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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)Revue d'histoire des sciences et de leurs applications 1971 5 197-221 C1 biology
Caan
DIOR AL DM
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)Pierre-Maxime Schuhl
In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1952, Tome 5 n°3. pp. 197-221.
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Schuhl Pierre-Maxime. Les premières étapes de la philosophie biologique. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs
applications. 1952, Tome 5 n°3. pp. 197-221.
doi : 10.3406/rhs.1952.2943
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1952_num_5_3_2943
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)premières
philosophie
étapes
biologique (1)
On a souvent souligné l'importance des relations entre science
et philosophie, et des ouvrages célèbres les ont examinées dans le
secteur des mathématiques et des sciences physiques et chimiques ;
il semble que ces inter-réactions aient été moins étudiées en ce qui
concerne la philosophie dans ses rapports avec les sciences biolo
giques,
dont l'importance n'est pourtant pas moins considérable, et
c'est sur leurs premiers aspects en ces domaines que je voudrais
présenter quelques remarques.
Premiers aspects : le mot est bien ambitieux ; il pose, en effet,
un difficile problème sur lequel il semble que tout ait été dit : celui
des origines, celui de la pensée primitive qui, prise à la lettre, nous
échappe. Aussi, nous efforcerons-nous de résister à la séduction des
généralisations, même les plus séduisantes pour l'esprit, celle, par
exemple, qui fait dériver en tous lieux les sciences biologiques,
comme les autres, de la magie. Dès 1927, Daniel Essertier mettait
en garde contre cette conception (2), et autrefois Louis Weber
avait présenté des idées différentes sur l'évolution de la connais
sance
(3). Il sera plus sage, croyons-nous, de nous contenter de noter
ce que nous constatons à cet égard dans les civilisations les plus
anciennes que nous puissions atteindre. Or, il se trouve qu'à
l'heure présente nous parviennent, de points très divers de l'horizon,
des indications convergentes sur des vues auxquelles différents
chercheurs sont amenés chacun de leur côté. Par exemple, dans le
monde chaldéen le Dr Contenau avait jadis souligné l'importance
(1) Conférence faite au Centre de Synthèse, le 17 janvier 1952, sous la présidence de
M. Henri Berr, pour la Section d'Histoire des Sciences du Centre, et le Groupe français
d'historiens des Sciences.
(2) Les formes inférieures de V explication.
(3) Le rythme du progrès, 1913.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)de la magie en matière médicale (1). Or, il se trouve qu'à présent,
un son de cloches différent — si on peut dire — est donné par
M. Labat, qui est en train de publier des œuvres inédites d'un carac
tèreplus complexe ; il vient de faire paraître, chez Brill, à Leyde,
un Traité akkadien de diagnostics el pronostics médicaux (2) qu'il
annonçait déjà dans la Revue ďAssyriologie de 1945-46, et où l'on,
voit le point de vue du médecin se manifester par « un effort
manifeste vers l'objectivité » (Préface, p. xxxiv) : la prévision
méthodique fondée sur l'observation se juxtapose à la prédiction
du devin et à l'interprétation de l'exorciste ; et, sans doute, faut-il
dire ici qu'elle s'en dégage ; mais n'allons pas trop vite en besogne.
Il en est de même en ce qui concerne les Lettres de Mari et diverses
autres correspondances, celle notamment d'une clinique cassite de
chanteurs et de chanteuses (3).
En Egypte, on insistait aussi autrefois, du temps de Maspero,
sur l'aspect empirique et magique de la médication utilisée et, en
effet, bien des remèdes mentionnés par le papyrus Ebers, de
l'ancien Empire, soulignent l'importance de cette orientation ;
mais la découverte du papyrus Smith, qui a été si admirablement
publié par Breasted en 1930, et qui remonte à la même époque,
donne l'exemple d'un traité de chirurgie osseuse parfaitement
rationnel. Une seule fois sur 48, il est fait recours à la magie, et
c'est dans un cas désespéré. D'ailleurs, il ne manque pas, dans le
papyrus Ebers lui-même, d'indications plus rationnelles, celles
qui concernent par exemple les si curieuses visites du médecin à un
malade atteint de maux d'estomac. Il semble qu'il y ait eu, dans
ces sortes de séminaires, qu'on appelait « les maisons de vie », un
département médical, d'après des inscriptions persanes publiées par
M. Posener ; et si les prêtres de Sekhmet exerçaient la médecine,
les médecins officiels étaient laïques ; ils ne semblent malheureu
sement
guère avoir bénéficié de l'expérience des embaumeurs,
des paraschisies qu'ils méprisaient (4).
Sur l'organisation de cette médecine officielle, le Dr Jonkheere
(1) La médecine en Assyrie et Babylonie, Paris, 1938.
(2) T. I, transcription et traduction ; t. II, planches ; 1951, Leiden et Paris (Académie
internationale d'Histoire des Sciences).
(3) Qu'il me soit permis d'adresser à M. Labat mes plus vifs remerciements pour les
précieuses indications qu'il m'a données.
(4) II est toutefois tentant de chercher dans cette direction l'origine des idées égyp
tiennes
sur le principe pernicieux de la putréfaction et de la suppuration, étudié par
R. Stener, Aetiological principle of pyaemia in ancient egyplian medicine, Baltimore, 1948.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)a publié d'intéressantes indications (1) ; et l'on attend avec impat
ience l'ouvrage d'ensemble sur La médecine égyptienne qu'achève
actuellement M. Gustave Lefebvre, que je tiens à remercier des
renseignements qu'il m'a si aimablement communiqués. Je voudrais
simplement citer, parce qu'il est trop joli, ce diagnostic, qui
tient en quelques mots : « Point de fièvre, les membres sont souples ;
maladie : tristesse de cœur. » (2)
Sans doute, il n'y a encore que le germe d'une philosophie
biologique dans ce que nous savons de l'opposition du double, ka,
et de l'esprit vital, ba, attaché au cadavre embaumé, mais la pré
sence
d'une technique positive offre pour nous un intérêt capital.
Tournons-nous maintenant vers l'Inde. Le Dr Jean Filliozat, qui
a si bien montré dans son excellent petit livre sur Magie et méde
cine (3) comment la première offre une sorte de caricature des
pratiques scientifiques, a étudié, dans l'importante thèse qu'il a
publiée en 1949, La doctrine classique de la médecine indienne, ses
origines et ses parallèles grecs. Il a montré comment, lorsqu'on
s'attache à fixer, au delà de la chronologie des ouvrages, la
chronologie des idées, on voit que les grands traités de médecine
indienne classique dérivent de la très ancienne tradition de l'Ayurveda ou science de longévité. Elle apporte « un système rationnel
d'où la magie et la mystique sont absentes » (4), et qui se présente
comme « un dogmatisme interprétant l'expérience » (5). Les sources
de ces conceptions doivent être cherchées jusque dans les textes
védiques les plus anciens, antérieurs à la formation de la science
grecque ; ce qui n'empêche pas, évidemment, qu'on rencontre aussi
une thérapeutique par imprécations magiques, de même qu'on voit
surgir, avec le Yoga, une ascèse à la fois morale et physique qui vise
la maîtrise du corps et de l'esprit. Le Dr Thérèse Brosse a pu
constater, au cours d'une mission dans l'Inde, en 1936, que certains
yoghis arrivent, sinon à arrêter leur cœur, du moins à en réduire
les contractions au point qu'elles ne sont plus décelables qu'à
( 1 ) ' Le cadre professionnel et administratif des médecins égyptiens, Chronique ď Egypte,
1951, et du même, Médecins et malades dans l'ancienne Egypte, Arch. Int. d'Histoire des
Sciences^ avril 1950, p. 320 ; la place du prêtre de Sekhmet, ib., oct. 1951, p. 915.
(2) Fait piquant, ce diagnostic est dû à la femme du malade (DT Joisckheere,
Médecins et malades..., op. cit., p. 337).
(3) Paris, 1943.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)l'électro-cardiogramme (1). Le Dr Filliozat, lui-même, a donné des
indications intéressantes à ce sujet dans son article sur «Les origines
d'une technique mystique indienne », qui a paru dans la Revue
philosophique d'avril- juin X946.
И у a là un ensemble de convergences qui me paraît extr
êmement
frappant et qui doit nous inciter à la prudence : dans des
traditions diverses, nous constatons, à très haute époque — aux
époques les plus hautes auxquelles nous puissions remonter — la
présence d'une médecine à tendance positive et rationnelle à côté
des pratiques magiques. Notons d'ailleurs que si Lévy-Bruhl a
montré l'importance des incantations chez les populations dites
primitives, si le chamanisme est un phénomène extrêmement
général — il a été étudié récemment par Mlle Marcelle Bouteiller (2), par M. Mircea Éliade (3) — on a montré que les néo
lithiques
avaient déjà su pratiquer avec succès la trépanation par
l'examen d'un certain nombre de crânes portant des traces d'i
ntervention
chirurgicale — je fais allusion à une publication du
Dr Stephen Chauvet (4).
La chirurgie, les remèdes proprement dits, les charmes, il y a
là une trilogie déjà mentionnée dans l'Avesta, qui distingue les
médecins selon qu'ils opèrent par le couteau, par les plantes ou par
la parole sacrée. Or, la même opposition reparaît en Grèce, dans un
texte célèbre de Pindare, La troisième Pyihique, où le poète, après
avoir raconté comment, après la mort tragique de Coronis, Apollon
confia son fils, le jeune Esculape, au sage centaure Chiron pour
qu'il lui enseignât à guérir les douloureuses maladies des hommes,
Pindare explique que le maître traitait ceux qui avaient recours à
ses soins (лаХахаьс èTOxoiSaïç, par de doux charmes, ou bien en
leur donnant des potions — 7Tpoa<xvsa 7Uvovt<xç ■ — ou remèdes
— cpápfxaxa — ou, enfin, par des incisions — to^ouç. Le rappro
chement,
qui a été proposé, dès 1877, par Darmsteter, dans son
livre sur Ormuzd et Ahriman, a été repris et développé en 1948 par
M. Benveniste, dans un remarquable article de la Revue ďHisloire
des Religions sur « La doctrine médicale des Indo-Européens ». Il
remarque, d'autre part, que, dans toutes les langues indo-euro
péennes,les mots désignant le médecin impliquent, non seulement
(1) Presse médicale du 14 octobre 1936.
(2) Chamanisme et guérison magique, Paris, 1950.
(3) Le chamanisme, Paris, 1951.
(4) La médecine chez les peuples primitifs, Paris, 1936, p. 70, fîg. 36.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)l'idée de soins, mais celle de réflexion et d'ordre — médecin et
remédier ont la même racine que méditer et modérer.
On trouve des idées du même ordre dans la conception des
origines de l'art de guérir que propose l'auteur hippocratique du
Traité de l'ancienne médecine ; il n'est question, pour lui, ni de
magie, ni de révélation ; il note simplement que la médecine est
aussi ancienne que l'art de cuire les aliments au lieu de les
consommer tout crus, et que l'idée de faire absorber aux malades
des bouillies légères.
Il y a bien aussi la médecine sacerdotale, la médecine des prêtres
d'Esculape, les cures souvent si amusantes que nous font connaître
les stèles d'Épidaure relatives aux malades qui allaient dormir dans
les temples, comme celle d'Aristagora de Trézène qui vit en rêve
les fils du dieu détacher sa tête de son corps et attendre le retour de
leur père pour achever l'opération ; d'ailleurs un prêtre atteste qu'il
a vu la tête détachée du corps pendant ce temps (1). Mais nous savons
que tout cela n'est pas antérieur à l'an 500 à Épidaure. Dans
l'Iliade même, Esculape est simplement un médecin irréprochable.
C'est le point de vue qu'ont développé Emma et Louis Edelstein
dans leur Asclepius qui a paru à Baltimore en 1945, où ils ratio
nalisent
— d'ailleurs peut-être un peu trop — Esculape (2). Mais ce
qui est certain, c'est que dans Homère, ses fils sont des chefs qui
savent soigner les blessures, et qu'il n'y a pas, chez Homère, de
médecine sacerdotale. Il se peut, sans doute, qu'à l'origine, Asclépios,
comme a entrepris de le montrer M. Grégoire (3), soit un héros
taupe, héritier de toutes les superstitions folkloriques relatives à
ce qu'on a appelé depuis lors la « main taupée » et aux vertus de cet
animal ; en tout cas, toutes ces croyances ont été éliminées par le
rationalisme homérique, qui prépare vraiment la voie à la philo
sophie ionienne ; et la drogue égyptienne qu'Hélène jette dans le
cratère — au livre IV de YOdyssée (4) — pour calmer les douleurs
de ses hôtes, n'a rien de magique : c'est sans doute simplement de
l'opium de Thèbes. On pourrait d'ailleurs faire des observations
analogues en botanique : l'herboristerie magique, qui remonte
(1) V. notre Essai sur la formation de la pensée grecque, 2e éd., 1949, p. 69.
(2) Voir la critique de F. Robert, Revue des Études anciennes, t. 48, janvierjuin 1946, pp. 125 et suiv.
(3) Asklépios, Apollon Smintheus et Rudra, Bruxelles, 1950.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)peut-être jusqu'à des rites crétois (1), se rencontre avec les premiers
efforts scientifiques que relate Théophraste.
Mais tournons-nous, à présent — puisque nous avons parlé du
rationalisme homérique — vers la philosophie qui en est l'héritière.
Ici, encore, nous trouverons deux courants ; appelons le premier
— si vous voulez — le courant milésien. Werner Jaeger a souligné
dans un beau chapitre du 3e livre de Paideïa l'influence que put
avoir sur les médecins la notion de lois de la Nature que dégagent
un Anaximandre, un Heraclite, qui projettent le social sur le
cosmique. Pour le premier, les êtres naissent de l'indéfini et y
retournent, conformément à la nécessité, se rendant justice et
paiement de leurs injustices selon l'ordre du temps, ce qu'illustrent
les amendes qu'on infligeait au fleuve Méandre pour le punir
lorsqu'il débordait, et qu'on prélevait sur le péage dû pour utiliser
les ponts qui franchissent le fleuve (2). Pour Heraclite, le chan
gement
est soumis à la mesure, et Diké fait surveiller le soleil par
ses Erinyes, qui le puniront s'il outrepasse ses limites. La Nature
forme un « tout » qui s'explique, pour ces vieux penseurs, ou techno
logiquement,
ou biologiquement ; et c'est le second aspect qui nous
intéresse particulièrement ici. L'eau de Thaïes est le liquide fécond
d'où naît la vie ; le feu d'Heraclite sera pour une large part, la
chaleur de l'âme, l'air d'Anaximène est le souffle qui peut être
chaud ou froid selon la forme que prennent les lèvres et la bouche
qui le projettent — pour rafraîchir la soupe ou se chauffer les
doigts, les lèvres prennent une forme différente ! — ce souffle qui,
dit-il, maintient l'univers comme notre corps, et c'est là un texte
tout à fait important : « De même que notre âme, qui est faite d'air,
nous maintient, de la même façon, le Cosmos tout entier, c'est le
pneuma, qui est de l'air, qui l'entoure », mais non pas seulement
qui l'entoure : qui, en l'entourant, le soutient (3).
Enfin, on voit naître chez eux un curieux transformisme évolutionniste, qui apparaît chez Anaximandre et qui se précise chez
Xénophane. Les Ioniens, à commencer par Hérodote (4), accordent
grande attention aux fossiles ; au cours de ses voyages, Xénophane,
(1) Vallois, Autels et culte de l'arbre sacré en Crète, Revue des Études anciennes,
XXVIII, 1926, p. 121 ; cf. A. Delatte, Herbarius, 1938.
(2) V. notre Essai sur la formation de la pensée grecque, 2e éd., 1949, pp. 190 et 192.
(3) otov 7) фо/j] 7] г)[хетера txrjp outra ou^P*^ "^aç, xal 'óXov tov
xal ár)p 7teptéxet- (Aët, I, 3, 4 ; Diels, Fors., 3 В 2.)
(4) II, 10-12.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)qui avait été, dit-on, auditeur des Milésiens, releva des empreintes
de plantes et d'animaux fossiles dans l'île de Paros, dans les
latomies de Syracuse et à Malte, empreintes de fucoïdes, cpuxôov et
non «poùxcùv suivant une jolie correction de Gompertz : il paraît
qu'on en trouve réellement sur place. Cette observation fut intégrée
par lui dans une théorie scientifique. Commentant un fragment où
il est dit que « toutes choses viennent de la terre et de l'eau »,
Théophraste expliquait qu'il s'était produit un mélange de la
terre et de la mer ; que la terre avait été dissoute par l'humidité, de
telle sorte qu'il s'était produit une sorte de vase, où s'était engloutie
une terre antérieure avec les hommes qu'elle portait, avant qu'en
sortît une terre nouvelle. C'est dans cette vase que s'étaient
produites ces empreintes de fucoïdes qu'on relève en Sicile, ce qui
est paraît-il, exact. Impressions plates d'animaux variés à Malte,
anchois à Paros, ce qui, par contre, est certainement inexact.
Il y a, en tout cas, chez lui, une idée très importante de transfo
rmation continue, qui se produit avec le temps, de la surface
terrestre, et qui entraîne des résultats capitaux pour les êtres
vivants ; à quoi s'ajoute une autre idée très importante : celle du
progrès. (Les dieux n'ont point tout indiqué aux mortels dès le
début, c'est avec le temps qu'en cherchant, ils découvrent le
mieux (1).)
L'origine de ces idées, c'est chez Anaximandre que nous la
trouvons ; ne prenons pas cette idée pour plus positive qu'elle ne
l'est ; elle l'est beaucoup moins qu'on pourrait se l'imaginer, comme
il résulte d'un ensemble de textes très curieux qui dérivent de
Théophraste. Voici, par exemple, un des Propos de table de
Plutarque : au livre VIII, chapitre .VIII, on parle de l'interdiction
de manger du poisson à laquelle étaient soumis les Pythagoriciens
et beaucoup d'autres, en particulier certains prêtres de Poséidon et
les descendants d'Hellen ; pourquoi ? C'est, nous dit-on, parce que,
selon eux, le poisson qu'ils vénèrent leur est 'o^oyevyj xai cruvxpocpov ;
il est de même essencî et de même formation, de même naissance et
de même nourriture qu'eux, l'homme étant né d'une substance
humide ; et l'on rapproche, tout en l'en distinguant, cette croyance
de celle d'Anaximandre, qui lui aussi interdisait de manger du
poisson, prétendant que l'homme en descendait.
Un autre texte, jadis attribué à Plutarque, les Slromates, nous
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)donne une autre indication : les animaux sont capables de pourvoir
à leur nourriture dès leur naissance ; il n'en est pas ainsi de l'homme,
qui a longtemps besoin d'être nourri ; donc, s'il avait été, à l'origine,
comme il est aujourd'hui, il n'aurait pas pu survivre ; donc il doit
provenir d'animaux différents. Or, d'après un 3e fragment, d'Hippolyte, dans la Réfutation des hérésies, toutes les créatures vivantes
sont nées de l'élément humide en conséquence de l'évaporation.
Plutarque dit aussi que les êtres humains seraient même nés à
l'intérieur de poissons et auraient été nourris comme les petits des
squales ; on nous les montre encore, enveloppés au début, d'une
écorce épineuse ou écailleuse, qui vint un jour à se déposer sur le sol
sec et à éclater (1). Il y a donc là un curieux mélange de survivances
mythologiques, de souvenirs d'interdits et de tabous, expliqué par
la croyance à la parenté des hommes et des animaux qui font partie
de ce qu'on appelle le totémisme, et, en même temps, un raiso
nnement
fort logique qui contient plus qu'un pressentiment du
transformisme. La regrettée Mme Hélène Metzger n'avait déc
idément
pas tort de dire que la pensée scientifique prend souvent ses
origines au cœur du prélogisme.
On retrouve des idées milésiennes mêlées à certaines notions
pythagoriciennes dans la physique de l'opinion de Parménide, que
domine l'opposition du chaud et du froid, notions qu'il avait
appliquées à l'embryologie, expliquant qu'il se formait des filles
ou des garçons selon la prédominance du chaud ou du froid, selon,
aussi, que l'embryon était situé à gauche ou à droite. D'après
Théophraste, la même conception dominait sa psychologie, l'inte
lligence des individus différant selon que prédomine en eux le chaud
ou le froid ; admettant que la^ sensation se produit par l'action des
semblables, il aboutissait à cette extraordinaire idée que le cadavre
ne perçoit ni la lumière ni la chaleur, mais sent le froid et le silence.
Enfin, on retrouve l'influence des Milésiens chez Empédocle,
qui est à la fois, comme on sait, un philosophe, un guérisseur, et
un théoricien scientifique. Galien le situe, avec son élève Pausanias,
et le grand Philistion, maître de Platon, à la tête de l'École des
médecins de Sicile, qu'il oppose à celles de Cos et de Cnide, de sorte
que nous pouvons faire nôtre cette opinion de Burnet : « II est
impossible de comprendre l'histoire de la philosophie à partir de
(1) Ces divers textes ont été recueillis par Diels, Vors., 2 (10, 11 et 30), et sont traduits
dans Burnet, Aurore de la Pensée grecque, p. 73.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)ce moment sans avoir constamment à l'esprit l'histoire de la
médecine (l). »
A l'Unité éléatique, à la substance unique des Milésiens,
Empédocle substitue les racines des choses, les 4 éléments qui
devaient dominer la physique jusqu'à Lavoisier, l'emportant sur
les atomes démocritéens.
De même, disait-il, que les peintres n'ont besoin que d'un
nombre limité d'éléments, de couleurs, pour représenter des
personnages variés, de même les 4 racines doivent suffire pour
reconstituer la variété illimitée des choses. Et, en effet, nous savons
par Pline, par Cicéron, que les grands peintres du ive siècle se
servaient de 4 couleurs seulement : le blanc, le jaune, Je rouge et le
noir. C'étaient des tableaux à 4 couleurs ; avec ces 4 couleurs, ils
représentaient tout ce qu'on voulait. De même, avec 4 éléments, le
philosophe doit pouvoir reconstituer le monde entier (2). Ces 4 él
éments
lui permettent, notamment, et entre autres, de construire une
théorie des tissus, récemment étudiée par M. Solmsen, dans un
intéressant article (3), où il nous explique comment, par exemple,
les os sont composés de 2 parties d'eau, de 4 parties de feu et
de 2 parties de terre, alors que les tendons comportent 4 parties
d'eau, 2 parties de feu et 2 parties de terre. Netteté et préci
sionparfaites ! On sait d'autre part l'extraordinaire zoogonie trans
formiste
qu'Empédocle a dessinée et dont on retrouve le souvenir au
livre IV du De nalura rerum ; elle annonce curieusement certaines
conceptions du xixe siècle sur la sélection naturelle. Tout s'y
produit mécaniquement, sous l'action des conditions physiques
auxquelles les vivants doivent s'adapter sous peine de périr. C'est
ainsi que l'apparition de la colonne vertébrale est due à l'effort de
torsion d'un invertébré (4) — on ne voit d'ailleurs pas bien
comment — et il faut signaler aussi de curieuses notes de morphol
ogie
comparée : « C'est même chose que les cheveux, les feuilles,
les plumes et les écailles (5). » II y a certes là un grand progrès par
rapport au transformisme élémentaire de tout à l'heure, mais ni
Platon ni Aristote ne lui pardonneront l'élimination de la finalité,
(1) Aurore de la pensée grecque, p. 237.
(2) Fragment 21 В 23 ; cf. notre Essai, p. 298 ; Platon et l'art de son temps, 2e éd.,
1952, p. 89.
(3) Tissues and the soul, paru dans la Philosophical Review, de Cornell Univers
ity,
en octobre 1950, p. 435.
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)ou l'absence du moins de la finalité. Rappelons-nous le passage du
Phédon où Socrate expose son désir de savoir comment le Nouç
ordonnateur ordonne tout et place toute chose à la place où elle
doit être pour que tout soit au mieux (1).
L'anti-système que Platon expose au Xe livre des Lois — sys
tème
des adversaires auxquels il fait face — et qu'il construit en
associant une synthèse tirée des physiciens antérieurs à des vues
des sophistes, retient beaucoup du système d'Empédocle : des
éléments existent en vertu de la Nature et du nasard, se combinent
à l'aventure entre contraires, et ainsi naissent les cieux, les plantes,
les animaux, sans intervention d'une intelligence, ni d'une divinité,
ni de l'art ; à quoi Platon opposera le primat de l'art et de l'âme,
de cet art naturel qu'est la Nature.
Aristote, lui, définit la Nature comme cause finale, par oppos
ition au mécanisme d'Empédocle, dans le célèbre chapitre VIII
du livre II de la Physique ; les dents ont des formes adaptées à leur
fonction, les unes pour trancher, les autres pour broyer, « et, bien
entendu, ce sont les êtres où tout s'est produit comme s'il y avait
détermination téléologique qui ont été conservés — je le cite litt
éralement
— рагсз que convenablement constitués ; les autres ont
péri et périssent, comme, pour Empédocle, les bovins à face
d'homme » (2). Nous avons là les premières phases de ce conflit
qui dure encore entre mécanisme et finalité.
L'embryologie d'Empédocle s'oppose à celle de Parménide :
c'est la chaleur qui est prépondérante dans le sexe masculin ; les
semences des deux sexes s'unissent dans la génération, c'est là ce
qui fait naître le désir, et qui explique la plus ou moins grande
ressemblance des enfants avec l'un ou l'autre des parents. Le cœur
se constitue d'abord, les ongles en dernier ; la respiration commence
au moment de la naissance ; l'embryon est un Çwov атп/ouv.
Qu'est-ce à dire ? ce n'est pas un être sans vie ; les choses ont été
poussées plus loin par Diogène d'Apollonie, selon qui l'enfant ne
s'anime que par la respiration du premier souffle venu du dehors.
Mais comme l'a bien souligné M. Jaeger dans son livre sur Diodes
de Carysle, chez Empédocle l'embryon est un être vivant qui ne
respire pas, et déjà dans l'Antiquité, Aétius oppose cette vue à celle
de Diogène (3). Enfin, il y a chez Empédocle une importante théorie
(1) 97 e. Le texte vise Anaxagore.
(2) 198 b 29 ; trad. Carteron légèrement modifiée.
(3) Diokles von Karystos, Berlin, 1938, p. 216.
Pagina 13
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)de la respiration qu'Aristote a étudiée au chapitre VII de son Traité
sur le même sujet : respiration et circulation sont liées, la chaleur tend
à s'échapper, accompagnée par le sang qui pousse l'air devant lui ;
les pores de la peau laissent passer l'air, mais non pas le sang, qui
reflue suivi par l'eau, ce qu'illustre la fameuse expérience de la
pipette. Ainsi, la respiration se fait par tous les pores auxquels
aboutissent les vaisseaux sanguins. Philistion insistera, à son tour,
sur l'importance capitale de la respiration par la peau pour le
maintien de la santé, d'où la prescription de frictions, etc.
Non moins importante fut la théorie de la sensation que devait
adopter Platon : l'œil est comparé à une lanterne, et le l'eu inté
rieur va à la rencontre de l'objet, en même temps que des effluves
venus de l'objet aboutissent aux yeux. La pensée a pour condition
le sang et pour siège le cœur, et c'est la composition du sang qui
explique les qualités différentes de la pensée.
Ce qui fait l'importance considérable d'Empédocle, ce n'est pas
seulement l'originalité et la richesse de cette théorie mécaniste de
l'homme, c'est la juxtaposition de ces conceptions dans la pensée
de leur auteur avec d'autres vues tout à fait différentes sur ce
démon qu'est l'âme — conception qui présente un caractère de
toute autre nature, et qui se rattache à un autre courant, qui vient
confluer ici avec celui que nous venons de suivre, de descendre ;
partant de ce confluent, nous pourrons remonter aux sources du
deuxième courant, que nous allons examiner maintenant : le
courant orphico-pythagoricien.
A l'origine de ce courant, nous trouvons de curieuses figures
de visionnaires, de thaumaturges, doués de propriétés particulières,
d'une action spéciale sur les esprits qui rappelle étrangement les
chamanes de Sibérie. Nous connaissons des noms : Épiménide, le
purificateur Cretois, Phérécyde de Syros, qui décrivait le monde
comme un manteau divin, mais enseignait aussi la métempsychose
et l'immortalité de l'âme ; Hermotime de Clazomène, dont l'âme
était capable de quitter son corps, сэ qui fait incontestablement
allusion à des phénomènes psycho-pathologiques ; il lui arriva cette
mésaventure qu'un jour, tandis que son âme se promenait loin de
son corps, on le brûla ; et l'âme fut très embarrassée quand elle
revint, car elle ne sut plus où aller ; Aristéas de Proconnèse, qui avait
des dons analogues, et le gète Zalmoxis, à qui Platon, dans le
Charmide, s'amuse à prêter des conceptions médicales d'après le
squelles
on ne peut guérir le corps que par l'âme et celle-ci que par
Pagina 14
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)des incantations, le gète Zalmoxis était un thaumaturge, et c'était
encore plus un charlatan sur lequel Hérodote nous raconte des
histoires bien amusantes, en particulier celle du souterrain où il
s'était caché pour faire croire qu'il était mort et reparaître avec
plus de prestige ensuite. Hérodote ajoute qu'il passait pour avoir
été l'esclave et le serviteur de Pythagore, mais qu'en réalité il était
beaucoup plus ancien. En tout cas, cela prouve qu'on établissait des
rapports entre les deux personnages (1).
Il est assez curieux que beaucoup de ces personnages : Aristéas
de Proconnèse, le gète Zalmoxis, etc., soient originaires de la
Caspienne ; or, une route signalée par M. Filliozat reliait la Caspienne
à l'Inde ; M. Filliozat, dans sa thèse, a insisté sur l'importance de
cette route à laquelle on ne faisait pas attention ; il a pu y avoir là
un chemin détourné par lequel des idées sont venues de l'Inde
jusqu'en Grèce (2).
L'intérêt porté plus tard par Aristote à ces phénomènes ano
rmaux nous est attesté par Proclus qui, dans son Commentaire sur
la République, nous a conservé des fragments d'un Traité du
Sommeil où Cléarque disait l'attention prêtée par Aristote à des
expériences d'hypnotisme, qui étaient interprétées comme un
départ de l'âme quittant le corps pour un temps (3). On rejoint ici
la tradition d'Hermotime.
On retrouve des phénomènes de ce genre chez les Orphiques,
chez les Pythagoriciens. M. Boyancé a souligné, dans ses belles
études sur Le culte des muses (4), le rôle des incantations et des
charmes. Si Orphée est un chanteur, c'est parce qu'il est un enchan
teur
: qui chante, son mal enchante. En lui, le magicien, le purifi
cateur,
le musicien, et même le danseur, ne font qu'un. Il charme,
non seulement les fauves, mais même — ce qui est plus difficile —
les guerriers Thraces. L'action de la musique sur les animaux
intéressait beaucoup les Anciens, et Shakespeare s'en est souvenu
dans un passage fameux du Marchand de Venise (5).
Les Pythagoriciens en vinrent, selon Jamblique, à établir une
(1) Sur tout ceci, v. notre Essai, p. 244-246; cf. Rohde, Psyché, II, p. 92-95.
(2) La doctrine classique de la médecine indienne, p. 2Í3-216.
(3) II, p. 122, 22 Kroll; fr. 7 de Cléarque, éd. Wehrli; cf. Festugière, Revue
d'Histoire des Religions, 1945, t. CXXX, p. 30.
. (4) Le culte des muses chez les philosophes greos, Paris, 1937.
(5) V. F. M. Cornford, The harmony of the Spheres, dans The unwritten Philosophy,
Cambridge, 1950, p. 14. Cf. notre Essai, p. 252.
Pagina 15
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)véritable pharmacopée musicale. On sait qu'avant le sommeil, ils
pratiquaient la musique pour exorciser l'irrationalité de l'âme
— c'est sans doute pourquoi la Radio le soir consent à donner un
peu de meilleure musique avant l'heure de la cessation des émis
sions ! — la musique rappelle les vies antérieures, elle calme les
passions. Glinias de Tarente décrochait sa lyre dès qu'il sentait la
с Mère le saisir ; et Empédocle sauva la vie à son hôte qu'un furieux
voulait assassiner alors que le poète était chez lui en train de jouer
de la lyre, rien qu'en changeant de mode. Cette thérapeutique
s'étendit bientôt jusqu'au traitement des affections organiques ; et
nous savons que le frère de Philistion soigna ainsi, musicalement, les
sciatiques.
Ce sont des phénomènes de ce genre dont le culte d'Apollon et
de Dionysos lui-même constituait le traitement. Les épidémies
mystiques de folie surtout féminine semblent avoir été assez
fréquentes dans cette époque tourmentée. On cite l'exemple des
Prœtides, des filles de Minyas, de la famille de Penthée, dont
Euripide a décrit le sort dans les Bacchantes admirablement : il
montre cette famille saisie par cette folie furieuse qui coïncide avec
l'arrivée de la mystique dionysiaque. On cite encore l'exemple
des femmes de Locres et de Rhégium à qui l'oracle de Delphes
prescrivit, pour les guérir, de chanter le Péan pendant soixante
jours (1). Notons que le vin est encore considéré par Platon dans
les Lois (I, 645, d, II, 647, d), comme une sorte de philtre, dont
je me suis permis de rapprocher l'emploi des méthodes actuelles
d'exploration pharmaco-dynamique (2).
Le devin Melampous est un personnage historique, dont
on entrevoit l'importance. Hérodote le mentionne en II, 49;
il propagea, semble-t-il, le culte orgiaque et sut — paraît-il —
apaiser cette furie en la surexcitant par des danses sauvages pour
mieux la maîtriser ensuite, ce qui est d'excellente psychologie.
M. Jeanmaire a étudié le traitement de ces phénomènes d'exalta
tion
qu'on appelle les phénomènes corybantiques dans deux
intéressants articles du Journal de Psychologie de 1949 (3) et des
Mélanges Picard (4). On retrouve d'ailleurs des vues de ce genre
(1) Boyancé, op. laud., p. 121.
(2) Journal de Psychologie, 1950, p. 279.
(3) I,p.64: Le traitement de la mania dans les mystères de Dionysos et des corybantes.
(4) Le satyre et la ménade, p. 463, 1. 1. Voir également, dans le Dionysos du même auteur
(Paris, 1951), le chap. IV : La mania divine » (p. 105 et suiv.)
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Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)jusque dans le discours du deuxième médecin de Monsieur de Pourceaugnac, X, 13 : « Qu'il est bon de réjouir le malade par d'agréables
conversations, chants et instruments de musique, à quoi il n'y a pas
d'inconvénients à joindre des danseurs, afin que leurs mouvements,
disposition et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ces
esprits engourdis, qui occasionnent l'épaisseur de son sang, d'où
procède la maladie. » Je serais très heureux si quelqu'un pouvait
m'indiquer par quel biais ces idées pythagoriciennes sont arrivées à
Molière ; je suppose qu'il a dû trouver de telles idées chez quelque
médecin de son temps.
En tout cas, il est certain qu'il y a là une voie différente pour
aborder la biologie, à partir des phénomènes psychologiques. Rap
pelons
cette curieuse utopie de Bergson se demandant ce que notre
Science serait devenue, si, au lieu de commencer par les mathé
matiques
et la physique, elle avait abordé la biologie à partir de la
psychologie, et constitué une médecine remédiant directement aux
insuffisances de la force vitale par l'action de l'esprit sur l'esprit
— je fais allusion à son article sur Fantômes vivants et recherches
psychiques dans L'Énergie Spirituelle. Nous trouvons là, d'une
part, l'idée du traitement de troubles psychiques prolongés ju
squ'aux
troubles du corps ; d'autre part, et à la limite, l'idée d'une
médication par charmes magiques ; mais la transition est faite par
l'idée d'action psychosomatique. Une notion en dérive qui se
retrouve chez Gorgias et jusque dans Le Phèdre, de Platon : « Le
Logos est aux âmes ce que les pharmacoï, les drogues, sont au
corps. » D'ailleurs, comme la réalité est toujours plus complexe que
nos classif cations, par lesquelles nous essayons d'introduire un peu
de clarté et de simplification dans les choses, il ne faut pas oublier
que ces deux cDurants ne peuvent être distingués radicalement,
qu'il y a chez les Milésiens un élément mystique qui avait été
souligné autrefois — peut-être un peu trop — par Joël, de Bâle, et
que chez Pythagore il y a un élément ionien, au sens scientifique que
nous donnons à ce mot ; avant Empédocle, il avait essayé,
semble-t-il, d'unir les deux voies. La grandeur des Pythagoriciens,
c'est d'avoir réfléchi sur cette action de la musique comme ils réfl
échissaient
sur les propriétés extraordinaires des nombres, jusqu'au
point d'établir un lien entre les deux, raccordant ensuite, suivant
une belle expression de Boyancé, « par le lien d'un vrai système, deux
idées qui n'étaient d'abord que des superstitions : celle de la
valeur magique de la musique et celle de la valeur magique
Pagina 17
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)du nombre » (1). De fait, la notion pythagoricienne d'harmonie
apparaît comme extrêmement proche de la loi de compensation
d'Anaximandre, dont nous parlions tout à l'heure et dont nous
rappelions l'importance. Sur bien des points des rapprochements se
manifestent. Anaximandre établit entre les astres des distances qui
paraissent obéir à une proportion de type pythagoricien, et Aristote
nous dit que selon les Pythagoriciens, le ciel aspirait le vide du
souffle infini qui vient délimiter les choses, ce qui rappelle le souffle
d'Anaximène dont nous parlions tout à l'heure. Mais il faut appro
fondir cette notion d'harmonie, d'accordement ; elle a un aspect,
et peut-être une origine musicale, mais elle s'étend à une vue
d'ensemble du monde, où s'opposent des termes comme la limite et
l'illimité (aTceipov), l'impair et le pair, l'ombre et la lumière, le
bien et le mal ; les contraires s'accordent comme des forces opposées
s'équilibrent, suivant une loi de réciprocité qui se retrouve en
arithmétique, en politique (M. Armand Delatte, dans sa récente
brochure sur La constitution des États-Unis et les Pythagoriciens,
trouve là l'origine de la théorie de l'équilibre des pouvoirs, de la
balance of powers), mais aussi en psychologie et en médecine. Dans
le Phcdon, on le sait, Platon donne la parole à un Pythagoricien,
Simmias, qui considère l'âme comme une harmonie de qualités
opposées, harmonie que relâche ou que rompt la maladie, et dans
le Banjuel il fait parler un médecin, Eryximaque, qui emprunte une
notion de son genre à son art, pour l'appliquer ensuite à la musique,
à l'astronomie et même à la divination. On retrouve la même dualité
chez les Pythagoriciens, dans le domaine de la botanique ; à côté
des interdits légitimés par d'antiques superstitions, celle de la fève,
par exemple ; à côté des croyances relatives aux plantes funéraires,
qui ont été étudiées en dernier lieu par Franz Cumont en 1942 (2),
on trouve chez Ménestor de Sybaris, qui nous est connu comme
Pythagoricien, des considérations botaniques qui font de lui un
précurseur de Théophraste.
Il nous faut à présent situer, par rapport à ces courants philo
sophiques,
la pensée des grands médecins du temps. Il se trouve
qu'un très grand médecin, le plus ancien sans doute qui nous soit
сэппи, fut lié avec les Pythagoriciens de la première génération.
(1) L. c, p. 116.
(У) La stèle du danseur d'Antibes et son décor végétal, Éludes sur la symbolisme
funéraire des plantes.
Pagina 18
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)II s'agit d'Alcméon de Crotone qui florissait, nous dit Aristote,
au temps de la vieillesse de Pythagore, et qui a dédié son livre à
trois élèves du Maître : Brotinos, Léon et Bathylle. Nous nous
trouvons ici pour la première fois en face de la rencontre entre
philosophes et médecins. Les indications qui nous sont parvenues
sur Alcméon nous laissent deviner en lui une personnalité scien
tifique
de grande classe, qu'ont su dessiner, en dernier lieu, deux
savantes italiennes, Mme Luigia Achillea Stella, dans Les mémoires
de l 'Académie des Lincei, de 1939, et Mme Maria Timpanaro
Cardini, dans la revue Alêne e Roma, en 1938 et en 1940. Ce n'est
ni un pur théoricien, ni un simple praticien. Chalcidius, dans son
commentaire du Timée, associe son nom à celui de Callisthène, le
neveu d'Aristote, et d'Hérophile, le grand médecin du ive siècle,
et dit qu'il fut le premier à oser faire des dissections : Primus
exsectionem adgredi est ausus. En cela déjà, à l'aube même de la
science et de la philosophie, il apparaît comme un très grand
précurseur. Le texte n'exclut pas même la vivisection, au moins
animale, ou du moins l'étude des blessures de guerre. D'après
Mme Timpanaro, il serait peut-être même un précurseur d'Hérophile,
qui sut reconnaître le rôle des vsupá aí<r8y)Ti.xá, des nerfs sensibles,
alors que jusque-là le mot « nerf » désignait aussi bien tendons
ou ligaments. En effet, Aristote mentionne déjà, à propos des
yeux, ces 7iópoi vsupcoSeiç xal icr/upoi que sont les nerfs optiques :
passages tendineux et robustes (1). Une autre intuition géniale
d'Alcméon est la découverte qu'il fit du rôle du cerveau, si souvent
méconnue après lui par d'illustres savants : c'est au cerveau que
sont suspendues les sensations, et c'est de lui que Platon s'inspirera
sur ce point dans le Timée. Il faut noter aussi l'importante distinc
tion
qu'il établit entre l'homme et l'animal : seul l'homme comprend,
l'animal ne fait que sentir.
Étude de l'anatomie de l'œil et de la physiologie de la vision,
détermination du rôle du cerveau, des rapports de la sensation et
de l'intelligence, voilà bien des titres de gloire. Mais jusqu'ici, il n'y
a aucun emprunt à la pensée de ses amis philosophes ; on la voit
apparaître sur deux points : c'est d'abord, ce qui concerne la
conception générale de la santé et de la maladie, encore qu'elle pût
se dégager de la technique médicale, comme le notait Tannery.
Du moins y a-t-il là une remarquable rencontre que ne pouvaient
(1) Hist, an., 8, 533 a 13.
Pagina 19
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)que confirmer ses relations avec les Pythagoriciens. La santé se
définit en effet, par l'équilibre, l'isonomie entre ces puissances
opposées que sont l'humide, le froid, le doux, le chaud. La monarchie
d'une d'elles crée la maladie, la santé est fondée sur un mélange
proportionnel, comme le sera la paix sociale chez Archytas. L'ano
malie était l'état habituel des choses pour Anaximandre, elle est
devenue pathologique pour Alcméon.' Il peut y avoir là un emprunt,
par la biologie, d'une notion définie' préalablement par la philo
sophie,
tant milésienne que pythagoricienne, et appliquée par elle
à l'ordre du monde, la biologie la reprenant à son compte et
l'appliquant à l'être vivant.
Étant donné les conceptions si étonnamment positives ď Alcméon ,
il serait intéressant d'avoir des précisions sur sa conception de
l'âme, car nous savons qu'il en traita. Elle est immortelle, aurait-il
dit d'après Aristote (I), parce qu'elle ressemble aux choses immort
ellesqui se meuvent sans cesse. Il semble bien qu'on se trouve ici
aux origines de la théorie platonicienne de l'âme dans le Phèdre.
Pourquoi les individus meurent-ils ? demandait-on à Alcméon. Il
répondait : parce qu'ils ne savent pas joindre la fin au commenc
ement(comme font les orbites des astres). Nous sommes ici tout
près des divinités astrales, comme du retour éternel ; très loin, en
tout cas, d'un emprunt textuel et servile à ses amis Pythagoriciens.
Ce qui est particulièrement remarquable chez lui, c'est sa prudence
toute scientifique, sa modestie, qu'atteste cette dernière formule :
« En ce qui concerne les choses invisibles, les Dieux seuls ont une
claire connaissance, la cracp^vsia ; les hommes, eux, ne peuvent
former que des conjectures — те>ф.аЕрга0ои (2). » Probabilisme
d'un homme de science qui sut résister à l'exceptionnel prestige de
Pythagore, à l'exaltation mystique de ses disciples, pour n'en
retenir que quelques suggestions s'accordant avec ses observations.
Homme de science qui connaît les limites de l'esprit, appliqué aux
questions suprêmes. Cette réserve, d'ailleurs, reparaîtra fr
équemment
chez les présocratiques, médecins ou philosophes, en
défense contre les témérités métaphysiques. Le mot d'Alcméon
est une protestation et une mise en garde contre les affirmations
orgueilleuses, contre l'exaltation mystique de la foi pythagoricienne,
peut-être aussi contre les hardiesses de leurs constructions en
(1) De Vâme, I, 2, 405 а 29.
(2) Diels, Vorsokraliker, 14 В 1.
Pagina 20
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)astronomie et en acoustique. On reconnaît là la prudence d'un
observateur, on peut presque dire d'un expérimentateur. Libéré de
toute croyance superstitieuse, de toute pratique magique, il dépasse
la pure et simple pratique pour atteindre d'emblée un point de vue
déjà scientifique. Il situe l'homme à sa place, par rapport au monde
animal, sans inductions téméraires. Ainsi, les grands médecins
sceptiques et empiriques ne prétendront pas atteindre autre chose
qu'une forte probabilité (le pithanon). On retrouve un écho de sa
méthode chez Chalcidius lorsqu'il écrit : Ces vieux médecins
« pensaient qu'ils seraient plus sûrs de leurs opinions et de leurs
conjectures si le raisonnement s'ajustait à l'observation comme
l'observation au raisonnement » (X).
Considérons maintenant un autre médecin, de ce même chœur
d'Italie et de Sicile, un médecin qui passe pour avoir écouté
Empédocle : Philistion de Locres, médecin de Denys le Tyran.
Qu'est-ce que Philistion a retenu d'Empédocle ? Les fragments
subsistants de Philistion ont été réunis par Wellmann, dans ses
Fragments des médecins de Sicile (2). La date a été précisée par
W. Jaeger dans son Diodes de Caryste (3). Son importance est
considérable, puisque nous savons qu'il eut parmi ses auditeurs
Platon, en Sicile ; il est vraisemblablement ce médecin de Sicile
auquel font allusion les Comiques et qui vint à l'Académie alors
que les élèves s'efforçaient de définir le genre de la Citrouille.
Eudoxe, qui passait pour avoir été son élève (4), l'entendit sans
doute à l'Académie pendant le séjour probable qu'il y fit, et sans
doute le jeune Aristote l'entendit-il aussi. Il fleurit donc vers 365.
Philistion fait à Empédocle un emprunt extrêmement important :
c'est la doctrine des 4 éléments. A chacun de C3S éléments corre
spondent
certaines puissances, nous dit un papyrus de Londres (5).
Platon, à son tour, la lui empruntera, et ainsi, suivant la remarque
de Jaeger (6), la théorie des 4 éléments s'imposera à toutes les
grandes écoles philosophiques d'Athènes, Académie, Lycée, Por
tique,
aux dépens de l'atomisme ; on voit à quoi tiennent les choses !
(1) Exislimabanl ita demum se suspicionibus alque opinionibus cerliores futures, si tam
rationi visus, quam visui ratio concineret. (In Tim., p. 279 Wrob., Diels ; Vors., 14 a 10.
(2) M. Wellmann, Die Fragmente der sikelischen Arzle Akron, Philislion und des
Diokles von Karystos, Berlin, 1901.
(3) W. Jaeger, Diokles v. Karyslos..., Berlin, 1938.
(4) Diogène Laerce, VII, 86.
(5) XX, 25 ; v. Fredrigh, Hippokraiische Unlersuchungen, Berlin, 1899 p. 47).
(6) L. c, p. 213.
Pagina 21
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)Gomme Empédocle, et davantage encore, Philistion insiste sur
l'importance pour la santé de la bonne respiration, qui ne se fait
pas seulement par la bouche et par les narines, mais par tous les
pores du corps ; mais il ne s'en tient pas là. Il en vient à la notion
du « pneuma », du souffle vital, qu'il paraît avoir élaborée et qui
oppose, au mécanicisme d'un Diogène d'Apollonie (1), un organicisme vitaliste qui se retrouvera chez Aristote, et qui jouera le rôle
que l'on sait dans la pensée antique. Il lui empruntera également
sa conception du rôle du cœur, point de départ des vaisseaux, siège
de la chaleur innée, mais aussi siège de l'âme, et sur ce point Platon
eut le mérite de ne pas le suivre.
L'accord de beaucoup de ces vues avec les doctrines du Timée
montre que ce sont ces doctrines, les plus récentes qu'il connaisse,
auxquelles Platon, presque toujours se réfère. Il n'était pas d'usage
de citer des contemporains, mais Platon met son lecteur sur la voie
en citant un Locrien à la place d'un autre : Timée de Locres à la
place de Philistion de Locres.
'
En ce qui concerne la physiologie du cœur, Platon s'inspirera
encore plus fidèlement de Philistion, une publication récente nous
permet d'en juger : les savants belges Bidez et Leboucq ont en
effet démontré, dans la Revue des Études grecques de 1944, qu'un
petit traité du cœur inséré dans la collection hippocratique, à une
date assez tardive, semble-t-il, puisqu'il était ignoré de Galien,
consiste en notes prises par un étudiant au cours d'une leçon
d'anatomie de Philistion (2). On y trouve de toute évidence
l'origine des idées exposées par Platon à cet égard ; la description du
cœur y est étonnante, d'une remarquable précision.
L'auteur connaît déjà le fonctionnement des valvules sigmoïdes,
dont Galien attribue la découverte à Erasistrate, qui vécut un
siècle plus tard. Il illustre sa conception du jeu des valvules
sigmoïdes en étudiant l'action d'une colonne d'eau sur ces valvules ;
de plus, il fait allusion, selon une hypothèse de Leboucq, aux
procédés d'extraction du cœur des paraschistes égyptiens. Il sait voir
le système vasculaire qui correspond à la circulation pulmonaire ;
malheureusement, dans l'explication, interviennent les notions a
priori qui lui sont chères. « C'est dans le ventricule gauche, dit-il
(1) Cf. W. Theiler, Zur Geschichîe der leleologinchen Naturbetrachtung bis auf Arist
oteles, Zurich, 1924.
(2) Une anatomie antique du cœur humain. Philistion de Locres et le Timée de Platon,
R. E. G., t. LVII, 1944, pp. 7-40.
Pagina 22
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)au § XI de ce traité, que réside l'intelligence de l'homme, ainsi que
le principe du reste de l'âme (1). »
On trouve également chez lui de bizarres expérimentations que
répétera encore Vésale au xvie siècle, pour montrer qu'une partie
de la boisson qu'on absorbe passe dans les poumons.
On voit ainsi des hypothèses contestables intervenir dans
l'interprétation de faits bien observés ; et l'on ne peut qu'être
frappé par le contraste entre la précision des observations et
l'incertitude des explications. Le contraste entre la méthode
d'Alcméon et celle de Philistion, malgré tous les mérites de son
anatomie du cœur — qui encore une fois est étonnante — est
saisissant, et offre ample matière à réflexions sur les rapports de la
biologie et de la philosophie, sur le danger des généralisations
hâtives, trop rapidement considérées comme confirmées par l'expé
rience, adoptées par les philosophes, et reprises à leur tour par
des médecins ; ainsi se perpétuent des erreurs à travers les siècles.
Ceci amène à mieux comprendre et apprécier encore la position
d'un troisième médecin par qui parle la sagesse hippocratique :
l'auteur du Traité de l'Ancienne Médecine, dont nous avions dit
quelques mots en commençant, ce petit traité qu'a réédité en 1948
le P. Festugière avec un précieux commentaire (2). Ce praticien,
nous l'avons signalé antérieurement — et c'est le dernier de ces
grands médecins que nous allons examiner — ce praticien estime
qu'il existe une méthode positive aussi ancienne que la substitution
à une alimentation exclusivement crue d'une alimentation soumise
à cuisson, et que l'habitude d'imposer au malade un régime léger
de bouillies ; il indique d'ailleurs que la détermination en est
beaucoup plus délicate et complexe qu'on pourrait le croire, car il
ne faut pas non plus trop affaiblir l'égrotant par la vacuité et la
faim, l'abstinence intempestive présentant autant d'inconvénients
que la repletion intempestive ; la juste mesure, dit-il avec une
remarquable sagesse, est difficile à déterminer. C'est là qu'on
reconnaît l'art de l'homme du métier à cette époque où l'on n'avait
pas d'instruments ; il déclare d'ailleurs que le seul moyen de la
déterminer, c'est la sensation du corps. Aussi prend-il position
vigoureusement contre les médecins philosophes, si nombreux de
(1) P. 36.
(2) Hippograte, VAncienne Médecine, introduction, traduction et commentaire,
par A.-J. Festugière, Paris, 1948. Cf. l'édition de W. H. S. Jones, Philosophy and Medic
ine in ancient Greece, Baltimore, 1946.
Pagina 23
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)son temps, qui subissaient l'influence d'un Empédocle et d'autres
encore, et qui voulaient reconstruire la médecine, dit-il, en prenant
pour bases un ou deux facteurs simples : le chaud, le froid, le sec ou
l'humide ; il leur reproche de simplifier à l'excès la cause des maladies.
La médecine, dit-il, n'a pas besoin d'aller chercher un principe
d'explication nouveau dans l'invisible : c'est le point de vue que
nous avons déjà trouvé chez Alcméon. La réalité, dit-il, est beau
coup plus complexe; substituer dans l'alimentation le pain aux
grains de froment crus, c'est administrer plusieurs qualités
élémentaires : « Celui qui confectionne le pain, est-ce le chaud, le
froid, le sec ou l'humide qu'il a enlevé aux grains ? car une chose
qui a été livrée au feu et à l'eau, et qui a subi bien d'autres opéra
tions dont chacune a sa vertu et sa nature propre, non. seulement a
perdu quelques-unes de ses propriétés naturelles, mais encore, par
combinaisons et par mélanges, en a acquis d'autres (1). » Les
premiers inventeurs de la médecine ont vu plus clair, dit-il, « car,
loin de penser que le sec, le chaud, l'humide, le froid ou quelque
autre de ces qualités incommodât l'homme, ou que l'homme eût
besoin d'aucune d'entre elles, ce qu'ils ont tenu pour l'élément
nuisible, c'est la force de chaque qualité ; ce qui, trop puissant pour
la nature humaine, ne pouvait être assimilé par, elle, et c'est cela
qu'ils ont cherché à supprimer... car il y a dans l'homme du salé, de
l'amer, du doux, de l'acide, de l'astringent, du fade, et mille autres
choses douées des propriétés les plus diverses en nombre et en
force ; ces choses-là, tant qu'elles restent mêlées et tempérées
ensemble, ne se font pas sentir et ne causent pas de souffrances,
mais quand l'une d'elles a été mise à part et subsiste à l'état isolé,
alors elle se fait sentir et cause de la souffrance » (2), et si l'un de ces
médecins prescrit à un malade d'absorber du chaud, le malade lui
demandera immédiatement : quoi donc ? car il y a des substances
chaudes et astringentes, d'autres chaudes et perturbatrices (3), etc.,
et il conclut, au § XX, contre ceux qui prétendent qu'on ne peut
connaître la médecine sans savoir d'abord ce qu'est l'homme :
c'est là, dit-il, verser dans la philosophie. (C'est peut-être un des
premiers emplois techniques du mot), à la façon d'Empédocle, de
tous ceux qui ont traité de la nature et commencent de prime
(1) Trad. Festugière, p. 11 (Littré, t. I, p. 600).
(2) Trad. Festugière, pp. 11-12, § XIV (Littré, p. 612).
Pagina 24
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)abord par expliquer comment l'homme a été formé et de quels
éléments il a été composé. Cela, dit-il, ce n'est pas de la médecine,
c'est de la peinture ! Et on se rappelle l'image empédocléenne des
4 couleurs simples dont se servent les peintres pour représenter des
ensembles complexes : c'est procéder comme les peintres. Médecine
d'abord, affirme notre auteur. Il faut connaître les effets des
aliments sur les individus, l'effet des genres de vie, la nature de
l'homme et les causes qui agissent sur elle ; et pour cela connaître
le rôle de la structure des organes ; ce fait, par exemple, que les
organes creux, dont le fond est large et le col amenuisé comme les
ventouses — qu'il cite — sont particulièrement propres à l'aspira
tion
; donc, étudier les fonctions des organes en raison de leur
structure ; d'autre part, étudier les vertus des humeurs, leurs
affinités, leurs combinaisons, leurs transformations, leurs réactions
aux qualités des aliments : il s'agit là d'un humorisme qui n'est
pas encore systématisé comme il l'est dans certains traités, comme
il le sera chez Galien, et qui tient compte de toute la complexité des
phénomènes biologiques. Nous avons là un exemple caractéristique
de l'attitude proprement hippocratique, que l'on ne trouve d'ailleurs
pas dans tous les traités de la collection qui nous est parvenue sous
ce nom. Dans l'excellente thèse qu'il a soutenue le 5 janvier dernier
sur L'observation et V expérimentation chez les médecins de la collection
hippocratique, M. Louis Bourgey a montré qu'on peut diviser ces
traités en 3 groupes : les traités dont les auteurs ont ce goût des
généralités philosophiques, que nous venons de voir si vigoureu
sementcritiqué par un médecin ; un des plus caractéristiques, pour
prendre un exemple, c'est le traité des vents où l'auteur montre
dans les mouvements de l'air cette cause invisible que d'autres se
défendent de chercher dans l'inaccessible (1). Voilà le facteur invi
sible mais actif. Le même souffle, pneuma, porte le nom de vent
(anémos) dans le corps et d'air (aèr) hors du corps ; c'est un puissant
seigneur, dont il vaut d'examiner la vertu. Il est invisible au regard,
mais il est visible au raisonnement. Et l'on montre alors son action
dans la nature, dans le corps des animaux, où il est cause de la
vie, car on peut vivre sans aliments, mais non sans respiration. Il
est cause des fièvres et des phénomènes qui les accompagnent,
qu'ils soient déterminés ou non par l'aérophagie — des tranchées,
(1) Voir l'excellent résumé qu'en donne le Dr Filliozat dans son livre sur La doctrine
classique de la médecine indienne, ses origines et ses parallèles grecs, Paris, 1949, pp. 185-188.
Pagina 25
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)des fluxions, des hémoptisies, des ruptures, de l'hydropisie, de
l'apoplexie, de l'épilepsie. « En définitive, les vents sont dans
toutes les maladies des agents principaux, tout le reste est cause
concomitante et accessoire (1). » Voilà cet exclusivisme dont le
véritable Hippocrate ne veut pas.
M. Filliozat note, non pas une concordance littérale, mais une
remarquable correspondance entre cette doctrine et la très ancienne
théorie ayourvédique qui souligne le « rôle physico-pathologique du
vent dans l'organisme », ce qui pose un problème de rapports
culturels ; mais des aventures comme celle de Démocède de Crotone,
le médecin ionien qui fut prisonnier de Darius, qui Ц soigna d'une
entorse, qui guérit Atossa d'un ulcère avant de retourner, jà Grotone
et d'y épouser la fille de Milon, montre qu'il y avait beaucoup plus
de rapports et de voyages dans le monde antique que nous ne
sommes portés à le croire ; à la Cour du Grand Roi, il put rencontrer
des médecins hindous (2).
L'auteur de L'Ancienne Médecine, lui, s'intéresse bien, dans un
de ses paragraphes, aux douleurs abdominales causées par les gjaz,
qui peuvent même provoquer, dit-il, des abcès, des tumeurs ; il
explique ces phénomènes par la structure de l'intestin, mais il n'en
fait pas un principe général d'explication valable pour toutes les
maladies. C'est contre de tels procédés, témérairement généralisateurs, qu'il s'élève. On pourrait citer bien d'autres traités : le Traité
de la Nature de l Homme, par exemple, qui réduit tout à 4 substances; le Traité du Régime, qui réduit tout à deux éléments, etc.
A ces généralisations imprudentes s'opposent deux groupes de
traités : d'abord, ceux qu'on peut rattacher à l'école de Cnide, qui
s'en tient à un empirisme étroit, assez brutal ; elle utilise volontiers
des procédés violents, qui font parfois penser aux actuels procédés
de choc ; une pharmacopée bizarre, qui retient beaucoup de
remèdes de bonnes femmes ou de sorcières, comme ceux dont en
Egypte le papyrus d'Ebers nous donne de nombreux exemples ; la
seconde est à rattacher à la célèbre école de Cos, et c'est proprement
la tradition hippocra tique (3). Il faut éviter que les critiques dirigées
(1) Filliozat, op. laud., p. 188.
(2) Voir notre Essai sur la formation de la pensée grecque, pp. 307-308 ; cf. Filliozat,
op. cit., chap. IX.
(3) Notons la suggestive confrontation établie par M. Labat, dans l'ouvrage cité plus
haut, entre pronostics akkadiens et grecs ; confrontation qui le conduit à dégager surtout
des ressemblances lorsqu'il s'agit des vétérinaires grecs (Hippiatrica), et des différences
lorsqu'il s'agit des Hippocratiques.
Pagina 26
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)contre ce que tant d'auteurs écrivent de la Nature nous induisent en
erreur sur l'attitude proprement hippocratique à ce sujet ; autant les
vrais hippocratiques sont hostiles à des conceptions simplificatrices
et arbitraires, autant ils sont peu disposés à étudier l'homme en le
séparant de la Nature, bien au contraire. Dans le traité Des airs,
des eaux et des lieux, il est dit d'une façon remarquable combien
il est important de situer l'homme dans son ambiance, et c'est bien de
quoi Platon loue Hippocrate dans le Phèdre (1), allant jusqu'à
modeler sa conception de la dialectique sur cette conception hippo
cratique
de la science qui ne sépare pas l'individu du « Tout » ;
c'est là un important exemple de ce que la philosophie peut
recevoir d'une conception de la science biologique. Ainsi notre
recherche nous fournit des exemples d'échanges féconds et
d'échanges dangereux. Échange fécond, celui de Platon empruntant
à Hippocrate cette notion des rapports de l'individu avec le
« Tout » et la transposant dans sa dialectique. Échange fécond,
cette influence qu'auraient subie les Hippocratiques de la part des
Milésiens, en ce qui concerne les notions de Nature, de Lois,
de Tout ; voilà des exemples d'interactions utiles entre les
recherches des biologistes et les réflexions des philosophes. Par
contre, l'exemple de Philistion nous montre le danger que peuvent
présenter des emprunts trop rapides. Le biologiste baigne dans une
certaine philosophie qui domine ses recherches, qui modèle ses
théories, et celles-ci, à leur tour, inspirent les philosophes de la
génération suivante, qui ne pensent pas qu'en s'inspirant du
savant, ils s'inspirent en réalité d'une philosophie antérieure ; ils
croient que c'est la science qui leur donne cette théorie des
4 éléments, par exemple, que Philistion n'a fait qu'emprunter à
Empédocle. Les Hippocratiques, eux, ont su marquer avec un rare
bonheur les rapports de l'individu et du Cosmos et, à l'intérieur de
l'individu, les rapports des parties et du tout ; et ils savent marquer
tout cela sans avoir recours à aucune entité vitaliste. Ce n'est pas
dans les dernières minutes de cette causerie que je pourrais aborder
l'important problème de l'Hippocratisme qui, dans son ensemble,
reste en dehors des limites de notre exposé — je voudrais seulement
marquer le bonheur avec lequel cette intuition du rapport des
(1) Cf. P. Kucharski, La « méthode d'Hippocrate » dans le Phèdre, Revue des Éludes
grecques, vol. LU, 1939, pp. 301-357 ; et Les chemins du savoir dans les derniers dialogues
de Platon, Paris, 1949, p. 138 et suiv.
Pagina 27
Vedi nel PDF(si apre in una nuova finestra)parties et du tout, qui est l'intuition fondamentale de la Biologie,
reste en deçà — ou au delà — de l'opposition du mécanisme et du
fînalisme, que nous avons caractérisés par les noms d'Empédocle, de
Platon et d'Aristote ; par leur goût du concret qu'ils savent pourtant
penser et dominer, les Hippocratiques échappent au verbalisme, aux
généralisations paresseuses. Dans le Traité des Épidémies, on lit
ceci : « Les meilleurs médecins des maladies, ce sont les natures »
(et non pas la Nature : les natures individuelles) (1). C'est préc
isément
à partir de là que se déroule cette dialectique de l'histoire de
la philosophie biologique qui, ayant constaté la domination des
parties par le « tout » dans l'organisme, les rapports inséparables
des parties et du tout, essaye d'expliquer cette inter-relation du
tout et des parties par un fînalisme qui devient rapidement
paresseux et stérile ; et contre quoi, alors, réagit un mécanisme qui,
lui, trop rapidement, perd le sens de la totalité de l'organisme. Le
message capital d'Hippocrate, c'est de rappeler toujours l'impor
tancede cette intuition essentielle, qu'il a su dégager — et c'est là
peut-être l'aspect biologique, médical du miracle grec — avec tant
de pureté, de nous ramener à cet équilibre fugace qui se retrouve
chez Claude Bernard, et que toute explication biologique doit
savoir respecter pour être satisfaisante.
Pierre-Maxime Schuhl.
RÉSUMÉ DE LA DISCUSSION
Dans le cours de la discussion qui a suivi cet exposé, M. Berr a
rapproché des phénomènes de corybantisme un traitement qu'il a vu
appliquer en Algérie en 1869 : il s'agit d'une danse tournoyante à laquelle
a été soumise une vieille femme souffrante, qui s'est trouvée guérie, et en
réponse M. Schuhl a cité un exemple analogue apporté par M. Jeanmaire.
M. Sérouya a posé le problème des rapports entre la Grèce et le monde
sémitique. Le Dr Collet a souligné l'intérêt qu'il y avait à confronter les
points de vue des Anciens et ceux d'aujourd'hui, en ce qui concerne la
médecine mentale en particulier.
(1) Ep., VI, 45, 1 ; L. V, 314.