenter d’une réponse
qui ne concernait que la nature de la question posée et
les limites imposées par la logique aux postulats émis sur
la nature de l'univers. Démocrite s’intéresse à l’apparente
variété des processus de l’univers; or, Parménide ayant
montré que la notion capitale d’une unité de la matière
conçue par les physiciens ne permettait pas de prendre
au sérieux cette variété et ces changements, il décide de
rejeter cette notion et d’en formuler une nouvelle qui permette de les prendre au sérieux. La position critique de
Parménide avait remis en question la possibilité même
de la fondation de la nouvelle entreprise, la physique.
Démocrite apporte alors à cette position les modifications
indispensables pour que leffort d’explication de la variété
et des changements puisse à nouveau être tenté. La réussite
n'est pas complete. On ne voit pas encore clairement comment le « ce-qui-n’est-pas », postulé par Démocrite, pourrait exister ou représenter quelque chose de réel. Il n’en a
pas moins réussi, pour l'essentiel, à apporter une réponse
aux problèmes posés par la critique de Parménide : savoir
que, pour être à même de fournir une explication des phé-
Page 23
View in PDF(opens in a new window)JOSEPH
LALUMIA
noménes, il était nécessaire de postuler à la fois l’existence d'un certain type de substance et celle du « ce-quin’est-pas >.
Ä
La démarche de Parmenide par rapport à celle de Démocrite est comparable a la position qu’il occupe par rapport
aux pluralistes Empédocle et Anaxagoras. Le pluralisme
ne peut se concevoir que comme une tentative de compromis, répondant à l’influence exercée par la critique de Parménide sur la science ionienne. Conformément à la tradition ionienne, Empédocle et Anaxagoras affirment que
l'univers est plus simple que les apparences ne permettent
d’en juger; mais ils ne cherchent pas à faire procéder
d’une substance unique et homogène l’hétérogénéité des
phénomènes et des changements. Ils s’efforcent au contraire de rapporter cette hétérogénéité phénoménale aux
propriétés d’une substance hétérogène, qu’ils concoivent
comme invisible en raison de sa petitesse et qui se trouverait présente, en proportions variables, dans les différents objets. Il leur faut postuler l’existence de l’espace,
car cette matière élémentaire et fondamentale est mobile
(de là les proportions variables de matière hétérogène
qui entrent dans la composition des divers objets); mais
ils se distinguent de Démocrite en ce sens qu’ils ne semblent pas avoir conçu les implications de leur théorie d’une
façon pleinement consciente, car ils n’ont pas explicitement fait mention de l’espace, en tant qu’élément existant
de façon distincte du matériau hétérogène et élémentaire
dont ils ont affirmé l’existence.
Nous avons noté précédemment que Parménide n’avait
fait que découvrir ce que les physiciens qu’il critiquait
auraient pu découvrir eux-mêmes, s’ils avaient pris conscience des implications logiques de leur entreprise, au lieu
de s'attacher uniquement à la poursuite de cette tâche.
Il semble que nous touchions là à une différence caractéristique de la pensée philosophique par opposition à
la pensée scientifique. La pensée du philosophe a tendance
à rechercher et mettre en lumière les notions aprioristiques qui sont implicites dans la pratique de la science,
tandis que l’homme de science a surtout tendance à se
laisser conduire par ces notions et à les appliquer, c’est-àdire à fonder sur elles toute une structuration de connaissances. Le philosophe a tendance à privilégier une irréprochable utilisation de la logique, à mettre accent sur la
Page 24
View in PDF(opens in a new window)signification et la clarté intelligible, prenant ainsi pour
objet d’étude la pensée elle-méme et se servant a cet effet
d'une méthode d’analyse logique. L’homme de science
s'attache principalement à appliquer des idées à l’étude
du champ phénoménal qu’il observe et, à l’aide de ces
idées, il s’efforcera d'atteindre à une certaine compréhension des phénomènes. Son domaine d’étude est l’univers,
et, bien qu’il ne puisse se permettre d’ignorer la logique,
il se fie avant tout à l’expérience. Le philosophe se trouve
ainsi dans une position qui est celle de la pure prise de
conscience, que des hommes ayant affaire aux réalités
n’ignorent pas complètement, mais à laquelle ils ne peuvent entièrement se soumettre. C’est pourquoi Démocrite,
aussi bien que l’homme ordinaire, en général plus proche
de l’homme d’action que du penseur, doit, dans une certaine mesure, se fonder sur des notions arbitraires et
commencer par utiliser des idées quelque peu confuses et
des croyances (des postulats) dont l'exactitude n'est pas
clairement démontrée. En fin de compte, même si la chose
peut paraître étrange, il est possible de dire que, sous ce
rapport, la science paraît plus proche de la religion que
la philosophie; en effet, il ne saurait apparemment y avoir
de science sans un certain résidu de credos, tenus pour
acquis et non discutables par des moyens critiques: alors
que la philosophie, ainsi que Parménide l’a démontré de
façon exemplaire, paraît vouée à la recherche d’une compréhension réflexive et complète, au risque d’aboutir à
des
formulations
santes.
apparemment
Ä
paradoxales
et paraly-
II. ZENON ET LA PHYSIQUE DE PYTHAGORE
10. Rationalite des paradoxes de Zenon.
Les paradoxes de Zénon l’Eléate, par le défi qu’ils proposent à la pensée et Pintérét fascinant qu’ils ont suscité,
peuvent passer pour un des plus remarquables produits
de l’esprit de l’homme, ainsi qu’en témoignent des milliers
de pages d’exposition, de commentaires et de réfutations.
La plupart des commentateurs les ont interprétés dans
le sens d’une dénégation catégorique des notions d'espace,
Page 25
View in PDF(opens in a new window)de temps et de mouvement dans l’univers, et comme un
refus, non moins catégorique, de reconnaitre la validité
de l’expérience commune. Nous voyons devant nous des
objets, petits ou grands, juxtaposés l’un près de l’autre,
ou encore de petits objets nous paraissent s’agrandir, et
les dimensions d’autres plus grands nous paraissent se
réduire; mais Zénon semble nous dire que ce que nous
observons ne peut pas être vrai. Chacun de nous a pu
observer une flèche ou une pierre parcourant une certaine
distance; mais Zénon affirme apparemment que ces phénomènes n’ont pas lieu en réalité, car leur déroulement
est logiquement impossible. Achille est évidemment plus
rapide que la tortue et la dépasserait à la course: mais
Zénon, apparemment, le nie. Une heure représente, à l’évidence, la moitié de deux heures, mais Zénon paraît affirmer que ces deux laps de temps sont identiques.
Les critiques formulées à l’encontre des paradoxes ont
invoqué, les unes, la malice d’une sophistication purement
verbale, les autres, l'insuffisance des connaissances mathémathiques des Grecs — la connaissance du calcul différentiel, par exemple, qui aurait permis d’éliminer le paradoxe. Toutes ces critiques cependant portent à faux, en
ce sens qu'elles négligent le fait que les paradoxes de
Zénon constituent une réfutation logique des fondements
de la physique de Pythagore, par la démonstration que
ces concepts fondamentaux, loin
d’aboutir à
une explication des phénomènes physiques, conduisent à des formulations incohérentes. Les paradoxes de Zénon ne constitueraient donc pas une réfutation catégorique des notions
d’espace, de temps et de mouvement, mais une sorte de
mise en lumiére des conséquences logiques des concepts
qui sont à la base de la physique pythagoricienne, de sorte
que la réfutation des paradoxes de Zénon et la défense
de la physique de Pythagore ne sauraient étre que le
double aspect d’une méme entreprise. Ces paradoxes ne
prétendent nullement se référer à ce qui existe dans le
monde en vue de le réfuter, il est donc parfaitement inutile de faire appel à l’expérience, soit pour les étayer, soit
pour les écarter. Et ils ne prétendent pas mettre en question le sens commun, pas plus qu’ils ne se proposent de
soutenir. Mais ils entendent simplement mettre en
lumière certaines contradictions logiques dans les explile
cations scientifiques de l’univers, telles que les concevaient
Page 26
View in PDF(opens in a new window)et les appliquaient les contemporains de Zénon, sans avoir
pris conscience de ces contradictions.
11. Les nombres en tant qu’éléments du monde physique.
Les physiciens, objet des attaques de Zénon, appartenaient à l’école pluraliste du vt siècle avant Jésus-Christ.
Adeptes des théories
de Pythagore, qui avait vécu au
siècle précédent, ils avaient été conduits à modifier certaines conceptions de leur maitre sous l'influence de la
théorie des éléments d’Empédocle. Empédocle avait
affirmé l’existence de quatre éléments fondamentaux de
la matière — la terre, Pair, le feu et l’eau — qui entraient,
dans des proportions diverses, dans la composition des
substances matérielles ou phénoménales; cependant que
les propriétés des objets matériels dépendaient à la fois
des proportions de ces éléments et des mouvements apportant des variantes à ces proportions. Pour Pythagore, tous
les objets de Punivers représentaient des nombres et
n'étaient intelligibles que par leurs corrélations avec les
nombres. Les nouveaux pythagoriciens du v° siècle, s’inspirant des deux conceptions précédentes, estimaient que
les nombres sont les premiers éléments de la réalité et
que les phénomènes, ainsi que les relations existantes
entre les phénomènes, devaient se comprendre par référence à des nombres appropriés et aux rapports existant
entre ces deux nombres.
Les caractéristiques de l’amalgame des deux sources
théoriques apparaîtront mieux sans doute dans cette
définition d’un de ses premiers compilateurs
:
« Des nombres viennent les points, des points les
lignes, des lignes les figures planes, des figures planes
les figures solides, de ces figures les corps tangibles,
composés de quatre éléments
: le feu, l’eau, la terre
et l’air. Ceux-ci changent et se transforment de façon
complete; et de ces changements résulte le cosmos 3... »
Il
est
évident
que
les
substances
dénommées «éléments» dans ce passage sont les éléments d’Empedocle,
3. Diogéne LAERTE, vin, 25 (DieLS-KRANzZ, Die Fragmente der Vorsokratiker, 58 B 1 a, Berlin, 1954).
Page 27
View in PDF(opens in a new window)et que la modification apportée par les pythagoriciens à
la conception d’Empédocle a consisté à considérer ces
substances comme des composés d’autres éléments, convenant mieux à leur propre perspective mathématique, c’està-dire des points situés dans l’espace. Cette conception se
précise par référence à la pratique de cette école pythagoricienne, qui consiste à représenter et à définir les quantités arithmétiques (les nombres) par des formes géométriques, comme si les notions de quantité arithmétique et
de dimension géométrique étaient isomorphiques ou même
interchangeables. C’est ainsi que le nombre «un» est
représenté par un point, « deux » par deux points, « trois >
par trois points, et ainsi de suite. Les nombres sont d’autre
part définis par une forme linéaire, plane ou solide. Le
nombre «deux », par exemple, est linéaire, parce qu'il
faut, au minimum, deux points pour définir une ligne.
« Trois» est un nombre plan ou horizontal et en outre
un nombre triangulaire, parce que trois points définissent
les limites d'un plan comportant un nombre minimum
de cótés; « quatre » est soit un nombre plan, soit un nombre cubique solide, selon que les quatre points se trouvent
disposés sur un méme plan, ce qui donne une figure á
quatre cótés; ou selon que trois points se trouvent situés
sur le méme plan et le quatriéme 4 Pextérieur, ce qui
donne une forme pyramidale. Le systéme était élaboré et
complexe et, en l’étudiant dans ses détails, on s’apercoit
que les pythagoriciens méritent pleinement d’être considérés comme les inventeurs de la théorie des nombres,
qu’ils avaient conduite jusqu’à un stade très avancé ‘. Nous
nous bornerons ici au minimum d’explications indispensables pour illustrer cette tendance des pythagoriciens à
assimiler, à partir du nombre «un», la quantité arithmétique à une dimension géométrique et à la considérer
comme une particule matérielle, comme s’il s’agissait de
l’atome de la physique. Ce qu’il faut bien voir, dans cette
perspective, c'est que l’unité arithmétique est considérée
comme «occupant une position», et que les différents
nombres, qui sont des multiples du nombre «un», permettent de représenter de facon appropriée des volumes,
des plans et des lignes, étant donné que l’on peut consi-
4. COHEN et DnABKIN: A Source-book in Greek Science, McGraw-Hill,
New York, 1948, p. 5-24.
Page 28
View in PDF(opens in a new window)dérer que les dimensions ainsi définies sont des multiples
du point unitaire. C’est ce qui explique, comme l’indique
le professeur Burnet, que les pythagoriciens aient pu
croire à la possibilité de reconstruire le monde «à partir
de ces éléments 5 ».
On aperçoit aisément l’importance capitale qu’a revétue cette conception pythagoricienne pour le développement ultérieur de la science, et plus particulièrement à
partir du xvir siècle,
où,
avec
Galilée
et Kepler
entre
autres, se produisit un extraordinaire retour à la pratique
d’une représentation des phénomènes physiques à l’aide
d'une terminologie ou de modèles et d’expressions d'un
caractère mathématique. Il n’est cependant pas sans intérêt de noter que,
dans la science grecque, on pouvait
remarquer déjà l'apparition de problèmes philosophiques
qui sont encore d’actualité et qui concernent la légitimité
de chercher dans des entités physiques le point d'appui
de concepts qui ont essentiellement un caractère mathématique. Démocrite, qui fut à l’origine de la théorie atomiste exposée dans la précédente section, a posé un probléme qui illustre de façon frappante cette difficulté
:
« Au cas où un cône est coupé par un plan dans un
axe parallèle à sa base, que faut-il penser du rapport
des surfaces des deux sections? Sont-elles égales ou
inégales? Si elles sont inégales, le cône ne peut être
qu’irregulier, ou présenter des aspérités ou diverses
indentations. Et si les surfaces sont égales, les deux
sections doivent être égales, et le cône aura, à l’évidence, les propriétés d’un cylindre, qui doit être composé de cercles égaux. Dans le même temps, il doit
néanmoins être un cône, formé de cercles inégaux *. »
Ce problème de Démocrite, dans les termes où il est
ainsi exposé, semble se rapporter exclusivement à la comparaison logique des définitions du «cône » et du « cylindre>; mais Démocrite paraît bien éprouver également
une certaine difficulté à concilier la cohérence de la logique
avec les résultats d’observations ou d’applications purement empiriques.
5. J. Burner : Early Greek Philosophy, Adam et Charles Black, Londres,
4° éd., 1948, p. 290.
6. CoHEN et DRABKIN, op. cit., n. 3, p. 70.
Page 29
View in PDF(opens in a new window)12. Les paradoxes.
Les paradoxes de Zénon paraissent faire ressortir, de
diverses façons, la nécessité d’une définition claire de
l’unité, ainsi que celle de la cohérence de la notion d’objet
en tant que somme d’unites discontinues. Les pythagoriciens estiment que la réalité des choses observées et
le devenir des complexes dont elles font partie ne sont
que des éléments dérivés et secondaires, autrement dit,
que l’une et l’autre demeurent fonction de la réalité des
unités fondamentales dont les choses sont composées.
Zénon peut être considéré en conséquence comme le premier à avoir pensé que si quelqu'un «pouvait lui dire
ce que sont les unités, il serait capable de donner une
définition de la réalité des choses’ ». Voici quelques-uns
de ses paradoxes * :
A. Les dimensions de l'unité. — Il semble que l'unité
doive nécessairement avoir une certaine grandeur, sinon
comment les multiples de l’unité — la ligne, le plan, le
cube — pourraient-ils avoir des dimensions? Mais si
l’unité a une certaine dimension, comment pourra-t-on
voir en elle l’unité, et non pas un multiple? Si l’unité a
telle ou telle dimension, elle doit pouvoir étre divisée en
parties qui ont elles-mémes une dimension, et celles-ci
se diviser 4 nouveau en d’autres parties ayant encore une
dimension, et ce processus de division doit pouvoir se
prolonger à Vinfini. Pourquoi s’arréterait-il? Et s’il ne peut
s’arrêter, quel peut être l’utilité et le sens
du postulat
affirmant l’existence d’une unité fondamentale? Tout ce
qui est réel devient multiple et rien ne peut être appelé
l’unité, et l’infiniment petit devrait porter le nom d’infiniment grand.
On pourrait imaginer que ces difficultés se trouveraient
résolues si l’on prenait le parti de déclarer que l’unité
n’a aucune dimension. Mais d’autres difficultés ne manqueraient pas de se présenter. Si l’on ajoute l’unité à ce
qui a une certaine dimension — une ligne, par exemple —,
sa dimension ne deviendrait pas plus grande, et si on la
diminuait d’une unité, elle ne serait pas moindre. D’autre
7. J. BURNET, op. cit., p. 315.
8. Ibid., p. 315-320.
Page 30
View in PDF(opens in a new window)part, toute grandeur pourrait se nommer petitesse. Et
comment, en fait, la ligne, le plan, le cube auraient-ils
des dimensions si l’on suppose que ce sont la des composes d’unites qui n’ont pas de dimensions?
B. L’espace et l'unité. — Si l’essence de la réalité est
concue, ainsi que semblent la concevoir les pythagoriciens,
comme une «unité occupant une certaine position », les
pythagoriciens doivent admettre la réalité de l’espace
et par là reconnaître que l’espace est une unité ou un
composé d’unités, ce qui revient à dire que l’espace est
dans l’espace, ou que l’espace est une réalité parce
qu’existe l’espace qui le contient. Mais ce contenant de
l’espace doit être réel, parce qu’il est contenu dans un
autre espace, qui contient à son tour un autre espace,
et ainsi de suite. Tout cela paraît absurde, et, apparemment pour éviter cette absurdité, les pythagoriciens prétendront qu'il n’y a pas d'espace. A l'évidence, s’il n’y
a pas d'espace, quelle que puisse être la réalité, elle ne
saurait être ni conçue ni réellement composée de parties,
et c’est un non-sens de dire que tout se compose d’unités
ou est un multiple de l’unité.
C. L'unité et le mouvement. — Prenons une certaine
distance, constituant la longueur d’un champ de courses.
Un coureur peut évidemment parcourir la moitié de cette
distance avant de le parcourir en entier, et auparavant il
parcourt la moitié de cette moitié,
et ainsi
de suite à
l'infini. Or, quelle que soit la rapidité de la course du
coureur, il ne parviendra pas à parcourir la longueur du
champ de courses, car pour le faire, il devrait commencer
par parcourir la composante unitaire de cette distance,
qui est elle-même composée d’un nombre infini de fractions de l’unité premiere, qui à son tour est constituée
d’un nombre infini d’unités, etc. Ce paradoxe suppose que
les pythagoriciens considèrent que les unités sont formées
de distances d’une certaine dimension, auquel cas s’appliquera la chaîne logique du premier paradoxe A.
Le célèbre paradoxe d’Achille et de la tortue se distingue de celui du champ de courses du fait qu’il y a,
dans ce cas, un second mobile, la tortue, qui se déplace
dans le même sens que le premier et représente pour
celui-ci le point à atteindre. Ainsi, au moment où Achille
a parcouru la distance qui le séparait de la tortue, celle-ci
a parcouru une certaine distance qu’il lui faudra encore
Page 31
View in PDF(opens in a new window)parcourir, et quand il a parcouru ce supplément de distance, un autre supplément plus petit est venu s’y ajouter
qu’il devra également parcourir, et quand il a parcouru
ce petit supplément un autre supplément reste encore à
parcourir, et ainsi de suite à l’infini, de sorte qu’Achille
se rapproche de plus en plus de la tortue sans jamais parvenir a la rejoindre. Ce dernier paradoxe suppose, comme
le précédent, que le concept pythagoricien de l’unité se
différencie du concept du multiple de l’unité. Et il exige
la pleine cohérence logique du concept d’unité utilisé.
Le dernier paradoxe que nous nous proposons d’examiner, le paradoxe du stade, est le plus complexe et
mérite qu’on lui accorde une attention toute particulière.
Il est formulé de la façon suivante:
« Une période de temps donnée peut être égale à
sa moitié. Supposons que trois rangées d’objets d’égale
dimension se trouvent situées, à un moment donné,
dans la position indiquée par la fig. 1; les objets A
étant stationnaires, et les objets B et C étant des corps
mobiles, se déplaçant à vitesse égale dans des directions opposées. Lorsque les trois rangées d’objets se
trouveront dans la position indiquée dans la fig. 2,
les corps de la rangée B auront dépassé deux fois plus
de corps de la rangée C que de corps de la rangée A.
Ainsi le temps mis par B pour dépasser C vaut deux
fois le temps mis par B pour dépasser A. Mais d’autre
part, B et C ont mis le même temps pour dépasser A.
Le même laps de temps et sa moitié sont, en conséquence, égaux ®. »
Pour saisir plus clairement le développement de ce
paradoxe, nous avons avantage à considérer qu'il nous
offre trois facons d’envisager le mouvement de B, rangée
d’objets d’une dimension linéaire égale à celle de A et
de C, ayant aussi cette même dimension linéaire.
1. B parcourt différentes distances, avec la même rapidité dans le même laps de temps (avec la même vélocité,
il parcourt deux unités de distance en A, dans le même
temps qu’il parcourt quatre unités de distance en C).
2. B parcourt la même distance dans le même temps,
9. Tiré de J. Burnet, op. cit., avec de légères modifications pour la
clarté de l’exposé.
Page 32
View in PDF(opens in a new window)a différentes vitesses (dans le méme temps, il parcourt
deux unités de distance en C avec une vélocité deux fois
plus grande que celle qu’il utilise pour parcourir deux
unités de distance en A).
3. B parcourt la même distance, avec la même vélocité,
dans des temps différents (avec la même vélocité, il parcourt deux unités de distance en C, dans la moitié du
temps qu’il met a parcourir deux unites de distance en
A).
Or, aucune de ces affirmations ne saurait étre vraie, car
chacune d’elles est contradictoire en elle-méme. Le mouvement de B ne peut être identique à lui-même puisqu’il
permet de parcourir deux distances différentes; il ne
peut avoir simultanément deux vélocités différentes; et
ce même mouvement ne saurait utiliser simultanément
deux unités de temps pour s’accomplir.
PARADOXE DU STADE
O
O
<
Oo
O
O
Oo
OOOO
Oo
O
>
1
FIG.
O
Oo
O
O
O
O
O
O
OOOO
2
Il importe de bien remarquer que ceux qui estimeraient
que ces affirmations sont justes si l’on compare le mouvement de B relativement a A et relativement a C seraient
tout simplement passés a cété du probléme. Zénon ne se
refuse nullement 4 reconnaitre que les apparences peuvent avoir des aspects contradictoires (le baton plongé
dans l’eau et que les yeux apercoivent comme une ligne
brisée demeure droit à l’épreuve du toucher). Ce que
Zénon entend démontrer, c’est qu’aucune des conclusions
énoncées ne peut s’appliquer à la réalité. Il cherche à
prouver, en premier lieu, l’incohérence de la théorie
pythagoricienne de la réalité et, en second lieu, son inca-
Page 33
View in PDF(opens in a new window)pacité à fournir une explication cohérente des phénoménes ou des apparences. Et l’on ne saurait dire que
argumentation de Zénon réfute les données du «sens
commun », car le pluralisme pythagoricien ne se confond
nullement avec l’évidence du sens commun. Comme nous
l’avons noté plus haut, à propos des conceptions d’Anaximène, |’ «evidence » est tout autre chose que la vérité
scientifique, qui se fonde sur la distinction entre l’apparence et la réalité, sinon nous n’aurions nullement besoin
d’une recherche scientifique pour découvrir cette réalité
universelle. L’objectif que poursuit Zénon et ses paradoxes est de s’attaquer 4 la valeur explicative du cadre
de référence utilisé par les pythagoriciens pour définir
une réalité distincte des apparences. Le but du paradoxe
du stade est de montrer que le cadre de référence utilisé
par les pythagoriciens exige que le mouvement « réel
»
de B se définisse de l’une des trois manières que nous
avons indiquées, et comme chacune de ces descriptions
est en elle-méme contradictoire, il doit en résulter qu’aucune d’elles n’est susceptible de décrire la réalité. Et,
d’une facon générale, Zénon se propose de démontrer que
si la notion primaire de mouvement n’est pas compatible
avec la cohérence logique, une notion secondaire et relative de mouvement ne saurait non plus étre retenue.
13. Parménide et Zénon.
Selon la tradition historique, l’un des objectifs de Zénon
était de défendre la doctrine de Parménide, qui rejetait
le changement et la variété, contre les critiques des pythagoriciens, qui estimaient que, contrairement aux leurs,
les conceptions de Parménide étaient inconciliables avec
les constatations du sens commun. Dans cette perspective, On pourrait justement ajouter que Zénon se propose
de démontrer que si Parménide est en opposition avec le
sens commun quand il nie le mouvement et la pluralité,
on ne saurait l’accuser de transgresser les règles de la
logique, alors que la doctrine pythagoricienne, qui est
contraire au sens commun, se révéle également absurde
sur le plan de la logique. On ne saurait toutefois prétendre, ainsi que l’ont fait un certain nombre d’historiens,
que Zénon partageait les vues de Parménide et des phy-
Page 34
View in PDF(opens in a new window)siciens de l’école d’Ionie en ce qui concerne la these de
l’homogénéité et de l’unité du réel, oubliant ainsi qu’il
s’est cantonné, pour autant qu’on sache, dans une position
de neutralisme scientifique, en se gardant de formuler
une opinion quelconque quant à la nature même de la
réalité, et se bornant très strictement à la critique, fondée
sur une analyse logique, de ce genre de postulats. Cette
position de neutralité critique nous est confirmée par la
réputation même de Zénon, qui passe pour être 1 « inventeur de la dialectique », telle que la définit Aristote, autrement dit l’art de disputer, non pas à partir de convictions
personnelles assimilées à la vérité, mais à partir des
positions de l’adversaire, en vue de les clarifier et de voir
jusqu'où elles peuvent conduire. Nous voudrions suggérer
ici que Parménide et Zénon, tout en étant l’un et l’autre
plus des philosophes que des hommes de science, concevaient la philosophie de deux façons différentes qui sont
devenues traditionnelles; l’un de ces modes de réflexion
philosophique tend à se limiter à une analyse consciemment
approfondie
et
clarificatrice,
tandis
qu’un
autre
mode, tout en servant au fond des buts identiques, se
fonde sur des assertions et des découvertes qui s’affirment
faussement comme des découvertes d’ordre scientifique
(c'est-à-dire des découvertes concernant la réalité même
de l'univers). Nous expliciterons plus en
conception au cours de la section suivante.
detail
cette
III. SCIENCE, METAPHYSIQUE ET PHILOSOPHIE
14. Parménide et l'univers.
Il est possible d'affirmer, semble-t-il, que Parménide ne
s'est pas contenté de soumettre la physique ionienne à
une
analyse propre
à
révéler l’incompatibilité
radicale
de son postulat de base avec l’explication des phénomènes
physiques qu’il prétendait pouvoir fournir. Il est évident
qu'il avait fait sienne, après examen, la conception fondamentale de cette physique et, partant de là, avait présenté
comme des découvertes sur la nature du monde la théorie
de la réalité et la valeur, ou l’absence de toute valeur
cognitive de l’expérience,
que cette conception exigeait,
Page 35
View in PDF(opens in a new window)ainsi qu'il l’avait logiquement
démontré.
D’autre part,
nous avons pu voir, en examinant les caractéristiques de
sa démarche, qu’il s’intéressait beaucoup plus aux formulations et au langage utilisé par les physiciens de l’école
ionienne qu’au monde lui-même que ces physiciens avaient
entendu décrire au moyen de ce langage. Nous devons
donc en conclure que l’œuvre de Parménide, comportant
à la fois une critique de la science et une théorie de l’univers, présente les caractéristiques d’une recherche de philosophie scientifique en même temps que celles d’une
description théorique qui est d’ordre proprement scientifique. Comment cela est-il possible?
15. La réflexion personnelle en philosophie.
I] nous faut penser, pour en concevoir la possibilité, que
la philosophie, au cours d’une bonne partie de son histoire,
a
poursuivi
consciemment
un
certain
objectif
sans
se
rendre compte qu’elle atteignait un but d’une nature toute
différente.
L’attitude caractéristique de l’homme de science est
celle de la conscience extérieure, l’hétéroconscience. C’est
là, en fait, la forme normale et spécifique de la conscience
appliquée à la plupart des modes d’activité. Ne peut-on
pas dire, en ce cas, que les philosophes, tout en se distinguant de la plupart des hommes, en ce sens que leur
pensée a tendance à prendre forme d’une réflexion personnelle soumise aux impératifs de la logique, ne devraient
pas
échapper entièrement à l’influence de la tendance
innée la plus fondamentale : l’hétéroconscience; de sorte
que leurs conceptions, tout en représentant une réflexion
a posteriori sur des idées couramment utilisées, tendent
naturellement à s’exprimer sous la forme d’un langage
objectif, comparable à celui des hommes de science et des
hommes ordinaires, plutòt que d’utiliser un métalangage,
tel qu’une
l’exiger
?
réflexion
philosophique
semblerait
devoir
16. Métaphysique et langage.
La distinction faite par Carnap entre un mode de langage materiel et un mode de langage formel trouve ici
Page 36
View in PDF(opens in a new window)une application historique particulièrement valable et
éclairante !°. Des conceptions métaphysiques, telles que
cette affirmation par Parménide de la non-existence de
l’espace ou de l’existence d’un espace sans solution
de
continuité, ne peuvent que revêtir par rapport au vrai et
au faux un caractère problématique, du fait que les philosophes les formulent d’ordinaire comme s’il s’agissait
là de découvertes concernant la nature de l’univers, ou
la nature d’objets figurant dans cet univers, alors qu’elles
sont en fait l’expression de découvertes touchant à des
modes de croyances, à des affirmations (implicites ou
explicites) ou à tout autre élément du langage utilisé dans
les activités de la science ou celles de la vie quotidienne.
Par exemple, une question comme « Quels sont les rapports qui existent entre l’esprit et la matière? » peut nous
laisser perplexes, car elle semble porter sur deux objets
de l’univers, de nature différente, que nous devrions
comparer en faisant appel à l'expérience; autrement dit,
il s’agirait là d’une question « materielle». Modifiée de
cette
façon: «Quels sont les rapports existants entre
les concepts (ou le langage) de la psychologie et les
concepts (ou le langage) de la physique?» elle devient
une question formelle, et la difficulté primordiale tend à
disparaître, car il est clair que, pour répondre à cette
question, il n’est pas nécessaire de faire appel à une
observation scientifique, mais bien à l’analyse, fondée sur
la logique, de deux types de langage. Il s’agit encore d’une
question concernant la comparaison de deux sortes
d'objets, mais la question porte sur le problème de savoir
comment nous concevons ces deux sortes d’objets; ce n’est
plus un problème d’expérimentation comparée, mais un
problème d’analyse logique.
Nous avons vu que l’œuvre de Parménide et celle de
Zenon avaient les caractéristiques d’une œuvre conçue à
partir d’une science antécédente et stimulée par elle, et
ce point vaut la peine d’être noté, car les historiens ont
le plus souvent soutenu la thèse opposée, savoir que la
philosophie avait précédé la science et l’avait en quelque
sorte engendrée. Nous pourrions désormais ajouter que
10. Cf. R. Carnap: The Logical Synthax of Language, Routledge et
Kegan Paul, Londres, 1959, p. 297-315; et Testability and Meaning, Whitlock’s Inc., New Haven, 1954, p. 428-431.
Page 37
View in PDF(opens in a new window)l’on pouvait s’attendre à ce que l’hétéroconscience précédât la réflexion logique, tant dans une perspective historique
que
psychologique.
Et,
en
exprimant
cela
d’une
façon différente, nous dirions que les langages objectifs
ont précédé l’apparition des métalangages; et que nous
n’aurions eu aucune nécessité d’établir une distinction
entre langage objectif et métalangage s’il n’y avait pas eu
dans l’histoire de la pensée — primitive ou plus complexe
— des exemples de discours scientifiques et de discours
philosophiques qu’il paraissait nécessaire de comparer.
17. Les postulats scientifiques : credos des hommes
science concernant la nature de l'univers.
de
Cette inclination de Parménide à présenter comme des
découvertes sur la nature de l’univers ce que lui révélait
l'analyse
de
la physique
ancienne paraîtra sans
doute
plus compréhensible vue sous un autre angle. Les postulats scientifiques ne sont rien autre que ce qu’ont cru des
hommes de science de la nature de l’univers, même s’il
est indéniable qu'il ne s’agit pas là de croyances scientifiques, dans le sens où les savants peuvent croire aux
conclusions scientifiques auxquelles aboutissent leurs travaux. Et ce double conscient de l’homme de science que
représente le philosophe aura lui aussi tendance à donner
aux postulats qu’il va découvrir dans la science la forme
même que l’homme de science leur aurait donnée si, au
lieu de les accepter inconsciemment comme des credos,
il s’était attaché à exercer sur eux une réflexion consciente:
autrement dit, le philosophe aura tendance à redéfinir ces
postulats, soit sous la forme de croyances concernant la
nature de l’univers, soit sous la forme d’une analyse de
leurs concepts. Et, dira-t-on, comment en ferait-on grief
au philosophe, puisque c’est là le rôle qui lui revient en
tant que double conscient de l’homme de science? Néanmoins, seul un philosophe qui ne s’est pas rendu compte
que Sa réflexion est en fait une réflexion seconde pourra
affirmer que des croyances inspirées des postulats scientifiques sont des découvertes concernant la nature du
monde — et ce faisant il tombera dans l’erreur. Kant avait
percu cela trés clairement lorsqu’il avait considéré que les
postulats
de
la
physique
newtonienne
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constituaient
Page 38
View in PDF(opens in a new window)cadre des conditions a priori caractéristiques, non pas de
la réalité des choses, mais des modes de pensée de
l'homme; et nous pouvons dire qu'il avait ainsi marqué
un tournant d’une importance décisive dans le développement spécifique de la philosophie, en pleine conscience des
limites réelles de sa tâche.
18. Autonomie de la philosophie par rapport à la science :
la confusion de Duhem.
Cette méme
ligne
de
raisonnement nous permet
de
répondre a l’argumentation de Duhem, qui a prétendu
que le développement historique de la science a subi
l’influence d’écoles de pensée philosophiques (metaphysiques) qui ont été préjudiciables 4 son autonomie en tant
que science !!. Il est aisé de voir que l’on peut faire le
raisonnement inverse en déclarant que la philosophie a
subi Pinfluence de la science, et plus particulièrement des
postulats de la science, au détriment de son aptitude a
définir son domaine propre, en formulant en termes de
langage formel, et non plus strictement positif, les postulats sur la nature des choses qui lui étaient fournis par
la science. Les postulats de la science, en tant qu’expression de ce que croient les savants de la nature des choses,
sont tout naturellement formulés dans le mode de langage (le langage objectif) que les savants utilisent euxmêmes pour s’exprimer. Bien plus que l’expression analytique des conceptions métaphysiques des hommes de
science, ces postulats constituent, sous cette forme, une
métaphysique; mais en en clarifiant les termes, les philosophes plus que les savants semblent étre 4 l’origine des
conceptions métaphysiques elles-mémes. En fait, les
conceptions métaphysiques que la science a de bonnes
raisons de craindre sont celles-la mémes qu’elle porte
inconsciemment en elle-méme; et son seul espoir de pouvoir se libérer de la métaphysique, comme le montre
l’œuvre philosophique du Duhem, est d’avoir recours à
la philosophie, en tant qu’activité non scientifique, ayant
pour objet spécifique — qu’elle en ait ou non conscience
11. P. Dune, La Théorie physique, Librairie Marcel Rivière,
2° éd., 1914, chap. 1.
Paris,
Page 39
View in PDF(opens in a new window)JOSEPH
LALUMIA
— d’etablir une distinction entre les découvertes de la
science et ses hypothèses, et entre son contenu et sa
logique.
|
Et il n’y a là aucune contradiction avec le fait que
l’activité philosophique se trouve aussi, à l’occasion, à
l’origine de conceptions métaphysiques. Lorsque cette activité révèle que le contenu pratique de la science est logiquement incompatible avec les postulats qu’elle utilise,
ou
que
ces postulats
conduisent
à
d’intolérables
paradoxes, elle cherche tout naturellement elle-même à définir
de nouveaux postulats (à construire, en fait, une nouvelle
métaphysique) susceptibles de concorder avec la pratique
de la science sans se heurter à d’intolérables paradoxes.
Il est aisé de constater que l'influence exercée par Parmenide sur l’œuvre postérieure des physiciens grecs est
conforme à cette perspective.
19. De linutilité pour les historiens de concevoir la philosophie comme un comportement spécifique.
La théorie historique, selon laquelle l’activité philosophique est antérieure à la conception de la science, procède avant tout d’une tendance, généralement inexprimée
et inconsciente, qui consiste à voir dans la philosophie une
attitude, conduisant à une certaine activité, une certaine
pratique, ou une institution — attitude préliminaire, qui
conditionne l’existence de l’activité, de la pratique ou de
l'institution. En vue de répondre aux critiques d'une thèse
opposée à celle que nous exposons ici, nous ne saurions
trop insister sur le fait que la conception de la philosophie
en tant qu’entreprise ou activité distincte de toute autre
forme d’activité relève du domaine d’étude de l’historien
de la philosophie (il est évident qu’il peut y avoir dans
toute entreprise humaine une certaine attitude ou vision
du monde implicite ou inconsciente, de nature philosophique, sans que pour autant la philosophie apparaisse
elle-même comme une entreprise distincte). D’autre part,
en tant qu’attitude ou croyance implicite (concernant
la nature des choses, la connaissance, la société, les
valeurs, etc.), les origines de la philosophie se confondent
avec les origines de toutes les entreprises de l’homme, et
tout particulièrement des premières en date de ces atti-
Page 40
View in PDF(opens in a new window)tudes. Les historiens de la philosophie ont dû rechercher
les origines de la philosophie du droit dans les formules
des codes de l'Antiquité, les origines d’une philosophie de
l’art dans les plus anciens témoignages du comportement
artistique
ou
d’une
expérience
esthétique,
les
origines
d'une philosophie des sciences dans les premières attitudes témoignant d’une curiosité à l’égard des formes
de la nature, et ainsi de suite. Il est néanmoins évident
que les historiens de la philosophie ne font pas état de
cette conception
des origines quand ils commencent à
écrire une histoire de la philosophie, et qu’ils n’auraient
pas pris pour point de départ cette date tardive du vr siecle avant Jésus-Christ s’ils s’appuyaient sur cette conception; et qu’en tout état de cause, ce serait une entreprise
entièrement différente celle qui consisterait à situer d’une
facon claire les origines de la philosophie en tant que
tache spécifique. En somme, la philosophie, au sens d’un
complexe d’attitudes ou de croyances implicites, n’est à
peu près d’aucune utilité pour l’historien de la philosophie; ce dont il a besoin, par contre, c’est d’une notion
claire de la philosophie, en tant qu’entreprise distincte
de la science et de toute autre forme d’entreprise.
Ces observations sont à rapprocher de remarques précédentes, concernant les postulats scientifiques, considérés
comme les credos des hommes de science quant à la nature
du monde. Il est certain que ces postulats ne sont pas les
produits ou les exemples de la réflexion de philosophes
professionnels, et qu’ils n’exigent pas l’existence antérieure
d’une activité entièrement assimilable à celle de la philosophie. D’ordinaire, la philosophie s’applique à rechercher
la nature ou les caractéristiques de tels postulats, ce qui ne
saurait signifier que ceux-ci représentent les constituants
de la philosophie avant que la philosophie n’intervienne
pour en révéler les implications ou en préciser le sens.
Le fait que la réflexion du philosophe soit aisément
confondue avec n’importe quelle attitude de croyance sans
prise de conscience réelle est à l’origine de cette confusion
qui fait que la philosophie passe pour une attitude fondée
sur un credo inconscient.
Page 41
View in PDF(opens in a new window)20. De Vinutilité pour les historiens de concevoir la science
comme une attitude spécifique.
Du fait que nous nous préoccupons de situer les origines
de la science aussi bien que celles de la philosophie, nous
pouvons faire une remarque similaire au sujet de l’inutilité pour l’historien de concevoir la science comme un
mode de comportement spécifique.
Pourquoi s’étonner que, même chez les populations les
plus primitives, on observe un comportement positif et
profane à l’égard de certains objets et phénomènes, cependant qu’à l’égard d’autres objets et phénomènes leur comportement relève a l’évidence de la magie? On sait que
Malinowski et quelques autres auteurs ont tiré argument
de cette dualité pour affirmer que la science existe chez
les peuples primitifs *?. On pourrait tout aussi bien, dans
la même perspective, rechercher les origines de la science
dans les phénomènes réguliers caractéristiques du comportement des
animaux en général. Nous
dirions alors
que la régularité de ces habitudes est caractéristique d’une
certaine attitude profane, ou même qu’elles sont l’expression de l’idée d'un ordre immuable de Punivers; néanmoins, il serait bien difficile de conclure de là que la
science représente un aspect particulier de la vie des
animaux. Quoi qu’il en soit, il ne paraît pas nécessaire
de démontrer que cet aspect n’a aucune mesure avec la
science elle-même, conçue comme une entreprise distincte
de toute autre entreprise, et que c’est sur cette dernière
définition que vont s’appuyer les historiens.
21. Conclusions.
Quant à la fonction spécifique de la philosophie, elle
n’a pas change, pensons-nous, depuis que la philosophie
s’est distinguée, en tant qu’activité particulière, de toute
autre forme d'activité humaine — avec pour objectif de
découvrir, de formuler, de clarifier et expliciter les idées
et les croyances qui sont à la base d’autres activités
12. B.
MaLinowsx1:
Magic,' Science
Glencoe, 1948, p. 1-18.
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and
Religion,
Free
Press,
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View in PDF(opens in a new window)humaines, mais qui, normalement, ne sont pas clairement
formulées et explicitées #. Les rapports existant entre
les œuvres de Parménide et de Zénon et celles des autres
penseurs présocratiques offrent un intérêt tout particulier, en ce sens qu’ils représentent un modèle type, sans
aucune prévention et tout à fait clair, pour les rapports
qui existent entre la philosophie et la science.
prévention,
car
ces
auteurs,
ignorant
toute
1.
Sans
distinction
entre la philosophie et la science, que personne encore
n'avait faite ou songé à faire, n’avaient pas à établir, a
partir d’une conception philosophique, ou à partir d’une
conception scientiste, des rapports entre science et philosophie. 2. Clair, car leur recherche présente des aspects
tout
différents de celle des autres penseurs présocratiques, ce qui nous permet d’y reconnaître des différences
qui sont devenues familières, en tant que caractéristiques
de la science comparée à la philosophie, et, sur un plan
plus général, de la philosophie comparée à d’autres activités humaines. Ce sont ces différences dont il nous a
paru utile de préciser l’origine, en les définissant sous le
label d’une hétéroconscience par opposition à une conscience réflexive.
Tirant des considérations précédentes des conclusions
d'ordre général aussi bien que particulier, nous pouvons
dire que la philosophie s’est définie dans l’histoire comme
une activité secondaire, ou un deutéro-phénomène, très
nettement caractérisé par sa forme consciente réflexive,
et prenant pour domaine d’étude d’autres activités primaires, plus anciennes, plus vitalement essentielles, et
hétéro-conscientes par comparaison, telles que Part, la
religion, la science et la politique. Il en résulte que la
philosophie ne se confond pas avec l’existence, mais constituerait plutôt, selon les termes de Socrate rapportés par
Platon, un examen de l’existence.
La science apparaît de ce fait comme un des aspects
de l’existence hétéroconsciente; et ce serait une erreur
13. « Regardons en arrière, et nous découvrirons, je pense, que la philosophie, à sa première période, si nous la comprenons bien, a quelque
ressemblance avec la dernière que nous connaissons, et que la dernière,
si nous l’entendons bien, ne diffère guère de la première » (John Wispom,
« The Metamorphosis of Metaphysics », p. 50, Proceedings of the British
Academy, vol. XLVII, Londres, Oxford
E. C. 4, 1961).
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Amen House,
Page 43
View in PDF(opens in a new window)de dire, tant d’un point de vue psychologique que dans
une perspective historique, qu’elle a été précédée par la
philosophie. Les origines de ces deux disciplines ont été
situées, par tous les historiens de la science et de la philosophie, au vr siècle avant Jésus-Christ, par référence
aux travaux et aux conceptions des penseurs de cette
période que nous venons d’examiner, en nous efforcant
de montrer que tous, à l’exception de Parménide et de
Zenon, devaient être considérés comme les premiers théoriciens de la physique; cependant que Parménide et
Zenon nous présentent les premiers exemples d'une importance significative d’une certaine activité spécifique à
laquelle nous donnons désormais le nom de philosophie.
Parménide et Zénon ont procédé l’un et l’autre à une analyse critique de certaines théories de la physique de leur
époque, par un examen à la fois de la question fondamentale à laquelle la théorie avait entendu répondre et du
langage ayant servi à formuler tant la question elle-même
que la réponse qui y était apportée. Ils avaient pris pour
objet de leur recherche une doctrine scientifique, et non
pas — tout au moins pas d’une façon directe — le monde
auquel s’attachait un mode de conscience spécifiquement
scientifique d’où procédait l'élaboration de ce type de
doctrine. On peut, en conséquence, voir, dans leur recherche, une réflexion au second degré sur des conclusions
scientifiques; autrement dit, une recherche qu’un homme
de science devrait lui-même effectuer, s’il entend être pleinement conscient des implications de ses activités et de
ses découvertes. Le résultat auquel eux-mêmes sont parvenus ne fut pas, comme nous l’avons vu et comme il était
prévisible, l’élaboration d’une nouvelle doctrine scientifique, mais bien la possibilité, désormais offerte à d’autres
hommes de science, de construire une autre doctrine plus
adéquate, s'appuyant sur une conscience réflexive, à
laquelle leurs prédécesseurs n’avaient pas eu la possibilité de s’exercer.
Le vrai mérite de Parménide et de Zénon est d’avoir
été apparemment les premiers à apporter cette contribution au développement de la pensée par une œuvre
dont importance a été retenue par l’histoire. Les paradoxes de Zénon constituent des exemples de raisonnement
logique — un raisonnement que n’importe quel physicien
de la période ionienne aurait dû pouvoir effectuer; et, en
Page 44
View in PDF(opens in a new window)principe, n’importe quel physicien de la période ionienne
aurait pu formuler les théories de Parménide, si son effort
de recherche consciente s’était appliqué aussi bien à l’examen de son propre comportement en tant que physicien
et à ses modalités qu’à étude des apparences et du comportement
du
monde
extérieur
matériel.
Ce
mode
de
conscience ne lui aurait sans doute pas permis a lui seul
de formuler une théorie explicative de la variété et des
changements qui se produisent dans le monde physique;
mais, ainsi que l’œuvre de Parménide aura permis de le
faire à d’autres physiciens, en particulier à Démocrite,
il l’aurait amené à saisir les conditions logiques indispensables à la réussite de ses efforts.
En fin de compte, par référence à un certain conditionnement psychologique, il est aisé de comprendre que les
physiciens de l’époque ionienne et pythagoricienne ne se
soient pas trouvés eux-mêmes dans les conditions nécessaires à la perception des défauts de leurs théories, de
leur logique et de leur langage; cependant que les recherches de Parménide et de Zénon permirent à leurs successeurs de les percevoir. La tendance naturelle du chercheur
scientifique est de se concentrer sur l’action d’une facon
hétéroconsciente ou d’une manière réaliste. Nous voyons
cette
tendance
se
manifester
chez
Démocrite
par
la
recherche de nouveaux postulats qui lui permettraient de
poursuivre l'explication
des
phénomènes
physiques.
Ce
que recherche avant tout l’homme de science, c'est la
connaissance du monde, et non pas la connaissance du
savoir qu'il s'efforce lui-même de bâtir. Qu’il soit fort
rare que des hommes de science s’efforcent de réaliser
des œuvres de réflexion philosophique, que la plupart
des hommes de science ne soient guère préoccupés de
recherches de ce genre et, généralement, s’intéressent
assez peu à la philosophie, et en fin de compte que ce
type d'ouvrages les laisse souvent perplexes ou éveille
leur méfiance — tous ces faits relèvent de la même explication: l'attitude d’esprit qui caractérise la recherche
scientifique et qui est à la base du développement de la
science est celle d’une conscience externe, ou de l’hétéroconscience. D’autre part, l’attitude d’esprit qui favorise
le développement de la philosophie est celle de la réflexion
logique. Devant une communauté idéale de purs regards,
le philosophe affirmera que le rôle spécifique du regard
Page 45
View in PDF(opens in a new window)est de se retourner sur lui-même. L’historien ou le praticien de la philosophie ne pourront manquer de retrouver la la formule socratique. La philosophie n’a pas le
pouvoir d’éclairer le monde. Elle éclaire l’homme sur
lui-même, tel qu'il s’apparait dans Pexercice de ses activités non philosophiques. Il s’agit d’un mode de conscience
entièrement au service de celui qui l’utilise, et qui cherche,
par sa propre compréhension, à se rapprocher d’une
conscience qui se justifie elle-même — ce qu’Aristote et
Spinoza ont l’un et l’autre considéré comme un attribut
du divin.
Joseph LALUMIA.
(Hofstra
Traduit de Panglais par Guy Durand.
University, Hempstead, N. Y.)