Avant propos aux pages pythagoriciennes

Autor
Perillie, J.L.
Publicado en
Euvres completes de Simone Weil
Año
2009
Tema
WEIL
Idioma
Français
Categoría
C7 Filosofía
Número de archivo
7678

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Mostrar texto completo13 páginas

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Aw 2nr | - L. b) Pythagorisme et Simone Weil (1) "Avant-propos aux pages pythagoriciennes", in édition des Œuvres complet tome VI, vol. 4, de Simone Weil (/ntuitions pré-chrétiennes). Florence de Lussy (dir.), Gallimard, 2009, p. 64-72.

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b) Pythagorisme et Simone Weil (1) "Avant-propos aux pages pythagoriciennes", in édition des Œuvres complètes¸ tome VI, vol. 4, de Simone Weil (Intuitions pré-chrétiennes). Florence de Lussy (dir.), Gallimard, 2009, p. 64-72.

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AVANT-PROPOS AUX « PAGES PYTHAGORICIENNES » Quelques propos récurrents des Écrits de Marseille indiquent tout ce que Simone Weil doit au philosophe néoplatonicien du ve Siècle, Proclus, concernant une certaine vision théologique de la mathématique pythagoricienne. Une première note apparaît dans le recueil « Dieu dans Platon » (ms. 29) : La Grèce a eu une mystique où la contemplation mystique s’appuyait sut les relations mathématiques. Très singulier. Cf. Proclus sur Platon et Philolaos!. Nous sommes alors en février 1942, Trois mois plus tard, dans les Intuitions pré-chrétiennes, le début du passage de Proclus est alors cité tel quel dans sa traduction : ... les mots de Proclus sont clairs : « Platon nous enseigne beaucoup de doctrines merveilleuses concernant la divinité au moyen de notions mathématiques?. » Une rapide comparaison des deux textes révèle que Simone Weil passe de l'étonnement au plein assentiment. En d'autres termes, 1. Infra, p. 103. Simone Weil fait référence à un extrait du Commentaire sur le premier livre des éléments d'Euclide (éd. Friedlein, 22, 9) = fragment Diels Kranz (D K 44 B 19) attribué à Philolaos : «C'est la raison pout laquelle Platon nous enseigne beaucoup de doctrines merveilleuses concernant la divinité au moyen de notions mathématiques. C'est du même voile qu’use la philosophie pythagoricienne pour dissimuler son initiation aux dogmes divins. On retrouve ce même procédé dans l’ensemble du Traité sacré, dans les Bacchantes de Philolaos et dans toute l'initiation théologique de Pythagore. » Pour Philolaos, voir aussi le fr. 11, I.P.C., infra, p. 255. 2. LP.C., infra, p. 255.

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une formule qui apparaît au départ comme relativement extérieure à sa propre pensée, suscitant néanmoins un vif intérêt, semble devenir l’objet d'une véritable rézppropriation. Or, si on tient compte du fait que la citation de Proclus figure maintenant au sein d’un long développement intitulé : «A propos de la doctrine pythagoricienne», on constatera que la philosophe n hésite plus à se présenter elle-même comme engagée dans une certaine direction, qui n'est autre que celle d’une réelle adhésion à cette théologie pythagoricienne, telle qu'elle la conçoit notamment à partir de la formule de Proclus. À titre de confirmation, les multiples notes relatives tant aux fragments attribués à Philolaos qu'aux dites « doctrines merveilleuses » tirées de 1'Ep¿momis et d'autres dialogues platoniciens, que l’on trouvera dans les Cahiers contemporains (de VIII à XII), ne sauraient démentir le fait qu'en l’espace de trois mois, entre février et mai 1942, cette source d'inspiration occupe une place croissante dans sa réflexion. Mieux encore, une dernière note’ toujours relative à cette approche « proclusienne » du pythagorisme en dit long sur les options majeures de la philosophe : Cette interprétation théologique de la géométrie, qui d’ailleurs est simple et lumineuse en elle-même, est appuyée non seulement par le passage de Proclus cité plus haut, mais encore par un autre fragment de Philolaos extrêmement étrange pour notre mentalité actuelle *, et qui montre que depuis la Grèce il s'est opéré à un moment donné un retournement. Ce moment se place sans doute au cours de la Renaissance (non au début). Il s'agirait d'opérer le retournement inverse. Si l'érangeté du contenu théologique est signalée à nouveau, elle se voit maintenant élargie et expliquée d'une manière historique. Il nous faudrait donc remonter à la seconde période de la Renaissance pour comprendre que c'est lors de la première éclosion de la modernité que l’antique tradition a été rejetée et abandonnée, d’où cette singulière impression de dépaysement qu'elle suscite de nos jours. Toutefois, Simone Weil, loin de se contenter de restituer la tradition perdue, demande instamment que l’on y revienne par « retournement inverse ». 1. Paragraphe de l'Esquisse du « Commentaire des textes pythagoriciens » (donné en annexe du volume, infra, p. 698). 2. Il s’agit du fragment 11 cité dans les 1.P.C., infra, p. 257.

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Le domaine grec De tels propos sont sans ambiguité : Simone Weil semble se prononcer en faveur d’un recentrement autour du pythagorisme. Or cet aspect de la philosophie de Simone Weil a été assez peu étudié en tant que tel. Rares sont les commentateurs qui abordent de près ou de loin la question d'un «pythagorisme de Simone Weil »!. On aurait tort, cependant, de ne voir lá que l'expression de pures spéculations générales et abstraites. Á travers les pages inspirées de Simone Weil, il semble que l'on parvienne á capter une nouvelle fois cette Parole originelle, ce Logos des Anciens rapporté par le Socrate mystique du Phédon (67c, 70c), du Philèbe (16c), ou par l'Athénien des Lois (715€). Mais toute l’originalité ici vient de ce que cette nouvelle manifestation est associée à la Parole christique. La synthése est donc retrouvée : ce ne serait en _ réalité plus qu'un seul et méme message, ou plutót deux versions du Logos divin s'adressant initialement á des peuples différents, mais révélant une méme vérité et un méme principe d'universalité. Que cette entreprise de « retournement » vers une lointaine tradition ancestrale soit envisagée au pire moment de notre histoire, en cette période funeste 1942-1943, ne saurait étre sans signification. Dès lors qu'elle fait resurgir, dans le paroxysme de la tourmente, comme elle seule était en mesure de le faire, cette source que l’on croyait tarie, Simone Weil revient à l'essentiel et nous permet, dans l'éventuelle perspective d'une refondation, de revenir à nouveau au principe vital de notre civilisation : L’unique chose que nous puissions bâtir, c'est une civilisation. Nouvelle par rapport à l’affreux chaos qui finit en cauchemar. Antique d'esprit. Vivante. Si nous pouvons?... Reprenons le message proclusien. Comment faut-il comprendre cette « interprétation théologique de la géométrie » ? Il est vrai que les propos sont déconcertants, mais non pour autant incom1. Notons cependant le travail de M. Vetö, La Métaphysique religieuse de Simone Weil, Vrin, 1971, p. 11, n. 8 : « L'étude “À propos de la doctrine pythagoricienne” est l'exposé le plus important des fondements de sa métaphysique religieuse. » Voir encore Florence de Lussy, 7 Introduction du Tome VI, vol. 3, des Cahiers (février 1942-juin 1942), ..26. 2..E.L., 177. On trouvera aussi dans la lettre à Jean Wahl (Exvres, 979), écrire à New York en octobre 1942, au moment de s'embarquer pour l’Angleterre, l’expression la plus synthétique du projet de refondation de Simone Weil. Voir 0.C. IV 1; l’Avantpropos de Robert Chenavier, p. 27.

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préhensibles. La grande intuition de Simone Weil est simplement de reprendre l’analogia pythagoricienne du Timée de Platon (31c32a), l'égalité géométrique à trois termes, comme égalité de logo; (de rapports) ou médiété (a/b = b/c)', pour y voir la « formule », Fexpression même de la Trinité. «En somme, écrit-elle, l’apparition de la géométrie en Grèce est la plus éclatante parmi toutes les prophéties qui ont annoncé le Christ’. » Grâce à la reformulation mathématique, le dogme de la Trinité trouve ainsi pour la pensée humaine son expression la plus directe. En effet, mathématiquement parlant, l’analogia (ou Vhomologia’) implique deux extrêmes et une médiation. Deux possibilités, au plan de l’économie trinitaire et au plan sotériologique, s'offrent alors pour penser la Trinité sur ce mode. Au plan sotériologique, si le Christ est confessé comme unique médiateur entre Dieu le Père et les hommes, c'est dans l'Esprit qu'une telle médiation se réalise. L'Esprit est comme le milieu où se déploie cette médiation, ou encore comme le rapport qui se noue entre le Pere et le Fils aussi bien qu'entre le Fils et le croyant (on retrouve la formule a/b = b/c). En revanche, au regard de l'ontologie trinifaire, ce même principe de l’homologia s'avère défaillant : Dieu le Père est au Fils ce qu'il est également à l'Esprit, le principe et la source. Diffère cependant le mode de procession“. Bien qu’elle n'ait pas été à même d'opérer ces distinguos (son «savoir » théologique étant des plus restreints), il ne fait aucun doute que, pour Simone Weil, « le Christ est la médiation même ». Encore faut-il pouvoir saisir tout ce qui en résulte, notamment comment l’on passe de la théologie à la cosmologie. Et la philosophe de citer derechef le pythagoricien Philolaos (fr. 6), qui declare que les choses de natures différentes ont besoin d’être 1. Sur la fonction médiatrice de la moyenne proportionnelle dans le Timée, voir aussi KS, ms. 10. 2. LP.C., infra, pp. 266-267. 3. Platon, Time, 32c 1-2, 81” dvadroytag óuoloy%cav : expression annotée et teaduite par S.W. : « convenant à soi-même par la proportion ». Voir aussi I.P.C., infra, p. 259. Le terme homología est même plus ancien que Pythagore, puisqu'il remonterait, “après Proclus, à Phérékydés, maître de Pythagore («Notes de Londres », infra, p 325. 4. En effet, il s’agit d’engendrement pour le Fils, et de « spiration » pour l'Esprit, le Fils participant à cette dernière, soit comme source conjointe (et c'est expression Feliogue pour la théologie occidentale), soit comme médiation (le per filium des théologiens orientaux). Nous remercions ici François Marxer qui a généreusement accepté de mettre à notre disposition sa compétence de théologien. 5. 1.P.C., infra, p. 288. Voir à ce sujet les « Notes de Londres », infra, p. 328.

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Le domaine grec « enfermées ensemble sous clef (sugkekleisthai) par une harmonie (harmoniai) capable de les maintenir en un ordre universel (en kosmóz)* ». Le rie de «l’enfermement sous clef par une harmonie » devrait permettre de saisir le sens opérationnel, à la fois naturel et technique, de la Proportion géométrique. Philolaos enseigne (fr. 1 DK) que « c'est de l’accord entre les limites et les illimités que le monde ainsi que tout ce qu'il contient ont été constitués ». Au principe de l’illimité correspond tout ce qui, dans le monde, est privé d’ordre : c’est l’inertie de la matière, l’inorganisation, le donné informel. L'harmonie résulte de l'introduction du nombre qui apporte une limitation à l’illimité, ordonnant les contraires, les soumettant à une loi. On comprend d’ailleurs que Simone Weil cite en avant-propos de ses méditations pythagoriciennes un passage « philolaïque » du Philèbe de Platon? qui montre que la limite « c'est l'essence de l’égal et du double et de tout ce qui empêche les choses contraires entre elles de diverger, mais les met en proportion et en accord en y imprimant le nombre ». Intuition d'une très grande importance, comme nous le verrons par la suite : le nombre, qui est /ogos, pour Simone Weil, est une médiation entre l'unité et l’illimité. Sur le plan de la tradition, Simone Weil retient que Platon, dans le Philébe (160), rapporte cette importante doctrine cosmothéologique, non pas en citant Philolaos, mais en disant : «Les Anciens (hoi palaioi) qui valaient mieux que nous et habitaient plus près des dieux, nous ont transmis cette tradition, c'est que les réalités dites éternelles? procèdent de l’un et du plusieurs et portent enracinées en elles la limite et l’indétermination. » « C'est là un don des dieux aux hommes, cela est évident pour moi, dit Socrate ; et de quelque endroit du séjour des dieux il a été jeté par un Prométhée en même temps qu'un feu très lumineux. » Pour 1. Voir K10, ms. 55 (0.C. VI 3, 290). Dans son résumé des pages pythagoriciennes des I.P.C. (K12, mss. 29-31 — 0.C. VI 3, 400-404), SW. interprète la formule de Pythagore (Diogène Laérce, VIII, 33): prAtav civar ¿vapuóviov todtyta (l'amitié est une égalité faite d’harmonie) à cing niveaux différents : 1° la Trinité (voir Philolaos, fr. 10); 2° Opposition du Créateur et de la créature; 3° Amitié entre Dieu et l’homme : Mediation; 4° Amitié entre les hommes; 5° Harmonie des choses; avec la médiation comme limite, qui est aussi Jogos et aritbmos. 2. Platon, Philèbe, 25e. Voir K 8, ms. 21 (0.C. VI 3, 58) : «L'harmonie est l' union de l’illimité et de la limite (Philolaos, Phi/èbe) et cette harmonie a été révélée aux hommes par Prométhée (Philebe). Donc identité entre |’ Ame du monde [proportion géométrique du Timée}, l'Amour [Erôs du Banquet} et Prométhée. » 3. Voir K8, ms. 6 (0.C. VI 3, 46).

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Simone Weil, il est clair que l’on puise ici à la source même, au Palaios Logos, relativement auquel les pythagoriciens eux-mêmes ne sont que des témoins, des passeurs', nous rapportant ainsi au don prométhéen du feu de l'esprit, aussi nécessaire pour vivre, sinon plus, que le feu matériel. Dans le prolongement du domaine cosmo-théologique, Simone Weil interprète les progrès stupéfiants de la science mathématique grecque des ve et rve siècles comme n'étant finalement autre chose que le déploiement systématique et ordonné des propriétés a priori de la proportion géométrique. La mathématique grecque serait théologique dans son essence originelle ?, dans sa révélation, comme Pont vu les pythagoriciens et Platon, mais elle n’en est pas moins mathématique: c'est la science même’! Alors que toute la pensée grecque d'une manière générale, qu’elle soit philosophique, artistique, politique, hippocratique, se voit intimement gouvernée par le principe de la proportionnalité, la mathématique grecque ne surgit dans toute sa force et sa puissance que pour en exprimer la substantifique moelle. Inutile de chercher plus loin la genèse du « miracle grec » : nous découvrons là, avec Simone Weil, une vision globale nous permettant de comprendre non seulement la spécificité de la civilisation grecque, mais aussi la production d'œuvres mathématiques majeures comme la publication des Éléments d’Euclide à la fin du Ive siècle avant J.-C. Peu importe finalement le caractère extrêmement rapide de la reconstitution de cette histoire des mathématiques grecques qui vient s'inscrire en point d'orgue des Intuitions pré-chrétiennes. Simone Weil ne prétend fournir qu’une esquisse : autant dire qu'il s’agit, comme dans le développement théologique antérieur, d’aller directement à l'essentiel, l'important étant d’avoir compris le caractère, d’abord théologique, ensuite paradigmatique et fécond 1. « Dieu dans Platon », infra, p. 105-106. 2. Voir Philolaos, fr. 11 cité par S.W. en 1.P.C., infra, p. 257. À noter que la critique rejette unanimement l'authenticité du fr. 11, comme véhiculant une phraséologie religieuse et redondante, propre à l’Ancienne Académie, non vraiment compatible avec le style « sévère » des fragments présocratiques. Voir Carl A. Huffman, Philolaus of Croton, Pythagorean and Presocratic, Cambridge University Press, 1993, p. 349. Même chose pour le fr. 10. 3. LP.C., infra, p. 261. 4. Pour ce qui concerne l’origine du projet de retracer l’histoire de la science grecque, on se reportera à l’Avant-propos I de Michel Narcy, dans le volume 1 des Cahiers, O.C. VI 1, 25 sqq.

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Le domaine grec à tous égards de la moyenne proportionnelle”. Celle-ci trouve son expression immanquablement géométrique par l'inscription du triangle dans le cercle, la hauteur ayant dès lors la caractéristique de permettre de construire, au sein du triangle rectangle, deux triangles semblables au premier et entre eux, et d'être, par voie de conséquence, moyenne proportionnelle entre les deux sections de l’hypoténuse. Si Thalès n’a utilisé que la proportion discontinue à quatre termes, c'est qu'il fallait en passer par là pour découvrir les propriétés remarquables de la proportion continue à trois termes. Pourquoi y a-t-il un théorème dit « de Pythagore » avec élévation au carté des côtés d’un triangle rectangle? La réponse est immédiate : de la similitude des triangles se dégage toute une série de propriétés, dont celle du théorème de Pythagore, au même titre que celle de la hauteur comme moyenne proportionnelle, précisément l'âme même de la figure. De là à ce que cette moyenne soit identifiée comme étant l’Ame du Monde dans le Timé de Platon, il n’y a qu'un pas à franchir. Les pythagoriciens ont-ils réellement procédé ainsi? De fait, pense Simone Weil, ils ne pouvaient qu'être conduits à établir cette démonstration. Peu importe si oui ou non ils ont exactement emprunté une voie aussi pure et aussi directe. L'important est de voir que c’est toujours la moyenne proportionnelle qui donne un sens et une direction à toutes les découvertes qui ont réellement été faites. La philosophe, remontant au principe même de la géométrie, qui est moyenne proportionnelle, retrace, en l'espace de quelques pages, l’ordre parfait des découvertes que les mathématiciens ont suivi peu ou prou, sans jamais s'en écarter totalement, le déploiement réel de la géométrie grecque suivant finalement de très près l’ordre idéal et logique des propriétés. Dans la suite de l’« Esquisse », une série d’au moins trois étapes décisives sera présentée avec cette concision et cette vélocité si particulières de Simone Weil, qui nous la montrent très proche du style des Anciens. On n’en retiendra ici que la première, à savoir la parution du livre sur la proportion, le livre V des Éléments d’Euclide, que l'on doit à Eudoxe, disciple du pythagoricien Archytas de Tarente et ami de Platon. Simone Weil y voit, avant l'heure, l’Enonciation de la théorie du nombre rél «à l'état de perfection ». Une telle affirmation paraîtra excessive, il n’en reste 1. Dans un fragment inédit retrouvé dans ses papiers, S.W. a donné des indications précisés sur la signification de cette « Esquisse d'une histoire de la science grecque », dont le caractère pythagoricien est affirmé avec la plus grande netteté. Voir infra,

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Le domaine grec nombre = nombre ——~, indéfini 1 comme V nombre — = V nombre nombre Il ne faut voir ces formules que comme des schémas résumant la méthode épurée de la science mathématique, science des sciences. L'important pour Simone Weil a toujours été de saisir l'esprit de la science, comme Montesquieu en son temps recherchait l’esprit des lois. Et, fort curieusement, une cosmo-théologie se dessine chez l’une comme chez l’autre. Quand nombre d’historiens des sciences et de la philosophie épiloguent indéfiniment sur des détails, Simone Weil, de main de maitre, se jouant de toutes ces hésitations, parvient, semble-t-il, à saisir d'un seul trait le principe même d'une science sublime, en en restituant le surgissement avec une acuité et une sûreté de pensée que l’on ne peut qu’admirer. La fascination que ne cessent d’exercer les écrits de Simone Weil peut ainsi se comprendre : qu’on l’admette ou non, il semble bien que c'est le Logos intemporel — comme Médiation, avec cette profondeur de signification que l’on perçoit effectivement chez Héraclite lui-même ! — qui a parlé à nouveau sous la plume inspirée de cette jeune philosophe, parvenue, en un des moments les plus critiques de notre histoire, à réactualiser les fondements de la civilisation hellénico-chrétienne. JEAN-LUC PÉRILLIÉ 1. Simone Weil, dans ses notes sur Cléanthe et Héraclite («Notes de Londres », infra, p. 324, a bien signalé la signification première du Logos héraclitéen comme « Médiation », à la place de « Verbe ». Or il se trouve que certains travaux d’érudition du xx siècle apportent une confirmation notoire à cette intuition weilienne concernant le caractère à la fois architectonique et dynamique du Logos, en tant que principe de proportion chez Héraclite, comme partout ailleurs dans la pensée grecque. Hermann Frankel a montré dans «A Thought Pattern in Heraclitus », in American Journal of Philology, LIX (1938), pp. 321 sqq., que le concept d'identité de rapports ou de proportion géométrique traverse la totalité de la pensée d'Héraclite, constituant a thought pattern, un schéme qui sert de canevas pour de nombreuses conceptions, au point qu’il est possible d'y voir la clé du véritable Logos héraclitéen. Plus récemment, L. Couloubaritsis (Avx origines de la philosophie européenne, Bruxelles, 1992, pp. 57 sqq.) retient le sens de rapport, proportion pour le Logos héraclitéen, et admet à cet égard une influence de Pythagore.