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WA Bev
LES SOPHISTES ET LA GEOMETRIE
Les mathématiques ne tenaient pas dans l’enseignement des
sophistes une place prépondérante. Néanmoins elles n’en étaient
pas absentes, ne serait-ce que parce que la plupart d’entre eux se
faisaient forts de pouvoir parler de toutes les matières spécialisées sans s’enfermer dans aucune. Platon, dans le Protagoras
(318d - 319a), établit à cet égard une nette différence entre le
sophiste d’ Abdère et les autres, lorsqu'il lui fait dire: “Les autres
sophistes en effet font du mal à la jeunesse; car alors que celle-ci
s’est éloignée des disciplines spéciales (téyvac), ils l'y ramènent
contre son gré et la précipitent dans l'étude des spécialités en
leur enseignant le calcul, l'astronomie, la géométrie, la musique
(ce disant il tourna les yeux du côté d’Hippias), tandis que s’il
vient auprès de moi, il n’apprendra rien d’autre que ce qu'il
vient pour apprendre. Or l’objet de mon enseignement, c'est le
bon conseil touchant les affaires qui le concernent proprement:
savoir comment administrer au mieux les affaires de sa maison à
lui, et, pour ce qui est des affaires de l'État, savoir comment y
avoir plus de puissance, et par l’action et par la parole” (trad.
Robin).
Les informations qui nous ont été transmises par les auteurs
anciens sur les contributions des sophistes au développement des
mathématiques et de la pensée mathématique sont peu nombreuses. Il n’y a que deux sophistes auxquels sont attribués des travaux proprement techniques dans ce domaine: Hippias et Antiphon (nous écartons Bryson, qui n’est pas un sophiste, mais un
philosophe de l'école de Mégare). On a d’autre part dans Aristote l’écho d'une “réfutation” des géomètres par Protagoras. Ces
contributions ont fait l’objet d’études séparées de la part des historiens des mathématiques et de la philosophie grecques, mais il
nous a paru intéressant de leur consacrer une étude d'ensemble,
OPHIEANCIENNE,
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)et de chercher quel lien elles peuvent avoir entre elles et quelle
core une fois sur les disciplines mathématiques. Le fait que Pla-
202
203
place elles occupent dans l’activité intellectuelle globale des soton soit revenu sur ce thème dans plusieurs de ses dialogues, touphistes. Nous étudierons, sur exemple de Théodore de Cyrène,
jours à propos du même sophiste, ne s'explique que si celui-ci
tel que nous le décrit Platon, les relations entre sophistes et maavait vraiment la réputation d'un expert en sciences mathémathématiciens. Nous essaierons d’autre part de montrer en partitiques, et était connu pour leur avoir donné une place non négliculier que la fausse quadrature d’ Antiphon peut se relier à la crigeable dans son enseignement.
tique de la géométrie par Protagoras, et se comprendre comme
A ces données de Platon s'ajoute un passage du commentaire
un argument philosophique plutôt que comme une mauvaise sode Proclus sur le premier livre des Eléments d’Euclide '. A prolution d’un problème technique.
pos de |’énignatique Mamercos ou Ameristos (le nom varie selon les manuscrits) qui serait un des premiers géomètres grecs et
aurait vécu peu après Thalès, Proclus écrit que “de ce que dit
I. Une contribution technique à la géométrie: la quadratrice
d’Hippias
Hippias d’Elis il ressort qu'il se fit une réputation en géométrie”.
|
Malheureusement nous ignorons le caractère précis de l’ou-
Le fait que Protagoras, dans le passage de Platon cité plus
haut, vise particulièrement Hippias, suggère que celui-ci donnait
vrage où Hippias (qui avait écrit sur de nombreux sujets) parlait
de ce personnage.
dans son enseignement une place plus importante aux mathéma-
Pour revenir à Platon, il faut observer que s’il paraît avoir
tiques que les autres sophistes. De fait, nous possédons un enconsidéré Hippias comme un médiocre mathématicien, il faut se
semble de données convergentes qui désignent Hippias comme
méfier, ici comme toujours, de la malveillance du philosophe enun sophiste qui s’occupait de mathématiques. Dans le Petit Hipvers les sophistes. Cette malveillance générale peut d'ailleurs
pias (366c - 368a), Platon fait de I’Eléen un expert en matière de
calculs et d’art du calcul, de géométrie, d’astronomie. A vrai diavoir été renforcée dans le cas d’Hippias par le fait que celui-ci,
re l'éloge qu'il fait de la science d’Hippias sur ces matières ne
quadratrice, pratiquait un style de mathématiques qui avait peu
va pas sans une forte dose d’ironie. Le contentement de soi du
de chances de recevoir l'approbation de Platon.
s’il est vraiment l’inventeur de la ligne connue sous le nom de
sophiste est souligné, tandis que l’exemple choisi pour illustrer
Rappelons que la quadratrice est la ligne engendrée de la mason expertise en calcul est parfaitement trivial. Plus loin Platon
nière suivante (fig. 1). Une droite se meut d'un mouvement de
énumère les compétences encyclopédiques dont le sophiste se
rotation uniforme autour du sommet A d’un carré ABCD, sa potarguait, y compris dans les techniques artisanales, ce qui sous sa
sition initiale étant AB et sa position finale AD. Dans le même
plume est un compliment pour le moins ambigu, car se consacrer
temps, une autre droite se meut d’un mouvement de translation
aux techniques artisanales est indigne d’un homme libre. Indéuniforme en restant parallèle au côté AD, sa position initiale
pendamment de l'intention de rabaisser ainsi Hippias, cette énuétant BC et sa position finale AD. La quadratrice BME est enmération vise manifestement à laisser entendre que notre sophigendrée par le point d’intersection M de ces deux droites. Cette
ste, qui se flatte de tout savoir et de tout enseigner, est un touche-à-tout qui n’est réellement compétent en rien. Néanmoins, le
Grand Hippias aussi parle de ses compétences en insistant en-
1. PROCLUS, In Euclidem, ed. Friedlein, p. 65.
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ligne nous est principalement connue par Pappus, qui aprés avoir
diverses lignes, il dit: “Ainsi Apollonius donne le caractère de
décrit sa génération, montre comment elle peut être employée
chacune des coniques; Nicomède a fait de même pour les conpour résoudre le problème de la quadrature du cercle (d’où son
choïdes, Hippias pour les quadratrices, Persée pour les spirinom) et celui de diviser un angle dans un rapport donné :.
ques”.
La question de savoir si cet Hippias est bien le sophiste du V*
D
E
siècle a été depuis longtemps débattue *. Il est impossible d’arriver à une conclusion absolument certaine sur ce point. A priori,
l’Hippias mentionné dans ces deux passages pourrait être un auteur plus récent que notre sophiste, qui aurait nettement dégagé
la définition de la quadratrice dans un ouvrage accessible direri
ctement ou indirectement à Proclus, sans nécessairement en être
l’inventeur, tout comme Apollonius est cité comme celui qui a
dégagé la propriété caractéristique des coniques, alors qu'il n’a
pas inventé ces courbes. Mais le seul Hippias dont Proclus parle
par ailleurs est bien “Hippias d’Elis”, comme on l’a vu, et c’est
en relation avec la géométrie qu'il en parle, même si dans cet autre passage il ne le cite qu’à titre d'autorité historique, et non à
titre de géomètre. D’autre part il est certain que la quadratrice
était connue dans la deuxième moitié du IV* siècle puisque dès
A
E
D
Fig. 1. La quadratrice.
cette époque Dinostrate s’en était servi pour quarrer le cercle °.
Mais ce n’est certainement pas à cette occasion que cette ligne a
été introduite pour la première fois, quoique ce soit à cela qu’elle
L'attribution de l'invention de cette ligne à Hippias repose
doit le nom sous lequel elle a été connue depuis. La propriété par
sur deux passages du commentaire de Proclus sur Euclide. L'un
laquelle elle permet de quarrer le cercle n’est en effet pas du tout
de ces passages ? dit que divers auteurs ont résolu le problème de
évidente, L'occasion première de son introduction n’a pu être
la trisection de l’angle “par les quadratrices d’Hippias et de Nique le problème de la trisection de l’angle, ou plutôt le problème
comede”. L'autre * est plus précis. Enumérant divers mathématiplus général de la division d'un angle dans un rapport donné,
ciens qui ont donné la propriété caractéristique (ovprtwpa) de
5. Voir un résumé de la question au XIX“ siècle dans P. ‘TANNERY,
2. PAPPUS, Collection mathématique, IV, 30 - 32 pour la définition de
Pour l'histoire des lignes et surfaces courbes dans l'Antiquité (1884), t.
la quadratrice et son application à la quadrature du cercle; IV, 45 pour
II de ses Mémoires Scientifiques, spécialement pp. 2 - 5, Depuis, la
son application au problème de la division de l'angle dans un rapport
question n’a pas progressé vers une solution définitive. On trouvera une
donné.
3, PROCLUS, op. cit., p. 272,
4, Ibid., p. 356.
discussion récente dans W. KNORR, The ancient tradition of geometric
problems (1986), pp. 80 - 85.
6. PAPPUS, Collection mathématique, KV, 30.
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problème pour lequel elle est manifestement faite. Bien entendu,
Il faut aussi noter que le pluriel employé par Proclus dans les
rien n’oblige à penser qu'il a dû s'écouler beaucoup de temps
deux passages cités n'implique pas qu'il y ait eu d'autres lignes
entre cette première apparition de la quadratrice et le moment où
appelées quadratrices que celle que nous connaissons, et notamment (comme le premier passage pourrait le donner à penser)
qu'il y en aurait eu une due à Hippias et une autre due à Nicomè-
Dinostrate s'est aperçu qu'elle pouvait aussi servir à quarrer le
cercle. Mais d’un autre côté, rien ne s’oppose non plus à ce qu’
elle remonte au V* siècle. La solution du problème de la duplication du cube par Archytas, au début du 1V* siècle, montre que la
résolution de problèmes géométriques au moyen de lignes ou de
surfaces engendrées cinématiquement était familière aux mathématiciens de cette époque. En l'absence de tout autre candidat,
comme d’objections vraiment sérieuses, il paraît raisonnable de
maintenir que la première introduction de la quadratrice est due
au sophiste d’Elis ?.
7. C'est la conclusion, fort sage, de TANNERY (op. cit., p. 5). Malheureusement, dans ce travail, TANNERY croit devoir attribuer à Hippias
d’ Elis l’utilisation de la courbe pour quarrer le cercle, revenant sur un
premier jugement qu'il résume ainsi: ‘‘J'avais (...) été amené à interpréter
le passage de Pappus (...) en admettant que le travail d’Hippias s'était
borné A la division d'un angle donné, que Dinostrate avait le premier fait
l'application de la courbe à la quadrature du cercle, et que la dénomination qui lui a été donnée correspondait à ce travail postérieur”. Les
arguments qu'il donne pour justifier son changement d'opinion sont peu
convaincants, et ses premières conclusions nous paraissent être celles qui
de. Ce pluriel, comme le dit P. Tannery *, est un hellénisme: Proclus parle “des” quadratrices, bien qu’il n’y en ait essentiellement qu’une puisque toutes sont semblables entre elles, comme
Archimède parle “des” spirales, bien que toutes les spirales soient semblables. Si dans le premier passage il cite aussi Nicomède à propos de la quadratrice, c'est parce que celui-ci était, comme nous le savons par Pappus, un des auteurs qui avaient appliqué cette ligne à la quadrature du cercle. Peut-être Nicomède
est-il le premier qui lui ait donné ce nom. Cela expliquerait que
Proclus le mentionne après avoir nommé Hippias qui, lui, serait
alors mentionné à titre de premier inventeur.
Le style de mathématiques auquel appartient la quadratrice
peut aider, comme on l'a suggéré plus haut, à rendre compte du
mépris de Platon pour Hippias mathématicien. On sait en effet
que le philosophe était hostile aux solutions mécaniques en géométrie, puisque même à ses amis Archytas et Eudoxe il reprochait d’avoir usé de telles méthodes pour résoudre le problème
de la duplication du cube ?. On pourrait objecter à cela que ce à
ont le plus de chances d'être justes.
témoignage de Pappus, dénie même à Dinostrate cet emploi de la courbe.
de résoudre directement le problème de la quadrature du cercle, mais
seulement celui de sa rectification. L'équivalence des deux problèmes
n'étant assurée que par la proposition I du traité de la Mesure du cercle
d'Archimède, l'emploi de la courbe pour quarrer le-cercle ne saurait être
antérieur à cet ouvrage du Syracusain. Mais même en admettant qu’ Archiméde ait bien été le premier à découvrir la démonstration qu'il donne
dans ce traité (ce sur quoi nous avons quelques doutes), il est peu vraisemblable qu'il ait découvert la propriété elle-même, car sa démonstration n'est qu'une version rigoureuse d'un argument heuristique très simp-
Il fait de Dinostrate celui qui l’a introduite pour résoudre le problème de
le qui a dû être vu bien avant lui.
Dans son réexamen récent de la question (cf. n. 5), W. Knorr conclut
que l'Hippias mentionné par Proclus en relation avec cette ligne ne
saurait être le sophiste d'Élis, mais un géomètre postérieur à Nicomède
qui n'aurait fait que réunir les travaux de ses prédécesseurs. Son argumentation nous paraît viciée par le fait qu'il fait porter l'essentiel de la
discussion sur la question de savoir si Hippias a pu utiliser la courbe pour
quarrer (ou pour rectifier) le cercle, ce qui comme on vient de le dire n’a
certainement pas été son premier usage. D'autre part Knorr, rejetant le
la division de l'angle, et attribue à Nicomède la découverte de son usage
8. Op. cit., p. 1, n. 3.
pour quarrer le cercle. Son argument est que la quadratrice ne permet pas
9. Vie de Marcellus, 14, 11; voir aussi Propos de table, 718e - f.
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)quoi Platon était hostile, c’est à l’usage de dispositifs mécaniques plutôt qu'à l'usage théorique du mouvement en géométrie.
C'est bien un tel usage de dispositifs mécaniques que vise Plutarque, tandis que la génération cinématique de la quadratrice est
purement théorique. Elle se prête très mal à une traduction en un
instrument mécanique qui permettrait de tracer la courbe d’un
trait continu comme on peut par exemple tracer la conchoïde.
Mais on peut en dire autant de la solution d’Archytas, et aussi,
semble-t-il, de la solution d’Eudoxe, qui est perdue ". Ce doit
donc bien être le caractère cinématique de ces solutions que Platon désapprouvait. Nous avons d’ailleurs des passages de Platon
lui-même qui confirment qu'à ses yeux le mouvement devait
être exclu, même à titre d’outil théorique, de la géométrie. En
Rep. VII, 526e, il demande si la géométrie “force à contempler
la réalité (...) ou la génération”, et la réponse qu'il donne à cette
question ne fait pas de doute, étant explicitée un peu plus loin
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mais intelligible, est exclu, et l'astronomie qui prend en compte
le mouvement intelligible. Archytas et Eudoxe pouvaient trouver
grâce à ses yeux en raison d’autres aspects de leurs travaux, mals
si la quadratrice était Ja principale contribution d'Hippias a la
géométrie, on conçoit que Platon ait eu de lui une piètre opinion.
Pour l’autre contribution technique à la géométrie attribuée à
un sophiste, la fausse quadrature d’Antiphon, nous pensons,
comme nous l'avons dit, qu'elle peut plutôt se comprendre comme un argument philosophique, et nous en renvoyons l'étude a
un chapitre ultérieur de cet article. Quant à la fausse quadrature
de Bryson, nous avons déja dit pourquoi nous l'écartions de notre propos ". Mais en relation directe avec la question des contributions techniques des sophistes à la géométrie, nous voudrions
montrer, sur l'exemple de Théodore de Cyrène, qu'entre le mo
de des sophistes et celui des véritables mathématiciens il n'y
avait pas une séparation étanche, et qu’un même personnage
(527b): “la géométrie est connaissance de ce qui toujours exispouvait avoir, à la frontière des deux, une position assez ambite”, En 528a, il oppose l'astronomie, science du solide en mouguë.
vement, à la géométrie qui étudie le solide en soi (adró xa’
avt6). Qui plus est, le mouvement dont il est question dans une
astronomie vraiment scientifique est un mouvement intelligible,
non le mouvement visible, comme Platon prend soin de le préciser en 529 d. Pour lui, donc, il y a une séparation rigoureuse
entre la géométrie d’où le mouvement, non seulement sensible,
10. La solution d’Archytas est rapportée en détail par Eutocius dans
son commentaire sur le traité De la sphère et du cylindre d’ Archimède
2. Théodore de Cyrène, sophiste spécialisé en mathématiques?
Platon, dans le Théétète (178a), nous apprend que Théodore
de Cyrène avait été l'élève de Protagoras. Cette information est
loin de n'avoir qu’un intérêt anecdotique. Plusieurs fois (16la,
162b, 168c, 171c, 183b - c) Platon insiste sur la fidélité du mathématicien A la mémoire de son ancien maitre, et sur l’amitié
qui les avait liés. De plus, en 164e - 165a, Théodore admet im-
(commentaire sur la synthèse de la proposition 1 du livre II). Eutocius
donne comme source Eudème de Rhodes, Quant à celle d’Eudoxe, il
déclare n'en avoir trouvé qu'une version fautive, qu'il rejette comme
inauthentique, Ces deux solutions sont mentionnées par Eratosthène dans
sa lettre à Prolémée Evergète, intégralement citée par Eutocius; lettre que
11. Sur Bryson, voir MULLER R., Les Mégariques, fragments et témoignages, Paris, Vrin, 1985, pp. 66 - 69 et 174 - 179. Sa "fausse quadrature’’ du cercle est en fait un argument non-constructif pour établir
mais dont W. Knorr a eu raison, pensons-nous, de défendre l'authenticité
carré plus
l'existence d'un carré égal au cercle à partir de l'existence d'un de
l'arguexacte
nature
La
cercle.
le
que
grand et d'un carré plus petit
(KNORR, op. cit., pp. 18 - 20).
ment reste discutée.
la plupart des auteurs depuis von Wilamowitz ont tenue pour apocryphe,
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)plicitement qu'il eût pu devenir à son tour un sophiste, à l’imitaqu'il ait derrière lui une longue carrière de professeur itinérant,
tion de son maître: “En fait, Socrate, ce n’est pas moi qui
en suis
le tuteur [de la doctrine de Protagoras, comparée par Socrate
à
exactement comme l’étaient les sophistes. De plus, comme eux,
une orpheline], c'est bien plutôt Callias, le fils d’Hippon
icos.
te — en matière d’argent, d'une extrême libéralité” (144d). Ainsi,
Quant 4 nous, nous nous sommes un peu trop vite détourné des
il n’y a pas de doute: professionnellement, Théodore est un soraisonnements abstraits pour nous tourner vers la
géométr
ie ?”,
phiste, si l’on définit le sophiste comme un homme qui fait mé-
Théodore a donc choisi de se spécialiser, de se consacre
r à ces
téxvar que Protagoras considérait comme plus nuisibles qu
utiles
à la formation des jeunes gens, En enseignant les mathéma
tiques, il fait exactement ce que son maitre reprochait 4 Hippias.
En fait, Théodore a plus d’un trait commun avec les sophitier de donner aux jeunes gens de bonne famille un enseignestes. D'abord le public auquel ses cours s'adressent, qui
est celui
211
il vit de son enseignement: “il est — nous dit-il encore de Théétèment intellectuel de niveau élevé. Ce qui le distingue des autres
sophistes, du moins de ceux que nous connaissons quelque peu,
c'est le caractère spécialisé de son enseignement, volontairement
limité aux mathématiques.
C'est sans doute à cette spécialisation qu'il doit de trouver
des jeunes gens de bonne famille, tel Théétète. Manifes
tement
grâce aux yeux de Platon pour l’aspect mercantile de son activinotre géomètre a une longue expérience de cet enseigne
ment,
té. Une des choses, en effet, que Platon reproche aux sophistes
acquise à Athènes et ailleurs: “De tous les jeunes gens, sache-le,
ordinaires, comme on le voit au début du Protagoras, c'est de se
que j'aie jamais rencontrés (et ils sont fort nombreux, ceux
avec
faire payer un salaire pour ne donner aucune compétence en rien
qui j'ai été en relation!) jusqu’à présent mon expérie
nce ne m'en
a fait connaître aucun qui fût si merveilleusement doué de sa
de déterminé: “Tu projettes à cette heure de te rendre auprès de
nature etc.” (144a).
les, un salaire en argent: sais-tu ce qu'est celui auprès duquel tu
Théodore a ouvert depuis peu un cours de mathématiques à
Athènes. Il arrivait de Cyréne, sa patrie (143c), mais ce
qu'il dit
dans le passage qu’on vient de citer ne permet pas de douter
Protagoras, dans l'intention de lui payer, pour tes fins personnelvas aller et ce que toi, ainsi, tu deviendras? C'est comme si (...)
on te demandait: à quel titre (...) veux-tu, à Hippocrate [de Cos]
payer un salaire? Que répondrais-tu? — Je répondrais que c'est à
titre de médecin. — Et en vue de devenir quoi? — De devenir mé-
12. La manière dont Théodore parle de sa ‘‘conversion’’ à la géomédecin etc.” (Prot, 311b - c). Si Théodore est une sorte de sophitrie est intéressante. Il déclare s'être détourné des WiA@v
Aöywv, expression qu'à la suite de plusieurs traducteurs nous avons rendue
par ‘‘raisonste, du moins sait-on quelle marchandise intellectuelle il vend!
nements abstraits”*. Le sens premier de puég est ““chauve””
, d'où ‘‘démathématiciens ont pu vivre et travailler à la manière des sophipouillé, dénudé"’, L. Robin, qui traduit par “purs raisonnements’’,
nous
semble interpréter assez correctement l'expression, tout en
la forçant
peut-être un peu, en disant qu'il s'agit des ‘‘raisonnements
tout formels
et, par conséquent, dans la pensée de Théodore, vides de
substance, qui
En définitive, le cas de Théodore nous montre que certains
stes, après avoir été formés à leur école. Et il nous suggère cette
réflexion qu’au fond, il n’y a peut-être pas autant de différence
entre un Hippias et un Théodore qu'on peut en avoir l’impressont ceux des dialecticiens’’. ‘‘Raisonnements abstraits’
’, avec la nuance
un peu péjorative que le mot peut avoir, nous paraît
mieux rendre cette
idée que ‘‘purs raisonnements””. Il est certain que Théodore ne
se sent pas
à Paise dans les discussions qui sortent de son domaine technique.
Il se
lectique (146b, 162b), et s’il finit par s'y résigner par fidélité à la mémontre très réticent à se laisser entraîner par Socrate dans un
qu'il estime avoir rempli ce devoir (183c).
débat diamoire de son ami Protagoras (169c), il s'en retire avec empressement dès
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)sion à une lecture superficielle de Platon qui, visiblement, avait
souvenir d’une “réfutation” (EAeyyog) de la géométrie par le soplus de sympathie pour celui-ci que pour celui-là *.
phiste d’ Abdére:
ba to
Bien entendu il resterait à savoir de qui Théodore avait reçu
sa formation proprement mathématique. Ce ne peut pas être de
Protagoras lui-même puisque celui-ci se refusait à enseigner les
texvar. Au tournant du IV: siècle, un jeune homme doué comme
Théétète pouvait apprendre les mathématiques d’un quasi-sophiste comme Théodore. Mais qu'en était-il lorsque Théodore avait
l’âge de Théétète et suivait les cours de Protagoras (ce qui ne
doit pas se situer beaucoup plus tard que 450 ou 440, car dans le
Théététe Théodore apparaît déjà comme un homme âgé en 399,
et il dit lui-même que sa spécialisation a été précoce)? En fait,
on bute ici sur le problème de la transmission du savoir mathématique au V* siècle, sur laquelle il faut avouer qu’on ne sait pas
grand chose. Il est douteux en tout cas que la réponse soit dans le
rattachement à une école mathématique constituée, si tant est
qu’ il en ait existé alors (on pense évidemment à l’école pythagoricienne, mais que sait-on réellemment de l’activité mathématique des Pythagoriciens dans le troisième quart du V* siècle?).
“Et les lignes sensibles ne sont pas davantage le genre de lignes
dont parle le géomètre, car aucune des choses sensibles n'est
droite ou circulaire de la manière qu'il suppose; le cercle, en effet,
ne touche pas la règle en un point, mais de la manière que Protagoras disait qu'il la touche, lorsqu'il réfutait (Aéyxwv) les
géométres”’ (Met B 2, 997b35 - 99844),
Protagoras s'était donc livré à une critique de la géométrie.
La façon dont Aristote s'exprime ne suggère pas que ce soit dans
un ouvrage spécialement consacré à cela, et nous verrons que
cette critique pouvait fort bien trouver place dans le fameux
traité De la vérité. Le sens de cette critique est assez clair à travers ce qu'en dit le Stagirite, si peu que ce soit. Ce que le sophiste reprochait aux géomètres, c’est de prêter aux objets des propriétés qu’ils n'ont pas en réalité. Dans l'exemple cité c'est, pour
un cercle et une droite — entendez un corps circulaire et un corps
pas suposer qu'il ait reçu sa première formation mathématique
droit, comme le marque le mot “règle” (xavwv) — la propriété de
se toucher en un seul point. Aristote ne précise pas explicitement
comment Protagoras décrivait le contact du cercle et de la droite.
On comprend bien néanmoins que ce que devait dire le sophiste,
ailleurs que dans le milieu intellectuel qui entourait Protagoras,
c'est que ce contact se fait suivant une zone de quelque étendue.
sans qu’ on puisse avancer aucun nom.
Cette critique peut paraître triviale aujourd'hui, mais il faut Penvisager dans le contexte du V° siècle. Il n'existait pas alors, autant que nous puissions en juger, d'épistémologie des mathématiques. Les mathématiciens avaient l'habitude de manipuler des
objets idéalisés. Mais c'était là une pratique qui n'avait pas encore fait l’objet d'une réflexion philosophique. Ou du moins cet-
Platon ne suggère rien qui aille dans ce sens, et la manière dont
Théodore parle de son orientation vers la géométrie ne laisse
3. La critique de la géométrie par Protagoras
Si Protagoras faisait profession de ne pas enseigner les mathématiques, il ne les ignorait pas, et Aristote nous a conservé le
13. En fait, la manière dont Platon parle de Théodore n’est pas
exempte d'une légère ironie, mais c'est une ironie bonhomme
, on peut
même dire affectueuse, qui teinte le souvenir que le philosoph
e avait
gardé de son premier maître en mathematiques.
te réflexion, si elle existait, n'avait pas abouti à des réponses nettes quant au statut des objets mathématiques et à leur rapport aux
objets sensibles. L’attitude que Platon prête à Théodore de Cyrène (cf. note 12 ci-dessus) témoigne du fait que les mathématiciens, ou du moins certains d’entre eux, étaient peu enclins à
quitter le terrain solide, à leur sentiment, de leur spécialité pour
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)se laisser entraîner sur le terrain mouva
nt des débats dialectiques. En fait, c'est cette situation philosophiqu
e que nous révèle
la critique du sophiste d'Abdère. Lui, du
moins, apportait à la
axiome à peu près équivalent, comme le montre le fameux fragment sur l’existence des dieux: “Des dieux je ne puis savoir ni
qu'ils existent, ni qu'ils n'existent pas, ni quelle est leur forme;
bien des circonstances empèchent de le savoir: l'absence de données sensibles et la brièveté de la vie” (fragment B4). On voit
aisément que d’un tel axiome Protagoras pouvait très naturellement tirer sa réfutation de la géométrie. Le cas de la géométrie
question du statut des objets mathématiques
negative et radicale: les géomètres
une réponse nette,
parlent d'objets qui n'existent
pas.
| Cette attitude s’accorde-t-elle avec
ce que nous savons par
ailleurs de la doctrine de Protagoras en
ce qui concerne la théorie de la connaissance? Rappelons comm
ent Platon, dans le
Théétète, nous présente cetle-ci. Selon
lui, Protagoras tient que
la science d’identifie à la sensation.
Quand Socrate interroge
Théétète Sur la définition de la science,
la première que propose
le jeune homme est celle-ci: “la science
n’est pas autre chose
que la sensation” (151e). Immédiatem
ent, Socrate identifie cette
conception de la science à une thèse de Protag
oras: “Il se peut
bien, en vérité, que, sur la nature de la scienc
e, elle ne soit pas
méprisable, la thèse que tu viens d’éno
ncer! Bien au contraire,
c'est la thèse même de Protagoras; mais
il a dit ces mêmes choses d'une autre façon: L'homme, déclare-t-il
en effet à peu près,
est la mesure de toutes choses, pour celles
qui sont, mesure de
leur être, et pour celles qui ne sont
pas, mesure de leur nonêtre”. Cette maxime fameuse du sophis
te d’Abdére avait fortement frappé Platon. Il la cite deux fois,
dans le Cratyle (386a) et
dans le présent passage su Théétète. Dans
les deux cas, il l’interprète de la même manière: “Tels m’appa
raissent à moi les obJets, tels ils sont pour moi, tels ils t'appa
raissent à toi, tels ils
sont pour toi”. Dans le Théétete,
il appuie cette interpétation d’
un exemple, celui du courant d'air
qui, de deux hommes, fait
frissonner l’un et pas l’autre. Pour le premi
froid, pour le second il ne l’est pas, Il n'y a
er ce courant d'air est
que la
alors Platon n’aurait pas
eu à alléguer qu'il l'avait dit “d'une autre
est assez particulier: si un courant d'air peut être perçu comme
froid par un homme et comme tiède par un autre, aucun homme
ne perçoit les objets tels que les géomètres les supposent, donc
les objets dont ils parlent sont absolument inexistants *, On peut
ainsi parfaitement concevoir, comme nous le disions plus haut,
que la réfutation de la géométrie par Protagoras ait fait partie de
son traité De la vérité.
Cette critique de Protagoras réduisait la géométrie à néant,
pour autant qu’on admettait son axiome fondamental. Elle ne
laissait subsister aucune place, aucun statut possible pour les objets idéaux sur lesquels raisonne le géomètre. Mais en même
temps elle traduisait, chez le sophiste d’Abdere, une nette prise
de conscience de ce caractère idéal. C’est bien ainsi que l'entend
Aristote, puisque c’est précisément à propos — et à l'appui — de
la différence de statut entre lignes sensibles et lignes géométriques qu'il la cite. Par là, cette critique, pour destructrice qu'elle
se soit voulue, a pu contribuer efficacement à la formation d’une
philosophie des mathématiques, en invitant certains esprits à assumer V’idéalité des objets mathématiques qu’elle mettait en lumière. C’est précisément ce qu'a fait Platon. Il n'est évidemment
pas question de dire que le statut de l’objet mathématique chez
Platon a été déterminé uniquement par la nécessité de répondre a
aucune réalité à chercher au delà de nos perceptions sensi
bles.
Protagoras n’a certainement jamais écrit
noir sur blanc
science est identique à la sensation, car
215
façon”. Il n’en est pas
moins vrai que son relativisme se fonde
très largement sur un
14. Cf. GuTHRIE W.K.C., A History of Greek Philosophy, t. 14, p.
267: ‘*Consistent with this was his attack on mathematicians for dealing
in abstractions, describing straight lines, circles and so forth as no man
perceives them, and as, therefore, they do not exist”.
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)216
" > de Protagoras. Les sources de la pensée de Platon sont
ucoup plus complexes. Il est indéniable que Protagoras est
parmi ses prédécesseurs, un de ceux qui ont le plus influencá,
= reaction, la genèse de sa philosophie, mais ce n'est pas seun nen = = relativement étroit que constitue sa critique
vela
rie.
Néanmoins la conception platonicienne de |’ oba mathématique repose bien, en quelque sorte, sur un retourne—
oe du sophiste: il est bien vrai que les objets
i
:
n Junals les propriétés que suppose le géométre,
sont les objets sensibles qui en un certain sens n’existent
pas; les objets mathématiques, eux, sont réels précisément
que ce sont des objets idéaux.
ssi
217
Aristote est
de cette erreur, restent matière à discussion à5,luimais
buée — était
net sur un point: l'erreur d’ Hippocrate — ou faux attri
ment à
onne
rais
celle d'un géomètre, elle consistait en un
ses
les faus quapartir des vrais principes de la géométrie. Pour
qu'elles se
dratures d’Antiphon et de Bryson, il dit au contraire
qui consituaient en dehors des principes de la géométrie. En13ceci-de
ssus.
cerne celle de Bryson, nous renvoyons à la notes I, 2, 185a 14 Voici ce qu’Aristote dit de celle d'Antiphon (Phy
17):
cultés qui peuvent
“On n'est pas obligé de réfuter toutes les diffi
tes faussemertt
dédui
sont
qui
s
celle
t
être soulevées, mais seulemen
pas, on n'y est pas
des principes; quant à celles qui ne le sont étri
quatenu. Par exemple, il convient de réfuter géom quement la
4, La “quadrature” d'Antiphon
A n fait partie de plusieurs fausses solutions du probléme de
q adrature du cercle dont Aristote parle en divers endroits. Il
i ia euer a qui il en attribue: Hippocrate de Chio,
rm
si
ryson. Les allusions d’Aristote à ces fausses quaes Sont toujours
très brèves et peu explicites,
mais ses
costales (Alexandre d'Aphrodise, Simplicius " Themistius, Philopon) se sont appliqués à les éclairer. Néanmoins les explications qu'ils donnent laissent elles-mémes place A di
interprétations.
PP
)
sie
27
br: ene cités, Hippocrate de Chio est le seul
me un mathématicien professionnel, et ses traaux sont assez bien connus. S’if n’a pas résolu fe problème de
la quadrature du cercle, il a été le premier à quarrer géométrique
a
figures curvilignes, et il a attaqué la ca
Fig. 2. La quadrature d'Antiphon.
ia pe elle-méme par une méthode tout-à-fait rationnelle et
ntiln était nullement déraisonnable a priori de penser
qu’elle
pouvait aboutir. Il passait pour avoir prétendu, ou cru à tort
avoir résolu le problème, et Aristote s'est fait l'écho de eats ei i
mon (Soph. El. 11, 171b 12 - 18). La nature, et la réalité sia,
15. Cf. LLoYD D. The alleged fallacy of Hippocrates of Chios
Apeiron 20 (1987) pp. 103 - 127.
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)drature par les segments '*, mais il n'y a pas lieu de réfuter ainsi
celle d’Antiphon’’.
Ce qu’ était l'argument d’Antiphon a été exposé à peu près de
la même manière par Simplicius et par Themistius ". Partant
d'un polygone inscrit, un carré par exemple, on divise les arcs de
cercle en deux, et on ajoute sur les côtés du carré quatre triangles
isocèles, de manière à obtenir un octogone inscrit (cf. fig. 2).
LES SOPHISTES ET LA GÉOMÉTRIE
219
maticien plus considérable qu’Antiphon, à savoir Démocrite,
pour résoudre des problémes analogues. Considérons la proposition selon laquelle une pyramide est le tiers du prisme ayant méme base et même hauteur qu’elle, et la proposition analogue relative au cône et au cylindre. Au témoignage d’Archimöde, ces
L' argument essentiel est alors le suivant:
“On fait cela continuellement (det), jusqu’au moment où, la
figure plane [i.e. le cercle] étant épuisée, on aura de cette manière
inscrit dans le cercle un polygone dont les côtés, à cause de leur
petitesse, coincideront avec la circonférence du cercle””,
Puisqu’on sait quarrer tout polygone, on pourra quarrer le
cercle en quarrant le polygone qui coincide avec lui. Les commentateurs, anciens et modernes, ont généralement considéré
que l’argument d’Antiphon était fondé sur une conception atomiste de la ligne. C’est ainsi qu'au dire de Simplicius l’entendait
Eudème, le disciple d’Aristote historien de la géométrie. Ce que
disait Eudème, c'est qu'en faisant coincider un certain polygone
avec la circonférence, Antiphon supprimait le principe géométrique “qui dit que les grandeurs sont indéfiniment divisibles”. Invoquer ce principe est bien aristotélicien, et permet de comprendre pourquoi, selon le Stagirite, la quadrature d’Antiphon n'est
pas ‘‘déduite faussement des principes” de la géométrie.
De fait, des arguments relevant d'un atomisme mathématique
Fig. 3.
propositions ont été démontrées pour la première fois par Eudoxe, mais le mérite en revient pourtant en partie à Démocrite “qui
le premier a fait apparaître sans démonstration (ywpic dsrodeí-
Eews Anopevanivp) cette propriété de ladite figure”, L’argument de Démocrite, qui n’avait donc, au dire d’Archiméde,
qu’une valeur heuristique, était certainement le suivant.
semblent avoir été employés vers la même époque par un mathé18. Archimède, De la sphère et du cylindre, préambule, pour l'attribution à Eudoxe; De la méthode, préambule, pour l’attribution à Eudoxe
(cf. l'article cité dans la note précédente).
et la reconnaissance du rôle de Démocrite. Remarquons que celui-ci avait
certainement donné un argument persuasif, sinon démonstratif, comme le
17. SIMPLICIUS, In Aristotelis physicorum librorum quattuor priores
commentaria, ed. DIELS, pp. 54 sq. — THEMISTIUS, /n Aristotelis physica
qu'on n'ait pas de témoignage sur la mathématique pratique en Grèce au
paraphrasis, ed, SCHENKL, pp. 3 - 4.
V* siècle, il est peu probable que les propriétés en question n’aient pas été
16. Il semble que cette quadrature ne soit autre que celle d'Hippocrate
marque le verbe ünogpalveıvy employé par Archimède. Au reste, bien
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)221
On commence par remarquer qu'un prisme triangulaire se
proposition relative au cône se faisait vraisemblablement par un
divise en trois pyramides comme suit (cf. fig. 3 ci-contre et prop.
argument qui était essentiellement celui qu'on attribue à Anti-
XII, 7 des Éléments). On montre que les trois pyramides ABCD,
phon.
BCDE, CDEF sont égales, de sorte que chacune d'elles est le
L’argument employé pour “faire apparaître” l'égalité des pytiers du prisme. L'égalité de ces trois pyramides résulte de ce
ramides des bases égales et des hauteurs égales peut a priori se
qu’elles ont des bases égales et des hauteurs égales (par exemple
comprendre de deux manières, soit dans le cadre d'un d'un ato-
ABCD et BCDE ont les bases ABD et BDE égales comme moimisme mathématique qu'il ne serait pas très étonnant de trouver
tiés du parallélogramme ABDE, et la même hauteur). On utilise
chez Démocrite, théoricien par ailleurs de l’atomisme en physidonc ici une proposition qui dit que des pyramides à bases
que, soit dans le cadre d'une méthode d'indivisibles telle que
celle qu’emploie Archimède dans le traité De la méthode où,
précisément, il cite 1'Abdéritain comme utilisateur, avant lui,
d'un argument heuristique. Qu’en fait il se soit bien agi d’atomisme mathématique, c'est ce qu'implique le fragment B CLV
de Démocrite, dès qu'on veut bien admettre qu'il n'est pas sans
rapport avec la question. Ce fragment, qui nous a été transmis
par Plutarque *, citant Chrysippe, est une interrogation au sujet
19, L'interprétation de ce passage a généralement été obscurcie par le
fait que le mot tuñua a été compris comme signifiant ‘‘section'”, alors
Fig. 4. L'argument de Démocrite.
qu'il a son sens normal de **segment””. GUTHRIE (op. cit., L II, p. 487, n.
2) note que ‘‘the word tuñpara at its first occurence evidently means the
triangulaires qui ont des bases égales et des hauteurs égales sont
two pieces into which the cone is cut’’, Mais il ne paraît pas avoir vu que
égales, et c’est cette proposition qui fait difficulté, Elle ne peut
se démontrer rigoureusement que par la méthode d’exhaustion
inventée par Eudoxe. C’est ici sans doute qu’en l'absence de cette méthode se plaçait l'argument heuristique de Démocrite,
qu’on peut reconstituer ainsi (cf. fig. 4). On coupe les deux pyradans sa deuxiéme occurrence il désigne tous les segments découpés par
mides par des plans parallèles au plan des bases. Par un arguconstitution du type mathématique de l’idéalité dans la pensée grecque,
ment de similitude, les triangles correspondants sont alors égaux,
et Démocrite en “déduisait” l'égalité des pyramides en considérant
celles-ci comme composées d'un empilement ou d'un agrégat de
triangles. Le passage de la proposition relative à la pyramide à la
tous les plans paralléles, ces segments ayant bien droit 4 ce nom car ce
sont des solides d'épaisseur microscopique. Et les cercles dont il est
question ensuite sont la méme chose.
La reconstitution que nous avons donnée de l’argument de Démocrite
est celle qui est adoptée par la plupart des auteurs. M. CAVEING (La
thèse, 1977, t. 3, pp. 1459 - 1450), en a proposé une autre qui, telle qu'il
la présente (comme une méthode de calcul approché), n'implique ni atomisme mathématique, ni indivisibles. Le témoignage d’Archimède nous
semble viser autre chose qu’ une simple méthode de calcul approchée,
mais en modifiant un peu l’idée de CAVEING, on peut sans invraisemblance attribuer à Démocrite une sorte d'*‘arithmétique des infinis’’ à la
déjà connues sous forme de formules pour le caleul des volumes, comme
Wallis, qui aurait plus d'affinité avec l’atomisme mathématique qu'avec
elles l’étaient des Égyptiens du Moyen-Empire.
une méthode d’indivisibles continus.
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)des segments découpés dans un cône par un plan parallèle à la
base. Démocrite se demandait, “lorsqu’un cône est coupé par un
plan parallèle à la base, ce qu’on doit penser des surfaces des
segments, si elles sont égales ou inégales; si elles sont inégales,
sentation idéale que le géomètre se fait du cône que cela est cho-
222
elles rendront le cône irrégulier, avec de nombreuses indentations en forme de marches d'escalier et des aspérités; et si elles
sont égales, les segments seront égaux, et le cône, étant composé
de cercles égaux et non inégaux, aura manifestement acquis le
caractère du cylindre”. Cette question montre comment Démocrite conçoit le découpage d’un solide en deux segments par un
plan: ce dernier ne détermine pas une surface commune aux
deux segments, mais deux surfaces contiguës dont chacune limite un des segments. Lorsqu'on passe de la considération d'un
seul plan à celle de tous les plans parallèles à la base, comme
Démocrite le fait dans la suite du passage, cette conception
aboutit à considérer le cône comme composé d’un empilement
de cercles ayant chacun un précédent et d’un suivant, et non
comme un agrégat continu d'indivisibles ”.
Un tel atomisme mathématique prêtait à contestation, et c'est
peut-être ce genre de conception que vise Platon quand il écrit
dans la République (VII, 528d), à propos de la stéréométrie,
qu'en ce domaine “l’état de la recherche est risible”. Mais il
semble bien que Démocrite lui-même était conscient des difficultés
inhérentes à son argument, et à l’atomisme mathématique. Le
fragment B CLV, en même temps qu'il nous révèle cet atomisme,
nous montre que 1'Abdéritain se rendait compte des difficultés
223
quant. Et nous voyons par là que Démocrite bute, comme son
compatriote Protagoras, quoique par une voie différente, sur le
problème du statut de l'objet mathématique comparé à l'objet
physique.
D'après ce qu’on vient de dire, il est peu vraisemblable que
Démocrite ait présenté son argument comme une véritable démonstration. Le fait qu’Aristote ne le mentionne jamais comme
auteur de fausses démonstrations géométriques tendrait même à
montrer qu'il s’en était expliqué: à défaut de voir clairement que
son argument était heuristique, il avait dû admettre qu'il n'était
pas parfaitement démonstratif.
Démocrite pouvait, dans le cadre du même atomisme mathématique, justifier l'identification du cercle et du polygone inscrit, qui lui permettait de passer du théorème sur la pyramide au
théorème sur le cône. Mais là aussi, il ne pouvait pas considérer
la démonstration comme entièrement satisfaisante, dès l'instant
qu'il était conscient des difficultés inhérentes à l'atomisme mathématique.
Il n’en va pas de même avec Antiphon. Selon Aristote, le sophiste prétendait que son argument résolvait réellement la quadrature du cercle, et cela dans le but de briller aux yeux d’un public ignorant: “[sa démonstration] s’adresse à la foule, qui ne
sait pas ce qui est possible et ce qui est impossible dans chaque
science” (à vrai dire, Aristote dit cela à propos de Bryson, mais
il ajoute aussitôt qu'il en est de même pour Antiphon; Soph. EL,
que soulevait la conception d'un solide comme un empilement
172a). Assurément, si Antiphon avait quelque originalité, cellede couches minces. Nous voyons aussi que ces difficultés, telles
qu'il les formule, sont propres à l’atomisme mathématique; car
du point de vue de l’atomisme physique, il n’y a rien de choci résidait plutôt dans l'affirmation sans réserves de la validité
quant à ce que le cône présente, à l'échelle atomique, des indentations et des aspérités. C’est seulement par rapport à la reprérencie de Démocrite. Et c'est là qu’une autre interprétation de sa
de l'identité du cercle avec le polygone plutôt que dans cette
identification elle-même: c'est cela, en définitive, qui le diffémotivation autre que celle, peu flatteuse, que donne Aristote est
possible. L’assertion selon laquelle il vient un moment où le polygone coïncide avec le cercle peut ce comprendre dans la ligne
20. De communis notitiis adversus Stoicos, 1079,
de la critique de la géométrie par Protagoras. Le rapprochement
Pagina 13
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)avec Protagoras est d’ailleurs suggéré par un passage du commentaire d' Alexandre d’Aphrodise sur la Physique, cité par Simplicius dans son propre commentaire (p. 55). Là où Eudéme disait qu’Antiphon supprimait le principe de la divisibilité indéfinie des grandeurs, Alexandre, de son côté, écrivait: “Le géomètre pose en principe que le cercle touche la droite en un point,
mais Antiphon supprime ce principe”. Cela ne se comprend guère dans la présentation du raisonnement d’ Antiphon en termes de
polygones inscrits, tels que la donnent Simplicius et Themistius,
et on peut penser qu'Antiphon avait aussi présenté sa quadrature
en termes de polygones circonscrits: le lien avec la critique de
Protagoras se fait alors tout naturellement. Au demeurant, que
I’ on raisonne en termes de polygones inscrits ou de polygones
circonscrits, la conclusion, du point de vue de Protagoras, sera la
même: il viendra un moment où le polygone coïncidera avec la
circonférence parce qu'il ne s'en distinguera plus pour la sensation, et que la sensation est toujours adéquate à la réalité. Alors
la quadrature du cercle sera effectivement résolue. Le problème
tel que le posent les géomètres, et qui ainsi posé paraît insoluble,
est un problème vide puisque le cercle tel que le congoivent les
géomètres, qui ne cof ncide jamais avec le polygone, n'existe
pas.
Bien entendu, cette interprétation est incompatible avec celle
qui consiste à voir dans l’argument d’Antiphon un recours à l’atomisme mathématique, puisque l’atomisme est une doctrine qui
prétend atteindre une réalité non sensible sous-jacente à la sensation, et qu'ainsi il tombe sous la critique de Protagoras autant
que Je continu idéal de la géométrie classique.
Edmond MAZET
MAZET. Edmond. - Les sophistes et la géométrie. RPhA 1994 12: 201-224,
° Etude de la contribution apportée par les sophistes au développement de la géométrie. Est notamment examiné le cas de Théodore de Cyréne, à travers le
Théététe de Platon.