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147
G
Masa
MUSIQUE, NOMBRES, COSMOS:
QUELQUES REFLEXIONS »PYTHAGORICIENNES«
JACQUES VIRET
UDC: 78.01
Original Scientific Paper
Université de Strasbourg II,
Izvorni znanstveni rad
Received: June 26, 1986
22, rue Descartes,
Primljeno: 26. lipnia 1986.
Accepted:
67000 STRASBOURG, France
September
3,
1986
Prihvaéeno: 3, rujna 1986,
Resume — Abstract
La corrélation des nombres et des
un son fondamental, dont le rôle équisons musicaux, mise en évidence par
‘vaut à celui
Pythagore. n'est rigoureuse que si l’on
envisage les rapports numériques des
qui correspond à la prime de la série
harmonique. Cette fondamentale s’actualise syntaxiquement en tant que
tonique, et elle se rattache au symbolisme du centre principiel, tout comme
l'unité numérique et le point géométrique. La notion de tonalité ressortit
ainsi, très généralement, à l'essence
qualitative des intervalles musicaux.
intervalles sous un angle qualitatif et
non purement quantitatif, c'est-à-dire
en considérant la série fractionnaire
(1/2, 1/3, 1/4 etc.) plutôt que celle des
entiers (1, 2, 3, 4 etc.). La valeur signifiante de chaque intervalle — par delà
son
aspect
quantitatif
de
distance —
de l'unité numérique et
suppose donc que celui-ci soit relié à
Les intervalles sont des témoignages des premiers
jours de création; mystérieux comme le nombre,
de même essence que les concepts fondamentaux de
la surface et de l'espace, étalons à la fois pour le
monde audible et pour le monde visible; parties de
l'univers, qui se propage Selon les mêmes rapports
que ceux de la Série harmonique, de sorte que la
mesure, la musique et le cosmos se confondent en une
seule unité.
Paul Hindemith, Unterweisung im Tonsatz
Que la musique entretienne d’étroits rapports avec les nombres, ce
n'est lá un secret pour personne depuis qu’au VI° siècle avant notre ère
Pythagore a fait de cette corrélation l’une des pièces maîtresses de sa
philosophie. Comme de plus il voyait dans les nombres le substrat de
toute réalité — cette »métaphysique du nombre« lui a sans doute été
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inspirée par les doctrines orientales auxquelles il fut initié! — la musique
devenait à ses yeux un symbole privilégié du »cosmos«, terme qu'il fut
le premier à utiliser pour suggérer l’ordre universel reflété par les sons
musicaux? Adoptée par la culture chrétienne du Moyen Age, la philosophie
pythagoricienne du nombre s'y perpétua au sein du quadrivium, groupe
de quatre disciplines dont elle constituait la base commune et qui englobait
la musique aux côtés de l’arithmétique, de la géométrie et de l'astronomie.
Cette philosophie incluait l’idée d'une »musique cosmique«, harmonie
abstraite inaccessible à l'oreille physique et modèle de la musique audible
qui n’en serait qu’une image très imparfaite. Une semblable conception
paraîtra fantaisiste ou extravagante à l’homme d'aujourd'hui: il aura
tendance à s’en moquer d’un sourire condescendant, et cette réaction
illustre toute la distance séparant notre optique prétendument »évoluée«
et celle de l'homme médiéval, encore nourri des traditions premières de
l'humanité archaïque. Si pourtant la mentalité moderne, façonnée par les
conquêtes spectaculaires des sciences et des techniques, ne nous avait
point rendus quelque peu blasés face aux mystères cachés dans les phénoménes les plus simples de la nature, nous serions capables, à l'exemple
des antiques philosophes pythagoriciens, de nous émerveiller devant cette
surprenante correspondance entre les sons et les nombres: comment ne
pas nous étonner que l'ordonnance la plus rigoureuse et rationnelle qui
soit se retrouve — sans que s'en doute le moins du monde quiconque
n’en a pas été averti — dans l'art en apparence le plus libre et le plus
spontané,
celui
qui pénètre notre vie affective et émotionnelle
exactement entre l’ordonnance physique, acousti
que des intervalles sonores, et celle des rapports numériques qui
les sous-tendent. Prenons une
longueur de corde quelconque‘ à laquelle nous attribu
erons par convention
le coefficient 1, quelle que soit cette longue
ur effective. Si nous mettons la
corde en vibration elle produira un son détermi
né, quant à sa hauteur par
la longueur vibrante. Doublons cette longueu
r: nous obtiendrons Voctave
grave de ce son, tandis qu’une longueur réduite
aigué. Avec une longueur triple d’un cété,
aurons ici et là une douzième, octave
grave et à l’aigu
1 Sur les sources orientales de la pensée pythagoricienne, cf. Charles WERNER,
La philosophie grecque, Payot, Paris, 1946, pp. 13—14; Matila GHYKA, Philosophie
et mystique du nombre, Payot, Paris, 1952 (réédition 1985), p. 32.
® Sur la notion de »cosmos« selon Pythagore, voir le témoignage de PHILOLAOS (fragment 1 dans DIELS, Doxographi graeci, p. 327).
3 Il ne manque pas d'études sur la valeur archétypique et générative des nombres dans la nature, les sciences et les arts selon une perspective pythagoricienne
plus ou moins fidèle. La plus connue est l'ouvrage de Matila GHYKA précédemment
cité (cf. note 1), qui pourtant ne répond qu’imparfaitement à son titre et peut être
contesté sur certains points. Voir également Jean CHEVALIER et Alain GHEERBRANT,
Dictionnaire
»nombre«, pp. 677—679.
des
symboles,
nouvelle
édition,
Laffont,
Paris,
1982,
article
de la quinte, et une longueur vibrante
du son initial,
avec des rapports inverses respectifs n
(équivalent de n/1) et 1/n. La série des entiers corresp
ond aux intervalles
graves et tend vers l'infini, alors que
celle des fractions se rattache aux
intervalles aigus et tend vers zéro; entre les deux
du son initial, fait figure d’axe de symétrie:
séries le nombre 1, celui
|
—
—
Po
4
=
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-
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na
3
2
Le
Y
D
1/5
1/6
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6
5
sagesse immémoriale, dont les enseignements n’ont rien perdu de leur
actualité: les réflexions ci-après, nous l’esperons, en fourniront la preuve.
Interrogeons-nous tout d’abord sur le fait même qui nous occupe,
à savoir la corrélation entre les sons musicaux et les nombres, ou plus
de moitié émettra l'octave
réduite au tiers de l’autre, nous
multipliée ou divisée par quatre donnera la
double octave. On peut poursuivre ainsi l’agrandissement et le raccourcisseme
nt de cette longueur
théoriquement à l’infini dans les deux sens,
de manière à engendrer deux
séries symétriques où le même intervalle se retrouv
e conjointement au
et s’en fait l'interprète fidèle? Cette approche chasse maints prejugés et nous libère de multiples conditionnements dont nous sommes
les victimes souvent inconscientes. Elle invite à un salutaire »retour aux
sources«, grâce auquel est renoué le fil nous reliant aux fondements d'une
I — Un curieux paradoxe
149
4
1
1/2
1/3
—
1/4
>»
| Toutefois — et c'est là que nous voulo
ns en venir — la symétrie n'est
point aussi rigoureuse qu'elle le paraît de
prime abord. Elle se manifeste
d'une part entre les intervalles musicaux,
d'autre part entre les fractions
qui
les traduisent numériquement (où le
même nombre figure au numérateur d’un côté, au dénominateur
de l’autre, le nombre complémentai
re
étant 1 dans les deux cas: 1/n a comme
point entre les longueurs délimitées
terme symétrique n/l), mais non
sur la corde vibrante. En effet la
des entiers revêt l'aspect d'une Progre
série
ssion rectiligne (ou “arithmétique«)
_*
La
même
expérience
pourrait
être
faite
sur la
l’intérieur d'un tuyau, mais elle serait alors matériellementcolonne d’ai
moins aisée AA Tii
mesure des
intervalles sur la corde vibrante s’effect
uait au Moyen
Age de la manière
la plus simple gràce au monocorde, instrum
ent d'usage surtout théorique hérité de
la
tradition
pythagoricienne
antique:
»travaillez
le
monocordes
aurait
conseillé
pythagore bi es, au momentde mourir
(d’aprés Aristide Quintilien, dans
Lausanne,
, 186)
IL p. poe. Cf. Jacques
cq
LLEY, Expli
,
xpliquer l’Harmo
ie? éd. Rencontre,
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)dont chaque terme se déduit du précédent par l’adjonction à celui-ci d'une
longueur invariable, celle-là même qui mesure le son initial et à laquelle
nous avons attribué le coefficient 1; la série des fractions, quant à elle, se
présente comme une courbe tendant vers l’asymptote zéro, ce qui résulte
du fait que la longueur séparant deux termes consécutifs décroît régulièrement à mesure que l’on avance dans la série, et qu’elle tend elle aussi
vers zéro. Or si l’on compare les séries numériques d'une part et celles
des sons musicaux d'autre part, on constate que leur parallélisme ne vaut
que pour la série fractionnaire mais non pour celle des entiers, puisque
dans les deux sens les intervalles musicaux grandissent selon une progression analogue à celle de la série numérique des fractions. Par conséquent cette dernière seule semble réellement vérifier la corrélation entre
les intervalles musicaux et les nombres: pourtant c'est au gré d’une démarche identique, fondée sur l'application des proportions numériques à la
mesure d'une corde vibrante, que nous avons édifié l’une et l’autre serie...
Il n'est guère possible d'expliquer ce déconcertant paradoxe sans se
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Les phénomènes perceptifs, tels que l’audition des intervalles musicaux, relèvent comme cela sem*le naturel de l'ordre dynamique de rapports, auquel néanmoins demeurent étrangers les faits matériels provoquant l’excitation sensorielle. La psychologie expérimentale a découvert
la loi très simple et générale qui gouverne la relation entre excitant et
sensation: c'est la loi de Fechner, selon laquelle l’excitation est proportionnelle au carré de la sensation, ce qu'on peut formuler autrement en
disant que la sensation varie comme le logarithme de l’excitation.$ Pour
l'audition cette loi se vérifie sur le double plan des intensités et des
hauteurs. Sous l’angle de l'intensité on observe par exemple que ce ne
sont pas vingt violons qui émettent un son deux fois plus puissant que
dix, mais cent, soit le carré de dix; de même pour doubler l'intensité de
cent violons il en faut mille, carré de cent. Ainsi le rapport proportionnel
entre les deux grandeurs considérées reste le même, ce qui ne serait pas le
cas si au lieu de multiplier on additionnait: 10 + 10 = 20 et 20 + 10 = 30,
mais 20/10 n'égale pas 30/20, de sorte qu'avec une progression 10, 20, 30
généralité, deux types de symétrie que l’on pourrait appeler spatiale de
juxtaposition (ou de contiguité) pour l’une et dynamique de rapports pour
l’autre. Le premier type porte sur une constellation d’objets concrets ou
on aurait affaire à une série non plus de rapports mais de quantités
juxtapcsées (progression arithmétique de raison 10). La même loi explique qu'en multipliant par 2. 3, 4 etc. une longueur vibrante quelconque
on produise non point un échelonnement de sons équidistants, à l’image
de la série numérique — ce devrait être une juxtaposition indéfinie d'octaves —, mais bien un éventail varié de sons se resserrant progressivement
et régu ièrement vers l’aigu, où les octaves correspondent aux puissances
abstraits distribués dans un ordre identique de chaque côté d'un axe cende 2 (4 = 2° pour la double octave, 8 = 2°? pour la triple octave, etc.).
faire une idée claire des différents ordres de grandeur en présence, car
c'est en cela que réside, selon toute vraisemblance, le noeud du problème.
Il faut alors élargir notre champ de réflexion et distinguer, dans leur
tral: on peut le symboliser par la succession des nombres positifs et négatifs, de telle sorte que l'axe de symétrie, représenté ici par le nombre
zéro, s'obtient en additionnant les deux grandeurs opposées (positive et
négative). Le second type concerne des grandeurs assimilables à des forces
— en donnant à ce concept une extension aussi large que possible — car
on ne saurait additionner deux forces de même nature, mais seulement les
multiplier: on dit bien »redoubler d’intensite«, »frapper deux fois plus
fort« et ainsi de suite. Il existe alors un état d’équilibre exprimé non par
le nombre zéro (aucune multiplication de nombres autres que zéro ne
donne un tel produit), mais par un. Si par exemple je roule 4 60 km/heure
et que j’accélére pour parvenir à 120 km/heure, j'ai multiplié ma vitesse
par deux; pour revenir à mon allure initiale (état d'équilibre) je dois
réduire cette vitesse de moitié ou, ce qui revient au même, la multiplier
par un demi (donc 2/1 X 1/2 = 1). Il s’agit ici non de quantités qui s’annullent, mais de forces qui s'équilibrent, ce que résument les deux nombres zéro et un jouant un rôle équivalent dans leur ordre respectif. On
remarquera encore que la symétrie spatiale affecte un caractère statique
et s’oppose par là au caractère dynamique propre à la symétrie de rapports.’
Il y a cependant une particularité digne d'attention qui différencie les
perceptions musicales de hauteurs vis-à-vis des autres perceptions régies
par la loi de Fechner: tandis que ces dernières affectent une nature essentiellement qualitative et ne peuvent être mesurées, c'est-à-dire quantifiées,
que dans des conditions expérimentales, les perceptions d’intervalles sonores possèdent de par leur essence même un aspect quantitatif, grâce
auquel la qualité spécifique d’intervalles quantitativement très proches
est ressentie spontanément et de manière prononcée. Considérons par:
exemple ce qui se passe, pour reprendre le cas de tout-à-l’heure, lorsqu'on
augmente le nombre de violons: on se rend compte que l'intensité sonore
de cent violons est très supérieure à celle de dix violons, mais quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-quinze violons ne procureraient pas une impression
sensiblement différente: la perception demeure donc approximative. Rien
de tel pour l'audition des intervalles: la septième majeure et l’octave sont
l’une la plus accusée des dissonances et l’autre la plus parfaite des consonances, bien que leurs longueurs vibrantes soient très proches. Très proches du moins si l’on ne considère que les longueurs elles-mêmes, à savoir
leurs mesures: tout change si l’on envisage les rapports de ces mêmes longueurs, car alors celui de l’octave est le plus simple après l'unité (2/1),
5 Ces deux types de symétrie sont mis en évidence par René GUENON: cf.
»Remarques sur la notation mathématiques, article reproduit dans le recueil posthume des Mélanges, Gallimard, Paris, 1976, pp. 98—101.
$ Cf. Emile LEIPP, Acoustique et musique, 3ème éd., Masson, Paris, 1980, p.
Página 4
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)tandis que la septième majeure a un rapport complexe (243/128 en système
pythagoricien, 15/8 en système harmonique). On en déduit que l'oreille
détient une capacité tout à fait spéciale d'appréhender les rapports quantitatifs sous-jacents à ses perceptions qualitatives de hauteurs, et que ce
sont ces rapports quantitatifs, ressentis qualitativement par l'entremise
d'une impression sensorielle de consonance et de dissonance, qui déterminent la valeur proprement musicale de chaque intervalle.’
L'intervalle musical paraît être en fait la seule donnée perceptive
offrant une pareille intrication du qualitatif et du quantitatif, et c'est à elle
qu'il doit son pouvoir d'expression à nul autre semblable, en vertu de
sa faculté de créer de toutes pièces un langage entièrement formalisé et
idéalisé, débarrassé de toute collusion obligée avec la réalité sensible du
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mique de rapports. Il s’ensuit que le caractére spatial de la
serie numérique double des entiers 1/n et des fractions n/1 est illusoire, comme
aussi
par conséquent la dissymétrie qui nous posait
est perçue comme un intervalle »plus grand« que la tierce ou la quarte,
mais »plus petit« que la sixte ou la septième, exactement comme s’il s'agissait de distances spatiales; et effectivement les longueurs vibrantes varient
spatialement d’une manière corrélative (mais non parallèle) aux »distances« subjectivement perçues au sein de cet espace imaginaire. Toutefois
Yappréciation qualitative de ces distances ne ressemble en rien a celle
de notre oeil percevant les distances de l’espace extérieur, appréciation
qui n’est guère autre chose ordinairement que celle du »plus grand« ou
du »plus petit«. Notre oreille, pour sa part, complète sa perception »spatiale« — celle des sons graves et aigus juxtaposés — par une autre perception, plus fine et plus signifiante, qui vient se superposer à la première
pour l’enrichir. Cette perception qualitative se fonde directement sur les
rapports numériques et introduit du même coup un ordre échappant aux
quantifications spatiales: deux sons séparés par un intervalle d’octave sont
probléme. Cette dissymétrie
n'existe que par la transposition dans l’espace matériel
— les longueurs
de la corde vibrante — de quantités qui en soi relèvent
de l’ordre dynamique de rapports inhérents à la perception auditive, et pour
lesquels la
série en cause se révèle normale et donc symétriq
ue dans cet ordre particulier. Aussi ces quantités très spéciales posséden
t-elles la propriété
unique de transmuer l'espace imaginaire de la
perception musicale en un
»espace qualitatif«, où les distances mesurent
des rapports et non de simples positions spatiales.
monde environnant. Il doit également à sa dimension quantitative de
pouvoir engendrer un espace imaginaire, l’espace sonore« où se déploient
les intervalles sous leur double visage mélodique et harmonique: la quinte
15:
De l'intervalle à l’ordre tonal
|
Lorsqu'une mélodie passe d'un son à un autre
elle franchit dans
l’espace sonore imaginaire une distance équivalente
à l'intervalle compris
entre ces deux sons, intervalle qualifié en conséquence
d’»ascendant« si le
second son est plus aigu que le premier, de »descend
ant« s’il est plus grave.
Ainsi le parcours de la ligne musicale apparaît comparable au
d’un objet ou à la marche d'un être animé dans l’espace
déplacement
réel. C’est pourquoi l'intervalle de seconde (majeure ou mineure), celui
du »plus court
chemin«, a de tout temps été considéré comme le plus
conforme à essence
du mouvement mélodique, à savoir la continuité
sonore du glissement:
indifférencié vers l’aigu ou le grave Cependant une
mélodie entièrement:
»glissée« ne serait pas proprement musicale, ou du moins
elle ne répondrait:
pas a la définition traditionnelle de cette notion: elle relévera
it plutôt du
bruit organisé, quand bien même un glissando occasio
nnel et très limité
demeure possible comme facteur d'expression (le
»port de voix«) ou comme:
moyen d'accroître le legato. Par delà le simple
mouvement spatial d'un!
spatialement éloignés l’un de l’autre, mais un lien étroit les unit pourtant
en vertu de leur rapport numérique très simple, qui fait de leur combison á un autre le facteur musical intervi
ent sous les dehors de la discon-'
naison Une »consonance parfaite«. En somme deux quantités hétérogènes
interferent, l'une qui découle de la situation réciproque des sons en présence, de leur proximité ou de leur éloignement mutuel, l’autre qui comil faut que deux sons spatialement distincts soient
mande les rapports de ces mêmes sons entre eux, rapports conditionnés
par leurs liens d’affinité à la fois qualitative et quantitative.
On saisit dès lors la raison du paradoxe signalé plus haut, raison qu'il
faut chercher dans l’ambivalence de l’espace sonore où s'inscrivent les
intervalles. Cet espace comme tel assigne une position propre à chaque
son perçu et définit une distance entre deux sons rapportés l’un à l’autre:
mais les quantités mesurant ces positions et distances n’y sont que la
projection spatiale, pour ainsi dire, de quantités issues d’un ordre dynatinuité inhérente au concept même d'interv
alle: pour qu'il y ait intervalle!
et qu’une affinité soit perçue entre eux indépe
rapportés l’un à l'autre, '
ndamment de leur éloignement dans l’espace. Or cette affinité ou ce rapport
sont directement tributaires des longueurs de cordes vibrantes ou des
fréquences vibratoires:
la possibilité de mesurer avec précision le nombre
de vibrations effectuées
par la corde mise en branle a révélé que
ce nombre ou »fréquence« est
inversement proportionnel à la longue
ur de la corde: par exemple l’octave
aigué d’un son quelconque sera émise par une
corde longue de moitié et
vibrant selon une fréquence double de celle
du son initial; rapports de
® Voir à ce sujet Hugo RIEMANN, Les éléments de l'esthéti
i
Paris, 1906, p. 51. L'importance du glissement comme
élément primordial de la
.
I
,
que
7 C'est pourquoi LEIBNIZ pouvait écrire avec raison que »la Musique est un
exercice d’Arithmétique secréte, et celui qui s’y livre ignore qu’il manie des Nombres« (lettre à Goldbach du 17 avril 1712, citée par GHYKA, op. cit., p. 219).
musicale,
Alcan,
mélodie est mentionnée entre autres par Walter WIORA
(Les quatre âges de la
musique, Payot, Paris, 1963, p. 14) et par Jacques CHAILLE
Y (Eléments de philologie musicale, Leduc, Paris, 1985, p. 68).
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MUSIQUE, NOMBRES,
COSMOS....,
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J. VIRET, MUSIQUE, NOMBRES, COSMOS...., IRASM 17 (1986), 2, 147—161
Jongueurs de cordes et fréquences vibratoires représentent donc bien
deux
Si donc nous demeurons fidèles à . otre ligne générale de pensée,
consistant dans la corrélation entre l'ordonnance des sons et celle des nombres telle que l'ont mise en lumière et explicitée les philosophes pythagoriciens de l'Antiquité, nous nous souviendrons aussi que les mêmes mécanismes rationnels se font jour dans chacun de ces deux domaines. De la
sorte les lois d'organisation décelables ar sein des nombres vaudront également pour l'explication des structures sonores, à condition bien entendu
d'éviter toute extrapolation abusive capable de mener le raisonnement à
des conclusions erronées: ainsi en irait-il, très particulièrement, si nous
tombions comme beaucoup dans le piège d’une confusion entre les ordres
aspects corrélatifs d'un seul et même phénomène
acoustique.
Si deux sons acquièrent un sens musical en vertu du rapport
physique sous-tendant leur situation réciproque au sein de l’espace
sonore, il
va de soi qu’un semblable ordre de rapports doit s'établir.
à un niveau
structural plus élevé, pour les intervalles entre eux. Lorsque l’on passe
son à un autre, puis de celui-ci à un troisième,
d'un
comme entre ces deux
derniers un nouvel intervalle se trouve énoncé — donc
un nouveau Tapport — le lien intelligible entre les deux intervalles ne peut
être que d’une
même nature relationnelle que celui qui se manifeste
entre deux sons.
Il en va de même, de proche en proche. pour tous
les sons appartenant à
un ensemble syntaxique, qu'ils soient perçus dans la
succession ou la
simultanéité. ou en d'autres termes mélodiquement
ou harmoniquement
(la perception harmonique se fonde exclusivement sur
le rapport intervallique et non sur la position spatiale des sons considérés).
Le contenu
musical ou sémantique de cet ensemble syntaxique, quelle
que soit son
ampleur (ce peut étre une simple phrase mélodiq
ue, aussi bien qu'un
mouvement entier de symphonie),
sera déterminé quant a l'organisation
des hauteurs par la résultante globale de tous les rapports
intervalliques
s’établissant entre les sons constitutifs de l'ensem
ble en cause.
D'où il découle qu'il n'est pas plus faux de réduire
une mélodie à
une succession d’intervalles — et à plus
forte raison à une succession de
notes isolées —, ou de prétendre analyser
un accord comme une superposition d'intervalles autonomes, que de ramener
une structure sonore
complexe à la somme de phénomènes ponctuels. juxtapos
relation de contiguité.® La signification
és selon une pure
sémantique
devra être nécessairement envisagée comme découla
de
cette
structure
nt d'une relation dynamique entre tous ses éléments constitu
tifs, ce qui s'agissant des hauteurs
équivaut à étendre le champ de validité des princip
es régissant l'intervalle
isolé à la totalité de la structure organiquement
agencée. Or ces principes
ne Sauralent être
autres
en commençant. à propos
du
que
ceux
que résume la figure présentée
parallélisme
entre
l’ordre
l'ordre sonore. À ce parallélisme avait trait notre premier
xion,
qui nous a mis sur la voie de la
distinction
numérique
sujet de réflefondamentale entre les
deux ordres rationnels, celui de juxtaposition et celui
de rapports. La suite
logique en sera l'extension de cette dualité de points
de vue
present étudiée au niveau élémentaire de l'interva
lle simple
séquences
qu'elle
et
entraîne à celui du langage et des limites
jusqu'à
‘de juxtaposition et de rapports.
Revenons à la série numérique dont procède l’ordonnance hiérarchisée
des intervalles musicaux: I/n... 1/4, 1/3, 1/2, 1, 2, 3, 4... n. Nous avons
vu que la symétrie de cette série n’existe véritablement que dans la mesure où on la considère comme représentative non point de quantités spatiales, mais de rapports dynamiques conçus à partir d'un état d'équilibre
exprimable par le nombre 1. Ce nombre central est obtenu par multiplication réciproque des deux termes appartenant à chaque couple symétrique: 1/n X n = 1. Hors de cette relation terme à terme la symétrie
s’&vanouit: si l’on réduit la série double à son apparence extérieure, celle
d'une juxtaposition »spatiale« de grandeurs croissantes d'un côté, décroissantes de l'autre, on s’achoppe à Villusoire dissymétrie qui nous a
intrigués. Considérée sous cet angle la série des fractions revêt la forme
d’une courbe alors que celle des entiers suit une progression rectiligne;
la distance entre deux termes consécutifs diminue dans le premier cas et
reste constante dans le second. Mais cela suppose qu'on assimile les entiers
à des grandeurs juxtaposées, donc avant tout spatiales, chacune d'entre
elles étant alors issue de la précédente par addition d'une quantité invariable, en l'occurrence l'unité. Il n’en va pas de même pour la série des
fractions: ici unité n'est point une simple quantité que l'on peut additionner ou soustraire, mais bien une valeur-limite, une référence première
en fonction de laquelle tous les autres termes sont exprimés non par une
addition mais par une multiplication ressortissant a un ordre de rapports.
Et les fractions successives ne sauraient se déduire les unes des autres à
l'instar des entiers: aucune opération arithmétique ne permet de déduire
1/3 à partir d'1/2, ni 1/4 à partir d’1/3. En revanche 1/4 peut se déduire
et les cond’1/2 (ou vice-versa), parce qu'entre ces deux fractions intervient une
naturelles
relation autre qu’additive ou soustraciive, donc de rapport: 1/4 est la
moitié d’1/2 (rapport 1/2). 1/2 le double d’1/4 (rapport 2/1): la série fracsusceptibles de lui être assignées.
* Ces considérations rejoignent l'approche »gestaltis
te: de la mélodi
avons exposée en un précédent article: »Mélodie et ‘Gestalt’, pour une
nouvelle
approche de 1 analyse mélodique«, Internati
onal Review oj the Aesthetics and Sociopoy of Music, XIII, 1982/1, pp. 39—53. Voir aussi,
dans une perspective similaire
acques CHAILLEY, »La notion d'échelle d'observa
tion appliquée a l'analyse musicale«, Mélanges Georges Jamati, C.N.R.S., 1955 (reproduit
dans De la musique à la
musicologie, éd. Van de Velde, Tours, 1980, pp. 127—129).
155
tionnaire s’ordonne ainsi selon un réseau relationnel infiniment plus
riche et complexe que celle des entiers, réseau qui est, on l’a vu. le seul
a régir l'ordonnance numérique des intervalles musicaux.
L'unité sart aussi de principe d’engendrement pour la série des entiers,
mais ici son rôle et sa fonction ne sont point les mêmes que pour la série
des fractions: cette ambivalence de l'unité est à l'origine de la difference
de perspective existant entre les deux séries, et elle mérite qu'on s'y
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attarde un instant en raison des trés importantes implications qu’elle
recèle. En effet ces deux séries, si on les envisage non plus quant à la
symétrie dynamique qui les unit mais relativement aux propriétés qui
les distinguent, correspondent aux deux aspects complémentaires du nombre en soi, aspects qui sont également ceux de l’unité même. Du côté des
entiers l’unité amorce la série des nombres comme le plus petit d’entre
eux, et elle les fait naitre au gré d’une indéfinie duplication d’elle-méme:
ce sont les nombres de l’arithmétique vulgaire, concepts purement quantitatifs renvoyant à une multiplicité matérielle, c'est-à-dire non rapportée
à un principe unificateur transcendant leur développement cumulatif.
L'unité joue ici le rôle d'une simple »unité de mesure«, d’un »dénominateur commun« entre tous les nombres qui la contiennent. Au rebours, du
côté des fractions l’unité contient tous les nombres, ceux-ci désignant
alors autant de qualités ou de déterminations particulières de l'unité.
Par opposition à la série des entiers, image d’une multiplicité matérielle
et quantitative, celle des fractions se rattache à une multiplicité qualitative
que l’on peut appeler »spirituelle« puisqu'elle maintient un contact direct
et permanent avec l'unité, laquelle est ici le symbole du Tout, du Principe, du Centre générateur, réellement »unique« au contraire des »unités«
arithmétiques, éléments constitutifs des nombres quantitatifs. Ainsi, de
même que »dans l’ordre principiel, toute multiplicité est comprise synthétiquement dans l’unité«,1° de même chaque nombre émane en quelque
sorte de l’unite et tire d’elle sa réalité. De par son rapport essentiel et vital
que l'ordonnance des intervalles musicaux ignore la multiplicité quantitative, puisque la série numérique des entiers, traduite en longueurs de
corde vibrante, correspond à la même série intervallique que celle de lz
série fractionnaire. Il s'ensuit que les »nombres musicaux« sont bel ei
bien les concepts qualitatifs envisagés par la doctrine pythagoricienne, ei
non point ceux, quantitatifs, de l’arithmetique ordinaire. Cette constatation entraîne comme conséquence que seul un emploi des intervalles
accordé à l'essence qualitative de leur fondement numérique se révèle
naturel et légitime, et la limitation introduite par là n'est autre en fait
que celle du principe tonal dans son extension la plus générale.
La notion de tonalité, éclairée sous son jour véridique, se rattache
par là directement au concept du centre générateur, dont l'unité arithmétique d'une part et le point géométrique de l’autre représentent des
symboles parfaitement adéquats, et elle en fournit l'équivalent exact
dans le domaine des intervalles musicaux. De même que l’unité engendre
la suite indéfinie des nombres et que l’espace entier émane d’un point
central (les figures géométriques y transposent spatialement les nombres
dont chacune procède), de même la totalité des intervalles musicaux sont
contenus en puissance dans un seul son, dont le rôle ou la fonction sont
analogues dans son ordre à ceux de l’unité numérique et du point géoavec l’unité le nombre acquiert une dimension signifiante, symbolique et
métrique dans le leur; et ce rôle ou cette fonction correspondent aux
caractères attribués à la tonique non seulement par la théorie de l’harmonie occidentale mais aussi, et même plus nettement encore, par ‘celle
des systèmes modaux d'Orient (auxquels il convient de rattacher la mo
nodie du Moyen Age occidental, qui s'apparente à eux par sa nature
archétypique — celle-là même sur laquelle Pythagore fondait toute sa
»traditionnelle«), Cette essentielle similitude ressortit au phénomène acousmétaphysique du nombre« —, et il possède de ce fait une individualite et
tique de la corde vibrante, tel qu'on la précédemment décrit: à partir
d’une longueur de corde quelconque, émettant un son déterminé, les diverg
intervalles seront produits en multipliant ou divisant cette longueur selon
des rapports numériques rationnels; cette opération n'est autre en réalité
une signification autonomes: dans la série fractionnaire, en effet, deux
m consécutifs sont toujours irréductibles l'un à l’autre, excepté 1
et 1/2.
On voit par là qu’une analogie inverse relie entre elles l’unité arithmétique des entiers et celle, »metaphysique«, de la série des fractions, ce qui
s'accorde parfaitement avec la relation réciproque des deux domaines
considérés: le plus grand sur le plan quantitatif et matériel est le plus
petit au point de vue qualitatif et spirituel, et vice-versa. Il en va exactement de même pour le point géométrique qui constitue, tout comme l’unité
numérique, un symbole du Principe suprême: le »point primordial
qu'une transposition matérielle de l’engendrement des nombres par l’unitej
Mais la nature physique du son musical offre une illustration plus évidente
et plus immédiate du même processus: en effet un son n’est normalement
jamais unique mais il s'entoure, comme on sait, d'une quantité variable
de sons concomitants appelés harmoniques ou partiels et qui s'échelonnent
selon l’ordre même que nous avons découvert en prélevant des longueurs
engendre l’espace par rayonnement selon un processus similaire à celui
décroissantes sur la corde vibrante. En d'autres termes le son produit par
celle-ci, dans sa longueur totale, contient materiellement les sons corresdes nombres émanant de l’unité.!! Il est frappant d'observer à ce sujet
pondant aux longueurs de cordes qui entretiennent avec elle des rapports
10 René GUENON, Le règne de la quantité et les signes des temps, Gallimard,
numériquement simples. La répartition des sons harmoniques ou partiels
à l’aigu du son fondamental recoupe donc exactement l’organisation hiérarchisée des intervalles selon leurs rapports de fréquences: octave = 2/1,
|
Paris, 1970 (réédition), p. 118.
11 Tel est le sens profond de la parabole évangélique du «grain de sénevé«
quinte = 3/2, quarte = 4/3, tierce majeure = 5/4, tierce mineure = 6/5,
(Matthieu, XIII, 31—32); le »Royaume des Cieux« est comme ce grain, »la plus petite
de toutes les semences« qui devient en croissant un grand arbre; la doctrine hindoue
utilise la même image (Chändogya Upanishad, III, 14, 3). Cf. René GUENON, »Le
grain de sénevé«, dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Gallimard,
Paris, 1962, pp. 433-440; sur le symbolisme du centre, cf. ibid., pp. 83-141.
12 L'absence de séparation stricte entre consonance et dissonance (ou ja relativité
d'une telle séparation) est signalée par Paul HINDEMITH, Unterweisung im Tonsatz
(Theoretischer Teil), 2ème éd., Schott, Mayence, 1940, p. 108.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)ton entier — 9/8, les autres intervalles se déduisant de ceux-ci par multiplication ou division (lesquelles correspondent respectivement à l’addition
ou à la soustraction acoustique des intervalles considérés).
Du parallélisme entre l'organisation hiérarchisée des intervalles et
l'étagement des harmoniques issus d'une fondamentale résulte, autre conséquence digne d'intérêt, le fait que les rapports de fréquences ou de
longueurs de corde affectés à chaque intervalle s'expriment par des nombres qui sont précisément ceux des numéros d'ordre occupés au sein de
cet étagement par les deux sons de l'intervalle; par exemple la quinte
(rapport 2/3) relie les second et troisième sons de la série, tandis que les
troisième et cinquième sons de celle-ci produiront la sixte majeure (rapport
3/5). Par ailleurs l'impression sensorielle de consonance et de dissonance
— sans qu'il y ait de séparation tranchée entre lune et l'autre! — se
fonde conjointement sur les rapports numeriques d’intervalles et sur le
phénoméne acoustique des harmoniques: un intervalle sera d’autant plus
consonant que son rapport s'exprimera par des chiffres simples (proches
de l'unité) et que ses deux sons constitutifs seront proches du son fondamental au sein de la série harmonique. Ainsi se fait jour entre l’ordonnance
des intervalles — avec la qualité consonantique qui la rend perceptible
par l'oreille — et le fait physique des harmoniques (se dégageant d'un son
unique) une parenté rigoureuse et parfaite, déterminée par l’unicité de
la base numérique sur laquelle reposent ces deux phénomènes complémentaires. La prééminence de l'unité en tant que source génératrice de
tous les nombres se concrétise auditivement dans la primauté du son fondamental comme terme de référence pour tous les intervalles, et la notion
de tonique, qui s’actualise à l’échelle du discours, ne fait qu’expliciter sur
le plan syntaxique cette méme primauté d’un son central et générateur.
La multiplicité qualitative des intervalles procède de l'unisson, équicomme
valent du son fondamental exprimable par le rapport 1/1, tout
dégage
et
l'unité
de
émane
entiers
la succession indéfinie des nombres
autant de »particularisations« de celle-ci. L'essence qualitative des nombres, traduite numériquement par la permanence de l'unité au numérateur
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séparant les deux sons dont il se compose dans l'espace sonore imaginaire).
Pour la méme raison un intervalle ne saurait étre envisagé comme une
donnée autonome, douée d'un sens indépendant de celui des autres intervalles. Sa valeur signifiante implique obligatoirement qu'il s’insere dans
un ensemble, et c'est au sein de ce contexte global qu'il acquiert un sens
qualitatif. Cet ensemble, cette structure cohérente d'éléments étroitement
solidaires investit l'espace sonore d'un réseau qualitatif, en lequel précisément réside ce que l'on peut appeler l’ordre tonal des sons.
À la lumière de ces considérations qui en éclairent les propriétés les
plus naturelles, les plus profondes et les plus générales, le concept de
tonalité se révèle 4 nous non comme le déterminant contingent d'un style
mais comme un caractère essentiel de langage, inhérent en tant que tel
au matériau sonore constitué par l'intervalle. Il instaure entre les sons
un ordre supérieur préexistant à tout principe particulier de structuration
et à toute application spécifique en telle époque ou tel lieu déterminés.
Grâce à cet ordre chaque intervalle, par delà sa valeur propre, s'intègre
à un tout organique auquel il renvoie implicitement, et que résume le
»Son premier« sous sa double forme de centre de référence dans le schéma
intervallique (longueur totale de la corde vibrante) et de fondamentale
dans la série harmonique. La présence constante d’une tonique — füt-elle
mobile comme dans l'harmonie tonale — paraît dès lors une nécessité
impérieuse dictée par le recours aux intervalles naturels: seule elle est
à même de transformer une com.inaison d’intervalles successifs ou simultanés en une structure signifiante. S'il en est ainsi c'est que deux sons
isolés ne peuvent se transmuer en intervalle — au sens plein du terme
— que dans la mesure où ils sont perçus en tant que rapport sonore (et ;
non comme simple distance entre deux hauteurs): cela présuppose leur;
mise en relation avec une unité de base qui les englobe tous deux et permet j
de les rapporter l’un à l’autre, de même que deux nombres ne sont reliés y
entre eux que par leur commune référence à l'unité.
i
la série des sons harmoniques. L'unité demeure implicite et sous-jacente
dans chaque nombre, et chaque intervalle musical porte en lui un lien
On voit par là que le postulat de Schônberg, prétendant créer une:
musique dépourvue de toute relation tonale et de toute hiérarchie entre’
les sons, repose sur un contresens flagrant puisqu'il va de pair avec le
maintien des intervalles traditionnels de l'échelle tempéré. La loi tonale
se trouve en effet inscrite dans ces intervalles de manière indéfectible,
de sorte que s'évertuer à les en affranchir ne peut être le fait que d'une
entreprise contre nature. Une musique véritablement atonale devrait logidevient réellement un élément de langage, ce qu'il ne serait pas si on ne
oeuvrer dans le domaine du son brut, ce que tentent effectivement les
d
des fractions dont chaque nombre constitue le dénominateur, correspon
tique
dans le domaine des intervalles musicaux à la dimension consonan
de ceux-ci, dimension directement tributaire de leur hiérarchie naturelle,
exprimée corrélativement par les rapports de longueurs vibrantes et par
signifiant qui Vunit au son fondamental.!* En vertu de ce lien l’intervalle
considérait en lui que son aspect spatial, c’est-a-dire quantitatif (la distance
5 Cela ne signifie pas que la fondamentale propre de chaque intervalle (mélodique ou harmonique) corresponde dans tous les cas á la tonique de l’ensemble
auquel il appartient: cette fondamentale est en rapport avec la qualité consonantique
de l’intervalle, mais elle ne régit nullement le rôle syntaxique qu'il joue au sein de
l'ensemble en cause.
quement écarter de façon radicale le système des intervalles naturels et
compositeurs expérimentant les techniques électro-acoustiques: ces techniques éliminent ainsi toute ordonnance signifiante capable de dépasser
la dimension purement sensorielle du timbre, elle-même étrangère à tout
contenu conceptuel; elles se révèlent de ce fait inaptes à engendrer autre
chose que des amalgames sonores chaotiques et artificiels, quel que soit
Página 8
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)au demeurant l'agrément ou le désagrément que procurent à l’oreille les
‘ combinaisons de timbres ainsi réalisées.!4
Si de semblables expérimentations restreignent volontairement la
portée de leur message à l'horizon le plus limité qui soit, celui de la matière
inerte, la soumission des structures sonores a l’ordre tonal les rend participantes d’une vision spirituelle du monde: les phénomènes matériels y sont
appréhendés dans une globalité qui leur confère un sens, en vertu des
affinités sous-jacentes les unissant entre eux par delà leur déterminisme
superficiel. Envisagés selon l'optique matérielle et spatiale — c’est-à-dire
quantitative —, les intervalles ne sont que des grandeurs, des segments prélevés dans l'échelle continue des sons: c'est ainsi que les met en oeuvre la
musique atonale, méconnaissant leur nature qualitative fondée sur l’organisation hiérarchique qui les sous-tend. Si en revanche on aborde ces
mêmes intervalles comme ce qu'ils sont réellement, à savoir des rapports
qualitatifs d’affinite indépendants en soi de la spatialité sonore, on respecte en eux l’ordre caché qui préside à leur engendrement et qu’explicite
la série des nombres. En vertu de cette dimension qualitative l'intervalle
est envisagé comme un »être« individualisé, analogue en son domaine
à ce que sont les nombres dans le leur: un son isolé n’a aucune signification
sémantique et il n’en acquiert une qu’en entrant en relation avec un autre
son, ce rapport entre deux sons étant le matériau élémentaire du langage
musical sur le plan des hauteurs; de même un nombre n'existe qu'à la
faveur d’un rapport implicite établi par l'esprit entre la multiplicité spécifique à ce nombre et l’unité ayant valeur de terme commun de référence
pour tous les nombres. Un nombre quelconque ne saurait être considéré
indépendamment de la place qu'il occupe au sein de la série numérique,
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l'évaluation des intervalles à l’aune de la consonance — indépenda
mment
de leur déploiement dans la succession ou la simultanéité —, la construction sonore de l'oeuvre musicale s'échafaude en reflétant à sa façon
la
cohérence souveraine de l'univers cosmique, et la transcendante rationalité
du nombre dont elle est le symbole audible.
Summary
MUSIC, NUMBERS, SPACE: SOME »PYTHAGOREAN« MEDITATI
ONS
The first part of the article shows that music intervals, if looked upon
spatially,
(above or below a central tone which was agreed on as a point of
reference), organise themselves irto
a
certain
rational arrangement which is not spatial, but is
a result of a dynamic arrangement of relationships. Thus a correlation among numbers and music tones, which Pythagoras observed and denoted with the
lengths of
vibrating chords, is not strictly valid unless we have in mind
a series of fractions
(1/2, 1/3, 4/4 etc), which are basically qualitative, and not a series of whole numbers
(1, 2, 3, 4 etc), which are quantitative. Spatial or quantitative assesment of an interval is doubled by a qualitative assesment which arises from a consonant nature of
every interval; this ambivalence is a characteristic of a music assesment in itself.
The second part of the article deals with the impact this observation
has in
the field of music speech. Here the idea of unity is stressed, it
being a basic concept
unifying an analogy of numbers
and
intervals.
Qualitatively,
numbers
represent
aspects of unity (fractions with a numerator 1); they are
a symbol of a basic centre,
which equals a gecmetrical point. Numerical unity produces numbers,
while a geometrical point protluces space by radiating air; in the same manner
a basic tone
causes musical intervals
(the lengths of vibrating chords,
a series
of natural
aliquots). Its syntactic equivalent is tonic; therefore the principle of tonality does
not
arise as an accidental phenomenon of the style, but as a fundamental feature
of an
utterance; inseparanle from the basic nature of musical intervals in their
qualitative dimension.
tout comme l'intervalle musical renvoie au système hiérarchisé dont il
est partie intégrante et qui lui confère un sens qualitatif. Les affinités
d'intervalle à intervalle sont alors corrélatives à celles des rapports numériques qui les sous-tendent: par exemple l'octave entretient une relation
plus étroite avec la quinte qu'avec la tierce majeure, car son rapport
numérique (2/1) se rapproche davantage de celui de la quinte (3/2) que
de celui de la tierce majeure (5/4). Pour la même raison la double octave
s'apparente de plus près à l'octave simple (2/1, soit la moitié de 4/1) qu’à
la douzième (3/1, sans rapport rationnel avec 2/1 ou 4/1). De par l'organisation tonale gouvernant l'agencement des sons, elle-même tributaire de
1‘ On objectera que certaines musiques d'Extréme-Orient font elles aussi retour
au »son brutx, et nous pensons notamment au jeu du shakuhachi japonais, pratiqué
par certains adeptes du bouddhisme zen comme moyen de méditation. Mais il ne
faut pas oublier à ce propos qu'un même phénomène peut avoir deux aspects opposes, l’un lumineux et bénéfique et l’autre sombre et maléfique, selon le principe de
l'analogie inverse; en l'occurrence la musique du shakuhachi procède de la volonté
d'échapper aux déterminations de la forme musicale pour retrouver quelque chose
qui ressemble à ia vibration primordiale de l’Ether originel, et permet ainsi à l'âme
d'accéder à l'indétermination principielle, tandis que les musiques électro-acoustiques
explorent les bas-fonds les plus ténébreux de la matière, démarche qui en est donc
l'exacte antithèse.
Saëetak
GLAZBA,
.
BROJEVI,
SVEMIR:
NEKA
»PITAGOREJSKA« RAZMISLJANJA
Prvi dio tlanka pokazuje da se glazbeni intervali, shvaéeni prostorno (vise ili
nize od jednog srediënjeg tona, izabranog sporazumno kao totku referencije) ipak
ureduju prema jednom racionalnom rasporedu koji nije prostoran nego proizlazi iz
dinamitkog poretka odnosa, Tako korelacija izmedu brojeva i glazbenih tonova,
koju je uotio Pitagora i izrazio duZinama Zice koja vibrira, nije striktno valjana
osim ako se ne misli na seriju raziomaka (1/2, 1/3, 1/4, itd.), &ija je bit kvalitativna,
a ne na seriju cijelih brojeva (1, 2, 3, 4, itd.), tija je bit kvantitativna. Prostorni ili
kvantitativni opaZa; intervala podvostruéava se, dakle, za jedan kvalitativni opazaj
koji proizlazj iz konsonantne prirode svakog intervala; ova ambivalentnost pripada
po sebi glazbenom opazanju.
Drugi dio Clanka izlaZe posljedice ove primjedbe u podrutju glazbenog
govora.
Ovdie se insistira na ideji jedinstva, temeljnom pojmu koji sadrZi analogiju brojeva
i intervala. Kvalitativno brojevi predstavljaju aspekte jedinstva (razlomci s brojnikom 1): ovi se dovode u vezu sa simbolizmom osnovnog centra, jednakog
geometrijskoj totki. Brojtano jedinstvo proizvodi brojeve, a geometrijska toèka
proizvodi
prostor isijavanjem zraka; na isti je natin temeljni ton uzrokom glazbenih intervala
(duZine titrajuéih Zica, serija prirodnih alikvota). Njegov sintaktitki ekvivalent je
tonika; prema tome, princip tonalitetnosti ne pojavljuje se kao Sluéajni fenomen
nego kao bitno svojstvo govora, nerazdvojiv od temeljne prirode glazbenih
vala u njihovoj kvalitativnoj dimenziji.
stila
inter-