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dans la pensée grecque *
L'été de l’année 1881 vit naître un des anachronismes les plus
extraordinaires de l’histoire de la philosophie, Au cœur d’une
civilisation occidentale où le Christianisme avait fait prévaloir
dans la conscience collective l’idée d’un acheminement progressif des siècles vers l’accomplissement final et irrémédiable du
temps, trois quarts de siècle, à peine, depuis que Kant et ses
épigones eurent présenté, dans leur idéalisme critique, le temps
comme une forme a priori de l'intuition, en donnant ainsi un
fondement philosophique à la physique newtonienne avec sa
représentation d’un temps linéaire et monodrome, un penseur
indépendant, ne se rattachant à aucune école de l’époque, mais
profondément marqué par le romantisme tardif et musical du
milieu du siècle, conçut l’idée d’un temps périodique et d'un
devenir évoluant suivant une succession de cycles identiques
entre eux.
Cette idée du Retour éternel se présenta à lui, comme il Pa
noté dans son autobiographie, sous la forme d’une révélation
instantanée, dans les solitudes des montagnes des Grisons, au
cours d’une promenade entre Sils-Maria et Surlej. Elle devint
le centre du livre le plus célèbre de ce philosophe, qui n’est
autre que Frédéric Nietzsche, et Zarathustra, son héros, l’exalte
en des vers dithyrambiques dans le célèbre Chant de minuit que
le poëte Nietzsche prête à son porte-parole. Ces vers saluent,
du haut de la paroi d’un rocher, le touriste contemporain qui a
la curiosité d’aller visiter l'extrémité de la presqu'île de la
Chastié, qui s’avance dans le lac de Sils-Maria. Nietzsche a
célébré ce qu’il croyait étre sa grande découverte, non seulement
en allemand, mais même, comme s'il avait voulu souligner
Pimportance quasi religieuse de l’idée du Retour éternel, en
latin, dans des propositions comme « Non alia, sed haec vita
sempiterna »,
Mais, ce qui est frappant, c'est qu'il ne mentionne d’aucun mot
Muarra Cu., Le retour élernel [chez les Pythagoriciens] ; ef, Philosophie.
“ MuGLer Cn., Le retour éternel el le temps linéaire dans la pensée grecque :
BAGB 1966 403-419. | Exposé de la théorie du retour éternel telle qu’on la
trouve chez les présocratiques, puis les pythagoriciens, et des objections auxquelles elle donna lieu dès la fin du ve siècle av. J.C.
ni dans le Zarathustra, ni dans ses autres écrits et lettres, les
textes grecs où cette idée avait été formulée plus de deux mille
ans avant lui, et qu’il connaissait cependant, puisque du temps
où il était professeur de grec à l’Université de Bâle, il avait
* Conférence G, Bude faite à Toulon, le 19 février 1066.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)fait un cours sur les présocratiques. La discussion passionnée
des paradoxes d’ordre moral et de l'éthique inacceptable du
surhomme, que Nietzsche déduit du Retour éternel, a fait
passer à l’arriere-plan la question des sources éventuelles de
Nietzsche pour la représentation cyclique du temps. Son silence
à Pégard des Grecs n’en constitue pas moins un problème, que
des germanistes psychiatres comme Kerenyi essaient d'expliquer,
récemment, par les troubles de la conscience du temps caractérisant la maladie mentale qui commençait à s’accentuer chez
Nietzsche à l’époque du Zarasthustra. D'après cette explication,
l'idée du Retour éternel chez Nietzche scrait une généralisation
grandiose de cette certitude du « déjà vécu » ou du « déjà vu »
qu’éprouvent ces malades à certains moments critiques de leur
mal. Cette hypothèse peut, certes, disculper le penseur solitaire
de Sils-Maria du reproche de n’avoir pas cité ses sources. Nietzsche pouvait avoir impression, ce jour d'été de 1881, d'avoir
vécu une expérience personnelle du Retour éternel. Ce qui reste
troublant, c'est que la manière dont il justifiera plus tard la
forme cyclique qu’il entend prêter au devenir universel est à
quelques nuances près celle que nous trouvons chez les partisans du Retour éternel dans la Gréce ancienne.
La représentation d’un retour périodique de toutes choses
fait en effet partie de plusieurs systèmes cosmologiques des
Grecs. Mais il convient ici de distinguer entre le Retour éternel
au sens précis et mathématique, et le Retour éternel vague et
approximatif, tel qu’il s'exprime par exemple dans le mythe grec
de la succession des générations de dieux accompagnée d'une
succession de périodes terrestres comme l'âge d'or, Page d’ai406
des
rain, etc., ou dans les mythes nordiques d’un Crépuscule
Dieux, ou encore dans certaines philosophies de l’histoire pour
lesquelles l’évolution de l'humanité procède par une succession
de cycles accusant entre eux certaines ressemblances, à lamaniere,
à peu pres, dont chez J. du Bellay, Rome succède à Rome dans
son fameux sonnet « Ces grands monceaux pierreux >. Une
cosmologie ne comporte pas nécessairement le régime du Retour
éternel parce qu’elle admet des cycles particuliers dans son astronomie, sa physique ou sa physiologie des êtres vivants. La plude
part des systèmes philosophiques des Grecs connaissent
dont
,
Démocrite
de
celui
tels cycles particuliers, par exemple
les mondes, en nombre infini, sont individuellement périssables
d Héraet ne renaissent plus après leur extinction, et même celui
dépasne
soleil,
le
dont
clite, le penseur du mobilisme universel,
sant jamais sa mesure, jouit d’une existence ininterrompue.
Mais
ont prêté
il n’y a qu’un nombre restreint de penseurs grecs qui
au temps général une forme strictement cyclique. Ce
malentendu
DANS LA PENSÉE GRECQUE
407
dissipé, nous n’envisagerons donc qu’en marge, ce soir, cette
seconde conception du temps, où les cycles successifs ne font
d’ailleurs que scander plus ou moins régulièrement le flux d’un
devenir au fond linéaire, pour consacrer notre enquête aux principaux partisans du Retour éternel à périodicité exacte,
Nous avons des textes sur la rigueur de cette conception et
sur l'identité mathématique que ses défenseurs prêtaient aux
périodes successives. Dans son Commentaire à la Physique
d’Aristote, Simplicius nous a conservé une page d’Eudéme,
disciple d’Aristote et historien des sciences, d’après laquelle
le monde nouveau qui se forme après l’ach&vement d’une période
cosmique, chez certains théoriciens du Retour éternel, est une
répétition si fidèle du monde périmé que le maître lui-même y
réapparaîtra dans la même ambiance et devant le même auditoire pour enseigner le devenir cyclique par les mémes arguments
et dans les mêmes termes.
Parmi les partisans de cette forme sévère et absolue du Retour
éternel, les plus Éminents sont Anaximandre de Milet, Empédocle d’Agrigente et Archytas de Tarente.
Le point de départ est le méme pour la physique d’Anaximandre et pour celle d’Empedocle. De l’observation quotidienne que tous les mouvements autour de nous, toutes les
transformations, tous les processus physiques s’arrétent et
s’épuisent en un temps fini, les deux penseurs déduisent que,
le devenir universel se composant d’un nombre fini de phénomènes particuliers, le processus cosmique s’arrétera nécessairement un jour après un intervalle fini. Mais, et c'est ainsi qu’ils
continuent à raisonner, s’il était dans la nature du cosmos fini
de rester dans cet état de repos ct de stagnation qui signifierait
la fin du monde, cette fatalité se serait produite depuis longtemps
pendant la durée infinie qui s’est écoulée avant le moment actuel,
puisqu’il n’y a pas de raison pour que la durée de ce monde
unique et périssable tombe sur tel segment du temps infini
plutôt que sur tel autre. Le raisonnement que nous venons
d’analyser est exprimé par un vers d’Empédocle que la tradition a sauvé. Au fragment 17, conservé par Simplicius,le philosophe poëte dit en effet :
elite yap Epleipovro Simpmepéc, odnét” &v Hoay,
«Si le monde et les éléments qui le composent pouvaient périr,
ils auraient déja cessé d’exister ».
D'une façon semblable, Diogéne Laërce caractérise l'identité
des cycles successifs chez Anaximandre en disant que chez ce
penseur le changement ne concerne que les phénomènes particuliers dans leur succession entre le commencement et la fin
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d’une période cosmique, mais que le tout, l’ensemble de tous les
phénomènes, c’est-à-dire la période cosmique elle-même, reste
invariable : té pév yap pépn wetaBdAdretv, Tb de TaV derd
408
.
BAnrov elvat, II, 1, 2.
Mais si Anaximandre et Empédocle ont en commun la these
de l'identité des périodes cosmiques entre elles et le principe
de la succession indéfinie des cycles cosmiques, ils différent
considérablement par la manière dont ils organisent le devenir
universel à l’intérieur de chaque cycle, pour amener leur cosmos
unique d’un état initial amorphe vers une akmé de plein épanouissement et pour le ramener de là, par une décomposition
progressive, vers son aspect du commencement.
Pour essayer de vous faire comprendre le mécanisme du
devenir cyclique chez ces deux penseurs, je suis obligé de faire
appel à votre patience pour tracer les grandes lignes de leur phyique.
° "Anaximandre, lui, designe la matière primordiale de laquelle
naissent et dans laquelle se résorbent les mondes, par le terme
ter,
76 &reeıpov, l’indéterminé, Pindifférencié. On a voulu interpré
milieu
quelquefois, ce mot comme désignant 1 étenduc infinie de ce
même
est
s
on
mandre,
d’Anaxi
initial et final de la cosmologie
tation
représen
la
penseur
ce
à
prêter
pour
prévalu de cet &eıpov
les prod’une pluralité de mondes, coexistant simultanément dans
pas
résiste
ne
fondeurs de l’espace infini. Mais cette interprétation
phes.
doxogra
des
textes
les
à un examen critique fondé sur
penL'univers d’Anaximandre est fini comme ceux des autres
seurs de l’école milésienne, de Thalès et d’Anaximéne.
Le qualide népata
ficatif &mevpov peut, il est vrai, désigner l’absence
progresla
ou
l’infini
à
nt
extérieurs dans une matière s'étenda
dans la
Ici,
ique.
arithmét
rement
sion indéfinie d'un dénomb
népata,
de
absence
I
signifie
&netpoc
physique d’Anaximandre,
qui est
de frontières, à l’intérieur de la matière primordiale,
aucun
où
ne
homogè
et
ainsi présentée comme un milicu neutre
encore.
t
dessinen
se
ne
qualité,
objet, ni fluide ni solide, ni aucune
un procesAu sein de cette substance primordiale indifférenciée,
au début
Œuvre
son
ce
commen
ciation
différen
de
e
sus cosmiqu
us est
process
ce
de
d'une des périodes cosmiques. L’agent
Anaà
relative
n
traditio
la
de
actuel
difficile à saisir dans l’état
s
plusieur
t
accusan
penseur
ce
de
gie
cosmolo
ximandre. Mais la
ionien,
phe
traits de ressemblance avec celle d’un autre philoso
e qu'il
à savoir d’Anaxagore de Clazoménes, il est très probabl
faut nous représenter son action à Vinstar de
celle de Nove
que
d’Anaxagore, c'est-à-dire d’une substance plus subtile
organience
intellig
V’&reigov, douée peut-être d'une certaine
formation
satrice et progressant du centre du monde en voie de
499
vers sa périphérie. En rongeant et en attaquant ainsi la masse
de l’&revpov de l'intérieur, l’agent cosmique de la différenciation
dégage d’abord les éléments opposés du chaud et du froid, qui
se disposent, dans un premier épisode de l’évolution cosmique,
de manière qu’une couche sphérique de feu enveloppe un noyau
central constitué par le disque cylindrique de la terre, La chaleur rayonnée par la couche de feu vers la terre a pour effet qu’une
partie de l’humidité de la terre s’évapore et constitue une couche
d'air concentrique à l’enceinte de feu et séparant le feu de la
terre. En même temps le processus de différenciation sépare à la
surface du disque central les continents et la mer. L’évaporation
de ’humidité se prolongeant, la masse d’air dégagée atteint un
jour une pression telle que l’unité de l’enceinte de feu en est
brisée et fait place à une répartition discontinue du feu. Il se
constitue un grand nombre d’anneaux de feu, entourés chacun
d’une écorce formée d'humidité condensée qui ne laisse échapper
le rayonnement du feu intérieur que par des évents circulaires
orientés vers la terre. Ces anneaux de feu sont les astres dans le
système d’Anaximandre. Deux d’entre eux se distinguent par
leur grandeur, ce sont ceux du Soleil et de la Lune. Ils sont concentriques, leur centre commun étant le centre de la Terre, et ils
sont disposés obliquement entre eux et par rapport aux anneaux
des autres étoiles. Les doxographes ont noté les dimensions
qu’Anaximandre a prêtées à son univers : le diamètre du cylindre aplati, qui est la forme de la T'erre, est le triple de la hauteur,
le diamètre des anneaux des étoiles fixes vaut 9 fois le diamètre
de la terre, celui de l’anneau dela Lune 18 fois, celui de l’anneau
du Soleil 27 fois. La comparaison de la page du Timée où Platon
parle des dimensions de son Univers à lui avec ces notes sur
Anaximandre nous montre que le grand Athénien s'est souvenu
de ce schéma cosmologique ancien, par lequel son inventeur
entendait même rendre compte de certaines apparences célestes
comme les phases de la Lune et les éclipses du Soleil et de la Lune.
L’orifice de l’anneau de ia Lune, qui apparaît, vu de la Terre,
comme l’astre de la nuit, se ferme et se rouvre périodiquement
d’un mouvement lent et continu et produit ainsi le phénomène
régulier des phases de la Lune, Maïs de temps en temps aussi,
cet évent s’obstrue subitement ct cause ainsi les éclipses de Lune,
et le même accident frappe aussi l’orifice du soleil.
C'est au moment où l’univers d’Anaximandre est arrivé à cc
degré d'organisation structurale et fonctionnelle que commence
Pakmé de son plein épanouissement, avec la naissance, au sein
de l’océan, d’un vie organique appelée à développer des formes
animales et végétales d’une richesse et d’une ramification croissantes jusqu’à la constitution de notre cadre biologique actuel
Página 4
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)qui marque, dans la pensée d’Anaximandre, le sommet de Pévolution du Monde.
Mais, hélas, le processus cosmique de la différenciation
continue imperturbablement son œuvre. Constructeurs pendant
la premiére phase cosmique jusqu’a l’éclosion de la biosphère,
ses effets deviennent destructeurs dans la deuxième phase qui
s'étend de cette floraison jusqu’au rétablissement de la masse
primordiale indistincte. La destruction commence par Pévaporation des réserves d’humidité de la Terre, dont les effets commencent à être visibles dans la régression du niveau de la mer
et du système fluvial. Ce dessèchement progressif du monde
est la compensation nécessaire, suivant Pordre du temps, de la
prédominance de l’humidité pendant la phase constructive du
devenir cosmique. Pendant cette première phase, l'élément froid
et humide avait fait violence à l’élément chaud, en brisant,
comme nous l’avons vu, l'enceinte enflammée du cosmos et
en refoulant la substance ignée. Maintenant, dans la seconde
phase, polaire de la première, le feu se fait réparer cette injustice
cosmique. La métaphore juridique n’est pas de moi, elle est
d’Anaximandre lui-même et figure dans le texte où il formule
sa loi de la compensation cyclique. En y parlant de réparation
et d’injustice, notre philosophe se conforme à un usage répandu
parmi les penseurs du ve siècle avant J.-C., qui exprimaient
volontiers leurs problèmes de cosmologie en termes de droit,
à la manière d’Héraclite, par exemple, quand il dit dans un fragment célèbre que «le Soleil ne dépassera pas ses mesures, sinon
les Érinyes, servantes de Diké, sauront le trouver ». Voici donc,
dans les termes mêmes d’Anaximandre, la loi de la compensation cosmique, dont le texte, conservé par Simplicius, est d’ailleurs le seul fragment authentique que nous possédions de lui :
Du même principe d’où les choses et les êtres tirent leur origine,
ils prennent aussi leur destruction d’après la nécessité ; car ils se
répondent mutuellement et se paient la rançon de leur injustice
réciproque suivant l’ordre du temps.
Quand donc, et nous pouvons désormais résumer brièvement
le dénouement fatal de la seconde phase cosmique d’Anaximandre, les phénomènes commandés par le froid et l'humidité
auront fini de payer rançon et réparation aux phénomènes commandés par le feu, l'édifice cosmique s’écroulera, et tout sera
de nouveau résorbé dans P’&rterpov du commencement. Mais
sitôt achevée l'extinction des qualités opposées dans la neutralité
et Pimmobilité d’un état indifférencié, une nouvelle différenciation va commencer pour les raisons que nous avons vues au
début de notre enquête, et du moment que les conditions ini-
DANS LA PENSÉE GRECQUE
411
tiales du nouveau processus de différenciation sont identiques
à celles du drame cosmique auquel nous venons d’assister, les
oppositions naissant du sein de la substance indifférenciée seront
rigoureusement identiques à celles qui avaient été à l’origine
de la période qui vient d’expirer, et le monde nouveau sera une
réplique exacte de l’ancien, suivant l’expression de Diogène
Laërce, En vertu de la confiance absolue de ces penseurs anciens
dans la validité du principe de causalité, la moindre déviation du
monde nouveau par rapport à la ligne suivie par les phénomènes
et les événements du monde révolu impliquerait une inégalité
dans les conditions initiales, c’est-à-dire une différence dans
Pindifférencié, ce qui serait absurde, Les mêmes systèmes
d’anneaux célestes tourneront donc autour de la même Terre:
le même océan produira de ses profondeurs des organismes
identiques, par le nombre et la forme, à ceux du Monde précédent, cette vie organique sera couronnée un jour par l’apparition
d’une humanité identique à la nôtre, faisant sur le Monde et ses
destinées les mêmes réflexions que nous, et, enfin, le même crépuscule cosmique engloutira à la fin du cycle tout le cosmos,
après quoi le tout recommencera, et ainsi de suite indéfiniment.
Le devenir universel, la production et la reproduction d’un
monde toujours le même dans son évolution et dans son déclin,
ne s'arrêtera jamais définitivement, comme il n’a jamais commencé d'une façon absolue.
Dans l’état actuel de la tradition, nous manquons de données précises pour évaluer même approximativement la durée en
années solaires de la période T d’Anaximandre. En général
l'Antiquité a singulièrement sous-estimé la durée des évolutions dans ses hypothèses cosmologiques, mesurée à celle que
la science moderne prête à des transformations cycliques de
cette envergure, comme elle a sous-estimé les dimensions de
ses Univers en comparaison aux valeurs avec lesquelles compte
l'astronomie moderne. Quoi qu'il en soit, la représentation
cyclique du temps qui caractérise ce système du Monde ouvre
à l'humanité la perspective d’une pluralité indéfinie d’existences terrestres dans des conditions identiques, séparées par la
durée de la période T, et dans ce sens Nietzsche avait raison de
dire que le Retour éternel est « la plus haute formule de laffirmation de l'existence » Nous verrons dans la suite si on
doit considérer cette perspective d’une éternité intermittente
comme une promesse ou comme une menace,
Avant d'étendre notre enquête aux autres systèmes cycliques
de l’antiquité, disons un mot du caractère général de ces cosmologies présocratiques. Bien des traits du systeme d’Anaximandre,
tant dans sa structure que dans son fonctionnement, nous pa-
Página 5
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)l'institution, dans leur système, de cycles de restitution à brève
raissent étranges aujourd’hui. Mais les hardiesses cosmologiques
de ces penseurs anciens ne doivent pas nous tromper sur leurs
intentions. Leur propos à tous était de présenter une explication
rationnelle de l’univers, de substituer aux représentations mythologiques des anciennes croyances religieuses et de la poésie des
constructions ne faisant intervenir que les forces de la nature
telles qu’ils croyaient les voir et les comprendre, de bannir de
leur explication de la nature toute tentative inspirée par un
anthropomorphisme facile et apparent. End autres termes, leurs
systémes se sont voulus scientifiques, comme Va montré avec
force Paul Tannery, le premier savant frangais qui ait étudié les
présocratiques sous l’angle d'une science naissante, Quelque
extravagante que nous jugions aujourd’hui l'interprétation que
nous venons de voir du phénomène astronomique des éclipses
de Luneet de Soleil, la théorie présentée par Anaximandre réalise
un immense progrès quand on songe que beaucoup de ses
contemporains croyaient encore, comme l'avait fait le poète
Archiloque, qu’une éclipse est un effet maléfique opéré par une
|
divinité hostile qui fermait les yeux à un astre.
Les remarques que nous venons de faire à propos d’Anaximandre sur l’intention scientifique de sa cosmologie s’appliquent,
mutatis mutandis, à tous les inventeurs d’un système du monde
avant Socrate, quelle que soit leur option entre la structure
cyclique ou la forme linéaire du temps.
Les successeurs immédiats d’Anaximandre dans la suite des
penseurs présocratiques abandonnent en effet l'idée du Retour
éternel. Ils cherchent à sauver la présence cosmologique par
nence indéfinie du Monde dans son état actuel, sans arrêts nt
échéance qui réparent l’usure et les pertes du Cosmos au fur
et à mesure qu’elles se produisent et garantissent ainsi la perma-
DANS LA PENSÉE GRECQUE
413
Milet, avec l'air comme Anaximène, disciple de Thalès, avec le
les Éléates, renonce d'emblée au projet de construire ses mondes
successifs au moyen d’un seul élément. Au lieu d'opérer avec
l'eau comme substance primordiale à la manière de Thalès de
feu comme Héraclite d’Ephése, il admet comme un des fondements de sa physique l'existence des quatre éléments terre, eau,
air et feu. Ces éléments ne sont pas dégagés l’un après l’autre
au cours du processus cosmique, mais ils existent de toute éternité, et ils sont isonomes, c’est-à-dire ils jouissent de la même
dignité et ont la même importance dans l’économie del’ Univers.
On a voulu voir dans la rupture avec le monisme ionien et dans
l'instauration de la pluralité des éléments le mérite essentiel
d'Empédocle. Le vrai progrès réalisé par le Sicilien réside cependant beaucoup moins dans l'abolition du monisme matériel
de ses prédécesseurs que dans la substitution, au monisme dynamique des anciens, d'un dualisme dynamique comportant désormais deux forces cosmiques antagonistes au lieu de la force
unique au moyen de laquelle l’école ionienne avait activé le
fonctionnement de ses machines rondes.
L'innovation introduite par Empédocle résulte surtout d’une
critique à l'égard d’Anaximandre. Nous avons vu plus haut,
en effet, que le Milésien avait omis de préciser la nature de
l'agent cosmique qui opère l’évolution du monde, d’un &metpov
à l’autre, et c’est par induction plutôt qu’appuyés sur des textes
explicites que nous avons dû assimiler cette force au Noûc
d’Anaxagore. Mais ce qui est plus grave que ce manque de précision dans la question de la nature de l'agent cosmique, c’est
Punicité de cet agent chez Anaximandre. Comment une force
unique pourrait-elle plier le devenir universel en un circuit fermé
et ramener le monde à son état initial, en agissant droit devant
elle sans rebrousser chemin ? A moins de changer d’orientation,
le même agent cosmique ne saurait pas détruire dans la seconde
phase de l’histoire du monde ce qu’il avait lui-même construit
dans la première phase. C’est pour éviter cette impossibilité
qu’Empédocle prend l'initiative de remplacer dans sa dynamique à lui la force unique d’Anaximandre par un système de
deux forces opposées dans leurs effets, une force de dissociation
qu'il appelle poétiquement la Haine, Neïxog, et une force d’assoet des tractions sur la substance des éléments, se relèvent mutueldu fonctionnement du monde. Au cours de l’une des deux
cosmiques séparées l’une de l’autre par des arrêts momentanés
lement dans la direction du devenir universel dans deux phases
substratum matériel ayant le pouvoir d’exercer des pressions
ciation, Amour, ®irörmg. Ces deux forces, liées chacune à un
renaissances. Héraclite d’Ephtse, par exemple, pour nommer
du devenir monoencore une fois un des grands représentants
drome et du temps linéaire, maintient l'équilibre du bilan des
. forces cosmiques en introduisant dans sa physique, dont l’agent
moteur est le feu, la notion de mesure. Le Soleil ne rayonne chez
lui qu’autant de chaleur vers la Terre qu'il en reçoit par les exhalaisons chaudes qui montent vers lui de la surface de la Terre
oo
et des mers,
Une physique fondée sur des cycles de restitution à longue
. phases, les éléments, étroitement mélangés au commencement, se
de ses prédécesseurs et des philosophes contemporains, dont
échéance, avec Vidée du Retour éternel qu’elle implique, est
reprise, deux générations aprés Anaximandre, par Empédocle
d' Acragas. Ce penseur, grand observateur de la nature, médecin,
thaumaturge et poëte et qui, de plus, avait étudié les Systèmes
Página 6
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)même état, au même moment de la période suivante, par deux
séparent progressivement sous l’action de la Haine et se disposent 4 la fin en des couches superposées de terre, d’eau, d’air
et de feu; pendant la seconde phase, la substance de l’ Amour
avance de la périphérie du monde vers le centre en disloquant
progressivement la structure stratifiée qui avait été l’effet final
de l’action de la Haine, les éléments se pénètrent de nouveau
et finiront par former le même mélange homogène qui avait
rempli les limites de l'Univers au commencement de la phase
précédente évoluant sous le régime de la Haine. Cet état atteint,
la grande période cosmique recommence; elle est inaugurée,
comme la précédente, par le régime séparateur de la Haine, et
elle se termine par l’action associative de l’Amour, et ainsi de
suite indéfiniment. Un état déterminé du monde se situant à
un moment donné d’une période cosmique est donc séparé du
étant causée par l’immobilité de l Univers stratifié auquel aboutit
arrêts du devenir universel, par deux «fins du Monde », l’une
visuels, de l’œil vers les objets ; sous le régime de l’ Amour, en
le règne de la Haine, l’autre par la stagnation du mélange homogène créé par l'Amour. La vie organique n’est possible qu'au
milieu de chacune des deux phases cosmiques. Empédocle nous
donne des détails intéressants sur la façon dont il s’imagine la
formation des êtres vivants, en particulier sur le rôle de la sélection naturelle dans la création d'organismes aptes à la vie. Ajoutons seulement que les forces de l'Amour et de la Haine, qui
régissent le devenir pendant les deux phases, étant opposées
dans leur orientation, les phénomènes physiques qui se correspondent d’une phase à l’autre sont opposés et polaires. Nous
sommes bien renseignés, grâce à un célèbre fragment d’Empédocle, sur ce renversement dans le cas particulier du phénomène
de la lumière et de la vision. Sous le régime dela Haine, la perception visuelle s’opère par l'émission de jets de feu, de rayons
ceux de l’autre, pour parler avec Anaximandre, la réparation de
revanche, les objets sont perçus au moyen des effluves de feu
qui se dégagent des corps et pénètrent dans les yeux des êtres
vivants. La symétrie physique entre les deux phases de la période
cosmique est si rigoureuse, les phénomènes de l’une paient à
leur injustice avec une probité telle que, d’après les fragments
conservés, Empédocle a cru pouvoir se borner à une description
détaillée de l’un seulement des deux régimes, celui de la Haine,
dans la certitude qu'il avait que le devenir sous le régime de
l'Amour peut se déduire de celui de la Haine par un simple
changement d’orientation. Nous trouvons une charge de la
physique polaire d’Empédocle dans le diptyque du monde orienté
x
par le timonier céleste et du monde à l’envers dans le mythe
DANS LA PENSEE GRECQUE
415
cosmologique du Politique, qui s’inspire en grande partie du
poéme didactique du Sicilien, comme l’a montré l’éditeur de ce
dialogue, le chanoine A. Diès.
La représentation du Retour éternel telle qu’elle se manifeste
dans les systèmes que nous venons de voir était acceptable pour
tous ceux qui acceptaient l’hypothése que l’ancienne philosophie
ionienne faisait implicitement sur la nature et sur la destinée
de l’âme. Cette hypothèse était celle de l’hylozoïsme, qui consistait à admettre que l’äme est étroitement liée au corps et que le
retour identique des conditions physiques de notre existence
ramène aussi identiquement la vie de l’âme et les phénomènes
de conscience qui l’accompagnent, Mais parallèlement à l’hylozoisme ionien d’autres penseurs avaient développé des systèmes
du monde dans lesquels l’âme était indépendante de la matière
et impérissable, Les pythagoriciens avaient prêté une âme à des
corps que l’école ionienne et Empédocle considéraient comme
inanimés, et ils avaient intégré ces corps, à savoir les astres, dans
donner la renaissance des âmes avec la renaissance du Monde,
le circuit de la métempsychose, de la migration des âmes, au
même titre que les corps des êtres vivants de toute espèce. Les
rythmes de ces voyages des âmes à travers de multiples incarnations s’échelonnant des animaux inférieurs aux étoiles étaient
à l’origine indépendantes des transformations du cadre physique,
et on a l'impression que dans le pythagorisme primitif, la palingénèse se réalisait dans un cosmos en équilibre dynamique et à
structure invariable. Le jour où des pythagoriciens de la seconde
et de la troisième génération, comme Archytas et Philolaos,
entreprennent de soumettre leur cosmos aux rythmes du Retour
éternel, il fallait réformer la physique. Trois hypothèses préalables deviennent nécessaires. Il fallait en premier licu coorles rythmes palingénésiques avec les rythmes physiques. En
second licu, puisque les âmes, immortelles, devaient survivre
aux fins du Monde et passer d’une période cosmique à l'autre,
il fallait leur assurer un refuge, un point d'appui, dans l'Univers
physique, qui fût lui-même à l’abri des transformations incessantes, une donnée stable dans la ruine générale, et ce refuge
stable sera le ciel étoilé avec ses configurations et ses périodicités.
Il fallait, enfin, établir des liens de cause à effet entre les périodicités imperturbables du ciel étoilé d’une part et le devenir
sublunaire qui aurait à se plier aux rythmes célestes. Les catastrophes marquant les limites entre les périodes terrestres successives étaient amenées dans cette représentation par la Grande
année, dont les pythagoriciens, grands connaisseurs en matière
La Grande année était la période à l'expiration de laquelle les
d'astronomie, avaient évalué la durée et étudié les vicissitudes.
Página 7
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sept astres errants se retrouvaient dans la méme position, par
rapport 4 eux-mémes et par rapport à la sphére des étoiles fixes,
qu’ils avaient occupée au commencement. En postulant une
relation entre les configurations du ciel étoilé et le devenir à la
surface de la terre, le pythagorisme récent fait ainsi coïncider la
période cosmique du Retour éternel avec la période astronomique de la Grande année, La conjonction simultanée des sept
planètes dans telle ou telle constellation du Zodiaque et leur dispersion maxima sur le Zodiaque marquaient dans cette représentation les tournants de la période cosmique.
Mais si le Retour éternel ainsi conçu par les pythagoriciens, le
Retour éternel astronomique, était plus satisfaisant que celui
des Anciens au point de vue mathématique, puisque la durée
de la période T était maintenant calculable d’après les observafigures. On pouvait se demander, dès lors, si Pirrationnel ne se
416
tions astronomiques, il prêtait à de graves objections du point
de vue physique. Admettre que les mouvements célestes ont sur
le devenir sublunaire une influence telle que la répétition, d’une
période à l’autre, des mêmes combinaisons d’astres a pour effet
la répétition des mémes objets, des mémes étres, des mémes phénomènes, revenait en effet à attribuer au ciel étoilé une causalité
à laquelle l’observation opposait un démenti quotidien. Les
représentations cycliques, sous leur dernière forme, chez les
pythagoriciens, relevant d’une magie astrale plutôt que d’une
physique rationnelle, pouvaient désormais ouvrir le chemin aux
spéculations astrologiques de l’époque alexandrine et de l’Antiquité tardive, mais elles marquent la fin du Retour éternel
fondé sur des considérations cosmologiques relevant des sciences
physiques de l’époque. Rien d'étonnant, dès lors, que la réflexion
philosophique, en dehors du pythagorisme, s'oriente de nouveau
vers une représentation monodrome du devenir universel.
La fin du ve siècle vit en effet surgir tout un faisceau d’objections contre la conception cyclique du temps.
19 La première objection relève de la science arithmétique et se
dirige plus particulièrement contre le Retour éternel astronomique
des pythagoriciens. L'existence d'une Grande année est en effet
étroitement liée au postulat d’un rapport rationnel entre les
périodicités de tous les mouvements célestes. Les pythagoriciens de la première génération avaient admis ce postulat, qui
faisait partie de leur philosophie arthmétique, de cette première
mathesis universalis de l’histoire, fondée sur le nombre entier et
exprimée par le principe pythagoricien que toute chose est
nombre, ravra ypnpara &p1fuot. Mais entre temps avait éclaté
ce que Paul Tannery appelle « le scandale logique de l’irrationnel », et les progrès de la géométrie donnaient à l’incommensurable une importance croissante dans les relations métriques des
logeait pas aussi dans les relations entre les astres. Il suffisait
que deux seulement parmi les astres errants eussent des périodicités incommensurables entre elles pour qu’il fût impossible,
dans l’absence d'un multiple commun, de voir ces deux astres
revenir aux mêmes points du même signe zodiacal en un temps
Dn
;
fini.
nt des
déduisa
se
,
ysique
2° Des objections d'ordre métaph
allaient
Platon,
de
e
idéalist
phie
philoso
e
principes de la nouvell
bientôt rejoindre les contestations du Retour éternel fondées sur
des considérations mathématiques. Très tôt déjà, dès le diaet
logue Phédon, Platon avait opté pour la conception linéaire
L'idée
e.
cycliqu
ion
concept
la
contre
monodrome du temps
du souverain bien dominant dans l'univers platonicien les causes
matérielles est en effet incompatible avec la représentation d une
métamorphose perpétuelle d'un monde où aucun état ne saurait
vie ct
être considéré comme le meilleur. Plus tard, dans la
l’œuvre de Platon, surgit une seconde incompatibilite. La theorie
des idées types et de leur combinaison à l'infini, dans les dialogues métaphysiques, jointe au postulat éléate de l'existence
effective de tout ce qui est pensable, prescrivait à la réalité sensible la production de phénomènes et d'êtres variés à l'infini,
autour d’un nombre fini de types stables, et cette réalisation
infiniment variée n’était possible que dans un devenir monoe
drome et dans un temps linéaire, puisqu’un univers cycliqu
succesues
cosmiq
s
période
des
cours
au
iment,
répète indéfin
sives, non seulement les types et les espèces des choses et des
irement
êtres, mais même les individus avec leur nombre nécessa
ses
fini. Dans sa cosmologie, Platon tire les conséquences de
par
nté
représe
est
Timée
du
rs
l’unive
:
s
ysique
principes métaph
lui comme exempt de vieillesse et de maladie, dyñp&c xat avocos.
ne
3° En troisième lieu, si la structure cyclique du devenir
400
de
autour
s
penseur
les
par
e
pouvait plus être justifié
avant J.-C., elle ne pouvait plus être reçue par la conscience générale des Grecs de ce temps. De profonds changements s étaient
produits, depuis le vie et le commencement du ve siècle,
dans
pouvait
la société grecque. La perspective d’un Retour éternel
à ces
e,
imandr
d’Anax
e
porain
contem
cratie
sourire à l'aristo
leurs
et
sujets
grands propriétaires terriens régnant sur leurs
ale. pie
soldats et gérant leurs biens d’une façon encore patriarc
s
n’aurait pu causer que des alarmes aux citoyens d Athene
400 et au SHWoS des autres villes grecques, qui avaient
e
assiste aux
s
horreurs de la guerre du Péloponnèse, aux luttes des faction
qui
e,
Hérodot
d
isme
l’optim
A
politiques, au procès de Socrate
avait encore pu présenter l’histoire comme le rétablissement
Página 8
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)infaillible, par les dieux, de l’équilibre dérangé passagérement
par la démesure de l’homme, avait succédé le réalisme pessimiste de Thucydide, pour qui l’histoire est dominée par la loi
du plus fort, voilée par les usages diplomatiques ou cyniquement
avouée, comme il le montre dans le dialogue de Mélos. Il n’était
donc plus possible, désormais, à un penseur sensible aux vicissitudes de la condition humaine d’enseigner une conception du
temps qui ramènerait éternellement, avec quelques rares périodes
heureuses et un petit nombre d'individus atteignant un haut
degré de perfection, les destructions insensées de la guerre, les
misères de l'esclavage, le triomphe de l’injustice, l’anéantissement du faible et, enfin, la foule immense et anonyme des
méchants et des médiocres. C’est par des considérations bien
différentes de la représentation d’une pérennité physique intermittente que Platon assure à la personnalité humaine, et surtout
à la personnalité d’élite, sa permanence, en la faisant participer
au monde des essences intelligibles soustraites aux flux du temps,
alors que
le devenir sensible et le temps empirique sont monodromes dans son système.
Linéaire et monodrome, bien que rythmé par des périodicités
astronomiques comme chez Platon, tel est aussi le caractère du
devenir cosmique dans le système d’Aristote, dont le Monde est
maintenu en un mouvement perpétuel par un premier moteur
immuable. L'autorité d’Aristote fait prévaloir la physique linéaire
dans l'antiquité tardive. Une tentative des stoiciens pour faire
revivre l'idée du Retour éternel, mal fondée dans leur système,
reste sans audience. Sous l'influence d’Aristote, la philosophie
chrétienne du Moyen Age adopte à son tour la forme linéaire
_du devenir physique. A l’époque de la Renaissance et du baroque,
cette représentation est si fermement ancrée dans les esprits
que personne ne sera inquiété pour avoir enseigné l'éternité
du temps, alors que la thèse correspondante pour l’espace, à
savoir étendue illimitée de l’univers, sera rejetée sévèrement par
les docteurs.
Dans les temps modernes, à part peut-être les continus spatiotemporels non-euclidiens, se refermant sur eux-mêmes, de la
physique contemporaine, le temps adopté par la philosophie
est linéaire et monodrome.
Le rêve de Nietzsche à Sils Maria, pour retourner à notre
commencement, non pas dans l’ordre du temps, mais dans la
suite de nos citations, le rêve de Sils Maria se présente donc
comme un bloc erratique, témoin d’un âge et d’une manière
de penser révolus, égaré dans un monde moderne.
Mais si la construction de Nietzsche n’a pas eu la moindre
influence sur nos idées sur le temps, elle marque une date impor-
DANS LA PENSÉE GRECQUE
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tante dans l’histoire de la philologie classique. Elle a orienté
Phéllénisme de la fin du xıx® siècle, dans sa patrie et en France,
vers l’étude des présocratiques, en attirant l'attention sur une
des conceptions les plus originales et les plus hardies dela Grèce
archaïque.
Charles MUGLER
Professeur à la Faculté des Lettres de Nice.