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J. Dieuponnt, L'évolution de la pensée mathématique dans la Grèce ancienne :
BAGB 3° Sér, N° 2 1951 6-18. | En face de la mathématique préhellénique,
purement utllitaire, trols éléments nouveaux caractérisent Ja mathématique
grecque : généralité, abstraction, méthode déductive. Évolution de ce travail
d'analyse et de synthèse dans l'école pythagorleienne, chez Platon et Eudoxe
de Cnide.
3
L’évolution de la pensée mathématique
dans la Grèce ancienne !
«On imagine aisément », dit G. Milhaud dans son excellent
petit livre sur la Pensée scientifique, «ce qu'il faudrait penser
d'un homme qui prétendrait connaître l'esprit grec dans ses
traits essentiels et qui n'aurait lu Homère ni Platon, ou qui
ignorerait l’existence des chefs-d’œuvre de Phidias, Par quelle
étrange inconséquence croit-on généralement pouvoir laisser
de côté, lorsqu'on étudie les Grecs, une des œuvres où ils ont
le plus fortement marqué leur empreinte, œuvre sinon éternelle,
du moins aussi solide et durable que peut l'être une création
humaine : œuvre achevée au point que les travaux de deux
mille ans apparaissent comme le développement normal des
germes qu'elle contenait? Nous voulons parler de leur géométrie»
,
J'irai plus loin même que Milhaud et le terme de « miracle
grec»
ne
me
paraît
nulle
part
plus
justifié
que lorsqu'il
s’applique à l'apport des Grecs dans le domaime de la pensée
scientifique : car les civilisations qui les ont précédés, ou qui
ont évolué parallèlement (comme celles de l’Inde et de la
Chine) nous ont laissé d’admirables témoignages de leur an,
de leur littérature, voire de leur philosophie, qui peuvent à
plus d'un titre rivaliser avec ceux que nous devons aux Grecs.
Au contraire, c'est à ces derniers seuls qu'il revient d’avoir
dégagé l'esprit scientifique de ce qui n’était avant eux qu'un
amas de recettes pratiques ou magiques, et d'avoir créé de
toutes pièces le moteur essentiel de la science: la pensée
déductive,
Quoi de plus attachant, pour l'humanisme tel que nous
l'entendons, que d'assister à cette naissance de la science,
pour autant que nous puissions le faire à travers les textes
qui nous sont parvenus. C'est ce moment capital de la pensée
humaine que je voudrais tenter de vous retracer dans ses
grandes lignes.
Dans toutes les civilisations qui méritent ce nom, on observe
de bonne heure la formation de notions d’ordre mathématique
qui sont indissolublement liées aux nécessités de la vie sociale :
qu'il s'agisse de construire des maisons ou des temples,
de mesurer des champs ou de dénombrer des trou1. Conférence donnée & la section
de Nancy de l'Association
Guillaume
Budé, le 25 février 1950, par M. Jean DIEUDONNÉ, professeur à la Faculté
des Sciences de Nancy.
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Page 2
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le mot de mathématicien serait resté synonyme de celui de
calculateur, ce qu'il est peut-être encore d'ailleurs chez plus
de contemporains qu'on ne croil, et même chez beaucoup de
gens dits cultivés,
C'est le point où éclate l'originalité des Grecs: à eux
revient l'honneur d'avoir su les premiers détacher leur pensée
de la fin utilitaire immédiate, de s'être posé des questions
pour le seul plaisir de satisfaire leur curiosité, et d’avoir
tenté de démonter les rouages de l'univers sans autre désir
que de mieux admirer leur beauté, Dédain des contingences,
de
maticien grec que la figure de géométrie sur laquelle il raisonne soit réalisée sur le sable ou sur une tablette, sur la cire
ou le parchemin; ce qu'il étudie, c’est la droite indéfinie, le
cercle idéal, le triangle abstrait. On parle souvent à ce propos,
et Euclide tout le premier, de «lignes sans épaisseur », de
« points sans étendue», expressions qui prises à la lettre
n'ont guère de sens, et ne sont sans doute que l'écho de
querelles d'ordre métaphysique, En réalité, ce qu'elles
cherchent à exprimer, de cette façon paradoxale pour le sens
civilisations; c'est un principe
commun, c'est l'essence même de la méthode déductive : le
concept sur lequel on raisonne n'est plus que le reflet de l'être
géométrique de l'intuition : pour mieux dire, c'est Je support
abstrait d'un faisceau de propriétés en petit nombre, admises
comme prémisses, et dont il s'agit de déduire toutes les
autres par le secours de la seule logique. Par exemple, le
« cercle » du géomètre est tout autre chose que le « rond »
abstrait à peu près entièrement intellectualisé et dégagé de
caractères affectifs; enfin et surtout, tout doit s'en déduire par
le secours de la seule raison, au moyen d’un enchaînement
rigoureux de propositions ne laissant pas de prise au doute.
Généralité, abstraction, méthode déductive, ce sont les caractores essentiels qui differencient les Grecs de leurs devande l'intuition : il est caractérisé par l'unique propriété qu'ont
tous ses points d’être à Ja même distance d'un point fixe; el
c'est uniquement à cette propriété qu'il faudra faire appel
pour démontrer
les théorèmes concernant
le cercle, tel que, par
exemple, l'égalité des angles inscrits à un même arc.
Tous ceux qui ont pénétré tant soit peu dans ce domaine de
ciers, et
netteté dans
la raison souveraine savent quelle émotion esthétique peut
leur mathématique.
|
Ces trois caractères sont d'ailleurs étroitement liés, Si
le mathématicien grec (et à sa suite les modernes) ne s'intéresse qu'aux propositions générales, c'est qu'il cherche la
raison profonde cachée sous l'incohérence des contingences
particulières, C'est ainsi que,
dans toutes les civilisations
anciennes, on avait remarqué très tôt que le triangle de
côtés 3,4 et 5 est rectangle, et on avait utilisé cette observation
procurer la contemplation de cet échafaudage aérien de
déductions ingénieusement agencées. Comment s'étonner que
les Grecs, si sensibles à la beauté sous toutes ses formes,
se soient particulièrement enthousiasmés pour la pureté
immatérielle de la mathématique, et que cette dernière
ait si profondément influencé toute une partie de leur philosophie? Il est visible en effet que la nature même de la mathématique grecque nous amène tout près, entre autres, des
Idées platoniciennes. A vrai dire, il est à peu près
impossible, pendant les deux premiers siècles du dévelopment de la pensée scientifique grecque, de dissocier les mathépassion de l'absolu, n'est-ce pas sous ces traits fondamentaux
qu'il faut grouper, aussi bien l'admirable sens esthétique des
Grecs que leur incomparable dialectique, leur quête inlassable
du Beau et du Vrai ?
Mais l'absolu que poursuivent les Grecs n’est pas un
absolu mystique et plus ou moins anthropomorphique
comme
dans
tant d'autres
qui apparaissent
avec le plus
de
pour l'arpentage ou l'architecture, Mais il faut attendre les
Grecs pour « donner raison » de cette propriété, en la faisant
rentrer dans le théorème général dit « théorème de Pythagore »
d'après lequel les triangles rectangles sont caractérisés par
le fait que le carré de l'hypoténuse est la somme des carrés
des côtés de l'angle droit. De même, les Babyloniens
savaient inscrire un hexagone régulier dans un cercle en
reportant le rayon sur la circonférence; les Grecs chercheront
à obtenir des constructions analogues pour les polygones
réguliers d'un nombre quelconque de côtés. Il serait facile
de multiplier ces exemples.
A plus forte raison l'abstraction mathématique est inséparable du raisonnement déductif. Il importe peu au mathématiques de la philosophie: cosmogonie, morale, logique,
mathématiques proprement dites, sont abordées à la fois,
souvent par les mêmes hommes, et ne cessent de réagir les
unes sur Jes autres. Le temps et la compétence me manquent
pour essayer de vous retracer, dans la mesure du possible,
cet enchevétrement de systèmes rivaux ou complémentaires
qui fleurissent sans interruption du vi1® au 1v* siècle avant
notre ère; je m'en tiendrai essentiellement à l'évolution de
la pensée mathématique proprement dite, en indiquant çà
et là les influences qu'elle a subies ou exercées.
Les premières tentatives de réflexion philosophique appa-
Page 3
View in PDF(opens in a new window)raissent au vit siècle en Ionie, avec Thalès, Anaximandre et
Anaximene, Leurs systèmes sont avant tout des cosmogonies:
avec la hardiesse que peut seule procurer l'ignorance de la
complexité des problémes abordés, ils s'attaquent d'emblée
à l'explication de tout l'univers par un principe unique,
C'est cette volonté d'explication rationnelle qui paraît spécialement intéressante, surtout quand, chez Anaximandre, le
plus remarquable sans doute de ces penseurs, le principe
explicatif invoqué est déjà particulièrement abstrait, Malgré
quelques traditions douteuses sur Thalès, il ne semble pas
qu'on puisse leur attribuer encore de mathématique à proprement parler; mais il est hors de doute que leurs efforts
philosophiques créaient le climat intellectuel propice à
l'éclosion qui se produisit au siècle suivant.
C'est cette éclosion que nous aimerions pouvoir suivre dans
le détail ; nous voudrions voir s'effectuer peu à peu le double
travail d'analyse et de synthèse consistant à ranger en une
chaîne logique irréprochable les propriétés des nombres et
des figures géométriques. Malheureusement, il s'agit là de
la période la plus mal connue peut-être de toute l'histoire de
la pensée, La seule chose que nous sachions de façon certaine,
c'est que les mathématiques prennent naissance aux vit et
ve siècles, dans la Grande Grèce, au sein de l'école pythagoricienne. Mais cette école est surtout une secte, pratiquant
une sorte de religion de salut fortement teintée d'influences
orientales, où la pratique des mathématiques n'était peutêtre pour les adeptes qu'un genre d'ascése ; secte dont, au
surplus, les dogmes et les mystères sont jalousement préservés
par le secret le plus absolu imposé aux fidèles. Le résultat,
infaillible en de telles circonstances, c'est que le peu qui a
filtré dans la littérature contemporaine ou postérieure,
concernant les premiers Pythagoriciens, se présente le plus
souvent comme un fatras de racontars où les faits légendaires
ou miraculeux se mélent inextricablement à l'écho des événements réels. L'existence même du fondateur et éponyme
de l'école, le Samien Pythagore, n'est nullement certaine,
et sa soi-disant biographie n'est qu'un tissu de légendes,
incontrôlables ou invraisemblables. On n'est guére mieux
renseigné sur le développement historique de la secte, mélée,
semble-t-il, aux troubles sociaux qui agitent la Grande Gréce
vers la fin du vie siècle, et qui amènent son expulsion et sa
dispersion vers cette époque. C'est sans doute alors que
l'essentiel] de la mathématique pythagoricienne commence à
être divulgué, et ce premier corpus mathématique, dont
l'ensemble a été restitué par les érudits modernes à partir de
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au moins deux mathématiciens de premier ordre : son contemporain et ami Théétète (auquel Platon a dédié un dialogue),
et Eudoxe de Cnide, un peu plus jeune. Tous deux s'attaquent
au grand problème de l'heure, posé par la découverte de ces
rapports « inexprimables » (äAoyos) que nous nommons
maintenant les irrationnelles. Tandis que Théététe donne une
classification très poussée des plus élémentaires d’entre elles
(si, comme il paraît probable, il faut lui attribuer la substance du Livre X d’Euclide, consacré 4 cette classification),
Eudoxe, par un rare tour de force, parvient à donner de
nouveau un fondement solide à la géométrie pythagoricienne,
ébranlée de fond en comble par l'existence des rapports
incommensurables.
Les conceptions géniales d'Eudoxe n'ont vraiment été
appréciées à leur juste valeur que dans Ja seconde moitié du
xıxe siècle, au moment de la grande révision critique des
mathématiques modernes: elles s'apparentent en effet aux
méthodes les plus hardies de l'axiomatique contemporaine.
Pour les Pythagoriciens, le rapport de deux grandeurs
est défini a priori comme rapport de deux entiers, les mesures
des grandeurs considérées à l'aide d'une commune unité ;
cette dernière n'existant pas en général, cette voie se trouve
fermée. L'idée essentielle d'Eudoxe consiste à renoncer à
définir le rapport de deux grandeurs, en le ramenant à des
notions déjà connues (en espèce, les entiers chez les Pythagoriciens), et à remarquer que malgré cela, toute la géométrie
demeure pratiquement inchangée. Comment cela peut-il se
faire ?. C'est que, si on examine les démonstrations où intervient la notion de rapport de deux grandeurs, on constate
qu'il est inutile de se servir de la définition des Pythagoriciens,
mais qu'il suffit de savoir: 1° ce que veut dire l'égalité et
l'inégalité de deux rapports A/A”, B/B’ ; 29 ce que signifient
les opérations fondamentales sur de tels rapports(essentiellement leur addition et leur multiplication). Le second point
est facile à traiter par voie géométrique une fois le premier
élucidé (par exemple, le produit de A/A’ et de A’/A” est A/A”)
Quant à celui-ci, ce que fait Eudoxe revient à introduire par
une voie détournée la comparaison des rapports incommensurables (non définis) aux rapports d'entiers, Un rapport A/A”
de 2 grandeurs’ de même espèce sera considéré comme plus
grand que le rapport m/m’ de 2 entierssi m’A> mA’, inégalité
qui ne faitintervenir que des additions de grandeurs, opération
toujours possible d'après les postulats de la géométrie ; un
rapport A/A’ sera plus grand qu'un autre B/B’ s'il existe un
rapport d'entiers m/m’ tel que A/A'>m/m'> B/B’ ; A/A" et
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Socrate: son milieu historique, son actualité *.
L'un de mes plus grands sujets de tristesse intellectuelle —
et Dieu sait s'il n'en manque point en ce temps de grande
pitié au royaume de l'intelligence
— c'est le divorce que
l'on peut constater de nos jours entre la philosophie et les
humanités. Sans doute, les philosophes n'ont-ils jamais autant
qu'aujourd'hui parlé d’humanisme ; mais ce qu'ils entendent
par là n'a rien de commun, Ja plupart du temps, avec ce
qu’appellent de ce nom les humanistes au sens traditionnel,
ceux de l’Association Guillaume Budé, je veux dire ceux qui
conservent le culte des lettres antiques, et plus généralement
des grandes œuvres du passé, à quelque époque qu'elles remontent, de quelque contrée qu'elles proviennent, ceux pour
qui demeurent vivantes les ceuvres immortelles qui témoignent de la communauté de la nature humaine et de la pérennité du genie humain. L'humanisme dont se targuent nos
philosophes n'a rien de commun avec célui-là; il en serait
plutôt la négation. Il revendique ce nom parce qu'il fait de
l'homme la mesure de toutes choses
: il n'est point, selon
cette philosophie, de valeurs absolues, éternelles, transcendantes
mais seuleument humaines, relatives et historiques. Il n’y a pas
même de nature humaine permanente : chaque époque, chaque
genération, libre de toute attache avec le passé, de toute responsabilité envers l'avenir, se crée à elle-même son propre idéal;
il lui appartient de réaliser un exemplaire nouveau d’humanité; elle ne reconnaît d'autre juge de son activité et de
son genre de vie qu'elle-même. En même temps que cet
humanisme abolit la nature humaine, cet historisme exclut
le jugement de l'histoire ; tout le prix d'une production
humaine se mesure au bruit qu'elle fait dans le présent. De là
l'indécente publicité que font autour de leurs ouvrages et de
leur personne les philosophes en vogue, et le débordement
inoui de la philosophie dans la littérature. Elle anvahit tout
les genres, submerge le roman, escalade la scène, voudrait
trouer l'écran: elle subornerait même la poésie, si celle-ci
était encore un genre à succès. C'est en contraste avec cette
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1. Conférence donnée,a Ja section bordelaise de l'Association Guillaume
Budé, le 18 février 1950,
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